Les affections religieuses
Troisième partie

Chapitre 15 · 11 min de lecture · 14 min d’écoute

Troisième partie

TROISIÈME PARTIE.

OÙ L’ON MONTRE QUELS SONT LES SIGNES DISTINCTIFS DES AFFECTIONS VÉRITABLEMENT SAINTES ET PRODUITES PAR LA GRÂCE.

J’EN viens maintenant à la seconde chose qui se rapporte à l’épreuve des affections religieuses, et que je m’étais proposée, savoir : relever quelques points par lesquels les affections spirituelles et produites par la grâce diffèrent de celles qui ne le sont pas.

Mais avant d’en venir directement aux caractères distinctifs, je voudrais mentionner au préalable certaines choses que je désire que l’on remarque au sujet des marques que je vais poser.

1. Je suis loin d’entreprendre de donner des signes des affections de grâce qui suffisent à mettre quiconque en état de distinguer avec certitude, chez les autres, la vraie affection de la fausse, ou de déterminer positivement lesquels de ses voisins sont de vrais professants et lesquels sont des hypocrites. En agissant ainsi, je me rendrais coupable de cette arrogance même que j’ai condamnée. Il est clair que Christ a donné à tous les chrétiens des règles qui leur permettent de juger ceux qui font profession de piété et avec qui ils ont affaire, autant qu’il est nécessaire pour leur propre sûreté et pour éviter d’être pris au piège par de faux docteurs et par de faux prétendants à la piété ; il est également hors de doute que les Écritures abondent en règles qui peuvent être fort utiles aux ministres pour conseiller et conduire les âmes confiées à leurs soins, en ce qui touche leur état spirituel et éternel ; et pourtant il est évident aussi que Dieu n’a jamais eu le dessein de nous donner des règles par lesquelles nous puissions savoir avec certitude lesquels de nos compagnons de profession sont à lui, ni de faire une séparation pleine et claire entre les brebis et les boucs ; mais qu’au contraire Dieu a eu le dessein de se réserver cela à lui-même, comme sa prérogative. C’est pourquoi il ne faut jamais s’attendre, jusqu’à la fin du monde, à des signes distinctifs qui permettent aux chrétiens ou aux ministres de faire cela : car on ne doit jamais attendre d’aucun signe qui se trouve dans la parole de Dieu ou qui en soit tiré rien de plus que ce à quoi Christ l’a destiné.

2. Il ne faut pas s’attendre à des signes qui suffisent à faire discerner avec certitude leur bon état aux saints qui sont très faibles en grâce, ou qui se sont beaucoup éloignés de Dieu et sont tombés dans une disposition morte, charnelle et indigne d’un chrétien. Il n’est pas conforme au dessein de Dieu (comme on l’a déjà observé) que de telles personnes connaissent leur bon état ; et il n’est pas désirable qu’elles le connaissent ; au contraire, il vaut mieux à tous égards qu’elles ne le connaissent pas ; et nous avons lieu de bénir Dieu de ce qu’il n’a pris aucune disposition pour que de telles personnes connaissent avec certitude l’état où elles sont, autrement qu’en sortant d’abord de la mauvaise disposition et de la mauvaise voie où elles se trouvent. À vrai dire, ce n’est pas proprement par un défaut des signes donnés dans la parole de Dieu que tout saint vivant, fort ou faible, et ceux qui sont dans une mauvaise disposition aussi bien que les autres, ne peuvent connaître par eux avec certitude leur bon état. Car les règles en elles-mêmes sont certaines et infaillibles, et tout saint a, ou a eu, en lui-même ces choses qui sont des preuves sûres de la grâce ; car tout acte de grâce, même le moindre, en est une. Mais c’est par le défaut de celui à qui les signes sont donnés. Il y a un double défaut chez le saint qui est très faible en grâce, ou dans une mauvaise disposition, défaut qui lui rend impossible de savoir avec certitude qu’il a la vraie grâce, par les meilleurs signes et les meilleures règles qu’on puisse lui donner. Premièrement, un défaut dans l’objet, c’est-à-dire dans la qualité qu’il s’agit de considérer et d’examiner. Je ne veux pas dire un défaut essentiel, car je suppose que la personne est un saint véritable, mais un défaut de degré : la grâce, étant très petite, ne peut être clairement et certainement discernée et distinguée.

Quand des choses sont très petites, nous ne pouvons discerner clairement leur forme, ni les distinguer l’une de l’autre, bien qu’en elles-mêmes leurs formes puissent être très différentes. Il y a sans doute une grande différence entre le corps de l’homme et le corps des autres animaux dès la première conception dans le sein ; et pourtant, si nous examinions les différents embryons, il pourrait ne pas nous être possible de discerner la différence, à cause de l’état imparfait de l’objet ; mais à mesure qu’il parvient à une plus grande perfection, la différence devient très manifeste. La différence entre des créatures de qualités tout à fait contraires ne se voit pas aussi clairement tandis qu’elles sont très jeunes, même après leur naissance, que dans leur état plus parfait. La différence entre les colombes et les corbeaux, ou entre les colombes et les vautours, quand ils sortent de l’œuf, n’est pas si évidente ; mais à mesure qu’ils parviennent à leur perfection, elle devient extrêmement grande et manifeste. Un autre défaut qui accompagne la grâce de ceux dont je parle, c’est qu’elle est mêlée à tant de corruption, qui l’obscurcit, la cache, et rend impossible qu’on la connaisse avec certitude. Bien que différentes choses placées devant nous puissent avoir en elles-mêmes bien des marques qui les distinguent parfaitement l’une de l’autre, si nous ne les voyons qu’à travers une épaisse fumée, il peut néanmoins être impossible de les distinguer. Une étoile fixe se distingue aisément d’une comète dans un ciel clair ; mais si nous les regardons à travers un nuage, il peut être impossible d’en voir la différence. Quand les vrais chrétiens sont dans une mauvaise disposition, la culpabilité pèse sur la conscience ; elle amène la crainte, et empêche ainsi la paix et la joie d’une espérance assurée.

Secondement. Il y a dans ce cas un défaut dans l’œil. De même que la faiblesse de la grâce et la prédominance de la corruption obscurcissent l’objet, de même elles affaiblissent la vue ; elles obscurcissent la vue à l’égard de tous les objets spirituels, dont la grâce est l’un. Le péché est comme certaines maladies des yeux qui font paraître les choses de couleurs différentes de celles qui leur appartiennent proprement, et comme bien d’autres maladies qui ôtent le goût à la bouche, au point de la rendre incapable de distinguer une nourriture bonne et saine d’une mauvaise, et tout a un goût amer.

Les hommes qui sont dans une disposition corrompue et charnelle ont leurs sens spirituels en bien piètre état pour juger et distinguer les choses spirituelles.

Pour ces raisons, aucun signe qu’on puisse donner ne satisfera effectivement des personnes qui sont dans un tel cas : que les signes donnés soient aussi bons, aussi infaillibles et aussi clairement posés qu’on voudra, ils ne leur serviront de rien. C’est comme si l’on donnait à un homme des règles pour distinguer des objets visibles dans l’obscurité : les choses elles-mêmes peuvent être très différentes, et leur différence peut lui être fort bien et distinctement décrite ; tout cela pourtant est insuffisant pour le mettre en état de les distinguer, parce qu’il est dans l’obscurité. C’est pourquoi beaucoup de personnes dans un tel cas passent leur temps en un travail stérile, à scruter leurs expériences passées et à s’examiner d’après les signes qu’elles entendent poser du haut de la chaire, ou qu’elles lisent dans les livres ; alors qu’elles ont un autre travail à faire, qu’on attend d’elles bien davantage ; et tant qu’elles le négligent, tous leurs examens d’elles-mêmes risquent d’être vains, quelque temps qu’elles y consacrent. L’interdit doit être détruit de leur camp, et Acan mis à mort ; et jusqu’à ce que cela soit fait, elles seront dans le trouble. Il n’est pas dans le dessein de Dieu que les hommes obtiennent l’assurance par une autre voie qu’en mortifiant la corruption, en croissant dans la grâce et en parvenant à l’exercer avec vie.—Et bien que l’examen de soi-même soit un devoir d’une grande utilité et d’une grande importance, qu’on ne doit nullement négliger, ce n’est pourtant pas le principal moyen par lequel les saints obtiennent la certitude de leur bon état. L’assurance ne s’obtient pas tant par l’examen de soi-même que par l’action. L’apôtre Paul rechercha l’assurance principalement de cette manière, à savoir en « oubliant ce qui était en arrière et en se portant vers ce qui était en avant, courant vers le but, pour remporter le prix de la vocation céleste de Dieu en Jésus-Christ, afin de parvenir, s’il le pouvait, à la résurrection d’entre les morts ». Et c’est principalement par ce moyen qu’il obtint l’assurance ; 1 Corinthiens 9:26 : « Moi donc, je cours, non pas comme à l’aventure. » Il obtint l’assurance de remporter le prix en courant plutôt qu’en réfléchissant. La rapidité de sa course contribua davantage à l’assurance de la victoire que la rigueur de son examen. Faire tous ses efforts pour croître dans la grâce, en joignant à la foi la vertu, etc., telle est la direction que nous donne l’apôtre Pierre pour « affermir notre vocation et notre élection, et pour que l’entrée dans le royaume éternel de Christ nous soit pleinement accordée » ; ce qui nous fait entendre que, sans cela, nos yeux seront obscurcis, et que nous serons comme des hommes dans l’obscurité, qui ne peuvent voir clairement ni les choses passées ni les choses à venir, ni le pardon de nos péchés passés, ni notre héritage céleste qui est futur et lointain (2 Pierre 1:5-11).3636 La manière de connaître votre piété, c’est de renouveler les exercices visibles de la grâce.—Plus les exercices visibles de la grâce sont renouvelés, plus vous aurez de certitude. Plus ces actes sont fréquemment renouvelés, plus votre assurance sera durable et affermie.
Plus la grâce des hommes est multipliée, plus leur paix est multipliée ; 2 Pierre 1:2 : « Que la grâce et la paix vous soient multipliées par la connaissance de Dieu et de Jésus notre Seigneur. » Stoddard, Moyen de connaître la sincérité et l’hypocrisie, p. 139 et 142.

C’est pourquoi, bien que de bonnes règles pour distinguer la vraie grâce de la contrefaçon puissent servir à convaincre les hypocrites et être d’une grande utilité aux saints à bien des égards, et entre autres avantages leur être très utiles pour écarter bien des scrupules inutiles et affermir leur espérance, je suis loin de prétendre poser des règles telles qu’elles suffisent par elles-mêmes, sans d’autres moyens, à mettre tous les vrais saints en état de voir leur bon état, ou de supposer qu’elles doivent être le principal moyen de leur certitude.

3. Il n’y a pas non plus beaucoup d’encouragement, dans l’expérience des temps présents ou passés, à poser des règles ou des marques pour distinguer les vraies affections des fausses, dans l’espoir de convaincre un nombre considérable de cette sorte d’hypocrites qui ont été trompés par de grandes et fausses découvertes et affections, et qui sont une fois établis dans une fausse confiance et dans une haute opinion de leurs prétendues grandes expériences et de leurs prétendus privilèges. De tels hypocrites sont si infatués de leur propre sagesse, si aveuglés et si endurcis par une très grande propre justice (mais très subtile et très secrète, sous le déguisement d’une grande humilité), et si invinciblement épris de l’idée flatteuse qu’ils se font de leur grande élévation, qu’il ne sert d’ordinaire absolument à rien de mettre devant eux les preuves les plus convaincantes de leur hypocrisie. Leur état est en vérité déplorable, et vient immédiatement après celui des hommes qui ont commis le péché irrémissible. Certaines personnes de cette sorte semblent être tout à fait hors de la portée des moyens de conviction et de repentance. Et pourtant, poser de bonnes règles peut être un moyen d’empêcher qu’il se forme de tels hypocrites, et de convaincre beaucoup d’hypocrites d’autres sortes ; et Dieu peut convaincre même cette sorte-là ; sa grâce ne doit pas être limitée, ni les moyens négligés. En outre, de telles règles peuvent être utiles aux vrais saints pour découvrir les fausses affections qu’ils peuvent avoir mêlées aux vraies, et être un moyen par lequel leur religion devienne plus pure, et semblable à l’or éprouvé par le feu.

Ces choses posées, j’en viens maintenant directement à relever ce en quoi les vraies affections religieuses se distinguent des fausses.

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