De l’amour de Dieu
Le premier degré de l’amour

Chapitre 8 · 4 min de lecture · 5 min d’écoute

Le premier degré de l’amour

L’AMOUR est l’une des quatre affections naturelles que tout le monde connaît et qu’il n’est pas besoin d’énumérer. Or, il n’est que naturel et juste d’aimer avant tout l’Auteur de la nature ; et le premier commandement, qui est le plus grand, est : “Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu. ” Mais la nature est trop tendre et trop faible pour un tel précepte ; elle doit commencer par s’aimer elle-même ; c’est là l’amour qu’on appelle charnel, par lequel l’homme s’aime lui-même d’abord et par-dessus tout ; ainsi qu’il est écrit : “ce qui est spirituel n’est pas le premier, c’est ce qui est animal. ” Nous aimons d’abord par nature, non par précepte : “jamais personne n’a haï sa propre chair. ” Mais si cet amour vient à trop s’accroître, si, comme un fleuve entre ses rives, il déborde et inonde les terres d’alentour, il devient alors volupté, et on lui oppose cette digue : “Tu aimeras ton prochain comme toi-même. ” Il est juste que celui qui partage notre nature partage notre amour. C’est pourquoi, si quelqu’un ne peut aimer ses frères au point de penser à leurs besoins, ou disons même à leurs plaisirs, qu’il se refuse à lui-même ces choses-là, afin d’apprendre. Qu’un homme pense à lui-même autant qu’il voudra, pourvu qu’il prenne soin de penser également à son prochain. Tel est, ô homme, le frein et la juste limite que t’imposent la loi de ton être et ta conscience, afin que tu ne sois pas emporté par ton égoïsme jusqu’à ta perte, livrant ta nature à la merci des ennemis de ton âme, c’est-à-dire de tes passions. Il vaut bien mieux que tu partages avec tes prochains qu’avec tes ennemis ; et si, comme le conseille le sage, l’homme renonce à ses passions, se contente de la nourriture et du vêtement, et consent à modérer son amour pour ces choses de la chair qui font la guerre à l’esprit, il trouvera, je pense, peu de difficulté à donner à son prochain ce qu’il refuse à l’ennemi de son âme. Son amour sera contenu dans les bornes de la justice et de la modération, dès l’instant qu’il consacrera à ses frères ce qu’il se refuse à lui-même. L’égoïsme devient bienveillance en élargissant son champ.

Mais si, en donnant à notre prochain, nous en venons nous-mêmes à manquer ? Quel est notre remède ? La prière. Nous n’avons qu’à prier avec confiance celui qui donne à tous libéralement et sans reproche ; qui “ouvre sa main et remplit de bénédiction tout être vivant ” ; car nous ne pouvons douter que celui qui donne à la plupart des hommes plus qu’il ne leur faut ne donne volontiers à celui qui demande l’indispensable ; car il est écrit : “Cherchez premièrement le royaume et la justice de Dieu; et toutes ces choses vous seront données par-dessus. ” Dieu s’engage par là à pourvoir à l’essentiel pour celui qui se renonce lui-même et aime son prochain ; car prendre le joug de la pureté et de la sobriété plutôt que d’être l’esclave de nos passions, c’est là chercher premièrement le royaume de Dieu et implorer son secours contre la tyrannie du péché ; et c’est justice de partager nos biens naturels avec ceux qui partagent notre nature. Mais pour que l’amour du prochain soit entièrement droit, il faut que Dieu y ait sa part ; il n’est pas possible d’aimer notre prochain comme nous le devons, si ce n’est en Dieu. Or, celui qui n’aime pas Dieu ne peut rien aimer en lui. Nous devons donc commencer par aimer Dieu, et aimer ainsi notre prochain en lui. Dieu est l’auteur, comme de toutes les autres choses, de notre amour pour lui — et plus encore : comme il a créé la nature, il la soutient ; car elle ne pourrait ni exister ni subsister sans lui. Afin que nous le sachions parfaitement et que nous ne nous attribuions rien, Dieu, dans la profondeur de sa sagesse et de son amour, nous a soumis à la tribulation. Faibles et indigents, nous sommes forcés de nous tourner vers Dieu, et, sauvés par lui, nous rendons gloire à son nom. Voici ses propres paroles : “invoque-moi au jour de la détresse; Je te délivrerai, et tu me glorifieras. ” De cette manière, l’homme, animal et charnel par nature, sans amour que pour lui-même, est amené par l’amour de soi à aimer Dieu, reconnaissant que tout ce qu’il peut, du moins pour le bien, il le tient de Dieu, et que sans lui il ne peut rien faire.

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