Chapitre 20 · 1 h 13 min de lecture · 1 h 35 min d’écoute
VI. Les affections de grâce s’accompagnent d’humiliation évangélique
VI. Les affections de grâce s’accompagnent d’humiliation évangélique. L’humiliation évangélique est le sentiment qu’a un chrétien de sa propre et entière insuffisance, de sa bassesse et de son caractère odieux, avec une disposition du cœur qui y répond.
Il faut distinguer entre une humiliation légale et une humiliation évangélique. La première est de celles que les hommes peuvent éprouver alors qu’ils sont encore dans l’état de nature et n’ont aucune affection de grâce ; la seconde est propre aux vrais saints. La première procède de l’influence commune de l’Esprit de Dieu, qui assiste les principes naturels, et surtout la conscience naturelle ; la seconde, des influences particulières de l’Esprit de Dieu, qui implante et met en œuvre des principes surnaturels et divins. La première vient de ce que l’esprit est aidé à concevoir un sentiment plus vif des choses de la religion quant à leurs propriétés et qualités naturelles, et en particulier des perfections naturelles de Dieu, telles que sa grandeur, sa terrible majesté, etc., qui furent manifestées à l’assemblée d’Israël lorsque la loi fut donnée au mont Sinaï ; la seconde vient d’un sentiment de la beauté transcendante des choses divines dans leurs qualités morales. Dans la première, le sentiment de la redoutable grandeur et des perfections naturelles de Dieu, et de la rigueur de sa loi, convainc les hommes qu’ils sont extrêmement pécheurs, coupables et exposés à la colère de Dieu, comme il en convaincra les méchants et les démons au jour du jugement ; mais ils ne voient pas combien ils sont odieux à cause du péché ; ils ne voient pas la nature haïssable du péché. Ce sentiment-là est donné dans l’humiliation évangélique, par une découverte de la beauté de la sainteté de Dieu et de sa perfection morale. Dans une humiliation légale, les hommes sont rendus sensibles au fait qu’ils sont petits et néant devant le Dieu grand et terrible, qu’ils sont perdus et entièrement incapables de se secourir eux-mêmes, comme le seront les méchants au jour du jugement ; mais ils n’ont pas une disposition du cœur qui y réponde, c’est-à-dire une disposition à s’abaisser eux-mêmes et à n’exalter que Dieu seul. Cette disposition n’est donnée que dans l’humiliation évangélique, lorsque le cœur est vaincu et son inclination changée par une découverte de la sainte beauté de Dieu. Dans une humiliation légale, la conscience est convaincue, comme le seront au jour du jugement, de la manière la plus parfaite, les consciences de tous ; mais, parce qu’il n’y a aucune intelligence spirituelle, la volonté n’est pas fléchie ni l’inclination changée : cela ne se fait que dans l’humiliation évangélique. Dans l’humiliation légale, les hommes en viennent à désespérer de se secourir eux-mêmes ; dans l’humiliation évangélique, ils en viennent volontairement à se renier et à renoncer à eux-mêmes. Dans la première, ils sont domptés et forcés jusqu’à terre ; dans la seconde, ils sont doucement amenés à céder, et à se prosterner librement et avec délices aux pieds de Dieu.
L’humiliation légale n’a en elle aucun bien spirituel, rien de la nature de la vraie vertu ; tandis que l’humiliation évangélique est ce en quoi consiste, pour une très grande part, l’excellente beauté de la grâce chrétienne. L’humiliation légale est utile comme moyen en vue de l’humiliation évangélique, de même qu’une connaissance commune des choses de la religion est un moyen requis en vue de la connaissance spirituelle. Les hommes peuvent être humiliés légalement et n’avoir aucune humilité : ainsi les méchants, au jour du jugement, seront pleinement convaincus qu’ils n’ont aucune justice, mais qu’ils sont entièrement pécheurs, extrêmement coupables et justement exposés à la damnation éternelle, et ils seront pleinement sensibles à leur propre impuissance, sans la moindre mortification de l’orgueil de leur cœur. Mais l’essence de l’humiliation évangélique consiste en une humilité telle qu’il convient à une créature, en elle-même extrêmement pécheresse, placée sous une économie de grâce ; une humilité qui consiste en une basse estime de soi-même, comme n’étant rien en soi et comme entièrement méprisable et odieux ; accompagnée de la mortification de toute disposition à s’exalter soi-même, et d’un libre renoncement à sa propre gloire.
C’est là une chose grande et tout à fait essentielle dans la vraie religion. Toute l’économie de l’Évangile, tout ce qui appartient à la nouvelle alliance, et toutes les dispensations de Dieu envers l’homme déchu, sont destinés à produire cet effet dans le cœur des hommes. Ceux qui en sont dépourvus n’ont aucune vraie religion, quelle que soit la profession qu’ils en fassent et si élevées que soient leurs affections religieuses. Habacuc 2:4 : « Voici, son âme s’est enflée, elle n’est pas droite en lui; Mais le juste vivra par sa foi. » C’est-à-dire : il vivra par sa foi en la justice et en la grâce de Dieu, et non par sa propre bonté et son propre mérite. Dieu a abondamment manifesté dans sa Parole que c’est là ce qu’il considère tout particulièrement chez ses saints, et que rien ne lui est agréable sans cela. Psaume 34:19 : « L’Éternel est près de ceux qui ont le cœur brisé, Et il sauve ceux qui ont l’esprit dans l’abattement. » Psaume 51:19 : « Les sacrifices qui sont agréables à Dieu, c’est un esprit brisé: O Dieu! Tu ne dédaignes pas un cœur brisé et contrit. » Psaume 138:6 : « L’Éternel est élevé: il voit les humbles. » Proverbes 3:34 : « il fait grâce aux humbles. » Ésaïe 57:15 : « Car ainsi parle le Très-Haut, Dont la demeure est éternelle et dont le nom est saint: J’habite dans les lieux élevés et dans la sainteté; Mais je suis avec l’homme contrit et humilié, Afin de ranimer les esprits humiliés, Afin de ranimer les cœurs contrits. » Ésaïe 66:1, 2 : « Ainsi parle l’Éternel: Le ciel est mon trône, Et la terre mon marchepied. … Voici sur qui je porterai mes regards: Sur celui qui souffre et qui a l’esprit abattu, Sur celui qui craint ma parole. » Michée 6:8 : « On t’a fait connaître, ô homme, ce qui est bien; Et ce que l’Éternel demande de toi, C’est que tu pratiques la justice, Que tu aimes la miséricorde, Et que tu marches humblement avec ton Dieu. » Matthieu 5:3 : « Heureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux! » Matthieu 18:3, 4 : « Je vous le dis en vérité, si vous ne vous convertissez et si vous ne devenez comme les petits enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux. C’est pourquoi, quiconque se rendra humble comme ce petit enfant sera le plus grand dans le royaume des cieux. » Marc 10:15 : « Je vous le dis en vérité, quiconque ne recevra pas le royaume de Dieu comme un petit enfant n’y entrera point. » Le centenier dont il nous est parlé en Luc 7 reconnut qu’il n’était pas digne que Christ entrât sous son toit, ni digne d’aller lui-même vers lui. Voyez de quelle manière la femme pécheresse vint à Christ, Luc 7:37, etc. : « Et voici, une femme pécheresse qui se trouvait dans la ville, ayant su qu’il était à table dans la maison du pharisien, apporta un vase d’albâtre plein de parfum, et se tint derrière, aux pieds de Jésus. Elle pleurait; et bientôt elle lui mouilla les pieds de ses larmes, puis les essuya avec ses cheveux. » Elle ne jugea pas les cheveux de sa tête, qui sont la couronne et la gloire naturelles de la femme (1 Corinthiens 11:15), trop précieux pour en essuyer les pieds de Christ. Jésus l’accueillit avec une très grande grâce et lui dit : « Ta foi t’a sauvée, va en paix. » La femme cananéenne se soumit à Christ lorsqu’il lui dit : « Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants, et de le jeter aux petits chiens », et reconnut en quelque sorte qu’elle méritait d’être appelée chien ; sur quoi Christ lui dit : « Femme, ta foi est grande; qu’il te soit fait comme tu veux », Matthieu 15:26, 27, 28. Le fils prodigue dit : « Je me lèverai, j’irai vers mon père, et je lui dirai: Mon père, j’ai péché contre le ciel et contre toi, je ne suis plus digne d’être appelé ton fils; traite-moi comme l’un de tes mercenaires. », Luc 15:18, etc. Voyez aussi Luc 18:9, etc. : « Il dit encore cette parabole, en vue de certaines personnes se persuadant qu’elles étaient justes, et ne faisant aucun cas des autres, etc. Le publicain, se tenant à distance, n’osait même pas lever les yeux au ciel; mais il se frappait la poitrine, en disant: O Dieu, sois apaisé envers moi, qui suis un pécheur. Je vous le dis, celui-ci descendit dans sa maison justifié, plutôt que l’autre. Car quiconque s’élève sera abaissé, et celui qui s’abaisse sera élevé. » Matthieu 28:9 : « Elles s’approchèrent pour saisir ses pieds, et elles se prosternèrent devant lui. » Colossiens 3:12 : « Revêtez-vous, comme des élus de Dieu, d’humilité. » Ézéchiel 20:41, 43 : « Je vous recevrai comme un parfum d’une agréable odeur, quand je vous aurai fait sortir du milieu des peuples, etc. Là vous vous souviendrez de votre conduite et de toutes vos actions par lesquelles vous vous êtes souillés; vous vous prendrez vous-mêmes en dégoût, à cause de toutes les infamies que vous avez commises. » Chapitre 36:26, 27, 31 : « Je vous donnerai un cœur nouveau — Je mettrai mon esprit en vous, et je ferai en sorte que vous suiviez mes ordonnances, etc. Alors vous vous souviendrez de votre conduite qui était mauvaise, et de vos actions qui n’étaient pas bonnes; vous vous prendrez vous-mêmes en dégoût, à cause de vos iniquités et de vos abominations. » Chapitre 16:63 : « Afin que tu te souviennes du passé et que tu rougisses, afin que tu n’ouvres plus la bouche et que tu sois confuse, quand je te pardonnerai tout ce que tu as fait, dit le Seigneur, l’Éternel. » Job 42:6 : « C’est pourquoi je me condamne et je me repens Sur la poussière et sur la cendre. »
Si donc nous voulons faire des saintes Écritures notre règle pour juger de la nature de la vraie religion, et pour juger de nos propres dispositions religieuses et de notre état, il nous importe grandement de considérer cette humiliation comme l’une des choses les plus essentielles qui appartiennent au vrai christianisme.5656 Calvin, dans son Institution, livre II, chap. 2, § 11, dit : « J’ai toujours été extrêmement charmé de cette parole de Chrysostome : “Le fondement de notre philosophie, c’est l’humilité” ; et plus encore de celle d’Augustin : “De même, dit-il, que le rhéteur, à qui l’on demandait quelle était la première chose dans les règles de l’éloquence, répondit : la prononciation ; quelle était la deuxième : la prononciation ; quelle était la troisième : encore la prononciation ; de même, si vous m’interrogez sur le précepte de la religion chrétienne, je répondrai : premièrement, deuxièmement, troisièmement et toujours, l’humilité.” » C’est là la partie principale du grand devoir chrétien du renoncement à soi-même. Ce devoir consiste en deux choses, à savoir : premièrement, en ce qu’un homme renie ses inclinations mondaines, abandonne et renonce à tous les objets et à toutes les jouissances du monde ; et, secondement, en ce qu’il renie son exaltation naturelle de lui-même, renonce à sa propre dignité et à sa propre gloire, et se vide de lui-même, de sorte qu’il renonce librement et du fond du cœur à lui-même et, pour ainsi dire, s’anéantit lui-même. C’est ce que fait le chrétien dans l’humiliation évangélique. Et cette seconde partie est la plus grande et la plus difficile du renoncement à soi-même : bien que l’une et l’autre aillent toujours ensemble, et que l’une ne se trouve jamais véritablement là où l’autre n’est pas, les hommes naturels peuvent cependant approcher beaucoup plus de la première que de la seconde. Bien des anachorètes et des reclus ont abandonné (quoique sans aucune vraie mortification) les richesses, les plaisirs et les jouissances communes du monde, qui étaient bien loin de renoncer à leur propre dignité et à leur propre justice ; ils ne se sont jamais reniés eux-mêmes pour Christ, mais n’ont fait que vendre une convoitise pour en nourrir une autre, vendre une convoitise bestiale pour en choyer une diabolique ; aussi n’en furent-ils jamais meilleurs, mais leur dernière condition fut pire que la première ; ils chassèrent un démon noir pour en laisser entrer sept blancs, pires que le premier, bien que d’une plus belle apparence. On ne saurait exprimer, et l’on peut à peine concevoir, combien est forte chez l’homme, par nature, la disposition à se croire juste et à s’exalter soi-même, et ce qu’il n’est pas prêt à faire et à souffrir pour la nourrir et la satisfaire ; ni jusqu’où sont allés, dans un apparent renoncement à soi-même à d’autres égards, les esséniens et les pharisiens parmi les Juifs ; les papistes, bien des sectes d’hérétiques et d’enthousiastes parmi ceux qui font profession d’être chrétiens ; bien des mahométans ; les philosophes pythagoriciens et d’autres parmi les païens ; et tout cela pour sacrifier à ce Moloch de l’orgueil spirituel ou de la propre justice, et pour avoir quelque chose en quoi s’exalter devant Dieu et au-dessus de leurs semblables.
Cette humiliation dont nous avons parlé est précisément ce qui manque grossièrement à tous les hypocrites les plus glorieux, qui font devant le monde le plus éclatant étalage de mortification et de hautes affections religieuses. Si l’Écriture n’insistait pas tant sur cette humiliation comme sur une chose tout à fait essentielle à la vraie grâce, on serait tenté de penser que bien des philosophes païens étaient véritablement des hommes de grâce, eux en qui paraissait un si brillant éclat de nombreuses vertus, ainsi que de grandes illuminations, des ferveurs intérieures et des élévations de l’esprit, comme s’ils avaient véritablement reçu des effusions divines et des communications célestes.5757 Bien que les pythagoriciens fussent ainsi célèbres pour une sagesse mystérieuse puisée chez les Juifs, et pour bien des qualités morales aussi bien que naturelles, ils n’étaient pourtant pas exempts de vantardise et d’orgueil ; c’était là, en vérité, un vice tout à fait épidémique, et pour ainsi dire congénital, chez tous les philosophes, mais plus particulièrement chez les pythagoriciens. Ainsi Hornius, Hist. Philosoph., L. III, chap. 11 : Les mœurs des pythagoriciens n’étaient pas exemptes de vantardise. Ils abondaient tous dans le sentiment et l’éloge de leurs propres excellences, et se vantaient presque jusqu’à l’immodestie et à l’impudence, comme l’a justement observé le grand Heinsius, ad Horat. Ainsi la nature orgueilleuse se plaît-elle à marcher à la lueur des étincelles de son propre feu. Et bien que nombre de ces anciens philosophes aient pu, par la force de leurs propres lumières et de leurs propres ardeurs, jointes à quelques élévations et exaltations communes de l’esprit (peut-être par une assistance de l’Esprit plus qu’ordinaire, quoique non particulière ni salutaire), abandonner bien des vices plus grossiers, ils étaient pourtant tous profondément plongés dans cet abîme misérable et maudit de l’orgueil spirituel, de sorte que tous leurs acquis naturels, moraux et philosophiques ne faisaient que nourrir, entretenir, fortifier et rendre tout à fait invétérée cette peste de leur cœur engendrée de l’enfer. Bien plus, ceux d’entre eux qui semblaient les plus modestes, comme les académiciens, qui faisaient profession de ne rien savoir, et les cyniques, qui décriaient fort, en paroles comme dans leur manière de se vêtir, l’orgueil des autres, abondaient pourtant eux-mêmes dans l’orgueil le plus notoire et le plus visible. Tant cette racine envenimée, cette source et ce fléau de l’orgueil spirituel est connaturelle et moralement essentielle à la nature corrompue, surtout là où se trouve quelque excellence naturelle, morale ou philosophique pour l’alimenter. D’où vient qu’Augustin a justement jugé que toutes ces vertus philosophiques n’étaient que des péchés éclatants. Gale, La Cour des Gentils, partie II, livre II, chap. 10, § 17. Il est vrai que bien des hypocrites affichent de grandes prétentions à l’humilité, comme aux autres grâces, et que, très souvent, il n’est rien dont ils fassent plus hautement profession. Ils s’efforcent de faire grand étalage d’humilité dans leurs paroles et dans leur conduite ; mais d’ordinaire ils s’y prennent bien maladroitement, bien que l’ouvrage soit glorieux à leurs propres yeux. Ils ne parviennent pas à découvrir ce que sont un langage et une conduite humbles, ni comment parler et agir de manière qu’il y ait vraiment une saveur d’humilité chrétienne dans ce qu’ils disent et font : cet air doux et humble, cette contenance, dépassent leur art, parce qu’ils ne sont pas conduits par l’Esprit, ni naturellement guidés vers une conduite qui convienne à une sainte humilité par la vigueur d’un esprit humble au-dedans d’eux. Aussi beaucoup d’entre eux n’ont-ils d’autre moyen que de déclarer souvent qu’ils sont humbles, de raconter comment ils ont été humiliés jusque dans la poussière en tel et tel temps, et de multiplier les expressions très fortes dont ils usent à leur propre sujet, comme : « Je suis le moindre de tous les saints, je suis une pauvre et vile créature, je ne suis pas digne de la moindre miséricorde, ni que Dieu jette les yeux sur moi ! Oh ! j’ai un cœur affreusement méchant ! Mon cœur est pire que le diable ! Oh ! ce cœur maudit qui est le mien », etc. De telles expressions sont très souvent employées, non avec un cœur brisé, non avec un deuil spirituel, non avec les larmes de celle qui lava les pieds de Jésus, non pas « en se souvenant et en rougissant, sans plus ouvrir la bouche à cause de leur honte, quand Dieu est apaisé », selon l’expression d’Ézéchiel 16:63, mais d’un air léger, le sourire au visage, ou avec une affectation pharisaïque ; et il nous faudrait croire qu’ils sont ainsi humbles et se voient si vils, sur la seule foi de leurs dires ; car rien ne paraît en eux qui ait quelque saveur d’humilité, ni dans leur manière de se conduire ni dans les actes qu’ils accomplissent. Il y en a beaucoup qui sont pleins d’expressions sur leur propre bassesse, et qui s’attendent pourtant à être regardés par les autres comme des saints éminents et brillants, comme si cela leur était dû ; et il est dangereux pour quiconque de laisser seulement entendre le contraire, ou de se comporter envers eux autrement que si nous les tenions pour quelques-uns des premiers d’entre les chrétiens. Il y en a beaucoup qui ne cessent de se récrier sur la méchanceté de leur cœur, sur leurs grands manquements et leur inutilité, et de parler comme s’ils se regardaient comme les plus petits des saints ; et qui pourtant, si un ministre leur disait sérieusement les mêmes choses en particulier, et leur faisait entendre qu’il craint qu’ils ne soient des chrétiens bien bas et bien faibles, et qu’il pense qu’ils ont sujet de considérer solennellement leur grande stérilité et leur inutilité, et combien ils restent en arrière de beaucoup d’autres, ne pourraient le digérer ; ils se croiraient gravement offensés, et il serait à craindre qu’ils ne conçoivent contre ce ministre une prévention enracinée.
Il en est qui parlent abondamment contre les doctrines légales, la prédication légale et l’esprit légal, et qui ne comprennent que peu la chose contre laquelle ils parlent. L’esprit légal est une chose plus subtile qu’ils ne l’imaginent ; il est trop subtil pour eux. Il se cache, il agit et il domine dans leur cœur, et ils en sont tout à fait notoirement coupables au moment même où ils l’invectivent. Pour autant qu’un homme n’est pas vidé de lui-même, de sa propre justice et de sa propre bonté, sous quelque forme ou apparence que ce soit, pour autant il est d’un esprit légal. Un esprit d’orgueil de sa propre justice, de sa moralité, de sa sainteté, de ses affections, de ses expériences, de sa foi, de son humiliation, ou de quelque bien que ce soit, est un esprit légal. Ce n’était pas de l’orgueil chez Adam, avant la chute, d’être d’un esprit légal ; car, dans la situation où il se trouvait, il pouvait chercher à être agréé par sa propre justice. Mais un esprit légal, chez une créature déchue et pécheresse, ne peut être autre chose que de l’orgueil spirituel ; et, réciproquement, un esprit spirituellement orgueilleux est un esprit légal. Il n’y a pas d’homme vivant qui s’enfle de la haute idée qu’il a de ses expériences et de ses découvertes, et qui, à cause d’elles, brille à ses propres yeux, sans qu’il mette sa confiance dans ses expériences et s’en fasse une justice ; il a beau user de termes humbles, parler de ses expériences comme des grandes choses que Dieu a faites pour lui, et peut-être inviter les autres à en glorifier Dieu ; celui qui est fier de ses expériences s’arroge pourtant quelque chose, comme si ses expériences étaient en lui une sorte de dignité. Et s’il les regarde comme sa propre dignité, il pense nécessairement que Dieu les regarde ainsi lui aussi ; car il pense nécessairement que l’opinion qu’il en a est vraie, et, par conséquent, il juge que Dieu les regarde comme il les regarde lui-même ; et ainsi il s’imagine inévitablement que Dieu regarde ses expériences comme une dignité en lui, de la même manière qu’il les regarde lui-même, et qu’il brille autant aux yeux de Dieu qu’aux siens propres. Et ainsi il met sa confiance dans ce qui est inhérent en lui, pour le faire briller aux yeux de Dieu et le recommander à Dieu ; et c’est avec cet encouragement qu’il se présente devant Dieu dans la prière ; c’est cela qui lui fait attendre beaucoup de Dieu ; c’est cela qui lui fait penser que Christ l’aime et qu’il est disposé à le revêtir de sa justice, parce qu’il suppose que Christ est charmé de ses expériences et de ses grâces. Et c’est là un haut degré de vie fondée sur sa propre justice ; de telles personnes sont sur le grand chemin de l’enfer. Pauvres misérables abusés, qui pensent paraître si brillants aux yeux de Dieu, alors qu’ils sont une fumée dans ses narines, et que beaucoup d’entre eux lui sont plus odieux que la bête la plus impure de Sodome, qui ne prétend à aucune religion ! Agir comme eux, c’est vivre de ses expériences, au vrai sens du terme ; et non pas agir comme ceux qui ne se servent des expériences spirituelles que comme de preuves d’un état de grâce, et qui, de cette manière, en reçoivent espérance et consolation.
Il est une sorte d’hommes qui, en vérité, décrient abondamment les œuvres et exaltent la foi en l’opposant aux œuvres, qui se posent fort en hommes évangéliques par opposition à ceux qui sont d’un esprit légal, et qui font beau semblant d’avancer la cause de Christ, de l’Évangile et de la voie de la libre grâce ; et qui sont en réalité quelques-uns des plus grands ennemis de la voie évangélique de la libre grâce, et les plus dangereux adversaires du christianisme pur et humble.
Il existe une prétendue grande humiliation, une prétendue mort à la loi et un prétendu vide de soi-même, qui sont l’une des choses les plus enflées et les plus élevées qui soient au monde. Il en est qui ont fait grande profession d’avoir éprouvé dans leur cœur une œuvre profonde de la loi, et d’avoir été pleinement détachés des œuvres, et dont la conduite a eu, plus que celle de tous ceux qu’il m’ait jamais été donné d’observer, la saveur d’un esprit de propre justice. Et certains, qui se croient entièrement vidés d’eux-mêmes et sont assurés d’être abaissés dans la poussière, sont aussi pleins qu’ils peuvent l’être de la gloire de leur propre humilité, et élevés jusqu’au ciel par la haute opinion qu’ils ont de leur propre abaissement. Leur humilité est une humilité enflée, infatuée d’elle-même, sûre d’elle, ostentatoire, bruyante et présomptueuse. Il semble être dans la nature de l’orgueil spirituel de rendre les hommes infatués de leur humilité et portés à en faire étalage. Cela se voit chez ce premier-né de l’orgueil parmi les enfants des hommes, qui veut être appelé Sa Sainteté, l’homme de péché lui-même, qui s’élève au-dessus de tout ce qu’on appelle Dieu ou de ce qu’on adore : il se donne le titre de Serviteur des serviteurs, et, pour faire montre d’humilité, il lave les pieds d’un certain nombre de pauvres lors de son intronisation.
Être véritablement vidé de soi-même, être pauvre en esprit et avoir le cœur brisé, c’est tout autre chose, et cela produit d’autres effets, que beaucoup ne l’imaginent. Il est étonnant de voir à quel point beaucoup se trompent sur eux-mêmes à cet égard, se croyant très humbles lorsqu’ils sont très orgueilleux, et lorsque leur conduite est en réalité des plus hautaines. La tromperie du cœur de l’homme ne paraît en rien autant qu’en ceci, l’orgueil spirituel et la propre justice. La subtilité de Satan atteint son comble dans la manière dont il mène les hommes à l’égard de ce péché. Et peut-être l’une des raisons en est-elle que c’est là qu’il a le plus d’expérience : il connaît la voie par laquelle ce péché entre ; il en connaît les ressorts secrets : ce fut son propre péché. — L’expérience donne un avantage immense pour conduire les âmes, que ce soit dans le bien ou dans le mal.
Mais, bien que l’orgueil spirituel soit une iniquité si subtile et si secrète, et qu’il se présente d’ordinaire sous l’apparence d’une grande humilité, il y a pourtant deux choses par lesquelles on peut (peut-être universellement et sûrement) le découvrir et le discerner.
La première est celle-ci : celui qui est sous l’empire de ce mal est porté à avoir une haute idée de ses progrès dans la religion, en se comparant aux autres. Il lui est naturel de tomber dans cette pensée sur lui-même, qu’il est un saint éminent, qu’il est très haut placé parmi les saints, et qu’il a des expériences d’une bonté et d’une grandeur qui le distinguent. Tel est le langage secret de son cœur, Luc 18:11 : « O Dieu, je te rends grâces de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes. » Et Ésaïe 65:5 : « Je suis plus saint que toi. » De là vient que de telles personnes sont portées à se mettre en avant parmi le peuple de Dieu, et pour ainsi dire à prendre parmi eux une place élevée, comme s’il ne faisait aucun doute qu’elle leur revient. Ils font, pour ainsi dire naturellement, ce que Christ condamne en Luc 14:7, etc. : ils prennent la première place. Ils le font en s’empressant de s’attribuer la place et l’office des premiers : guider, enseigner, diriger et conduire ; « ils se flattent d’être le conducteur des aveugles, la lumière de ceux qui sont dans les ténèbres, le docteur des insensés, le maître des ignorants », Romains 2:19, 20. Il leur est naturel de tenir pour acquis qu’il leur appartient de jouer le rôle de dictateurs et de maîtres en matière de religion ; et ainsi ils aspirent implicitement à être appelés par les hommes Rabbi, c’est-à-dire Maître, comme le faisaient les pharisiens, Matthieu 23:6, 7 ; c’est-à-dire qu’ils sont portés à s’attendre que les autres les considèrent et leur cèdent comme à des maîtres en matière de religion.5858 « Il y a deux choses où il paraît qu’un homme n’a que des dons communs, et aucun principe intérieur. 1. Ces dons enflent toujours, et font qu’un homme est quelque chose à ses propres yeux, comme le faisait la connaissance des Corinthiens ; et plus d’un simple particulier se croit propre à être ministre. » Shepard, Parabole, partie 1, p. 181, 182.
Mais celui dont le cœur est sous la puissance de l’humilité chrétienne est d’une disposition contraire. Si l’on peut tant soit peu se fier aux Écritures, un tel homme est porté à juger ses progrès dans la religion relativement médiocres, à s’estimer bas placé parmi les saints, et l’un des plus petits des saints. L’humilité, ou la vraie humilité d’esprit, dispose les hommes à estimer les autres meilleurs qu’eux-mêmes, Philippiens 2:3 : « que l’humilité vous fasse regarder les autres comme étant au-dessus de vous-mêmes. » De là vient qu’ils sont portés à penser que la dernière place leur revient, et leur disposition intérieure les conduit naturellement à obéir à ce précepte de notre Sauveur, Luc 14:10. Il ne leur est pas naturel de s’attribuer le rôle de docteurs ; au contraire, ils sont disposés à penser qu’ils ne sont pas les personnes qui conviennent, que d’autres y sont plus aptes qu’eux ; comme ce fut le cas de Moïse et de Jérémie (Exode 3:11 ; Jérémie 1:6), quoiqu’ils fussent des saints si éminents et d’une si grande connaissance. Il ne leur est pas naturel de penser qu’il leur appartient d’enseigner, mais d’être enseignés ; ils sont bien plus avides d’écouter et de recevoir l’instruction des autres que de dicter aux autres, Jacques 1:19 : « prompt à écouter, lent à parler. » Et lorsqu’ils parlent, il ne leur est pas naturel de parler d’un air hardi et magistral ; l’humilité les dispose plutôt à parler en tremblant. Osée 13:1 : « Lorsque Éphraïm parlait en tremblant, il s’élevait en Israël ; mais il s’est rendu coupable par Baal, et il est mort. » Ils ne sont pas portés à s’arroger l’autorité, ni à se poser en principaux conducteurs et en maîtres, mais plutôt à être soumis aux autres. Jacques 3:1, 2 : « qu’il n’y ait pas parmi vous un grand nombre de personnes qui se mettent à enseigner. » 1 Pierre 5:5 : « Tous, soyez soumis les uns aux autres, et revêtez-vous d’humilité. » Éphésiens 5:21 : « vous soumettant les uns aux autres dans la crainte de Christ. »
Il est des personnes dont les expériences tendent naturellement à leur en faire concevoir une haute idée ; et souvent elles parlent elles-mêmes de leurs expériences comme de choses très grandes et extraordinaires ; elles parlent volontiers des grandes choses qu’elles ont rencontrées. Cela peut être dit et entendu dans un bon sens. En un sens, tout degré de miséricorde salutaire est une grande chose : c’est en vérité une chose grande, et même infiniment grande, que Dieu accorde la moindre miette du pain des enfants à des chiens tels que nous le sommes en nous-mêmes ; et plus une personne qui espère que Dieu lui a accordé une telle miséricorde est humble, plus elle sera portée à appeler grande, en ce sens, la chose qu’elle a rencontrée. Mais si, par les grandes choses dont ils ont fait l’expérience, ils entendent des expériences spirituelles relativement grandes, grandes en comparaison des expériences des autres, ou au-delà de l’ordinaire, ce qui est évidemment souvent le cas, alors, pour une personne, dire : « J’ai rencontré de grandes choses », c’est exactement la même chose que dire : « Je suis un saint éminent, et j’ai plus de grâce que l’ordinaire. » Car avoir de grandes expériences, si ces expériences sont vraies et valent d’être racontées, c’est la même chose qu’avoir une grande grâce : il n’y a pas de vraie expérience qui ne soit l’exercice de la grâce, et le degré de la grâce et de la sainteté correspond exactement au degré de la vraie expérience. Les personnes qui parlent ainsi de leurs expériences s’attendent, lorsqu’elles en font le récit, à ce que les autres les admirent. Il est vrai qu’elles n’appellent pas vantardise le fait de parler de cette manière de leurs expériences, et qu’elles n’y voient aucun signe d’orgueil ; car, disent-elles, « elles savent que ce ne sont pas elles qui l’ont fait, que c’est la libre grâce, que ce sont des choses que Dieu a faites pour elles, qu’elles veulent reconnaître la grande miséricorde que Dieu leur a témoignée, et ne pas la tenir pour peu de chose ». Mais il en était ainsi du pharisien dont Christ nous parle en Luc 18. En paroles, il rendait à Dieu la gloire de l’avoir distingué des autres hommes : O Dieu, je te rends grâces de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes, dit-il.5959 Calvin, dans son Institution, livre III, chap. 12, § 7, parlant de ce pharisien, observe « que, dans sa confession extérieure, il reconnaît que la justice qu’il a est un don de Dieu ; mais (dit-il) parce qu’il se confie en ce qu’il est juste, il s’en va hors de la présence de Dieu, rejeté et odieux ». Le fait qu’ils attribuent en paroles à la grâce de Dieu d’être plus saints que les autres saints n’empêche pas que leur empressement à avoir une si haute idée de leur sainteté soit une preuve certaine de l’orgueil et de la vanité de leur esprit. S’ils étaient sous l’influence d’un esprit humble, leurs progrès dans la religion ne seraient pas si portés à briller à leurs propres yeux, et ils ne s’occuperaient pas tant à admirer leur propre beauté. Les chrétiens qui sont réellement les saints les plus éminents, et qui, par conséquent, ont les expériences les plus excellentes et sont les plus grands dans le royaume des cieux, s’humilient comme un petit enfant, Matthieu 18:4 ; parce qu’ils se regardent comme n’étant que de petits enfants dans la grâce, et leurs progrès comme n’étant que ceux de petits enfants en Christ, et qu’ils sont étonnés et honteux du faible degré de leur amour, de leur reconnaissance, et du peu de connaissance qu’ils ont de Dieu. Moïse, après s’être entretenu avec Dieu sur la montagne, alors que son visage brillait si fort aux yeux des autres qu’il les éblouissait, ne savait pas que la peau de son visage rayonnait. Il est des personnes qu’on désigne du nom de hauts professants, et certaines reconnaîtront elles-mêmes être de hauts professants ; mais les saints éminemment humbles, qui brilleront avec le plus d’éclat dans le ciel, ne sont nullement portés à faire haute profession. Je ne crois pas qu’il y ait au monde un seul saint éminent qui soit un haut professant. De tels saints seront bien plus enclins à se déclarer les moindres de tous les saints, et à penser que les progrès et les expériences de chaque saint sont plus élevés que les leurs.6060 Luther, dont les paroles sont citées par Rutherford dans son Tableau de l’Antichrist spirituel, p. 143, 144, s’exprime ainsi : « Telle est la vie d’un chrétien, que celui qui a commencé croit n’avoir rien ; mais il s’efforce et il presse sa course afin de saisir ; d’où vient que Paul dit : je ne pense pas l’avoir saisi. Car, en vérité, rien n’est plus pernicieux à un croyant que cette présomption d’avoir déjà saisi et de n’avoir plus besoin de chercher. C’est aussi pourquoi beaucoup retombent et dépérissent dans la sécurité et la paresse spirituelles. Ainsi Bernard dit : “S’arrêter dans la voie de Dieu, c’est reculer.” C’est pourquoi il reste à celui qui a commencé d’être chrétien de penser qu’il n’est pas encore chrétien, mais de chercher à devenir chrétien, afin de pouvoir se glorifier avec Paul : “Je ne le suis pas, mais je désire l’être” ; chrétien non pas encore achevé, mais seulement à ses commencements. Celui-là n’est donc pas chrétien qui est chrétien, c’est-à-dire que celui qui se croit un chrétien achevé ne sent pas combien il reste en arrière. Nous tendons vers le ciel, mais nous ne sommes pas au ciel. Malheur à celui qui est entièrement renouvelé, c’est-à-dire qui se croit tel ! Cet homme-là, sans aucun doute, n’a même jamais commencé d’être renouvelé, et il n’a jamais goûté ce que c’est qu’être chrétien. »
Telle est la nature de la grâce et de la vraie lumière spirituelle, qu’elles disposent naturellement les saints, dans l’état présent, à regarder leur grâce et leur bonté comme petites, et leur difformité comme grande. Et ceux qui, en ce monde, ont le plus de grâce et de lumière spirituelle sont aussi ceux qui ont le plus cette disposition. C’est ce qui apparaîtra très clairement et très évidemment à quiconque pèse sobrement et à fond la nature et la raison des choses, et considère ce qui suit.
La grâce et la sainteté qui sont petites en comparaison de ce qu’elles devraient être méritent d’être appelées petites. Et c’est ainsi qu’elles paraissent à celui qui est véritablement un homme de grâce ; car un tel homme a les yeux fixés sur la règle de son devoir : c’est la conformité à cette règle qu’il vise ; c’est vers elle que son âme lutte et tend ; et c’est d’après elle qu’il estime et juge ce qu’il fait et ce qu’il possède. Pour une âme de grâce, et surtout pour une âme éminente en grâce, la sainteté paraît petite qui n’est qu’une petite part de ce qu’elle devrait être, une petite part de ce pour quoi elle voit une raison et une obligation infinies. Si sa sainteté lui paraît être à une distance immense de cette mesure, elle paraît naturellement méprisable à ses yeux, et indigne d’être mentionnée comme une beauté ou un agrément quelconque en lui. C’est pour une raison semblable qu’un homme affamé tient naturellement ce qu’on met devant lui pour bien peu de nourriture, une petite affaire qui ne vaut pas d’être mentionnée, si ce n’est rien en comparaison de son appétit. Ou encore, comme l’enfant d’un grand prince, jaloux de l’honneur de son père, qui voit le respect que les hommes lui témoignent, regarde naturellement cet honneur et ce respect comme bien peu de chose et indignes d’être pris en considération, s’ils ne sont rien en comparaison de ce que requiert la dignité de son père.
Or c’est la nature de la vraie grâce et de la lumière spirituelle d’ouvrir aux regards d’une personne la raison infinie qu’il y a pour elle d’être sainte à un haut degré. Et plus elle a de grâce, plus cela s’ouvre à sa vue, et plus elle a un vif sentiment de l’excellence et de la gloire infinies de l’Être divin, de la dignité infinie de la personne de Christ, et de la longueur et de la largeur, de la profondeur et de la hauteur sans bornes de l’amour de Christ pour les pécheurs. Et, à mesure que la grâce s’accroît, le champ s’ouvre de plus en plus à une vue lointaine, jusqu’à ce que l’âme soit engloutie par l’immensité de l’objet, et que la personne soit stupéfaite de penser combien il lui convient d’aimer ce Dieu et ce glorieux Rédempteur, qui a tant aimé l’homme, et combien peu elle l’aime. Et ainsi, plus elle saisit, plus la petitesse de sa grâce et de son amour lui paraît étrange et étonnante ; et c’est pourquoi elle est plus disposée à penser que les autres la surpassent. Car, s’étonnant de la petitesse de sa propre grâce, elle peut à peine croire qu’une chose si étrange arrive aux autres saints : il lui paraît stupéfiant que quelqu’un qui est réellement enfant de Dieu, et qui a effectivement reçu les bienfaits salutaires de cet amour ineffable de Christ, n’aime pas davantage ; et elle est portée à regarder cela comme une chose qui lui est propre, un cas étrange et exceptionnel ; car elle ne voit que le dehors des autres chrétiens, mais elle voit son propre dedans.
Ici, le lecteur objectera peut-être que l’amour pour Dieu s’accroît réellement à proportion de l’accroissement de la connaissance de Dieu ; comment donc un accroissement de connaissance chez un saint ferait-il paraître son amour plus petit, en comparaison de ce qui est connu ? À quoi je réponds que, bien que la grâce et l’amour de Dieu chez les saints répondent au degré de connaissance ou de vue qu’ils ont de Dieu, ils ne sont pourtant pas en proportion de l’objet vu et connu. L’âme d’un saint, du fait que quelque chose de Dieu est ouvert à sa vue, est convaincue de bien plus que ce qui est vu. Il y a quelque chose qui est vu, et qui est merveilleux ; et cette vue apporte avec elle une forte conviction de quelque chose qui va immensément au-delà, et qui n’est pas immédiatement vu. De sorte que l’âme est étonnée en même temps de son ignorance et de ce qu’elle connaît si peu, aussi bien que de ce qu’elle aime si peu. Et de même que l’âme, dans une vue spirituelle, est convaincue qu’il y a infiniment plus dans l’objet, au-delà encore de ce qu’elle voit, de même elle est convaincue de la capacité qu’a l’âme de connaître immensément plus, si seulement les nuées et les ténèbres étaient ôtées. Ce qui fait que l’âme, tout en jouissant d’une vue spirituelle, se plaint grandement de son ignorance spirituelle et de son manque d’amour, et aspire et tend à plus de connaissance et à plus d’amour.
La grâce et l’amour de Dieu, chez les saints les plus éminents de ce monde, sont en vérité très petits en comparaison de ce qu’ils devraient être. Car l’amour le plus élevé auquel on parvienne jamais en cette vie est pauvre, froid, extrêmement bas, et indigne d’être nommé en comparaison de ce que paraissent être nos obligations, lorsqu’on considère ensemble ces deux choses, à savoir : 1. Les raisons que Dieu nous a données de l’aimer, dans les manifestations qu’il a faites de sa gloire infinie, dans sa Parole et dans ses œuvres, et en particulier dans l’Évangile de son Fils, et dans ce qu’il a fait par lui pour l’homme pécheur. Et 2. La capacité qu’a l’âme de l’homme, par les facultés intellectuelles que Dieu lui a données, de voir et de comprendre ces raisons que Dieu nous a données de l’aimer. Combien petit, en vérité, est l’amour du saint le plus éminent sur la terre, en comparaison de ce que ces choses, considérées ensemble, exigent ! Et la grâce tend à convaincre les hommes de cela, surtout une grâce éminente ; car la grâce est de la nature de la lumière, et elle met la vérité en vue. C’est pourquoi celui qui a beaucoup de grâce saisit bien mieux que les autres cette grande hauteur à laquelle son amour devrait s’élever ; et il voit mieux que les autres combien peu de chemin il a fait vers cette hauteur. Et c’est pourquoi, estimant son amour d’après toute la hauteur de son devoir, il le trouve étonnamment petit et bas à ses yeux.
Et le saint éminent, ayant une telle conviction du haut degré auquel il devrait aimer Dieu, cette conviction lui montre non seulement la petitesse de sa grâce, mais la grandeur de la corruption qui demeure en lui. Pour juger combien de corruption ou de péché demeure encore en nous, il faut prendre notre mesure d’après la hauteur à laquelle s’étend la règle de notre devoir : toute la distance où nous sommes de cette hauteur est péché ; car manquer à son devoir est un péché ; autrement, notre devoir ne serait pas notre devoir ; et plus nous restons en deçà de notre devoir, plus nous avons de péché. Le péché n’est rien d’autre que la non-conformité, chez un agent moral, à la loi ou règle de son devoir. C’est pourquoi le degré du péché doit être jugé d’après la règle : autant de non-conformité à la règle, autant de péché, que ce soit par défaut ou par excès. Si donc les hommes, dans leur amour pour Dieu, ne parviennent pas même à la moitié de la hauteur que le devoir exige, ils ont dans leur cœur plus de corruption que de grâce ; car il manque plus de bien qu’il n’y en a ; et tout ce qui manque est péché : c’est un défaut abominable ; et il paraît tel aux saints, surtout aux saints éminents ; il leur paraît extrêmement abominable que Christ soit si peu aimé et si peu remercié pour son amour jusqu’à la mort : c’est à leurs yeux une ingratitude odieuse.
Ensuite, l’accroissement de la grâce tend dans une autre direction : il porte les saints à estimer leur difformité bien plus grande que leur bonté. Non seulement il tend à les convaincre que leur corruption est beaucoup plus grande que leur bonté, ce qui est en effet le cas ; mais il tend aussi à faire paraître la difformité qu’il y a dans le moindre péché, ou dans le moindre degré de corruption, si grande qu’elle l’emporte de loin sur toute la beauté de leur plus haute sainteté ; car cela aussi est en effet le cas. Car le moindre péché contre un Dieu infini renferme une odiosité ou une difformité infinie, tandis que le plus haut degré de sainteté dans une créature ne renferme pas une amabilité infinie ; et c’est pourquoi son amabilité n’est rien en comparaison de la difformité du moindre péché. Que tout péché renferme une difformité et une odiosité infinies, cela est de la dernière évidence ; car ce en quoi consistent le mal, l’iniquité ou l’odiosité du péché, c’est la violation d’une obligation, c’est-à-dire le fait d’être ou d’agir contrairement à ce que nous devrions être ou faire, ou à ce à quoi nous sommes obligés. Et par conséquent, plus l’obligation violée est grande, plus grandes sont aussi l’iniquité et l’odiosité de la violation. Or notre obligation d’aimer et d’honorer un être est assurément proportionnée, dans une certaine mesure, à son amabilité et à sa dignité, c’est-à-dire à ce qu’il mérite d’être aimé et honoré par nous, ce qui revient au même. Nous sommes certainement plus obligés d’aimer un être plus aimable qu’un être qui l’est moins ; et si un Être est infiniment aimable, ou infiniment digne d’être aimé de nous, alors nos obligations de l’aimer sont infiniment grandes ; et par conséquent tout ce qui est contraire à cet amour renferme une iniquité, une difformité et une indignité infinies. Mais d’autre part, quant à notre sainteté ou à notre amour pour Dieu, il n’y a pas là un mérite infini. Le péché de la créature contre Dieu est digne de blâme et odieux à proportion de la distance qu’il y a entre Dieu et la créature : la grandeur de l’objet, ainsi que la bassesse et l’infériorité du sujet, l’aggravent. Mais c’est l’inverse pour ce qui est de la valeur des égards de la créature envers Dieu : ils sont sans valeur, et indignes, à proportion de la bassesse du sujet. Plus la distance est grande entre Dieu et la créature, moins les égards de la créature sont dignes de l’attention ou de la considération de Dieu. Le haut degré de supériorité accroît l’obligation qu’a l’inférieur d’avoir égard au supérieur, et rend ainsi le manque d’égards plus odieux. Mais le haut degré d’infériorité diminue la valeur des égards de l’inférieur ; car plus il est inférieur, moins il est digne d’attention ; moins il est, moins vaut ce qu’il peut offrir ; car il ne peut rien offrir de plus que lui-même, en offrant ses meilleurs égards ; et par conséquent, comme il est petit et de peu de valeur, ainsi ses égards sont de peu de valeur. Et plus une personne a de vraie grâce et de lumière spirituelle, plus les choses lui paraîtront ainsi ; plus elle se paraîtra à elle-même infiniment difforme à cause du péché, et moins le bien qui est dans sa grâce ou dans ses bonnes expériences lui paraîtra considérable en proportion. Car, en vérité, ce n’est rien auprès de cela ; c’est moins qu’une goutte auprès de l’océan ; car le fini n’a aucune proportion avec ce qui est infini. Mais plus une personne a de lumière spirituelle, plus les choses lui apparaissent, à cet égard, telles qu’elles sont réellement. — Il ressort donc de la manière la plus démonstrative que la vraie grâce est de telle nature que plus une personne en possède, la corruption demeurant en elle, moins sa bonté et sa sainteté lui paraissent grandes en proportion de sa difformité ; et non seulement de sa difformité passée, mais de sa difformité présente, dans le péché qui paraît maintenant dans son cœur, et dans les abominables défauts de ses affections les plus hautes et les meilleures, et de ses expériences les plus éclatantes.
Le propre de bien des affections religieuses très élevées et de grandes découvertes (comme on les appelle), chez beaucoup de personnes que j’ai connues, est de cacher et de recouvrir la corruption de leur cœur, de leur donner l’impression que tout leur péché a disparu, et de les laisser sans aucune plainte au sujet d’un mal odieux qui resterait en elles (bien qu’elles s’écrient peut-être beaucoup sur leur indignité passée) : preuve sûre et certaine que leurs découvertes (comme elles les appellent) sont ténèbres et non lumière. Ce sont les ténèbres qui cachent la souillure et la difformité des hommes ; mais la lumière introduite dans le cœur les découvre, les traque jusque dans leurs recoins secrets et les fait paraître clairement ; surtout cette lumière pénétrante, qui sonde toutes choses, de la sainteté et de la gloire de Dieu. Il est vrai que les découvertes salutaires peuvent, pour le moment, cacher la corruption en un sens : elles en répriment les manifestations positives, telles que la malice, l’envie, la convoitise, la lascivité, le murmure, etc. ; mais elles mettent la corruption en lumière dans ce qu’elle a de privatif, c’est-à-dire qu’il n’y a pas davantage d’amour, pas davantage d’humilité, pas davantage de reconnaissance. Ces défauts paraissent très odieux aux yeux de ceux qui ont les exercices de grâce les plus éminents ; ils leur pèsent beaucoup, et font que les saints se plaignent de leur maigreur, de leur orgueil odieux et de leur ingratitude. Et quelles que soient les manifestations positives de la corruption qui surgissent à un moment quelconque et se mêlent aux actes éminents de la grâce, la grâce en grossira extrêmement la vue, et les fera paraître bien plus odieuses et plus horribles.
Plus les saints sont éminents, et plus ils ont dans leur âme de la lumière du ciel, plus ils se paraissent à eux-mêmes tels que les saints les plus éminents de ce monde paraissent aux saints et aux anges dans le ciel. Comment pouvons-nous raisonnablement supposer que les saints les plus éminents de la terre leur paraissent, s’ils sont vus autrement que couverts de la justice de Christ, leurs difformités étant englouties et cachées dans le resplendissement des rayons de sa gloire et de son amour surabondants ? Comment pouvons-nous supposer que notre amour et nos louanges les plus ardents paraissent à ceux qui contemplent sans voile la beauté et la gloire de Dieu ? Comment notre plus haute reconnaissance pour l’amour de Christ mourant paraît-elle à ceux qui voient Christ tel qu’il est, qui connaissent comme ils sont connus, et qui voient, sans aucun nuage de ténèbres, la gloire de la personne de celui qui est mort, et les merveilles de son amour jusqu’à la mort ? Et comment regardent-ils la révérence et l’humilité les plus profondes avec lesquelles des vers de terre, ici-bas, s’approchent de cette Majesté infinie qu’ils contemplent ? Leur paraissent-elles grandes, ou même dignes du nom de révérence et d’humilité, chez des êtres qu’ils voient à une distance si infinie de ce Dieu grand et saint en la présence glorieuse duquel ils se trouvent ? La raison pour laquelle les plus hauts progrès des saints de la terre leur paraissent si chétifs, c’est qu’ils demeurent dans la lumière de la gloire de Dieu et voient Dieu tel qu’il est. Et il en est, à cet égard, des saints de la terre comme des saints du ciel, à proportion qu’ils sont plus éminents en grâce.
Je ne voudrais pas être compris comme disant que les saints de la terre ont, à tous égards, la plus mauvaise opinion d’eux-mêmes lorsqu’ils ont le plus d’exercices de grâce. À bien des égards, il en va autrement. Quant aux manifestations positives de la corruption, ils peuvent se paraître à eux-mêmes plus libres et meilleurs lorsque la grâce est le plus en exercice, et pires lorsque les actes de la grâce sont au plus bas. Et lorsqu’ils se comparent avec eux-mêmes à différents moments, ils peuvent savoir, quand la grâce est vivement en exercice, que les choses vont mieux pour eux qu’auparavant (bien qu’auparavant, sur le moment, ils n’aient pas vu autant de mal qu’ils en voient maintenant) ; et lorsque, ensuite, ils retombent dans les dispositions de leur esprit, ils peuvent savoir qu’ils retombent, et y trouver un nouvel argument de la grande corruption qui demeure en eux, et une conviction raisonnée d’une bassesse plus grande que celle qu’ils voyaient auparavant ; et beaucoup ont alors, de loin, plus de sentiment de culpabilité, et une sorte de sentiment légal de leur état de péché, que lorsqu’ils sont dans le vif exercice de la grâce. Mais il est pourtant vrai, et démontrable par les considérations précédentes, que les enfants de Dieu n’ont jamais une conviction aussi sensible et aussi spirituelle de leur difformité, ni un sentiment aussi grand, aussi vif et aussi humiliant de leur bassesse et de leur odiosité présentes, que lorsqu’ils sont au plus haut dans l’exercice d’une grâce vraie et pure ; et jamais ils ne sont autant disposés qu’alors à se mettre au dernier rang parmi les chrétiens. Et ainsi, celui qui est le plus grand dans le royaume, ou le plus éminent dans l’Église de Christ, est celui-là même qui s’humilie comme le plus petit enfant parmi eux ; conformément à cette grande parole de Christ (Matthieu 18:4).
Un vrai saint peut savoir qu’il a quelque vraie grâce ; et plus il y a de grâce, plus il est facile de le savoir, comme nous l’avons observé et prouvé auparavant. Mais il ne s’ensuit pas qu’un saint éminent se rende facilement compte qu’il est un saint éminent, lorsqu’il se compare aux autres. Je ne nierai pas qu’il soit possible que celui qui a beaucoup de grâce, et qui est un saint éminent, le sache. Mais il ne sera pas enclin à le savoir ; ce ne sera pas pour lui une chose évidente : qu’il soit meilleur que les autres, qu’il ait des expériences et des progrès plus élevés, ce n’est pas une pensée qui lui vient en premier ; ce n’est pas non plus ce qui s’offre de soi-même à lui, de temps à autre ; c’est une chose qui n’est pas sur son chemin, mais qui se trouve bien loin hors de sa vue ; il doit se donner de la peine pour s’en convaincre ; il lui faudra une grande maîtrise de la raison, et un haut degré de rigueur et de soin dans le raisonnement, pour s’en convaincre lui-même. Et s’il en est convaincu par la raison, à la suite d’un examen très rigoureux de ses propres expériences comparées aux grandes apparences d’une faible mesure de grâce chez quelques autres saints, il lui semblera à peine réel qu’il ait plus de grâce qu’eux ; et il sera enclin à perdre la conviction qu’il a obtenue à grand-peine ; et il ne lui semblera nullement naturel d’agir d’après cette supposition. Et l’on peut poser ceci comme une chose infaillible : « que la personne qui est encline à penser qu’elle est, en comparaison des autres, un saint très éminent, très distingué dans l’expérience chrétienne, chez qui c’est là une première pensée qui s’élève d’elle-même et s’offre naturellement, se trompe certainement ; elle n’est pas un saint éminent, mais elle se trouve sous la puissante domination d’un esprit orgueilleux et propre juste. » Et si cela est habituel chez cet homme, et constitue constamment la disposition dominante de son esprit, il n’est pas saint du tout ; il n’a pas le moindre degré de quelque vraie expérience chrétienne, aussi sûrement que la parole de Dieu est vraie.
Et cette sorte d’expériences qui paraît avoir une telle tendance, et dont on constate de temps à autre qu’elle a cet effet, d’élever celui qui les éprouve dans une haute estime de ces expériences, est certainement vaine et trompeuse. Ces prétendues découvertes qui, naturellement, enflent la personne d’admiration pour l’éminence de ses découvertes, et la remplissent de la présomption qu’elle a maintenant vu et qu’elle sait plus que la plupart des autres chrétiens, n’ont en elles rien de la nature de la vraie lumière spirituelle. Toute vraie connaissance spirituelle est de telle nature que plus une personne en possède, plus elle est sensible à sa propre ignorance ; comme il ressort de 1 Corinthiens 8:2 : « Si quelqu’un croit savoir quelque chose, il n’a pas encore connu comme il faut connaître. » Agur, alors qu’il avait une grande découverte de Dieu, et le sentiment de la hauteur merveilleuse de sa gloire et de ses œuvres admirables, et qu’il s’écriait sur sa grandeur et son incompréhensibilité, avait en même temps le sentiment le plus profond de sa grossière ignorance, et se regardait comme le plus ignorant de tous les saints. Proverbes 30:2, 3, 4 : « Certes, je suis plus stupide que personne, Et je n’ai pas l’intelligence d’un homme; Je n’ai pas appris la sagesse, Et je ne connais pas la science des saints. Qui est monté aux cieux, et qui en est descendu? Qui a recueilli le vent dans ses mains? Qui a serré les eaux dans son vêtement? Qui a fait paraître les extrémités de la terre? Quel est son nom, et quel est le nom de son fils? Le sais-tu? »
Pour un homme, avoir une haute opinion de sa connaissance spirituelle et divine, c’est être sage à ses propres yeux, si quelque chose l’est. Et c’est pourquoi cela tombe sous ces défenses : Proverbes 3:7 : « Ne sois point sage à tes propres yeux » ; Romains 12:16 : « Ne soyez point sages à vos propres yeux » ; et attire sur les hommes ce malheur, Ésaïe 5:21 : « Malheur à ceux qui sont sages à leurs yeux, Et qui se croient intelligents! » Ceux qui sont ainsi sages à leurs propres yeux sont, de tous les hommes du monde, parmi les moins susceptibles d’en retirer quelque bien. L’expérience montre la vérité de cette parole, Proverbes 26:12 : « Si tu vois un homme qui se croit sage, Il y a plus à espérer d’un insensé que de lui. »
À cela, quelqu’un objectera peut-être que le psalmiste, alors que nous devons supposer qu’il était dans une sainte disposition, parle de sa connaissance comme éminemment grande, et bien supérieure à celle des autres saints : Psaume 119:99, 100 : « Je suis plus instruit que tous mes maîtres, Car tes préceptes sont l’objet de ma méditation. J’ai plus d’intelligence que les vieillards, Car j’observe tes ordonnances. »
À cela je réponds deux choses :
(1.) Il n’y a aucune limite à imposer à l’Esprit de Dieu quant à ce qu’il révélera, pour le bien de son Église, à un prophète qui parle ou écrit sous l’inspiration immédiate. L’Esprit de Dieu peut révéler à un tel homme, et lui dicter afin qu’il les déclare aux autres, des choses secrètes qu’autrement il lui serait difficile, et même impossible, de découvrir. De même qu’il peut lui révéler des mystères qui, autrement, seraient hors de la portée de sa raison, ou des choses qui se passent dans un lieu éloigné qu’il ne peut voir, ou des événements futurs qu’il lui serait impossible de connaître et d’annoncer s’ils ne lui étaient extraordinairement révélés ; de même l’Esprit de Dieu a pu révéler à David ce bienfait particulier qu’il avait reçu en s’entretenant beaucoup avec les témoignages de Dieu, et se servir de lui comme de son instrument pour le consigner au profit des autres, afin de les exciter au même devoir et à user des mêmes moyens pour acquérir la connaissance. On ne peut rien conclure touchant la tendance naturelle des influences de grâce ordinaires de l’Esprit de Dieu à partir de ce que David déclare de sa connaissance supérieure sous les influences extraordinaires de l’Esprit de Dieu, qui lui dictait immédiatement la pensée divine par inspiration, et qui se servait de David comme de son instrument pour écrire ce qu’il lui plaisait pour le bien de son Église ; pas plus que nous ne pouvons raisonnablement soutenir que la tendance naturelle de la grâce est de porter les hommes à maudire les autres, et à leur souhaiter la misère la plus affreuse qui se puisse concevoir, parce que David, sous l’inspiration, maudit souvent les autres et demande que de telles misères tombent sur eux.
(2.) Il n’est pas certain que la connaissance dont David parle ici soit la connaissance spirituelle en laquelle consiste fondamentalement la sainteté. Il peut s’agir de cette révélation plus grande que Dieu lui fit du Messie et des choses de son royaume à venir, et de la connaissance bien plus claire et plus étendue qu’il avait, plus que les autres, des mystères et des doctrines de l’Évangile, en récompense de ce qu’il gardait les témoignages de Dieu. En cela, il ressort du livre des Psaumes que David surpassa de loin tous ceux qui l’avaient précédé.
Deuxièmement, un autre signe infaillible d’orgueil spirituel, c’est que des personnes soient enclines à avoir une haute opinion de leur humilité. Les fausses expériences s’accompagnent communément d’une humilité contrefaite. Et il est de la nature même d’une humilité contrefaite d’avoir une haute opinion d’elle-même. Les fausses affections religieuses ont généralement cette tendance, surtout lorsqu’elles sont portées à un haut degré, de faire penser aux personnes que leur humilité est grande, et par conséquent de les faire beaucoup remarquer et admirer leurs grands progrès à cet égard. Mais les affections éminemment de grâce (je n’hésite pas à le dire) ont toujours une tendance contraire, et produisent universellement un effet contraire chez ceux qui les ont. Elles leur font certes très bien sentir combien ils ont de raisons d’être profondément humiliés, et les font ardemment avoir soif et soupirer après l’humilité ; mais elles font paraître petite leur humilité présente, ou celle à laquelle ils sont déjà parvenus, et grand et extrêmement abominable l’orgueil qui leur reste.
La raison pour laquelle une personne orgueilleuse est encline à juger son humilité grande, et pour laquelle une personne très humble juge la sienne petite, se voit aisément si l’on considère qu’il est naturel aux hommes, lorsqu’ils jugent du degré de leur propre humiliation, de prendre leur mesure d’après ce qu’ils estiment être leur hauteur propre, ou la dignité dans laquelle ils se tiennent proprement. Ce qui peut être une grande humiliation chez l’un n’en est pas une du tout chez un autre, parce que le degré d’honneur ou de considération où chacun se tient proprement est très différent. Qu’un grand personnage s’abaisse à délier la courroie des souliers d’un autre grand personnage, son égal, ou à lui laver les pieds, on le remarquerait comme un acte d’abaissement de sa part ; et lui-même, sentant sa propre dignité, le regarderait ainsi. Mais si l’on voit un pauvre esclave se baisser pour délier les souliers d’un grand prince, personne ne le remarquera comme un acte d’humiliation de sa part, ou comme la marque d’un grand degré d’humilité ; l’esclave lui-même ne le remarquerait pas non plus, à moins d’être horriblement orgueilleux et ridiculement infatué de lui-même ; et si, après l’avoir fait, il montrait dans ses propos et dans sa conduite qu’il y voyait un grand abaissement, et qu’il y pensait beaucoup comme à une preuve qu’il est très humble, tout le monde ne se récrierait-il pas contre lui : « Pour qui te prends-tu, pour juger si profonde l’humiliation de ce que tu as fait ? » Cela montrerait jusqu’à l’évidence que cet esclave est gonflé d’un haut degré d’orgueil et de vanité d’esprit, tout autant que s’il déclarait en termes clairs : « Je me crois quelqu’un de grand. » Et la chose n’est pas moins claire ni moins certaine lorsque de misérables, vils et répugnants vers de terre sont enclins à interpréter ainsi leurs actes d’abaissement devant Dieu, et à voir une marque de grande humilité dans le fait que, sous l’empire de leurs affections, ils se trouvent si disposés à se reconnaître si chétifs et si indignes, et à se conduire comme des êtres si inférieurs. La raison même pour laquelle de tels actes extérieurs et de tels exercices intérieurs ressemblent à un grand abaissement chez un tel homme, c’est qu’il a une haute opinion de lui-même. Tandis que, s’il pensait plus justement de lui-même, ces choses ne lui paraîtraient rien, et son humilité en elles ne mériterait aucune considération ; il serait plutôt stupéfait de son orgueil, de ce qu’un être si infiniment méprisable et si vil ne soit pas amené plus bas devant Dieu. — Quand il dit dans son cœur : « Voilà un grand acte d’humiliation ; c’est certainement un signe de grande humilité chez moi que je sente ainsi et agisse ainsi », il veut dire : « C’est une grande humilité pour moi, pour quelqu’un comme moi, qui suis si considérable et si digne. » Il considère combien il est maintenant abaissé, il compare cela avec la hauteur de dignité où, dans son cœur, il pense se tenir proprement, et la distance lui paraît très grande ; il appelle tout cela pure humilité, et l’admire comme telle. Tandis que, chez celui qui est vraiment humble, et qui voit réellement sa propre bassesse et ce qu’il a de répugnant devant Dieu, la distance paraît dans l’autre sens. Quand il est le plus abaissé de tous, il ne lui paraît pas qu’il soit descendu au-dessous de sa place propre, mais qu’il n’y est pas encore parvenu ; il se voit encore bien au-dessus d’elle ; il aspire à descendre plus bas pour y parvenir, mais il s’en voit à une grande distance. Et cette distance, il l’appelle orgueil. Et c’est pourquoi c’est son orgueil qui lui paraît grand, et non son humilité. Car bien qu’il soit amené beaucoup plus bas qu’il n’avait coutume d’être, il ne lui paraît pas digne du nom d’humiliation, pour quelqu’un d’aussi infiniment chétif et détestable que lui, de descendre à une place qui, bien que plus basse que celle qu’il avait coutume de s’attribuer, est encore bien plus haute que celle qui lui convient. De même que les hommes ne jugeraient guère digne du nom d’humilité qu’un esclave méprisable, qui affectait autrefois d’être un prince, eût l’esprit assez rabaissé pour prendre la place d’un noble, alors que cette place est encore si fort au-dessus de sa condition propre.
Tous les hommes du monde, lorsqu’ils jugent du degré de leur humilité et de celle des autres, telle qu’elle paraît dans quelque acte, considèrent deux choses, à savoir : le degré réel de dignité où ils se tiennent, et le degré d’abaissement, avec le rapport qu’il soutient avec cette dignité réelle. Ainsi l’acceptation de la même place basse, ou du même acte humble, peut être la preuve d’une grande humilité chez l’un, alors qu’elle ne prouve que peu ou point d’humilité chez un autre. Mais les chrétiens vraiment humbles ont une opinion si basse de leur dignité réelle que tout leur abaissement, considéré par rapport à elle et comparé à elle, leur paraît très petit. Il ne leur semble pas que ce soit une grande humilité, ni un abaissement dont il faille faire grand cas, que de pauvres créatures si viles et si abjectes qu’eux se tiennent couchées aux pieds de Dieu.
Le degré d’humilité doit être jugé d’après le degré d’abaissement et le degré du motif d’abaissement ; mais celui qui est vraiment et éminemment humble ne juge jamais son humilité grande, eu égard au motif. Le motif pour lequel il devrait être abaissé lui paraît si grand, et l’abaissement des dispositions de son cœur si loin d’y répondre, qu’il remarque bien plus son orgueil que son humilité.
Quiconque a eu affaire à des âmes sous la conviction du péché sait que ceux qui sont fortement convaincus de péché ne sont pas enclins à se croire fortement convaincus. Et la raison en est celle-ci : les hommes jugent du degré de leurs propres convictions de péché d’après deux choses considérées conjointement, à savoir le degré du sentiment qu’ils ont de leur culpabilité et de leur souillure, et le degré du motif qu’ils ont d’un tel sentiment, dans le degré de leur état de péché réel. Ce n’est vraiment pas la preuve d’une grande conviction de péché que certains hommes se croient très pécheurs, plus que la plupart des autres hommes du monde ; car ils le sont en effet, de façon très claire et notoire. Et c’est pourquoi une conviction de péché bien moindre peut porter un tel homme à le penser, plus qu’un autre ; il faudrait qu’il fût bien aveugle pour ne pas s’en rendre compte. Mais celui qui est réellement sous de grandes convictions de péché pense naturellement que tel est son cas. Il lui paraît que le motif qu’il a de sentir sa culpabilité et sa souillure est plus grand que celui des autres ; et c’est pourquoi il attribue le sentiment qu’il en a à la grandeur de son péché, et non à la grandeur de sa sensibilité. Il est naturel à celui qui est sous de grandes convictions de se croire réellement l’un des plus grands pécheurs, et de croire aussi que cela est très clair et très évident ; car plus ses convictions sont grandes, plus la chose lui semble claire et évidente. Et c’est pourquoi il lui semble nécessairement si clair et si facile de le voir, qu’on peut le voir sans beaucoup de conviction. Celui-là est sous de grandes convictions dont la conviction est grande en proportion de son péché. Mais aucun homme qui est vraiment sous de grandes convictions ne pense que sa conviction est grande en proportion de son péché. Car s’il le pense, c’est un signe certain qu’au fond de lui il juge ses péchés petits. Et si tel est le cas, c’est une preuve certaine que sa conviction est petite. Et c’est là, soit dit en passant, la principale raison pour laquelle les personnes qui sont sous une œuvre d’humiliation ne s’en rendent pas compte au moment même.
Et il en est de la conviction du péché exactement comme, par une égale raison, de la conviction ou du sentiment que les personnes ont de leur propre bassesse et de leur propre vilenie, de leur propre aveuglement, de leur propre impuissance, et de tout ce bas sentiment qu’un chrétien a de lui-même dans l’exercice de l’humiliation évangélique. De sorte que, lorsqu’ils en ont un haut degré, les saints ne sont jamais disposés à juger grand le sentiment qu’ils ont de leur propre bassesse, de leur souillure, de leur impuissance, etc. ; parce que ce sentiment ne leur paraît jamais grand, eu égard au motif.
Un saint éminent n’est pas enclin à se croire éminent en quoi que ce soit ; toutes ses grâces et toutes ses expériences sont promptes à lui paraître relativement petites, mais surtout son humilité. Il n’y a rien de ce qui appartient à l’expérience chrétienne et à la vraie piété qui soit autant hors de sa vue que son humilité. Il a mille fois plus de clairvoyance pour discerner son orgueil que son humilité : celui-là, il le discerne aisément et il est enclin à beaucoup le remarquer, mais il discerne à peine son humilité. Au contraire, l’hypocrite abusé, qui est sous la puissance de l’orgueil spirituel, n’est aveugle à rien autant qu’à son orgueil, et n’est clairvoyant pour rien autant que pour les apparences d’humilité qui sont en lui.
Le chrétien humble est plus enclin à trouver à redire à son propre orgueil qu’à celui des autres. Il est enclin à donner la meilleure interprétation aux paroles et à la conduite des autres, et à penser que nul n’est aussi orgueilleux que lui-même. Mais l’hypocrite orgueilleux est prompt à discerner, à cet égard, la paille qui est dans l’œil de son frère, tandis qu’il ne voit rien de la poutre qui est dans le sien. Il est très souvent occupé à se récrier contre l’orgueil des autres, à trouver à redire à leur mise et à leur train de vie ; et la bague ou le ruban de son voisin l’émeut dix fois plus que toute la souillure de son propre cœur.
De cette disposition qu’ont les hypocrites à avoir une haute opinion de leur humilité, il résulte que l’humilité contrefaite est prompte à se produire au grand jour. Ceux qui l’ont sont enclins à parler beaucoup de leurs humiliations, à les présenter en termes pompeux, et à faire un grand étalage extérieur d’humilité par des airs, des gestes ou une manière de parler affectés, par la pauvreté de leur mise, ou par quelque singularité affectée. Il en était ainsi autrefois des faux prophètes (Zacharie 13:4) ; il en était ainsi des Juifs hypocrites (Ésaïe 58:5) ; et Christ nous dit qu’il en était ainsi des pharisiens (Matthieu 6:16). Mais il en va tout autrement de la vraie humilité : ceux qui l’ont ne sont pas enclins à déployer leur éloquence pour la faire valoir, ni à parler en termes forts du degré de leur abaissement.6161 C’est une observation de M. Jones, dans son excellent traité sur le canon du Nouveau Testament, que l’évangéliste Marc, qui fut le compagnon de saint Pierre et qui passe pour avoir écrit son Évangile sous la direction de cet apôtre, lorsqu’il mentionne la repentance de Pierre après qu’il eut renié son Maître, n’emploie pas, pour la décrire, des termes aussi forts que les autres évangélistes ; il se sert seulement de ces mots : « Et en y réfléchissant, il pleurait » (Marc 14:72) ; tandis que les autres évangélistes disent : « Et étant sorti, il pleura amèrement » (Matthieu 26:75 ; Luc 22:62). Elle ne cherche pas à se montrer par quelque singulière pauvreté extérieure de la mise ou du train de vie ; conformément à ce qui est sous-entendu en Matthieu 6:17 : « Mais quand tu jeûnes, parfume ta tête et lave ton visage. Colossiens 2:23. Ils ont, à la vérité, une apparence de sagesse, en ce qu’ils indiquent un culte volontaire, de l’humilité, et le mépris du corps. » La vraie humilité n’est pas non plus une chose bruyante ; elle n’est ni tapageuse ni turbulente. L’Écriture la représente comme d’une nature contraire. Achab, lorsqu’il eut une humilité visible, une ressemblance de la vraie humilité, marchait lentement (1 Rois 21:27). Le pénitent, dans l’exercice d’une vraie humiliation, est représenté comme tranquille et silencieux, Lamentations 3:28 : « Il se tiendra solitaire et silencieux, Parce que l’Éternel le lui impose. » Et le silence est mentionné comme ce qui accompagne l’humilité, Proverbes 30:32 : « Si l’orgueil te pousse à des actes de folie, Et si tu as de mauvaises pensées, mets la main sur la bouche. »
J’ai ainsi exposé en détail et longuement la nature de cette vraie humilité qui accompagne les saintes affections, telle qu’elle paraît dans sa tendance à faire penser modestement aux personnes de leurs progrès en religion, comparés aux progrès des autres, et en particulier de leurs progrès en humilité ; et j’ai montré la tendance contraire de l’orgueil spirituel, qui dispose les personnes à juger grands leurs progrès à ces égards. J’ai insisté plus longuement sur ce point parce que je le regarde comme une chose de grande importance, puisqu’il fournit une distinction certaine entre la vraie humilité et l’humilité contrefaite ; et aussi parce que cette disposition des hypocrites à se regarder comme meilleurs que les autres est ce que Dieu a déclaré lui être tout à fait odieux, « une fumée dans ses narines, un feu qui brûle toujours » (Ésaïe 65:5). On mentionne comme un exemple de l’orgueil des habitants de cette ville sainte (comme on l’appelait), Jérusalem, qu’ils s’estimaient bien meilleurs que le peuple de Sodome, et qu’ils le regardaient ainsi comme digne d’être négligé et dédaigné par eux : Ézéchiel 16:56 : « Car ta sœur Sodome n’était pas mentionnée par ta bouche au jour de ton orgueil. »
Que le lecteur ne passe pas légèrement sur ces choses quand il s’agit de se les appliquer à lui-même. Si vous avez une fois bien saisi que c’est un mauvais signe pour une personne d’être encline à se croire meilleur saint que les autres, il s’élèvera en vous un préjugé aveuglant en votre propre faveur ; et il sera probablement besoin d’un examen de soi-même très rigoureux pour déterminer s’il en est ainsi de vous. Si, à la question posée, vous répondez : « Non, il me semble que personne n’est aussi mauvais que moi », ne laissez pas la chose en rester là ; mais examinez de nouveau si vous ne vous croyez pas meilleur que les autres pour cette raison même que vous vous imaginez avoir de vous-même une si basse opinion. N’avez-vous pas une haute opinion de cette humilité ? Et si vous répondez encore : « Non, je n’ai pas une haute opinion de mon humilité ; il me semble que je suis aussi orgueilleux que le diable », examinez encore si la présomption ne s’élève pas sous ce couvert ; si, pour cette raison même que vous vous croyez aussi orgueilleux que le diable, vous ne vous croyez pas très humble.
De cette opposition qui existe entre la nature d’une vraie humilité et celle d’une humilité contrefaite, quant à l’estime que ceux qui les possèdent ont d’eux-mêmes, naît une opposition multiple de caractère et de conduite.
Une personne vraiment humble, ayant une opinion si basse de sa justice et de sa sainteté, est pauvre en esprit. Être pauvre en esprit, c’est être pauvre à son propre sentiment et selon sa propre appréciation, quant à ce qui est en soi, et avoir une disposition qui y réponde. C’est pourquoi une personne vraiment humble, surtout si elle l’est éminemment, se conduit naturellement, à bien des égards, comme un pauvre. « Le pauvre parle en suppliant, Et le riche répond avec dureté. » Un pauvre n’est pas porté à un ressentiment prompt et hautain lorsqu’il se trouve parmi les riches ; il est enclin à céder aux autres, car il sait que les autres sont au-dessus de lui ; il n’est ni raide ni obstiné ; il s’accommode d’une maigre chère ; il ne s’attend à rien d’autre qu’à être méprisé, et il le supporte patiemment ; il ne s’offense pas gravement d’être négligé et peu considéré ; il est prêt à occuper une place basse ; il honore volontiers ses supérieurs ; il reçoit tranquillement les réprimandes ; il honore volontiers les autres comme étant au-dessus de lui ; il se laisse aisément instruire, et ne prétend pas beaucoup à son intelligence et à son jugement ; il n’est ni trop délicat ni capricieux, et il a l’esprit plié aux choses dures ; il n’est pas présomptueux, ni enclin à s’arroger beaucoup, mais il lui est naturel d’être soumis aux autres. Ainsi en est-il du chrétien humble. L’humilité est (comme l’exprime le grand Mastricht) une sorte de sainte pusillanimité.
Un homme très pauvre est un mendiant ; ainsi en est-il de celui qui est pauvre en esprit. Il y a une grande différence entre les affections qui sont de grâce et celles qui sont fausses : sous les premières, la personne demeure toujours un pauvre mendiant aux portes de Dieu, extrêmement vide et nécessiteux ; mais les secondes font paraître les hommes à eux-mêmes riches et enrichis, et peu nécessiteux ; ils ont, dans leur imagination, de grandes provisions pour leur subsistance.6262 « Cet esprit tient toujours l’homme pauvre, vil et vide à ses propres yeux. — Quand l’homme a acquis quelque connaissance, qu’il sait discourir assez bien, qu’il a quelque goût du don céleste, quelques douces effusions de grâce, et qu’ainsi sa conscience est assez bien apaisée ; et s’il a obtenu quelques réponses à ses prières et qu’il a de douces affections, il devient rassasié ; et, ayant le repos de la conscience, il rejette le sentiment de son péché et le gémissement quotidien sous le péché. Et de là vient que l’esprit de prière meurt : il perd son estime pour les ordonnances de Dieu, il n’en sent plus un tel besoin, ou bien il n’en retire aucun bien, il n’y sent ni vie ni puissance. — Telle est la triste condition de quelques-uns ; et pourtant ils ne le savent pas. Mais celui qui est rempli de l’Esprit, le Seigneur le vide ; et cela d’autant plus qu’il vit plus longtemps. De sorte que, tandis que d’autres pensent qu’il n’a pas besoin de beaucoup de grâce, lui se tient pour le plus pauvre de tous. » Shepard, La Parabole des dix vierges, IIᵉ partie, p. 132.
« Après tous les rassasiements, soyez toujours vides, affamés, sentant votre besoin et priant pour en avoir davantage. » Ibid., p. 151.
« En vérité, frères, quand je vois la malédiction de Dieu sur beaucoup de chrétiens qui sont maintenant devenus pleins de leurs talents, de leurs dons, de leur paix, de leurs consolations, de leurs capacités, de leurs devoirs, je me tiens à adorer les richesses de la miséricorde du Seigneur envers une petite poignée de pauvres croyants, non seulement en ce qu’il les rend vides, mais en ce qu’il les garde ainsi tous les jours de leur vie. » Shepard, Le Croyant affermi, dernière édition de Boston, p. 158, 159.
Un pauvre est modeste dans ses paroles et dans sa conduite ; ainsi l’est, et bien davantage, et plus sûrement et plus universellement, celui qui est pauvre en esprit ; il est humble et modeste dans sa conduite parmi les hommes. C’est en vain que certains prétendent être humbles, et comme de petits enfants devant Dieu, lorsqu’ils sont hautains, présomptueux et impudents dans leur conduite parmi les hommes. L’apôtre nous apprend que le dessein de l’Évangile est de retrancher toute gloire, non seulement devant Dieu, mais aussi devant les hommes (Romains 4:1, 2). Certains prétendent à une grande humiliation, qui sont très hautains, audacieux et présomptueux dans leur apparence et leur conduite extérieures ; mais ils devraient considérer ces passages de l’Écriture : Psaume 131:1 : « Éternel! je n’ai ni un cœur qui s’enfle, ni des regards hautains; Je ne m’occupe pas de choses trop grandes et trop relevées pour moi. » Proverbes 6:16, 17 : « Il y a six choses que hait l’Éternel, Et même sept qu’il a en horreur; Les yeux hautains, etc. » — Chap. 21:4 : « Des regards hautains et un cœur qui s’enfle […] ce n’est que péché. » Psaume 18:28 : « Et tu abaisses les regards hautains. » Et Psaume 101:5 : « Celui qui a des regards hautains et un cœur enflé, je ne le supporterai pas. » 1 Corinthiens 13:4 : « la charité ne se vante point, […] elle ne fait rien de malhonnête. » Il y a une certaine aimable modestie, une certaine crainte, qui appartient à la conduite chrétienne parmi les hommes, et qui naît de l’humilité, dont l’Écriture parle souvent, 1 Pierre 3:15 : « étant toujours prêts à vous défendre, avec douceur et respect, devant quiconque vous demande raison. » Romains 13:7 : « la crainte à qui vous devez la crainte. » 2 Corinthiens 7:15 : « au souvenir de votre obéissance à tous, et de l’accueil que vous lui avez fait avec crainte et tremblement. » Éphésiens 6:5 : « Serviteurs, obéissez à vos maîtres selon la chair, avec crainte et tremblement. » 1 Pierre 2:18 : « Serviteurs, soyez soumis en toute crainte à vos maîtres. » 1 Pierre 3:2 : « en voyant votre manière de vivre chaste et réservée. » 1 Timothée 2:9 : « que les femmes, vêtues d’une manière décente, avec pudeur et modestie. » À cet égard, un chrétien est semblable à un petit enfant ; un petit enfant est modeste devant les hommes, et son cœur est enclin à être rempli de crainte et de respect parmi eux.
Le même esprit disposera un chrétien à honorer tous les hommes : 1 Pierre 2:17 : « Honorez tout le monde. » Un chrétien humble n’est pas seulement disposé à honorer les saints dans sa conduite, mais aussi les autres, de toutes les manières qui n’impliquent pas une approbation visible de leurs péchés. C’est ainsi qu’Abraham, le grand modèle des croyants, honora les fils de Heth : Genèse 23:7 : « Abraham se leva, et se prosterna devant le peuple du pays. » Ce fut là un exemple remarquable d’une conduite humble envers des gens qui étaient hors de Christ, et qu’Abraham savait être maudits ; c’est pourquoi il ne voulut à aucun prix permettre à son serviteur de prendre parmi eux une femme pour son fils ; et les femmes d’Ésaü, qui étaient de ces fils de Heth, furent un sujet d’amertume pour Isaac et Rébecca. De même Paul honora Festus : Actes 26:25 : « Je ne suis point fou, très excellent Festus. » L’humilité chrétienne ne disposera pas seulement les personnes à honorer les méchants qui sont hors de l’Église visible, mais aussi les faux frères et les persécuteurs. Ainsi Jacob, alors qu’il était dans une excellente disposition, venant de lutter toute la nuit avec Dieu et d’en recevoir la bénédiction, honora Ésaü, son frère faux et persécuteur : Genèse 33:3 : « il se prosterna en terre sept fois, jusqu’à ce qu’il fût près de son frère. » Ainsi il l’appela seigneur, et ordonna à toute sa famille de l’honorer de la même manière.
J’ai ainsi tâché de décrire le cœur et la conduite de celui que gouverne une humilité vraiment de grâce, aussi exactement conforme aux Écritures que je le puis.
Or c’est d’un cœur tel que celui-là que découlent toutes les affections vraiment saintes. Les affections chrétiennes sont comme le parfum précieux que Marie répandit sur la tête de Christ, et qui remplit toute la maison d’une bonne odeur. Ce parfum fut répandu d’un vase d’albâtre ; de même les affections de grâce s’épanchent vers Christ d’un cœur pur. Il fut répandu d’un vase brisé ; tant que le vase ne fut pas brisé, le parfum ne put couler ni répandre son odeur ; de même les affections de grâce découlent d’un cœur brisé. Les affections de grâce sont semblables aussi à celles de Marie de Magdala (Luc 7, vers la fin), qui répand aussi un parfum précieux sur Christ, d’un vase d’albâtre brisé, en oignant les pieds de Jésus après les avoir lavés de ses larmes et essuyés avec ses cheveux. Toutes les affections de grâce qui sont une bonne odeur pour Christ, et qui remplissent l’âme du chrétien d’une douceur et d’un parfum célestes, sont des affections d’un cœur brisé. Un amour vraiment chrétien, soit envers Dieu, soit envers les hommes, est un amour humble, l’amour d’un cœur brisé. Les désirs des saints, si ardents qu’ils soient, sont des désirs humbles. Leur espérance est une espérance humble ; et leur joie, même lorsqu’elle est ineffable et glorieuse, est une joie humble, la joie d’un cœur brisé, et elle laisse le chrétien plus pauvre en esprit, plus semblable à un petit enfant, et plus disposé à une humilité universelle de conduite.
Chapitre 20 terminé
VI. Les affections de grâce s’accompagnent d’humiliation évangélique