Prier avec un dessein
Des prières sans prière

Chapitre 10 · 22 min de lecture · 29 min d’écoute

Des prières sans prière

Je tiens les quatre Évangiles pour entièrement authentiques, car on y voit le reflet d’une grandeur qui émanait de la personne de Jésus et qui était d’une nature aussi divine que tout ce qui a jamais paru sur la terre.—Goethe

Il n’y a aucune possibilité, aucune nécessité d’une prière sans prière, d’une exécution sans cœur, d’une routine insensée, d’une habitude morte, d’un exercice hâtif et négligent : rien ne la justifie. La prière sans prière n’a pas de vie, ne donne pas de vie ; elle est morte, elle exhale la mort. Ce n’est pas une hache de guerre, mais un jouet d’enfant, bon pour le jeu et non pour le service. La prière sans prière n’atteint même pas à l’importance et aux buts d’une récréation. La prière sans prière n’est qu’un poids, une entrave à l’heure de la lutte, du combat acharné, un appel à la retraite au moment de la bataille et de la victoire.

Pourquoi ne prions-nous pas ? Quels sont les obstacles à la prière ? Ce n’est pas là une question de simple curiosité, ni une question futile. Elle touche non seulement à toute notre vie de prière, mais à toute notre religion. La religion ne peut que décliner quand la prière est entravée. Ce qui entrave la prière entrave la religion. Celui qui est trop occupé pour prier sera trop occupé pour vivre une vie sainte.

D’autres devoirs deviennent pressants, accaparants, et chassent la prière. Mort par étouffement : tel serait le verdict du médecin légiste dans bien des cas de prière morte, si l’on pouvait obtenir une enquête sur cette terrible calamité spirituelle. Cette manière d’entraver la prière devient si naturelle, si facile, si innocente qu’elle nous gagne tous à notre insu. Si nous laissons notre prière être évincée, elle le sera toujours. Satan aime mieux que nous laissions l’herbe pousser sur le sentier de notre chambre de prière que n’importe quoi d’autre. Une chambre de prière fermée signifie qu’on a fermé boutique en matière de religion ou, ce qui est pire, qu’on a déposé son bilan et qu’on poursuit sa religion sous un autre nom que celui de Dieu et pour la gloire de quelqu’un d’autre. La gloire de Dieu n’est assurée dans l’entreprise de la religion que si l’on mène cette religion avec un large capital de prière. Les apôtres l’avaient compris lorsqu’ils déclarèrent que leur temps ne devait pas être employé, même aux devoirs sacrés de la distribution des aumônes ; ils devaient se consacrer sans relâche, disaient-ils, « à la prière et au ministère de la parole », la prière venant pour eux en premier, et le ministère de la parole tirant de la prière son efficacité et sa vie.

Le processus par lequel la prière est entravée, parce qu’on l’évince, est simple et procède par étapes successives. D’abord, on expédie la prière. L’inquiétude et l’agitation, fatales à tout exercice de dévotion, s’installent. Puis le temps qu’on lui donne est raccourci, et le goût de l’exercice s’affadit. Ensuite, la prière est reléguée dans un coin et dépend, pour s’exercer, des bribes de temps qui restent. Sa valeur se déprécie. Le devoir a perdu son importance. Il n’inspire plus le respect et n’apporte plus de bienfait. Il est sorti de notre estime, de notre cœur, de nos habitudes, de notre vie. Nous cessons de prier, et nous cessons de vivre spirituellement.

Rien ne peut endiguer les flots dévastateurs de la mondanité, des affaires et des soucis, sinon la prière. C’est ce que le Christ voulait dire quand il nous a ordonné de veiller et de prier. Il n’y a pas d’autre corps de pionniers pour l’Évangile que la prière. Paul le savait lorsqu’il déclarait que « nuit et jour il priait avec une extrême ardeur de nous permettre de vous voir, et de compléter ce qui manque à votre foi ». On ne parvient pas à un haut degré de grâce sans beaucoup prier, et l’on ne demeure pas sur ces hauteurs sans prier puissamment. Épaphras le savait lorsqu’il « combattait avec ardeur dans ses prières » pour l’Église de Colosses, « afin que, parfaits et pleinement persuadés, ils persistent dans une entière soumission à la volonté de Dieu ».

Le seul moyen de préserver notre prière de toute entrave, c’est d’estimer la prière à sa vraie et grande valeur. Estimez-la comme Daniel, qui, lorsqu’il « sut que le décret était écrit », « se retira dans sa maison, où les fenêtres de la chambre supérieure étaient ouvertes dans la direction de Jérusalem; et trois fois le jour il se mettait à genoux, il priait, et il louait son Dieu, comme il le faisait auparavant ». Mettez la prière au rang des plus hautes valeurs, comme Daniel, au-dessus de la position, des honneurs, du confort, de la richesse, de la vie. Faites entrer la prière dans vos habitudes, comme Daniel. Ces mots, « comme il le faisait auparavant », ont beaucoup de quoi donner fermeté et fidélité à l’heure de l’épreuve ; beaucoup de quoi lever les obstacles et maîtriser les circonstances contraires.

L’une des ruses les plus habiles de Satan consiste à détruire le meilleur par le bon. Les affaires et les autres devoirs sont bons, mais nous en sommes si remplis qu’ils évincent et détruisent le meilleur. La prière tient la citadelle pour Dieu, et si Satan parvient, par quelque moyen que ce soit, à affaiblir la prière, il y gagne d’autant ; et quand la prière est morte, la citadelle est prise. Nous devons garder la prière comme la sentinelle fidèle monte la garde, avec une vigilance qui ne dort jamais. Nous ne devons pas la laisser à demi affamée et faible comme un nourrisson, mais la maintenir dans une force de géant. Notre chambre de prière devrait recevoir nos forces les plus fraîches, nos moments les plus calmes, des heures libres de toute entrave, sans intrusion, sans hâte. Un lieu retiré et beaucoup de temps : voilà la vie de la prière. « Nous mettre à genoux trois fois le jour, prier et louer Dieu, comme nous le faisions auparavant », voilà le cœur et l’âme mêmes de la religion ; voilà ce qui fait des hommes qui, comme Daniel, ont « un esprit supérieur » et sont « grandement aimés dans le ciel ».

La grandeur de la prière, qui engage l’homme tout entier sous sa forme la plus intense, ne se réalise pas sans discipline spirituelle. C’est ce qui en fait un dur labeur, et devant cet effort exigeant et dévorant, notre paresse ou notre faiblesse spirituelle reste confuse.

La simplicité de la prière, ses éléments enfantins, constituent un grand obstacle à la vraie prière. L’intelligence se met en travers du cœur. Seul l’esprit d’enfant est l’esprit de prière. Ce n’est pas une occupation de vacances que de refaire de l’homme un enfant. Dans le chant, dans la poésie, dans le souvenir, il peut souhaiter redevenir enfant ; mais dans la prière, il doit réellement redevenir enfant. Aux genoux de sa mère : sans artifice, tendre, intense, direct, confiant. Sans l’ombre d’un doute, sans aucune disposition à accepter un refus. Un désir qui brûle et consume, et qui ne peut s’exprimer que par un cri. Ce n’est pas chose facile que d’avoir cet esprit de prière, cet esprit de la vie d’enfant.

Si prier n’était qu’une heure passée dans le cabinet, des difficultés se dresseraient pour entraver même cette heure-là ; mais prier, c’est la vie tout entière qui se prépare pour le cabinet. Qu’il est difficile de couvrir le foyer et les affaires, toutes les douceurs et toutes les amertumes de la vie, de l’atmosphère sainte du cabinet ! Une vie sainte est la seule préparation à la prière. Il est tout aussi difficile de prier que de vivre une vie sainte. Nous trouvons là un mur d’exclusion bâti autour de nos cabinets ; les hommes n’aiment pas la prière sainte, parce qu’ils n’aiment pas la vie sainte et ne veulent pas la pratiquer. Montgomery expose les difficultés de la vraie prière lorsqu’il proclame la sublimité et la simplicité de la prière.

La prière est la plus simple parole

Que des lèvres d’enfant puissent essayer ;

La prière, les plus sublimes accents qui montent

Jusqu’à la Majesté d’en haut.

Ce n’est pas seulement de la bonne poésie, mais une vérité profonde sur l’élévation et la simplicité de la prière. Il y a de grandes difficultés à atteindre les accents élevés, angéliques, de la prière. La difficulté de descendre jusqu’à la simplicité des lèvres d’enfant n’est guère moindre.

Dans l’Ancien Testament, la prière est appelée une lutte. Elle implique le combat et l’habileté, un effort ardu et épuisant. Dans le Nouveau Testament, nous trouvons les termes combattre, travailler avec ardeur, fervente, efficace, agonie, qui tous indiquent un effort intense déployé, des difficultés surmontées. Dans nos louanges, nous chantons à pleine voix —

« Que d’obstacles divers nous rencontrons

En venant au propitiatoire ! »

Nous avons aussi appris que les fruits de grâce obtenus par la prière sont en général proportionnés à ce que nous dépensons pour écarter les obstacles qui entravent la haute communion de notre âme avec Dieu.

Le Christ adressa une parabole « pour montrer qu’il faut toujours prier, et ne point se relâcher ». La parabole de la veuve insistante enseigne les difficultés de la prière, la manière de les surmonter, et les heureux résultats qui découlent d’une prière vaillante. Les difficultés obstrueront toujours le chemin du cabinet, aussi longtemps que restera vrai

« Que Satan tremble quand il voit

Le plus faible des saints à genoux. »

La foi courageuse devient plus forte et plus pure en maîtrisant les difficultés. Ces difficultés ne font que dessiller l’œil de la foi pour le tourner vers le prix glorieux que remportera celui qui lutte avec succès dans la prière. Les hommes ne doivent pas se relâcher dans le combat de la prière ; ils doivent au contraire se consacrer à cette œuvre haute et sainte, défier les difficultés du chemin, et goûter dans ses fruits un bonheur plus grand que celui d’un ange. Luther disait : « Avoir bien prié, c’est avoir bien étudié. » Plus encore : avoir bien prié, c’est avoir bien combattu. Avoir bien prié, c’est avoir bien vécu. Bien prier, c’est bien mourir.

La prière est un don rare, non un don courant et facile. La prière n’est pas le fruit de talents naturels ; elle est le produit de la foi, de la sainteté, d’un caractère profondément spirituel. Les hommes apprennent à prier comme ils apprennent à aimer. La perfection dans la simplicité, dans l’humilité, dans la foi : tels en sont les principaux ingrédients. Les novices dans ces grâces ne sont pas des maîtres dans la prière. On ne s’en empare pas avec des mains inexercées ; seuls les diplômés de la plus haute école d’art du ciel peuvent en toucher les touches les plus délicates, en tirer les notes les plus douces et les plus hautes. Il y faut un matériau de choix et un fini aisé. Il faut des maîtres artisans, car de simples compagnons ne sauraient exécuter l’œuvre de la prière.

L’esprit de prière devrait gouverner notre esprit et notre conduite. L’esprit de la chambre de prière doit diriger notre vie, sinon l’heure du cabinet sera terne et sans sève. Prier toujours en esprit ; agir toujours dans l’esprit de la prière : voilà ce qui rend notre prière puissante. C’est l’esprit de chaque instant qui donne sa force à la communion du cabinet. C’est ce que nous sommes hors du cabinet qui donne la victoire ou entraîne la défaite dans le cabinet. Si l’esprit du monde domine nos heures hors du cabinet, l’esprit du monde dominera nos heures dans le cabinet, et ce ne sera plus qu’une farce vaine et oiseuse.

Nous devons vivre pour Dieu hors du cabinet si nous voulons rencontrer Dieu dans le cabinet. Nous devons bénir Dieu par une vie de prière si nous voulons recevoir la bénédiction de Dieu dans le cabinet. Nous devons faire la volonté de Dieu dans notre vie si nous voulons avoir l’oreille de Dieu dans le cabinet. Nous devons écouter la voix de Dieu en public si nous voulons que Dieu écoute notre voix en secret. Dieu doit avoir notre cœur hors du cabinet, si nous voulons avoir la présence de Dieu dans le cabinet. Si nous voulons avoir Dieu dans le cabinet, Dieu doit nous avoir hors du cabinet. Il n’y a pas d’autre manière de prier Dieu que de vivre pour Dieu. Le cabinet n’est pas simplement un confessionnal, mais l’heure de la sainte communion, d’un commerce élevé et doux, et d’une intense intercession.

Les hommes prieraient mieux s’ils vivaient mieux. Ils obtiendraient davantage de Dieu s’ils vivaient dans une plus grande obéissance et d’une manière plus agréable à Dieu. Nous aurions plus de force et de temps pour l’œuvre divine de l’intercession si nous n’avions pas à dépenser tant de force et de temps à régler de vieux comptes et à payer nos impôts en retard. Notre passif spirituel dépasse tellement notre actif spirituel que le temps du cabinet se passe à faire prononcer notre faillite, au lieu d’être un temps de grande richesse spirituelle pour nous et pour les autres. Nos cabinets ressemblent trop à l’écriteau : « Fermé pour travaux. »

Jean disait de la prière des premiers chrétiens : « Quoi que ce soit que nous demandions, nous le recevons de lui, parce que nous gardons ses commandements et que nous faisons ce qui lui est agréable. » Remarquons quels domaines illimités étaient couverts, quels dons illimités étaient reçus par leur prière puissante : « Quoi que ce soit » — quelle ampleur dans la portée et dans la réception de la prière puissante ; combien les raisons de cette capacité à prier et à être exaucé sont suggestives ! L’obéissance, mais plus que la simple obéissance : faire ce qui plaît bien à Dieu. Ils allaient dans leurs cabinets fortifiés par leur stricte obéissance et leur fidélité aimante envers Dieu dans leur conduite. Leur vie n’était pas seulement droite et obéissante ; ils pensaient à des choses qui dépassent l’obéissance, cherchant et accomplissant ce qui pouvait réjouir Dieu. De tels hommes peuvent venir d’un pas empressé et le visage radieux rencontrer leur Père dans le cabinet, non simplement pour être pardonnés, mais pour être approuvés et pour recevoir.

Il y a une grande différence entre venir à Dieu en criminel ou en enfant ; pour être pardonné ou pour être approuvé ; pour régler des comptes ou pour être embrassé ; pour être puni ou pour être favorisé. Pour être forte, notre prière doit être étayée par une vie sainte. Le nom du Christ doit être honoré par notre vie avant d’honorer nos intercessions. La vie de foi rend parfaite la prière de la foi.

Notre vie ne donne pas seulement sa couleur à notre prière ; elle lui donne aussi sa substance. Une vie mauvaise produit une prière mauvaise. Nous prions faiblement parce que nous vivons faiblement. Le ruisseau de la prière ne peut monter plus haut que la source de la vie. La force du cabinet est faite de l’énergie qui coule des courants confluents de la vie. La faiblesse de la vie répand sa langueur jusque dans la demeure du cabinet. Nous ne pouvons parler à Dieu avec force quand nous n’avons pas vécu pour Dieu avec force. Le cabinet ne peut être rendu saint pour Dieu quand la vie n’a pas été sainte pour Dieu. La Parole de Dieu souligne que c’est notre conduite qui donne sa valeur à notre prière : « Alors tu appelleras, et l’Éternel répondra; Tu crieras, et il dira: Me voici! Si tu éloignes du milieu de toi le joug, Les gestes menaçants et les discours injurieux. »

Les hommes doivent prier « en élevant des mains pures, sans colère ni mauvaises pensées ». Nous devons nous conduire avec crainte pendant le temps de notre pèlerinage ici-bas, si nous voulons invoquer le Père. Nous ne pouvons séparer la prière de la conduite. « Quoi que ce soit que nous demandions, nous le recevons de lui, parce que nous gardons ses commandements et que nous faisons ce qui lui est agréable. » « Vous demandez, et vous ne recevez pas, parce que vous demandez mal, dans le but de satisfaire vos passions. » L’injonction du Christ, « Veillez et priez », est destinée à couvrir et à protéger notre conduite, afin que nous venions à nos cabinets avec toute la force que procure une garde vigilante sur notre vie.

C’est dans notre conduite que notre religion s’effondre le plus souvent et le plus tristement. De belles théories sont gâtées par des vies laides. Le point le plus difficile, comme le plus frappant, de la piété, c’est de la vivre. Notre prière souffre autant que notre religion d’une vie mauvaise. Aux temps primitifs, on enjoignait aux prédicateurs de prêcher par leur vie ou de ne pas prêcher du tout. De même, on devrait enjoindre partout aux chrétiens de prier par leur vie ou de ne pas prier du tout. Certes, la prière de repentance est agréée. Mais se repentir, c’est cesser de faire le mal et apprendre à faire le bien. Une repentance qui ne produit pas de changement dans la conduite est une imposture. Une prière qui n’aboutit pas à une conduite pure est une illusion. Nous avons manqué toute la fonction et toute la vertu de la prière si elle ne redresse pas la conduite. Il est dans la nature même des choses que nous cessions ou de prier, ou de mal nous conduire. Une prière froide et morte peut coexister avec une mauvaise conduite, mais une prière froide et morte n’est pas une prière aux yeux de Dieu. Notre prière gagne en puissance à mesure qu’elle redresse la vie. Une vie qui croît en pureté et en consécration sera une vie plus riche en prière.

Ce qui est triste, c’est qu’une si grande part de notre prière soit sans objet ni but. Elle est sans dessein. Que de prières faites par des hommes et des femmes qui ne demeurent jamais en Christ ! Prières hâtives, prières douces et pleines de sentiment, prières plaisantes, mais que ne soutient pas une vie unie au Christ. Prière populaire ! Que de ces prières sortent de cœurs non sanctifiés et de lèvres profanes ! Des prières naissent sous l’influence de quelque grande excitation, de quelque urgence pressante, de quelque clameur populaire, de quelque grand péril. Mais les conditions de la prière n’y sont pas. Nous nous précipitons en la présence de Dieu et nous essayons de le lier à notre cause, de l’enflammer de nos passions, de l’émouvoir par notre péril. Il faut prier pour toutes choses, mais avec des mains pures, dans une soumission absolue à la volonté de Dieu, et en demeurant en Christ. La prière sans prière, celle des lèvres et des cœurs non formés à la prière, celle des vies en désaccord avec Jésus-Christ ; la prière sans prière, qui a la forme et le mouvement de la prière mais n’en a pas le vrai cœur, n’amène jamais Dieu à répondre. C’est de cette prière-là que Jacques dit : « Vous ne possédez pas, parce que vous ne demandez pas ; vous demandez, et vous ne recevez pas, parce que vous demandez mal. »

Les deux grands maux : ne pas demander, et demander de travers. Le plus grand mal est peut-être de mal demander, car il a l’apparence du devoir accompli, de la prière là où il n’y a pas eu de prière : c’est une tromperie, une fraude, une imposture. Les temps où l’on prie le plus ne sont pas vraiment les temps où l’on prie le mieux. Les pharisiens priaient beaucoup, mais ils étaient mus par la vanité ; leur prière était le symbole de leur hypocrisie, par laquelle ils faisaient de la maison de prière de Dieu une caverne de voleurs. La leur était une prière des grandes occasions : mécanique, routinière, professionnelle, belle de mots, parfumée de sentiment, bien ordonnée, bien reçue par les oreilles qui l’entendaient, mais entièrement dépourvue de tout élément de vraie prière.

Les conditions de la prière sont bien ordonnées et claires : demeurer en Christ ; prier en son nom. L’une des premières nécessités, si nous voulons saisir les possibilités infinies de la prière, est de nous débarrasser de la prière sans prière. Elle est souvent belle par ses mots et par son exécution ; elle porte le drapé de la prière sous une forme riche et coûteuse, mais il lui manque l’âme de la prière. Nous tombons si facilement dans l’habitude d’un service sans prière, qui ne fait que remplir un programme.

Si seulement les hommes priaient en toute occasion et en tout lieu où ils en font les gestes ! Si seulement il y avait des cœurs saints et embrasés derrière toutes ces belles paroles et ces formes gracieuses ! S’il y avait toujours des cœurs élevés chez ces hommes debout qui prononcent devant Dieu des paroles sans défaut mais vaines ! S’il y avait toujours des cœurs révérencieusement inclinés quand des genoux fléchis prononcent devant Dieu des paroles destinées à plaire aux oreilles des hommes !

Rien ne préservera la vie de la prière — sa vigueur, sa douceur, ses obligations, son sérieux et sa valeur — autant qu’une profonde conviction que la prière est une approche de Dieu, une supplication auprès de Dieu, une demande adressée à Dieu. La réalité y sera alors présente ; la révérence sera alors dans l’attitude, dans le lieu et dans l’air. La foi attirera, embrasera et ouvrira. Le formalisme et la mort ne peuvent vivre dans cette demeure élevée et toute sérieuse de l’âme.

La prière sans prière n’a pas l’élément essentiel de la vraie prière : elle ne repose pas sur le désir, et elle est dépourvue de ferveur et de foi. Le désir charge le char de la prière, et la foi en fait tourner les roues. La prière sans prière n’a pas de fardeau, parce qu’elle n’a pas le sentiment du besoin ; pas d’ardeur, parce qu’elle n’a ni la vision, ni la force, ni l’éclat de la foi. Aucune pression puissante dans la prière, aucune étreinte immortelle et désespérée par laquelle on s’accroche à Dieu : « Je ne te laisserai point aller, que tu ne m’aies béni. » Aucun abandon total de soi, perdu dans les affres d’un plaidoyer désespéré, opiniâtre et dévorant : « Pardonne maintenant leur péché! Sinon, efface-moi de ton livre » ; ou encore : « Donne-moi l’Écosse, ou je meurs ! » La prière sans prière ne mise rien sur l’issue, car elle n’a rien à miser. Elle vient les mains vides, certes, mais ce sont des mains inertes autant que vides. Elles n’ont jamais appris la leçon des mains vides qui s’accrochent à la croix ; cette leçon n’a pour elles ni beauté, ni éclat.

La prière sans prière ne met pas de cœur dans sa prière. Le manque de cœur prive la prière de sa réalité et en fait un vase vide et impropre. Le cœur, l’âme, la vie doivent être dans notre prière ; les cieux doivent sentir la force de notre cri, et être amenés à compatir, oppressés, à notre état amer et nécessiteux. Un besoin qui nous oppresse, et qui n’a de soulagement que dans notre cri vers Dieu, doit donner voix à notre prière.

La prière sans prière n’est pas sincère. Elle n’a pas d’honnêteté au cœur. Nous nommons en paroles ce que nous ne voulons pas dans notre cœur. Nos prières donnent une expression formelle à des choses dont nos cœurs non seulement n’ont pas faim, mais pour lesquelles ils n’ont vraiment aucun goût. Nous avons entendu un jour un prédicateur éminent et saint, aujourd’hui au ciel, interpeller soudain et vivement une assemblée qui venait de se relever de la prière, par cette question et cette déclaration : « Pour quoi avez-vous prié ? Si Dieu vous saisissait, vous secouait et vous demandait pour quoi vous avez prié, vous ne pourriez pas, même pour sauver votre vie, lui dire quelle était la prière qui vient de mourir sur vos lèvres. » Il en est toujours ainsi : la prière sans prière n’a ni mémoire ni cœur. Une simple forme, une masse hétéroclite, un composé insipide, un mélange jeté pêle-mêle pour faire du bruit et du remplissage, mais sans cœur ni but : voilà la prière sans prière. Une routine sèche, une corvée morne, une tâche terne et pesante : voilà cette prière sans prière.

Mais la prière sans prière est bien pire qu’une tâche ou une corvée : elle sépare la prière de la vie ; elle prononce ses paroles contre le monde, mais, de cœur et de vie, elle court vers le monde ; elle demande l’humilité, mais nourrit l’orgueil ; elle demande le renoncement, tout en se livrant à la chair. Rien ne surpasse la vraie prière par ses fruits de grâce ; mais mieux vaut ne pas prier du tout que de prier des prières sans prière, car elles ne sont que péché, et le pire des péchés est de pécher à genoux.

L’habitude de la prière est une bonne habitude, mais prier par la seule force de l’habitude est une très mauvaise habitude. Ce genre de prière n’est pas conforme à l’ordre de Dieu, ni engendré par la puissance de Dieu. Ce n’est pas seulement un gaspillage, une perversion et une illusion : c’est une source féconde d’incrédulité. La prière sans prière n’obtient aucun résultat. Dieu n’est pas atteint, et l’on n’est pas soi-même aidé. Mieux vaut ne pas prier du tout que de ne rien obtenir par la prière. C’est mieux pour celui qui prie, mieux pour les autres. Les hommes entendent parler des résultats prodigieux que l’on peut obtenir par la prière, du bien incomparable que la Parole de Dieu promet à la prière. Ces mondains au regard perçant, ou ces timides gens de peu de foi, remarquent le grand écart entre les résultats promis et les résultats obtenus, et sont nécessairement amenés à douter de la vérité et de la valeur de ce qui est si grand en promesses et si misérable en résultats. La religion et Dieu sont déshonorés, le doute et l’incrédulité sont fortifiés, quand on demande beaucoup et qu’on n’obtient rien.

Par contraste, quelle force puissante que la prière pleine de prière ! La vraie prière aide Dieu et l’homme. Le royaume de Dieu progresse par elle. Le plus grand bien vient à l’homme par elle. La prière peut faire tout ce que Dieu peut faire. Ce qui est triste, c’est que nous ne le croyons pas comme nous le devrions, et que nous ne le mettons pas à l’épreuve.

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