Les affections religieuses
II. Le premier fondement objectif des affections de grâce est la nature transcendante en excellence et en amabilité des choses divines, telles qu’elles sont en elles-mêmes, et non quelque relation qu’on leur prête avec le moi ou avec l’intérêt propre

Chapitre 16 · 34 min de lecture · 44 min d’écoute

II. Le premier fondement objectif des affections de grâce est la nature transcendante en excellence et en amabilité des choses divines, telles qu’elles sont en elles-mêmes, et non quelque relation qu’on leur prête avec le moi ou avec l’intérêt propre

II. Le premier fondement objectif des affections de grâce est la nature transcendante en excellence et en amabilité des choses divines, telles qu’elles sont en elles-mêmes, et non quelque relation qu’on leur prête avec le moi ou avec l’intérêt propre.

Je dis que la nature souverainement excellente des choses divines est le fondement objectif premier, c’est-à-dire primitif et originel, des affections spirituelles des vrais saints ; car je ne suppose pas que toute relation que les choses divines ont avec eux-mêmes et avec leur intérêt particulier soit entièrement exclue de toute influence sur leurs affections de grâce. Cette relation peut avoir, et elle a en effet, une influence secondaire et conséquente dans les affections qui sont véritablement saintes et spirituelles, comme je montrerai bientôt de quelle manière.

On a observé précédemment que l’affection d’amour est, pour ainsi dire, la source de toutes les affections, et en particulier que l’amour chrétien est la source de toutes les affections de grâce. Or l’excellence et la gloire divines de Dieu et de Jésus-Christ, de la parole de Dieu, des œuvres de Dieu et des voies de Dieu, etc., sont la raison première pour laquelle un vrai saint aime ces choses ; et non quelque intérêt qu’il suppose y avoir, ni quelque bienfait qu’il se figure en avoir reçu ou devoir en recevoir, ni quelque relation imaginée qu’elles auraient avec son intérêt, de telle sorte que l’on puisse proprement dire que l’amour de soi est le premier fondement de son amour pour ces choses.

Certains disent que tout amour naît de l’amour de soi, et qu’il est impossible, dans la nature des choses, qu’un homme ait quelque amour pour Dieu ou pour tout autre être sans que l’amour de lui-même en soit le fondement. Mais je pense humblement que c’est faute de réflexion qu’ils parlent ainsi. Ils raisonnent ainsi : quiconque aime Dieu, et désire par conséquent sa gloire ou la jouissance de lui, désire ces choses comme son propre bonheur ; la gloire de Dieu, la contemplation et la jouissance de ses perfections sont regardées comme des choses qui lui sont agréables et qui tendent à le rendre heureux ; il place son bonheur en elles et les désire comme des choses qui, si elles étaient obtenues, lui seraient délicieuses, ou le rempliraient de délices et de joie, et le rendraient ainsi heureux. Et ainsi, disent-ils, c’est par amour de soi, ou par désir de son propre bonheur, qu’il désire que Dieu soit glorifié et qu’il désire contempler et goûter ses glorieuses perfections. Mais ils devraient alors considérer les choses d’un peu plus près, et se demander comment cet homme en est venu à placer son bonheur dans la glorification de Dieu, dans la contemplation et la jouissance des perfections de Dieu.—Il n’est pas douteux qu’une fois que la gloire de Dieu et la contemplation de ses perfections lui sont devenues si agréables qu’il place en ces choses son plus haut bonheur, il les désirera comme il désire son propre bonheur. Mais comment ces choses lui sont-elles devenues si agréables qu’il estime que son plus haut bonheur est de glorifier Dieu, etc. ? N’est-ce pas là le fruit de l’amour ? Il faut qu’un homme aime d’abord Dieu, ou que son cœur lui soit uni, avant qu’il estime le bien de Dieu comme le sien propre, et avant qu’il désire la glorification et la jouissance de Dieu comme son bonheur. Ce n’est pas un raisonnement solide que de dire : parce qu’un homme, après que son cœur a été uni à Dieu par l’amour, désire, comme fruit de cet amour, la gloire de Dieu et la jouissance de Dieu comme son propre bonheur, il faut donc nécessairement que le désir de ce bonheur qui est le sien soit la cause et le fondement de son amour ; à moins que ce ne soit un raisonnement solide de dire que, parce qu’un père a engendré un fils, ce fils a certainement engendré son père. Si, après qu’un homme aime Dieu et que son cœur lui est uni au point de regarder Dieu comme son souverain bien, et le bien de Dieu comme le sien propre, il s’ensuit, comme une conséquence et un fruit de cet état, que l’amour de soi lui-même, ou l’amour de son propre bonheur, le porte à désirer la glorification et la jouissance de Dieu, il ne s’ensuit pas pour autant que cet exercice même de l’amour de soi ait précédé son amour pour Dieu, et que son amour pour Dieu en ait été une conséquence et un fruit. Quelque chose d’autre, entièrement distinct de l’amour de soi, pourrait en être la cause, savoir un changement opéré dans les vues de son esprit et dans le goût de son cœur, par lequel il saisit une beauté, une gloire et un bien suprême dans la nature de Dieu telle qu’elle est en elle-même. C’est peut-être là ce qui attire d’abord son cœur vers Dieu et fait que son cœur lui est uni, antérieurement à toute considération de son propre intérêt ou de son bonheur, bien qu’ensuite, et comme fruit de cela, il cherche nécessairement son intérêt et son bonheur en Dieu.

Il existe une sorte d’amour ou d’affection qu’un homme peut avoir envers des personnes ou des choses, et qui naît proprement de l’amour de soi : une relation préconçue avec lui-même, ou quelque égard déjà témoigné envers lui par autrui, ou quelque bienfait déjà reçu ou attendu, est véritablement le premier fondement de son amour, ce dont son affection procède entièrement, et ce qui précède tout goût ou tout plaisir pour la nature et les qualités inhérentes à l’être aimé, en tant que beau et aimable. Quand la première chose qui attire la bienveillance d’un homme vers un autre est la vue de qualités et de propriétés qui lui paraissent aimables en elles-mêmes, et qui rendent, à ce titre, celui en qui elles se trouvent digne d’estime et de bon vouloir, l’amour naît d’une tout autre manière que lorsqu’il naît d’abord de quelque don accordé par un autre ou attendu de lui, comme un juge aime et favorise un homme qui l’a soudoyé ; ou de la relation qu’on suppose qu’un autre a avec soi, comme un homme qui en aime un autre parce qu’il le regarde comme son enfant. Quand l’amour pour autrui naît de cette façon, il naît véritablement et proprement de l’amour de soi.

Cette sorte d’affection envers Dieu ou envers Jésus-Christ, qui naît ainsi proprement de l’amour de soi, ne peut être un amour spirituel véritablement produit par la grâce, comme il ressort de ce qui a déjà été dit ; car l’amour de soi est un principe entièrement naturel, et il se trouve tout autant dans le cœur des démons que dans celui des anges ; c’est pourquoi, assurément, rien de ce qui en est le simple résultat ne peut être surnaturel et divin, au sens que nous avons décrit plus haut.4848 « Il y a un amour naturel pour Christ, comme pour quelqu’un qui te fait du bien, et en vue de tes propres fins ; et un amour spirituel, pour lui-même, par lequel le Seigneur seul est exalté. » Shepard, La Parabole des dix vierges, Iʳᵉ partie, p. 25. Christ parle clairement de cette sorte d’amour comme de quelque chose qui ne va pas au-delà de l’amour des méchants : Luc 6:32 : « Si vous aimez ceux qui vous aiment, quel gré vous en saura-t-on? Les pécheurs aussi aiment ceux qui les aiment. » Et le diable lui-même savait que cette sorte d’égard envers Dieu, assez mercenaire pour n’avoir en vue que les bienfaits reçus ou attendus (ce qui revient au même), est sans valeur aux yeux de Dieu ; autrement il n’aurait jamais usé d’une telle calomnie devant Dieu contre Job, comme en Job 1:9, 10 : « Est-ce d’une manière désintéressée que Job craint Dieu? Ne l’as-tu pas protégé, lui, sa maison », etc. Et Dieu n’aurait jamais reconnu implicitement que l’objection était valable, au cas où l’accusation eût été vraie, en permettant que la chose fût mise à l’épreuve, et que Job fût traité de telle sorte que l’issue fît paraître si l’égard de Job envers Dieu était ainsi mercenaire ou non, et en faisant dépendre de cette issue la preuve de la sincérité et de la bonté de son égard.

Il est déraisonnable de penser autre chose que ceci : le premier fondement d’un véritable amour pour Dieu est ce par quoi il est aimable en lui-même, ou digne d’être aimé, c’est-à-dire la suprême amabilité de sa nature. C’est assurément là ce qui le rend principalement aimable. Ce qui rend principalement aimable un homme ou toute autre créature, c’est son excellence ; et de même, ce qui rend principalement Dieu aimable, et ce qui doit sans aucun doute être le principal fondement d’un véritable amour, c’est son excellence. La nature de Dieu, ou la divinité, est infiniment excellente ; bien plus, elle est la beauté, l’éclat et la gloire infinis eux-mêmes. Mais comment serait-ce un véritable amour de cette nature excellente et aimable, que celui qui n’est pas bâti sur le fondement de sa véritable amabilité ? Comment serait-ce un véritable amour de la beauté et de l’éclat, que celui qui n’existe pas pour l’amour de la beauté et de l’éclat ? Comment serait-ce une véritable estime de ce qui est en soi infiniment digne et précieux, que celle qui n’a pas pour raison cette dignité et ce prix ? Cette excellence infinie de la nature divine, telle qu’elle est en elle-même, est le vrai fondement de tout ce qui est bon en Dieu à quelque égard que ce soit ; mais comment un homme pourrait-il aimer Dieu vraiment et droitement sans l’aimer pour cette excellence qui est en lui, et qui est le fondement de tout ce qui, de quelque manière que ce soit, est bon ou désirable en lui ? Ceux dont l’affection envers Dieu est fondée d’abord sur l’utilité qu’il a pour eux, leur affection commence par le mauvais bout ; ils ne considèrent Dieu qu’à l’extrême limite du courant du bien divin, là où il les touche et atteint leur intérêt ; et ils n’ont aucun égard à cette gloire infinie de la nature de Dieu, qui est le bien originel et la vraie source de tout bien, la source première de toute amabilité de quelque sorte que ce soit, et ainsi le premier fondement de tout véritable amour.

Un principe naturel d’amour de soi peut être le fondement de grandes affections envers Dieu et envers Christ, sans que l’on voie rien de la beauté et de la gloire de la nature divine. Il y a une certaine gratitude qui est une chose purement naturelle. La gratitude est l’une des affections naturelles de l’âme humaine, tout comme la colère, et il y a une gratitude qui naît de l’amour de soi à peu près de la même manière que la colère. La colère, chez les hommes, est une affection excitée contre un autre, ou en opposition à un autre, à cause de quelque chose en lui qui contrarie l’amour de soi ; la gratitude est une affection que l’on éprouve envers un autre parce qu’il nous aime ou nous fait plaisir, ou à cause de quelque chose en lui qui convient à l’amour de soi. Et il peut y avoir une sorte de gratitude sans aucun amour véritable ou proprement dit, comme il peut y avoir de la colère sans aucune haine proprement dite : ainsi chez les parents envers leurs enfants, contre lesquels ils peuvent être en colère tout en ayant pour eux, en même temps, un fort amour habituel. Cette gratitude est le principe qui s’exerce chez les méchants dans ce que Christ déclare à leur sujet au sixième chapitre de Luc, où il dit que les pécheurs aiment ceux qui les aiment ; et dans ce qu’il déclare même au sujet des publicains, qui étaient parmi les hommes les plus charnels et les plus dissolus, Matthieu 5:46. C’est le principe même sur lequel agit la corruption chez les juges iniques ; et c’est un principe qu’exercent même les bêtes brutes : un chien aimera son maître s’il est bon pour lui. Et nous voyons en d’innombrables exemples que la simple nature suffit à exciter la gratitude chez les hommes, ou à toucher leur cœur de reconnaissance envers autrui pour des bontés reçues, et cela parfois envers ceux contre qui ils nourrissent en même temps une inimitié habituelle. Ainsi Saül fut, à plusieurs reprises, vivement ému, et même fondit en gratitude envers David parce qu’il lui avait épargné la vie, et pourtant il demeura habituellement son ennemi. Et de même que les hommes, par la seule nature, peuvent être ainsi touchés envers les hommes, de même ils peuvent l’être envers Dieu. Rien n’empêche que le même amour de soi agisse de la même manière envers Dieu qu’envers les hommes. Et nous en avons des exemples manifestes dans l’Écriture : ainsi les enfants d’Israël, qui chantèrent les louanges de Dieu à la mer Rouge, mais oublièrent bientôt ses œuvres ; et Naaman le Syrien, qui fut vivement touché de la guérison miraculeuse de sa lèpre, au point d’avoir désormais le cœur engagé à adorer le Dieu qui l’avait guéri, et lui seul, sauf lorsque cela l’exposerait à être ruiné dans ses intérêts temporels. De même Nebucadnetsar fut vivement touché de la bonté de Dieu envers lui, quand il lui rendit la raison et son royaume après son séjour parmi les bêtes.

La gratitude étant ainsi un principe naturel, elle rend l’ingratitude d’autant plus vile et odieuse, parce que celle-ci montre une terrible prédominance de la méchanceté, lorsqu’elle va jusqu’à l’emporter sur les meilleurs principes de la nature humaine et à les étouffer : c’est ainsi qu’il est mentionné, comme une preuve du haut degré de méchanceté de beaucoup de païens, qu’ils étaient dépourvus d’affection naturelle, Romains 1:31. Mais que le manque de gratitude, ou d’affection naturelle, soit la preuve d’un haut degré de vice, ce n’est nullement un argument pour dire que toute gratitude et toute affection naturelle aient la nature de la vertu ou de la grâce qui sauve.

L’amour de soi, par l’exercice d’une simple gratitude naturelle, peut être de bien des manières le fondement d’une sorte d’amour pour Dieu. Une sorte d’amour peut naître d’une fausse notion de Dieu dans laquelle les hommes ont été élevés, ou qu’ils ont puisée d’une manière ou d’une autre : comme s’il n’était que bonté et miséricorde, et non justice vengeresse ; ou comme si les exercices de sa bonté étaient nécessaires, et non libres et souverains ; ou comme si sa bonté dépendait de ce qui est en eux, et qu’elle fût pour ainsi dire contrainte par eux. Sur de tels fondements, les hommes peuvent aimer un Dieu façonné par leur imagination, alors qu’ils sont bien loin d’aimer le Dieu qui règne dans le ciel.

De plus, l’amour de soi peut être chez les hommes le fondement d’une affection envers Dieu, par suite d’une grande insensibilité à l’égard de leur état devant Dieu, et faute d’une conviction de conscience qui leur fasse sentir combien terriblement ils ont provoqué la colère de Dieu ; ils n’ont aucun sentiment de l’énormité du péché en tant que commis contre Dieu, ni de l’opposition infinie et terrible de la nature sainte de Dieu contre lui ; et ainsi, s’étant formé dans leur esprit un Dieu qui leur convient, et pensant que Dieu est semblable à eux, qu’il les favorise et s’accorde avec eux, ils peuvent fort bien l’apprécier et éprouver pour lui une sorte d’amour, alors qu’ils sont bien loin d’aimer le vrai Dieu. Et les affections des hommes peuvent être fortement remuées envers Dieu, par amour de soi, à la suite de quelques bienfaits extérieurs remarquables reçus de lui, comme ce fut le cas de Naaman, de Nebucadnetsar et des enfants d’Israël à la mer Rouge.

De plus, une affection très vive envers Dieu peut naître, et naît souvent, chez les hommes, d’une opinion qu’ils ont de la faveur et de l’amour de Dieu envers eux, comme premier fondement de leur amour pour lui. Après des réveils de conscience et des angoisses causées par la crainte de l’enfer, ils peuvent soudain se mettre en tête, par quelque impression sur leur imagination, ou par une suggestion immédiate, accompagnée ou non de textes de l’Écriture, ou par quelque autre moyen, que Dieu les aime, qu’il leur a pardonné leurs péchés et qu’il a fait d’eux ses enfants ; et c’est là la première chose qui fait couler leurs affections vers Dieu et vers Jésus-Christ ; puis, après cela et sur ce fondement, bien des choses en Dieu peuvent leur paraître aimables, et Christ peut leur sembler excellent. Et si on leur demande si Dieu leur paraît aimable et digne d’amour en lui-même, ils répondront peut-être volontiers que oui ; alors qu’en vérité, si l’on examine la chose rigoureusement, cette bonne opinion de Dieu a été achetée et payée avant même qu’ils la lui accordent, par les bienfaits infinis et distinctifs qu’ils s’imaginent avoir reçus de Dieu ; et ils n’accordent à Dieu d’être aimable en lui-même que parce qu’il leur a pardonné, qu’il les a acceptés, qu’il les aime plus que la plupart des hommes du monde, qu’il s’est engagé à employer toute sa puissance et toute sa sagesse infinies à les avancer, à les honorer et à les élever, et qu’il fera pour eux exactement ce qu’ils voudraient. Une fois qu’ils sont fermement établis dans cette persuasion, il leur est facile de reconnaître que Dieu et Christ sont aimables et glorieux, et de les admirer et de les exalter. Il leur est facile de reconnaître que Christ est une personne aimable, la meilleure qui soit au monde, quand ils sont d’abord fermement persuadés que lui, quoique Seigneur de l’univers, est captivé d’amour pour eux, que son cœur est tout absorbé en eux, qu’il les estime bien au-dessus de la plupart de leurs voisins, qu’il les a aimés de toute éternité, qu’il est mort pour eux et qu’il les fera régner avec lui dans la gloire éternelle du ciel. Lorsqu’il en est ainsi des hommes charnels, leurs convoitises mêmes le leur feront paraître aimable : l’orgueil lui-même les prévient en faveur de ce qu’ils appellent Christ ; l’homme égoïste et orgueilleux appelle naturellement aimable ce qui contribue grandement à son intérêt et flatte son ambition.

Et comme ces personnes commencent, ainsi elles continuent. Leurs affections sont excitées de temps à autre, principalement sur ce fondement de l’amour de soi et d’une idée présomptueuse de l’amour de Dieu envers elles. Beaucoup ont une fausse notion de la communion avec Dieu, comme si elle consistait en impulsions, en chuchotements et en représentations extérieures faites immédiatement à leur imagination. Ces choses, elles les ont souvent ; elles les prennent pour des manifestations du grand amour de Dieu envers elles et pour des preuves de leur haute élévation au-dessus du reste des hommes ; et ainsi leurs affections sont souvent remises en branle.

Au contraire, les exercices de l’amour véritable et saint chez les saints naissent d’une autre manière. Ils ne voient pas d’abord que Dieu les aime, pour voir ensuite qu’il est aimable ; mais ils voient d’abord que Dieu est aimable, que Christ est excellent et glorieux, et leur cœur est d’abord captivé par cette vue ; et les exercices de leur amour ont coutume, de temps à autre, de commencer là et de naître principalement de ces vues ; puis, par voie de conséquence, ils voient l’amour de Dieu et sa grande faveur envers eux.4949 « Il y a une vue de Christ, après qu’un homme a cru, qui est Christ dans son amour, etc. Mais je parle de cette première vue de lui qui précède le second acte de la foi, et c’est une vue intuitive, ou réelle, de lui tel qu’il est dans sa gloire. » Shepard, La Parabole des dix vierges, Iʳᵉ partie, p. 74. Les affections du saint commencent par Dieu ; et l’amour de soi n’a part à ces affections que par voie de conséquence, et secondairement. Au contraire, ces fausses affections commencent par le moi, et la reconnaissance d’une excellence en Dieu, ainsi que l’émotion qu’on en éprouve, n’est que conséquente et dépendante. Dans l’amour du vrai saint, Dieu est le fondement le plus profond ; l’amour de l’excellence de sa nature est le fondement de toutes les affections qui viennent ensuite, et dans lesquelles l’amour de soi intervient comme une servante ; au contraire, l’hypocrite se place lui-même au fond de tout, comme premier fondement, et pose Dieu par-dessus comme la superstructure ; et même sa reconnaissance de la gloire de Dieu dépend de l’égard qu’il a pour son intérêt particulier.

L’amour de soi peut non seulement influencer les hommes au point de les rendre sensibles à la bonté de Dieu envers eux en particulier, mais aussi à sa bonté envers eux en tant que membres d’une communauté ; de même qu’un principe naturel d’amour de soi, sans aucun autre principe, peut suffire à rendre un homme soucieux des intérêts de la nation à laquelle il appartient : par exemple, dans la guerre présente, l’amour de soi peut faire que des hommes naturels se réjouissent des succès de notre nation et s’affligent de ses revers, parce qu’ils y sont intéressés en tant que membres du corps. Ainsi le même principe naturel peut s’étendre plus loin, et même jusqu’au genre humain tout entier, et l’on pourrait être touché des avantages dont jouissent les habitants de la terre par-dessus ceux des habitants d’autres planètes, si nous savions qu’il en existe et ce qu’il en est d’eux. Ainsi ce principe peut faire que les hommes soient touchés des bienfaits que le genre humain a reçus de préférence aux anges déchus. Et de là, les hommes peuvent, par ce principe, être vivement touchés de la merveilleuse bonté de Dieu envers le genre humain, de sa grande bonté en donnant son Fils pour mourir pour l’homme déchu, de l’amour admirable de Christ qui a souffert de si grandes choses pour nous, et de la grande gloire que, leur dit-on, Dieu nous a préparée dans le ciel ; se regardant eux-mêmes comme des personnes concernées et intéressées, en tant qu’ils font partie de cette espèce de créatures si hautement favorisées : le même principe de gratitude naturelle peut ici influencer les hommes comme dans le cas des bienfaits personnels.

Mais ce que je viens de dire n’implique nullement que toute gratitude envers Dieu soit une chose purement naturelle, ni qu’il n’existe pas de gratitude spirituelle, qui soit une affection sainte et divine ; cela n’implique rien de plus, sinon qu’il y a une gratitude purement naturelle, et que lorsque des personnes ont des affections envers Dieu uniquement ou principalement pour des bienfaits reçus, leur affection n’est que l’exercice d’une gratitude naturelle. Il existe sans doute une gratitude de grâce, qui diffère grandement de toute la gratitude que les hommes naturels éprouvent. Elle en diffère sous les rapports suivants :

1. La vraie gratitude ou reconnaissance envers Dieu pour sa bonté envers nous naît d’un fondement posé auparavant, celui de l’amour pour Dieu à cause de ce qu’il est en lui-même ; tandis qu’une gratitude naturelle n’a pas de tel fondement antérieur. Les mouvements de grâce d’une affection reconnaissante envers Dieu, pour la bonté reçue, procèdent toujours d’un fonds d’amour déjà présent dans le cœur, établi en premier lieu sur d’autres fondements, savoir l’excellence propre de Dieu ; et c’est pourquoi les affections sont disposées à se répandre à l’occasion des bontés de Dieu. Le saint ayant vu la gloire de Dieu, et son cœur en ayant été vaincu et captivé d’amour pour lui à cause d’elle, son cœur en devient tendre et facilement touché des bontés reçues. Si un homme n’a pas d’amour pour un autre, la gratitude peut pourtant être émue en lui par quelque bonté extraordinaire, comme chez Saül envers David ; mais ce n’est pas la même sorte de chose que la gratitude d’un homme envers un ami cher, pour qui son cœur était déjà rempli d’une haute estime et d’amour, et dont le cœur, par ce moyen, est devenu tendre envers lui, plus facilement touché de gratitude, et touché d’une autre manière. L’amour de soi n’est pas exclu d’une gratitude de grâce ; les saints aiment Dieu pour sa bonté envers eux : Psaume 116:1 : « J’aime l’Éternel, car il entend Ma voix, mes supplications ». Mais quelque chose d’autre y est compris ; un autre amour prépare le chemin et pose le fondement de ces affections reconnaissantes.

2. Dans une gratitude de grâce, les hommes sont touchés de l’attribut de la bonté et de la libre grâce de Dieu, non seulement en tant qu’ils y sont intéressés, ou qu’il touche leur intérêt, mais comme d’une partie de la gloire et de la beauté de la nature de Dieu. Cette grâce de Dieu merveilleuse et sans égale, qui est manifestée dans l’œuvre de la rédemption et qui resplendit sur la face de Jésus-Christ, est infiniment glorieuse en elle-même, et elle paraît telle aux anges ; elle est une grande partie de la perfection morale et de la beauté de la nature de Dieu. Elle serait glorieuse, qu’elle s’exerçât envers nous ou non ; et le saint qui exerce à son égard une reconnaissance de grâce la voit telle et s’y complaît comme telle, quoique l’intérêt qu’il y a serve d’autant plus à engager son esprit et à éveiller son attention et son affection ; et l’amour de soi intervient ici comme une servante, subordonnée à des principes plus élevés, pour conduire l’esprit à la vue et à la contemplation, pour engager et fixer l’attention, et pour accroître la joie et l’amour.—La bonté de Dieu envers eux est un miroir que Dieu place devant eux, afin qu’ils y contemplent la beauté de l’attribut de la bonté de Dieu : les exercices et les manifestations de cet attribut sont ainsi rapprochés d’eux et placés juste sous leurs yeux. De sorte que, dans une sainte reconnaissance envers Dieu, l’intérêt que nous avons dans la bonté de Dieu n’est pas le premier fondement de l’émotion qu’elle nous cause ; ce fondement avait été posé auparavant dans le cœur, dans ce fonds d’amour qui était pour Dieu à cause de son excellence en lui-même, et qui rend le cœur tendre et susceptible de recevoir de telles impressions de sa bonté envers nous. Notre propre intérêt, ou les bienfaits que nous avons reçus, ne sont pas non plus le seul ni le principal fondement objectif des exercices présents de l’affection ; c’est la bonté de Dieu, comme partie de la beauté de sa nature, bien que les manifestations de cet attribut aimable, placées immédiatement sous nos yeux dans ses exercices en notre faveur, soient l’occasion particulière de l’attention de l’esprit à cette beauté à ce moment-là, et servent à fixer l’attention et à accroître l’affection.

Quelqu’un sera peut-être prêt à objecter, contre tout ce qui vient d’être dit, ce texte de 1 Jean 4:19 : « Pour nous, nous l’aimons, parce qu’il nous a aimés le premier. », comme si cela impliquait que l’amour de Dieu pour les vrais saints fût le premier fondement de leur amour pour lui.

Pour y répondre, je ferai observer que le but de l’apôtre, dans ces paroles, est d’exalter l’amour de Dieu envers nous par ceci, qu’il nous a aimés quand nous n’avions aucun amour pour lui, comme le verra quiconque comparera ce verset et les deux suivants avec les versets 9, 10 et 11. Et que Dieu nous a aimés quand nous n’avions aucun amour pour lui, l’apôtre le prouve par cet argument, que l’amour de Dieu pour les élus est le fondement de leur amour pour lui. Et il l’est de trois manières.—1. L’amour des saints pour Dieu est le fruit de l’amour de Dieu pour eux, en tant qu’il est le don de cet amour. Dieu leur a donné un esprit d’amour pour lui, parce qu’il les a aimés de toute éternité. Et à cet égard, l’amour de Dieu pour ses élus est le premier fondement de leur amour pour lui, en tant qu’il est le fondement de leur régénération et de toute leur rédemption. 2. Les exercices et les manifestations que Dieu a donnés de son merveilleux amour envers les hommes pécheurs, par Jésus-Christ, dans l’œuvre de la rédemption, sont l’une des principales manifestations que Dieu ait faites de la gloire de sa perfection morale, tant aux anges qu’aux hommes ; et ainsi ils sont l’un des principaux fondements objectifs de l’amour des uns et des autres pour Dieu, en parfait accord avec ce qui a été dit plus haut. 3. L’amour de Dieu pour un élu en particulier, révélé par sa conversion, est une grande manifestation de la perfection morale et de la gloire de Dieu à son égard, et une occasion propre à exciter l’amour d’une sainte gratitude, conformément à ce qui a été dit plus haut. Et que les saints aiment Dieu, à ces égards, parce qu’il les a aimés le premier, cela répond pleinement au dessein de l’argument de l’apôtre en cet endroit. De sorte qu’on ne peut tirer de là aucun argument valable contre un amour spirituel et de grâce chez les saints, qui naisse principalement de l’excellence des choses divines telles qu’elles sont en elles-mêmes, et non de quelque relation qu’on leur prête avec leur intérêt.

Et il en est de leur joie, de leurs délices et de leur plaisir spirituels comme de l’amour des saints : le premier fondement n’en est pas une considération ou une conception de leur intérêt dans les choses divines ; mais ils consistent principalement dans le doux entretien que trouve leur esprit dans la vue ou la contemplation de la beauté divine et sainte de ces choses, telles qu’elles sont en elles-mêmes. Et c’est là, en vérité, la différence principale entre la joie de l’hypocrite et la joie du vrai saint. Le premier se réjouit en lui-même ; le moi est le premier fondement de sa joie ; le second se réjouit en Dieu. L’hypocrite a l’esprit charmé et réjoui, en premier lieu, par son propre privilège et par le bonheur qu’il suppose avoir atteint ou devoir atteindre. Les vrais saints ont l’esprit, en premier lieu, ineffablement charmé et réjoui par les douces idées de la nature glorieuse et aimable des choses de Dieu. Et c’est là la source de toutes leurs délices et la fleur de tous leurs plaisirs : c’est la joie de leur joie. Ce doux et ravissant entretien qu’ils trouvent dans la vue de la nature belle et délicieuse des choses divines est le fondement de la joie qu’ils éprouvent ensuite à considérer que ces choses sont à eux. Mais les affections des hypocrites dépendent l’une de l’autre dans un ordre contraire : ils se réjouissent d’abord, et s’exaltent, de ce que Dieu fait tant de cas d’eux ; et puis, sur ce fondement, il leur semble en quelque sorte aimable.

Le premier fondement du plaisir qu’un vrai saint trouve en Dieu, c’est la perfection propre de Dieu ; et le premier fondement du plaisir qu’il trouve en Christ, c’est la beauté propre de Christ ; Christ lui paraît en lui-même celui qui se distingue entre dix mille, et toute sa personne est pleine de charme. La voie du salut par Christ est pour lui une voie délicieuse, à cause des douces et admirables manifestations des perfections divines qui s’y trouvent : les saintes doctrines de l’Évangile, par lesquelles Dieu est exalté et l’homme abaissé, la sainteté honorée et favorisée, le péché profondément flétri et réprimé, et l’amour libre et souverain manifesté, sont à ses yeux des doctrines glorieuses et douces à son goût, antérieurement à toute pensée de son intérêt en ces choses. Certes, les saints se réjouissent de leur part en Dieu et de ce que Christ est à eux ; et ils en ont bien raison ; mais ce n’est pas là la première source de leur joie. Ils se réjouissent d’abord en Dieu comme glorieux et excellent en lui-même, et ensuite, secondairement, de ce qu’un Dieu si glorieux est à eux.—Ils ont d’abord le cœur rempli de douceur par la vue de l’excellence de Christ, de l’excellence de sa grâce et de la beauté de la voie du salut par lui, et ensuite ils ont une joie secondaire de ce qu’un Sauveur si excellent et une grâce si excellente sont à eux.5050 Le docteur Owen, sur l’Esprit, p. 199, parlant d’une œuvre commune de l’Esprit, dit : « Les effets de cette œuvre sur l’esprit, qui est le premier sujet qu’elle affecte, ne vont pas jusqu’à lui donner délices, complaisance et satisfaction dans la nature spirituelle aimable et l’excellence des choses qui lui sont révélées. La vraie nature de l’illumination qui sauve consiste en ceci, qu’elle donne à l’esprit une vue et une perspective si directes et si intuitives des choses spirituelles que, dans leur propre nature spirituelle, elles lui conviennent, lui plaisent et le satisfont ; de sorte qu’il est transformé en elles, coulé dans leur moule, et qu’il se repose en elles. » Mais ce qui est la superstructure du vrai saint est le fondement de l’hypocrite. Quand ils entendent parler des choses merveilleuses de l’Évangile, du grand amour de Dieu qui a envoyé son Fils, de l’amour de Christ mourant pour les pécheurs, et des grandes choses que Christ a acquises et promises aux saints, et qu’ils entendent ces choses exposées avec vivacité et éloquence, ils peuvent les écouter avec beaucoup de plaisir et être exaltés par ce qu’ils entendent ; mais si l’on examine leur joie, on trouvera qu’elle n’a pas d’autre fondement que celui-ci : ils regardent ces choses comme leur appartenant ; tout cela les exalte ; ils aiment entendre parler du grand amour de Christ, qui distingue si prodigieusement certains hommes des autres ; car l’amour de soi, et l’orgueil même, leur font rechercher une grande distinction d’avec les autres. Il n’est pas étonnant que, dans cette opinion assurée de leur bon état, ils se trouvent bien sous une telle doctrine, et soient charmés au plus haut degré d’entendre combien Dieu et Christ font cas d’eux. De sorte que leur joie est en réalité une joie en eux-mêmes, et non en Dieu.

Et parce que la joie des hypocrites est en eux-mêmes, il arrive que, dans leurs réjouissances et leurs élévations, ils ont coutume de garder les yeux fixés sur eux-mêmes : ayant reçu ce qu’ils appellent des découvertes ou des expériences spirituelles, leur esprit en est occupé, et ils admirent leurs propres expériences ; et ce qui les saisit et les exalte principalement, ce n’est pas la gloire de Dieu ni la beauté de Christ, mais la beauté de leurs expériences. Ils ne cessent de se dire en eux-mêmes : Quelle bonne expérience que celle-ci ! Quelle grande découverte ! Quelles choses merveilleuses il m’a été donné de connaître ! Et ainsi ils mettent leurs expériences à la place de Christ, de sa beauté et de sa plénitude ; et au lieu de se réjouir en Jésus-Christ, ils se réjouissent de leurs admirables expériences ; au lieu de nourrir et de rassasier leur âme de la vue de ce qui est hors d’eux, savoir l’amabilité innée, douce et rafraîchissante des choses présentées dans l’Évangile, ils détournent les yeux de ces choses, ou du moins ils ne les regardent pour ainsi dire que de côté ; mais l’objet qui fixe leur contemplation, c’est leur expérience ; et ils nourrissent leur âme, et repaissent un principe égoïste, de la vue de leurs découvertes : ils tirent plus de réconfort de leurs découvertes que de Christ découvert, ce qui est la vraie notion du fait de vivre de ses expériences et de ses dispositions, et non l’usage des expériences comme de signes sur lesquels on s’appuie pour avoir l’évidence de son bon état, ce que certains appellent vivre de ses expériences ; bien qu’il soit très remarquable que certains de ceux qui l’appellent ainsi soient précisément les plus notoires à vivre de leurs expériences, selon la vraie notion de la chose.

Les affections des hypocrites suivent très souvent ce cours : ils sont d’abord fortement touchés de quelque impression sur leur imagination, ou de quelque impulsion qu’ils prennent pour une suggestion ou un témoignage immédiat de Dieu touchant son amour, leur bonheur et leurs hauts privilèges à quelque égard, avec ou sans texte de l’Écriture ; ils sont puissamment saisis par cela comme par une grande découverte, et de là naissent de vives affections. Et lorsque leurs affections sont excitées, ils considèrent alors ces vives affections, et les appellent de grandes et merveilleuses expériences ; et ils s’imaginent que Dieu est grandement satisfait de ces affections ; cela les touche davantage encore ; et ainsi ils sont touchés de leurs affections. Et ainsi leurs affections montent de plus en plus haut, jusqu’à ce qu’ils en soient parfois entièrement engloutis ; et la présomption et un zèle farouche s’élèvent en même temps ; et tout est bâti comme un château en l’air, sans autre fondement que l’imagination, l’amour de soi et l’orgueil.

Et telles sont les pensées de ce genre de personnes, tel est leur langage ; car c’est de l’abondance du cœur que la bouche parle. De même que, dans leurs vives affections, ils gardent les yeux fixés sur la beauté de leurs expériences et sur la grandeur de leurs progrès, de même ils parlent beaucoup d’eux-mêmes.—Le vrai saint, lorsqu’il est sous l’empire de grandes affections spirituelles, est prêt, de la plénitude de son cœur, à parler beaucoup de Dieu, de ses glorieuses perfections et de ses œuvres, de la beauté et de l’amabilité de Christ et des choses glorieuses de l’Évangile ; mais les hypocrites, dans leurs vives affections, parlent davantage de la découverte que de la chose découverte ; ils ne tarissent pas sur les grandes choses qui leur sont arrivées, sur les découvertes merveilleuses qu’ils ont eues, sur leur certitude de l’amour de Dieu envers eux, sur la sûreté de leur condition, et sur la connaissance qu’ils ont qu’ils iront au ciel, etc.

Un vrai saint, lorsqu’il jouit de vraies découvertes de la douce gloire de Dieu et de Christ, a l’esprit trop captivé et trop occupé par ce qu’il contemple hors de lui-même pour s’arrêter en ce moment à se considérer lui-même et ses propres progrès : ce serait pour lui une distraction et une perte qu’il ne pourrait supporter que de détourner les yeux de l’objet ravissant de sa contemplation pour examiner sa propre expérience, et passer du temps à se dire en lui-même : Quel haut degré j’ai atteint là, et quelle belle histoire j’ai maintenant à raconter aux autres ! Et le plaisir et la douceur de son esprit, en ce moment, ne naissent pas principalement de la considération de la sûreté de son état, ni de rien de ce qu’il aperçoit de ses propres qualités, expériences ou circonstances ; mais de la beauté divine et suprême de ce qui est l’objet de ses vues directes hors de lui-même, et qui entretient doucement et retient fortement son esprit.

De même que l’amour et la joie des hypocrites procèdent tous de la source de l’amour de soi, il en est de même de leurs autres affections : leur douleur pour le péché, leur humiliation et leur soumission, leurs désirs religieux et leur zèle ; tout est pour ainsi dire payé d’avance, en ce que Dieu flatte hautement leur amour de soi et leurs convoitises en faisant tant de cas d’eux et en les élevant si haut, du moins dans leur imagination. Il est facile à la nature, toute corrompue qu’elle soit, quand ils se figurent être déjà au nombre des plus grands favoris du ciel, et avoir un Dieu qui les protège ainsi et les favorise dans leurs péchés, d’aimer ce Dieu imaginaire qui leur convient si bien, de l’exalter, de se soumettre à lui, et d’être pour lui pleins d’ardeur et de zèle farouche. Les vives affections de beaucoup reposent entièrement sur la supposition qu’ils sont des saints éminents. Si on leur ôtait cette opinion qu’ils ont d’eux-mêmes, s’ils pensaient n’être que des saints d’un rang inférieur (tout en se croyant encore de vrais saints), leurs vives affections tomberaient à terre. S’ils voyaient seulement un peu le caractère pécheur et la bassesse de leur propre cœur, et leur difformité, au milieu de leurs meilleurs devoirs et de leurs meilleures affections, cela assommerait leurs affections ; car, leurs affections étant bâties sur le moi, la connaissance de soi les détruirait. Mais quant aux affections véritablement produites par la grâce, elles sont bâties ailleurs ; elles ont leur fondement hors du moi, en Dieu et en Jésus-Christ ; c’est pourquoi une découverte d’eux-mêmes, de leur propre difformité et de la pauvreté de leurs expériences, bien qu’elle purifie leurs affections, ne les détruira pas, mais, à certains égards, les adoucira et les élèvera.

Chapitre 16 terminé

II. Le premier fondement objectif des affections de grâce est la nature transcendante en excellence et en amabilité des choses divines, telles qu’elles sont en elles-mêmes, et non quelque relation qu’on leur prête avec le moi ou avec l’intérêt propre

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