Chapitre 5 · 4 min de lecture · 6 min d’écoute
Le devoir d’aimer Dieu
TOUT ce qui a été dit prouve très clairement le devoir d’aimer Dieu, et le droit qu’il a à notre amour. Qu’en est-il de l’infidèle ? Comme il ne connaît pas Dieu le Fils, il ignore aussi le Père et le Saint-Esprit ; et comme il ne rend pas gloire au Fils, il ne glorifie pas non plus le Père qui l’a envoyé, ni le Saint-Esprit, le don de l’un et de l’autre. Il connaît Dieu moins que nous ; il n’est donc pas étonnant qu’il l’aime moins. Il sait pourtant une chose : qu’à celui qui l’a créé, il se doit tout entier. Mais qu’en sera-t-il de moi ? car je ne puis plaider l’ignorance. Je sais que Dieu m’a fait sans aucun mérite de ma part, qu’il pourvoit à tous mes besoins, me console avec compassion et me gouverne avec une sollicitude attentive ; et non seulement cela, mais je sais de plus qu’il est mon Rédempteur, l’Auteur de mon salut éternel, mon trésor et ma gloire. Ainsi qu’il est écrit : “la rédemption est auprès de lui en abondance ” ; “Par son propre sang, il est entré une fois pour toutes dans le Saint des saints, ayant obtenu une rédemption éternelle. ” Il nous garde, ainsi qu’il est écrit : “L’Éternel connaît les jours des hommes intègres, Et leur héritage dure à jamais. ” Il nous enrichit, comme il l’a dit : “on versera dans votre sein une bonne mesure, serrée, secouée et qui déborde ” ; et ailleurs : “L’œil n’a point vu, ô Dieu, ce que tu as préparé pour ceux qui t’attendent. ” Il nous comble de gloire, comme dit l’Apôtre : “Nous attendons le Sauveur, notre Seigneur Jésus-Christ, qui transformera notre corps, maintenant vil et abject, et le rendra semblable au sien, qui est plein de gloire. ” Et encore : “les souffrances du temps présent ne sauraient être comparées à la gloire à venir qui sera révélée pour nous ” ; et le temps présent de l’affliction de ce monde (si court, si fugitif) produit pour nous (si seulement, méprisant les choses visibles, nous fixons nos regards sur les invisibles) “un poids éternel et incomparable de gloire ”.
Pour tout cela, que rendrai-je au Seigneur ? La raison et la loi de la nature m’obligent étroitement à me donner sans partage à celui de qui je tiens tout ce que j’ai, et à consacrer mon être tout entier à l’aimer. Et la foi me révèle que je suis tenu de l’aimer plus que moi-même, à mesure que je comprends mieux que je dois à sa munificence non seulement tout ce que je suis, mais encore le don de lui-même.
Mais considérons que, avant même que fût venu le jour de la foi chrétienne, avant que Dieu eût revêtu notre chair et fût mort sur une croix, descendu aux enfers et remonté vers le Père, c’est-à-dire avant que la plénitude de son amour pour nous eût resplendi, longtemps auparavant, il avait été commandé à l’homme d’aimer le Seigneur son Dieu de tout son cœur, de toute son âme, de toute sa force, c’est-à-dire de tout son être, de tout l’amour dont il est capable, en tant que créature douée d’intelligence et de volonté. Pourrait-il être injuste de la part de Dieu de réclamer pour lui-même son propre ouvrage et ses dons ? Pourquoi l’ouvrage n’aimerait-il pas Dieu qui l’a fait, puisqu’il a reçu aussi le pouvoir d’aimer ; et pourquoi ne l’aimerait-il pas de toutes ses forces, s’il ne possède rien que par Dieu ? Considérez aussi que l’homme n’a pas seulement été appelé du néant à l’existence, sans aucun droit antérieur, mais qu’il y a été appelé pour être élevé à une haute dignité. Nous verrons ainsi plus clairement notre obligation de l’aimer tout entier, et son droit à notre amour. De plus, lorsque l’homme fut tombé au niveau des bêtes qui périssent, Dieu n’est-il pas intervenu pour le rétablir et le sauver ? N’est-ce pas là la merveille de sa bonté et de sa miséricorde ? Car, par le péché, nous étions déchus de la dignité de notre création, devenus semblables à la brute, pareils au bœuf qui mange l’herbe et qui n’a pas la lumière de la raison. Si je me dois tout entier à mon Créateur, que ne dois-je pas à mon Rédempteur, et à un tel Rédempteur ! Ce fut une œuvre bien moindre de créer que de racheter ; car Dieu n’eut qu’à dire une parole et toutes choses furent faites ; mais pour réparer la chute de ce qu’une seule parole avait créé, quelles merveilles n’eut-il pas à accomplir, quelles cruautés, bien plus, quelles humiliations n’eut-il pas à souffrir !
Que rendrai-je donc au Seigneur pour tout ce qu’il a fait pour moi ! En me créant, il m’a donné à moi-même ; mais il m’a rendu à moi-même quand il s’est donné à moi : donné d’abord, puis rendu, je me dois doublement à lui. Mais que dois-je à Dieu pour le don de lui-même ? Si je lui donnais mille fois mon être tout entier, qu’est-ce que cela serait en comparaison de Dieu ?
Chapitre 5 terminé
Le devoir d’aimer Dieu