Chapitre 7 · 9 min de lecture · 12 min d’écoute
La récompense de l’amour de Dieu
VOYONS quel profit nous revient d’aimer Dieu. Même si nous ne le voyons que fort imparfaitement, cela vaut mieux que d’y être aveugles. Nous avons parlé (d’une manière indigne de Dieu sans doute, mais de notre mieux) du droit de Dieu à notre amour ; nous parlerons maintenant de la récompense qu’il a attachée à notre amour pour lui ; car, s’il nous faut aimer Dieu indépendamment de toute récompense, nous n’en serons pas moins récompensés de l’avoir aimé. La vraie charité ne peut rester sans salaire, bien qu’elle ne soit pas mercenaire et qu’elle ne cherche point son intérêt. L’amour est un élan de l’âme, non un contrat ; il n’est pas le fruit d’une convention et ne s’acquiert pas par accord ; il est spontané dans ses mouvements, et il nous rend semblables à lui ; aussi le vrai amour trouve-t-il en lui-même sa satisfaction. Sa récompense est dans l’objet de son amour ; car, quel que soit ce que nous semblons aimer, si notre objet véritable est autre chose,
c’est en réalité cette autre chose que nous aimons, et non ce par quoi notre cœur s’efforce d’y atteindre. Saint Paul ne prêchait pas l’Évangile pour son pain quotidien, mais le pain qui le faisait vivre lui permettait de prêcher l’Évangile. Ce qu’il aimait, c’était l’Évangile, non le pain. Le vrai amour ne cherche pas de récompense, mais il en mérite une ; il est bien certain que personne ne se propose de payer l’amour, bien que non seulement il mérite sa récompense, mais qu’il doive sûrement l’obtenir. Dans un ordre de choses inférieur, qui sont ceux que l’on excite par l’offre de récompenses ? Les nonchalants et ceux qui n’aiment pas. Vient-il jamais à l’esprit de quelqu’un d’engager par un salaire ceux qui brûlent de servir ? On ne donne pas d’argent à un homme affamé pour l’engager à manger, pas plus qu’à une tendre mère pour l’amener à allaiter son enfant, à un vigneron pour qu’il protège ses vignes, ou à un maître de maison pour qu’il rebâtisse sa maison écroulée. Bien moins encore celui qui aime Dieu a-t-il besoin d’être poussé par la promesse d’une récompense qui soit autre que Dieu lui-même ; sinon, c’est la récompense qu’il aimerait, et non Dieu.
Il est naturel à un être raisonnable de désirer ce qui lui paraît, selon sa manière particulière de penser, meilleur que ce qu’il possède, et de n’être jamais satisfait si un bien manque de la qualité particulière qu’il préfère. S’il aime la beauté, il désirera ce qui lui semble le plus beau. S’il se flatte de posséder un joyau très précieux, il désirera en posséder un plus splendide encore ; et quelles que soient les richesses qu’il possède, sa nature est d’en vouloir davantage. N’est-ce pas une chose que nous voyons tous les jours : le possesseur de domaines et de richesses immenses achetant encore des terres, et n’étant jamais content qu’en agrandissant ses propriétés ? Ceux qui habitent de vastes palais ne sont-ils pas sans cesse à en bâtir de nouveaux, toujours à changer, à arrondir ce qui était carré et à rendre carré ce qui était rond ? Les hommes haut placés n’aspirent-ils pas constamment plus haut, ne s’efforcent-ils pas sans cesse de s’élever, par une ambition de plus en plus difficile à apaiser ? Il n’y a pas de terme à une telle inquiétude, parce qu’en toutes ces choses il est impossible d’atteindre un point absolument bon et élevé. Mais il n’est pas étonnant que, tant qu’un homme voit au-delà de lui quelque chose de plus grand et de plus parfait, il soit mécontent de posséder ce qui est moindre et moins bon. Ce qui paraît fou au-delà de toute expression, c’est de soupirer sans cesse après des choses qui ne peuvent pas même endormir nos désirs, bien moins encore les satisfaire. Qu’en résulte-t-il ? Ceci : que le cœur, tenté par mille charmes trompeurs, se fatigue en vain, a toujours faim, et compte pour rien ce dont il a joui, en comparaison de ce qu’il voudrait avoir ; et, tourmenté par le désir de ce qu’il n’a pas, il ne trouve plus aucun plaisir à ce qu’il possède. Tout, on ne peut l’avoir ; pour le peu qu’il est possible d’obtenir, il faut payer le prix du travail ; et il faut en jouir en tremblant, et même avec la triste certitude qu’un jour il faudra le perdre, bien qu’on ne connaisse pas la date de ce jour.
J’ai décrit la conduite d’une volonté pervertie qui cherche aveuglément le souverain bien. Elle se hâte en vain, jouet de sa propre vanité, trompée par l’iniquité. Pourquoi user le jour en luttes stériles, de-ci de-là, pour être surpris par la mort sans avoir été rassasié ? C’est dans de tels filets que s’empêtrent les impies qui tournent en tous sens, comme des insensés, pour obtenir ce que désire leur âme. Ils consument leur vie en efforts inutiles et n’arrivent à aucun bonheur parfait ; car ils sont épris des choses créées, non du Créateur, et ils les essaient l’une après l’autre avant de songer à essayer le Seigneur qui les a toutes faites. Pourtant, s’ils pouvaient obtenir le désir de leur cœur et parvenir à posséder le monde, moins celui qui en est l’auteur, ils sentiraient enfin, par la même loi qui a gouverné leur vie, qu’il leur faut l’avoir, lui, ou ne jamais trouver le repos. Ils sont allés d’une ambition à une autre, convoitant toujours quelque chose de meilleur ; et maintenant, maîtres de tout au ciel et sur la terre, ils trouveraient bientôt que tout est insuffisant, et découvriraient qu’ils sont contraints de chercher celui qui leur manque encore : il leur faut chercher Dieu lui-même. Qu’on découvre cela une fois, qu’on parvienne une fois jusqu’à
lui, et c’est la paix ; il est impossible d’aller au-delà. L’âme doit s’écrier : “Il m’est bon de m’attacher à mon Dieu ” ; ou : “Qu’ai-je au ciel hors de toi, et hors de toi que désiré-je sur la terre ? ” et encore : “Tu es le Dieu de mon cœur, et le Dieu qui est mon partage à jamais. ” C’est ainsi même qu’une âme aboutirait nécessairement à Dieu, si elle pouvait essayer l’une après l’autre toutes les choses moindres que lui. Mais la vie est trop courte, et les forces manqueraient pour une telle tentative ; de plus, le nombre des concurrents est trop grand. Il serait impossible d’essayer toutes les créatures et de les trouver insuffisantes. Il serait plus facile et plus avantageux de faire ce travail en imagination qu’en réalité. Notre esprit a été doué de plus d’activité et de pénétration que notre cœur, précisément pour cette fin : qu’il marche le premier et empêche le cœur de s’attacher à ce que l’esprit n’a pas d’abord trouvé désirable. “Examinez toutes choses; retenez ce qui est bon. ” Le premier doit préparer le terrain pour le second, de sorte que le cœur suive le jugement de l’esprit. Autrement, il n’y a pas d’espoir de “monter à la montagne de l’Éternel, et d’habiter dans son lieu saint ” ; et c’est en vain que nous possédons un esprit doué de raison, si nous faisons comme les bêtes et n’obéissons qu’à nos sens, sans que la raison intervienne. Ceux qui ne sont pas guidés par la raison courent bien dans la course, mais ils courent sans aucune chance de gagner.
Comment gagneraient-ils, puisqu’ils ne se soucient pas d’abord du prix, mais le mettent en dernier ? Comment pourraient-ils faire autre chose que s’égarer dans un labyrinthe sans commencement ni fin ? Il n’en est pas ainsi des justes. Avertis par le blâme adressé à ceux qui s’égarent ainsi (car large et bien battu est le chemin qui mène à la mort), ils choisissent la voie royale qui ne tourne ni à droite ni à gauche, car “Le chemin du juste est la droiture ”. Ils prennent le chemin le plus court, guidés par une parole aussi simple que simplifiante, qui leur commande de ne pas s’attacher à ce que leurs yeux peuvent voir, mais de tout vendre et de le donner aux pauvres ; car bienheureux en vérité sont de tels pauvres, et le royaume des cieux est à eux. Le Seigneur connaît la voie des justes, et il l’approuve. Il connaît aussi la voie du pécheur, dans laquelle celui-ci ne peut que périr. Les justes sont heureux dans leur pauvreté, et les riches insatisfaits dans leur abondance ; car le sage dit : “celui qui aime les richesses n’en profite pas. ” Mais “ceux qui ont faim et soif de la justice seront rassasiés ”. La justice est leur nourriture nécessaire. Quant aux choses de ce monde, l’âme n’en est pas plus nourrie que le corps ne l’est par l’air. Si nous voyions un homme affamé aspirer l’air à pleine bouche, et boire de longues gorgées de vent pour étancher sa soif, nous dirions : Pauvre fou ! Ainsi en est-il de ceux qui cherchent à rassasier l’âme de biens terrestres, qui ne font que la gonfler comme de vent, et ne la nourrissent pas plus que les choses spirituelles ne nourrissent nos corps. “Bénis le Seigneur, ô mon âme, lui qui rassasie de biens ton désir. ” Il te remplit de sa plénitude ; à la fois il te donne ce que tu désires, et il t’excite à désirer davantage. Il te prévient, il te soutient, il te comble ; il allume le désir dans ton cœur, et il est lui-même l’Objet de tout désir.
J’ai dit que le motif de notre amour pour Dieu, c’est Dieu lui-même, et cela est bien dit, car il est à la fois la cause efficiente et la fin dernière de notre amour. Il est tel qu’il est impossible de le connaître sans l’aimer, et sans espérer aussi en lui ; car, si nous n’espérions pas l’aimer parfaitement un jour, notre amour présent pour lui ne serait rien. Notre amour est préparé et récompensé par le sien. Il nous aime le premier, par son extrême bonté ; puis il réclame le juste retour de l’amour, et nous permet pour l’avenir les plus glorieuses espérances. Il est généreux envers ceux qui l’invoquent, mais il ne peut rien donner de meilleur que lui-même. Il est lui-même le terme de nos mérites, et notre récompense. Il est la nourriture des âmes saintes, la rançon de celles qui sont encore captives. Si le Seigneur est bon pour l’âme qui le cherche, que sera-t-il pour l’âme qui l’a trouvé ? Mais ceci peut paraître étrange : que nul ne peut chercher le Seigneur s’il ne l’a déjà trouvé ; car sa volonté est d’être trouvé pour être cherché davantage encore, et d’être cherché pour être trouvé plus pleinement. Mais, bien qu’il puisse être cherché et trouvé, il ne peut jamais être devancé. Il est toujours le premier ; et si nous disons : “Le matin, ma prière te préviendra ”, il est néanmoins bien certain que cette prière serait bien froide si, ô Dieu, ton inspiration ne la précédait.
Nous avons parlé de la consommation de l’amour de Dieu ; voyons maintenant quels en sont les commencements.
Chapitre 7 terminé
La récompense de l’amour de Dieu