De l’amour de Dieu
Le droit de Dieu à notre amour

Chapitre 2 · 7 min de lecture · 9 min d’écoute

Le droit de Dieu à notre amour

CEUX qui ont reconnu ce que j’ai dit doivent assurément avouer que nous sommes obligés d’aimer Dieu. Mais s’il est des infidèles qui refusent d’aller jusque-là, Dieu a de quoi confondre leur ingratitude dans les biens sans nombre dont il enrichit l’âme et le corps. N’est-ce pas de lui que l’homme reçoit le pain qui le soutient, la lumière qui l’éclaire, l’air qu’il respire ? Si je nomme d’abord ces biens, ce n’est pas que je les tienne pour les principaux, car ils ne concernent que le corps ; mais ce sont les plus nécessaires. Nos biens principaux, c’est dans l’âme, la partie supérieure de notre être, qu’il faut les chercher. Ces biens sont la dignité, l’intelligence et la vertu. Quand je parle de la dignité de l’homme, j’entends le libre arbitre qui est en lui ; c’est lui qui l’élève au-dessus de tous les autres êtres vivants et les place sous sa domination. L’intelligence lui fait connaître sa dignité, et en même temps lui fait connaître qu’il ne la tient pas de lui-même ; enfin la vertu lui fait chercher ardemment, et, quand il l’a trouvé, embrasser avec force, celui dont il est l’ouvrage. Ces trois biens présentent chacun deux aspects. La dignité apparaît comme la prérogative propre de la nature humaine, et aussi comme la cause de cette crainte que l’homme a toujours inspirée à tout autre être vivant. L’intelligence perçoit la dignité de l’homme, mais reconnaît en même temps que, si elle est en lui, elle ne vient pas de lui ; enfin la vertu, dans sa double action, pousse à chercher avec ardeur celui à qui nous devons l’existence, et, quand on l’a trouvé, à s’attacher à lui avec une égale ardeur. Du reste, la dignité sans l’intelligence ne vaut rien, et l’intelligence sans la vertu ne peut que nuire, comme le prouve le raisonnement suivant. Nulle intelligence ne peut tirer gloire de son existence sans savoir qu’elle existe ; mais si, sachant qu’elle existe, elle ignore qu’elle existe non par elle-même mais par un autre, et se glorifie en elle-même et non en Dieu, qu’elle considère les paroles de l’Apôtre : “Qu’as-tu que tu n’aies reçu? pourquoi te glorifies-tu, comme si tu ne l’avais pas reçu? ” Il ne dit pas seulement : “pourquoi te glorifies-tu ? ”, mais il ajoute : “comme si tu ne l’avais pas reçu ”, montrant que ce qui est blâmable n’est pas de se glorifier de posséder ce bien, mais de s’en glorifier comme si on ne l’avait pas reçu. C’est à bon droit qu’on appelle vaine gloire une telle gloire, parce qu’elle ne repose pas sur le roc solide de la vérité. L’Apôtre la distingue de la gloire légitime en disant : “Que celui qui se glorifie se glorifie dans le Seigneur, c’est-à-dire dans la vérité, car Dieu est vérité. ”

Nous voyons donc qu’il y a deux choses à connaître : d’abord ce que nous sommes ; ensuite, que nous ne le sommes pas par nous-mêmes. Si nous manquons l’une ou l’autre, ou bien nous ne nous glorifierons pas du tout, ou bien la gloire que nous nous attribuerons sera “vaine ”. Enfin : “Si tu ne te connais pas toi-même, sors, et va errer après les troupeaux de tes compagnons. ” C’est en vérité ce qui arrive ; car, lorsque l’homme élevé en honneur ne connaît pas sa propre dignité, il est justement comparé, à cause de cette ignorance, aux animaux qui partagent avec lui la corruption et la vie périssable de ce monde. Ne se connaissant pas elle-même, la créature que la raison distingue des bêtes se confond avec elles ; parce que, ne connaissant pas sa propre gloire, qui est tout intérieure, elle s’abandonne à une vaine curiosité et s’occupe de la beauté extérieure et sensible. Elle descend à la ressemblance des créatures inférieures, faute de savoir qu’elle a reçu plus qu’elles. Et c’est là une ignorance dont nous devons nous garder avec soin. Nous ne devons nullement nous estimer moindres que Dieu ne nous a faits. Mais avec un soin plus grand encore, nous devons éviter cette autre ignorance qui nous fait nous attribuer plus que nous ne possédons ; ce que nous faisons quand, par erreur, nous nous imputons à nous-mêmes les dons dont nous pouvons avoir conscience. Outre ces deux sortes d’ignorance, il reste, plus détestable encore et plus à fuir, la présomption qui nous porterait sciemment à tirer orgueil du bien dont nous pouvons avoir conscience, sans craindre de ravir à un autre la gloire qui lui est due pour des choses dont nous savons bien qu’elles ne viennent pas de nous. Dans le premier cas, nous ne nous glorifions pas du tout. Dans le second, nous nous glorifions, mais non en Dieu. Dans le troisième, nous ne péchons plus par ignorance mais délibérément, en usurpant ce qui appartient à Dieu seul. Cette audace, comparée à la seconde faute, est plus grave en ceci : qu’elle méprise Dieu, alors que l’autre ne le connaissait pas. Comparée à la première, elle nous assimile aux démons, alors que l’autre nous rendait semblables aux bêtes. Seul l’orgueil, le plus grand de tous les maux, peut nous rendre coupables d’user des dons reçus comme s’ils nous appartenaient par nature, et de ravir à notre Bienfaiteur, à notre profit, la gloire qui lui revient de droit. C’est pourquoi, à la dignité et à l’intelligence, nous devons ajouter la vertu, leur fruit propre. C’est par la vertu que nous cherchons et atteignons le généreux Auteur de toutes choses, celui à qui nous devons en toutes choses rendre la gloire qui lui appartient ; autrement, nous souffrirons pour avoir connu ce qui était juste et négligé de le faire. Celui qui agit ainsi n’a

pas fait bon usage de son intelligence, mais “médite l’injustice sur sa couche ” ; il a tenté, comme un mauvais serviteur, de détourner et de s’approprier la gloire que son bon Maître aurait dû recevoir, sachant bien, par le don de l’intelligence, qu’il n’y avait lui-même aucun droit. Il est clair que la dignité sans l’intelligence est inutile, et que l’intelligence sans la vertu mène à la ruine. Mais à l’homme qui possède la vertu, ni l’intelligence ni la dignité ne peuvent nuire ; il élève la voix et loue Dieu avec ardeur, en disant : “Non pas à nous, Éternel, non pas à nous, Mais à ton nom donne gloire ” ; ce qui revient à dire : “Seigneur, nous ne revendiquons ni l’intelligence ni la dignité ; nous te rapportons tout, car c’est de toi que nous tenons tout ce que nous avons. ”

Mais nous nous égarons quelque peu, dans notre désir de prouver que ceux-là mêmes qui ne connaissent pas le Christ sont suffisamment instruits par la loi naturelle, et par les dons qu’ils possèdent dans leur corps et dans leur âme, à aimer Dieu pour Dieu lui-même. Pour répéter en peu de mots ce qui a été dit plus haut : où est l’infidèle qui ne sache que c’est de celui-là seul qui fait luire son soleil sur les justes et sur les injustes, et tomber la pluie sur les saints et sur les pécheurs, de lui seul, qu’il a reçu tout ce qui est nécessaire à la vie : la lumière, l’air et la nourriture ? Quel homme, si impie soit-il, rapporte la dignité propre au genre humain à un autre qu’à celui qui dit dans la Genèse : “Faisons l’homme à notre image, selon notre ressemblance ” ? Qui voit l’auteur de l’intelligence en un autre qu’en celui qui enseigne tous les hommes ? De quelle autre main pensera-t-on recevoir la vertu, sinon de celle du Dieu de la vertu ? Dieu a donc un juste titre à être aimé pour lui-même, au jugement même de l’infidèle qui ignore le Christ ; et celui qui n’aime pas le Seigneur son Dieu de tout son cœur, de toute son âme et de toute sa force est inexcusable ; car sa justice innée et sa raison lui crient du fond de l’âme qu’il est tenu d’aimer tout entier celui de qui il tient toutes choses. Mais il est très difficile, disons même impossible, par les forces de la nature ou la puissance du libre arbitre, de tout rapporter à Dieu au lieu d’en garder une part pour notre propre louange ; il est écrit : “Tous cherchent leurs propres intérêts ” ; et ailleurs : “L’imagination et la pensée du cœur de l’homme sont enclines au mal dès sa jeunesse. ”

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