Chapitre 5 · 15 min de lecture · 19 min d’écoute
La prière et le désir
« Il en est qui se moqueront de moi et me diront de m’en tenir à mon métier de cordonnier, sans me mettre en peine de philosophie et de théologie. Mais la vérité de Dieu brûlait tellement dans mes os que j’ai pris la plume et me suis mis à consigner ce que j’avais vu. » — JACOB BÖHME.
LE DÉSIR n’est pas un simple souhait ; c’est une soif profondément enracinée, une aspiration intense à obtenir. Dans le domaine des réalités spirituelles, il est un auxiliaire important de la prière. Si important qu’on pourrait presque dire que le désir est un élément absolument essentiel de la prière. Le désir précède la prière, l’accompagne, et la prière en découle. Le désir va devant la prière, et c’est par elle qu’il est créé et intensifié. La prière est l’expression orale du désir. Si prier, c’est demander quelque chose à Dieu, alors la prière doit être exprimée. La prière se manifeste au grand jour. Le désir est silencieux. La prière s’entend ; le désir, on ne l’entend pas. Plus le désir est profond, plus la prière est forte. Sans désir, la prière n’est qu’un marmonnement de mots vide de sens. Une prière de pure forme, accomplie par routine, sans cœur, sans sentiment, sans aucun désir réel pour l’accompagner, est à fuir comme la peste. La pratiquer, c’est gaspiller un temps précieux, et il n’en découle aucune bénédiction réelle.
Et pourtant, même s’il s’avère que le désir est honnêtement absent, nous devons prier quand même. Nous devons prier. Ce « devoir » intervient afin que le désir et son expression soient l’un et l’autre cultivés. La Parole de Dieu l’ordonne. Notre jugement nous dit que nous devons prier — prier que nous en ayons envie ou non — et ne pas laisser nos sentiments régler nos habitudes de prière. En pareil cas, nous devons prier pour obtenir le désir de prier ; car un tel désir est donné par Dieu et né du ciel. Nous devons prier pour avoir le désir ; puis, quand le désir nous a été donné, prier selon ce qu’il nous dicte. Le manque de désir spirituel devrait nous affliger, nous amener à déplorer son absence et à rechercher ardemment qu’il nous soit accordé, afin que notre prière soit désormais l’expression du « désir sincère de l’âme ».
Le sentiment du besoin crée, ou devrait créer, un désir ardent. Plus le sentiment de notre besoin devant Dieu est fort, plus le désir devrait être grand, et plus la prière ardente. Les « pauvres en esprit » sont éminemment qualifiés pour prier.
La faim est un sentiment actif d’un besoin physique. Elle pousse à demander du pain. De même, la conscience intérieure d’un besoin spirituel crée le désir, et le désir éclate en prière. Le désir est une aspiration intérieure vers quelque chose que nous ne possédons pas, dont nous avons besoin — quelque chose que Dieu a promis et que l’on peut obtenir par une supplication ardente devant son trône de grâce.
Le désir spirituel, porté à un plus haut degré, est la preuve de la nouvelle naissance. Il naît dans l’âme renouvelée :
« Désirez, comme des enfants nouveau-nés, le lait spirituel et pur, afin que par lui vous croissiez. »
L’absence de ce saint désir dans le cœur est une présomption sérieuse, soit d’un déclin de l’extase spirituelle, soit de ce que la nouvelle naissance n’a jamais eu lieu.
« Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés ! »
Ces appétits donnés par le ciel sont la preuve d’un cœur renouvelé, le signe d’une vie spirituelle qui s’éveille. Les appétits physiques sont les attributs d’un corps vivant, non d’un cadavre, et les désirs spirituels appartiennent à une âme rendue vivante pour Dieu. Et comme l’âme renouvelée a faim et soif de la justice, ces saints désirs intérieurs éclatent en une prière ardente et suppliante.
Dans la prière, nous sommes entièrement renfermés dans le Nom, le mérite et la vertu d’intercession de Jésus-Christ, notre grand souverain sacrificateur. En creusant sous les conditions et les forces qui accompagnent la prière, nous arrivons à son fondement vital, qui siège dans le cœur humain. Ce n’est pas simplement notre besoin ; c’est l’élan du cœur vers ce dont nous avons besoin, et pour quoi nous nous sentons poussés à prier. Le désir, c’est la volonté en action ; une aspiration forte et consciente, éveillée au fond de notre être, vers quelque grand bien. Le désir exalte l’objet de son aspiration et y fixe l’esprit. Il y a en lui du choix, de la constance et de la flamme, et la prière qui repose sur lui est explicite et précise. Il connaît son besoin, perçoit et voit ce qui y répondra, et se hâte de l’obtenir.
Le saint désir est grandement aidé par la contemplation pieuse. Méditer sur notre besoin spirituel, et sur la disposition et le pouvoir qu’a Dieu d’y remédier, aide le désir à grandir. Une réflexion sérieuse avant de prier accroît le désir, le rend plus pressant et tend à nous préserver de la menace qui guette la prière secrète — la pensée vagabonde. Nous manquons bien plus dans le désir que dans son expression extérieure. Nous gardons la forme, tandis que la vie intérieure s’étiole et meurt presque.
On pourrait bien se demander si la faiblesse de nos désirs envers Dieu, envers le Saint-Esprit et envers toute la plénitude de Christ, n’est pas la cause du peu que nous prions, et de notre langueur dans l’exercice de la prière. Ressentons-nous vraiment ces halètements intérieurs du désir après les trésors célestes ? Les gémissements profonds du désir poussent-ils nos âmes à de puissantes luttes ? Malheur à nous ! Le feu brûle beaucoup trop bas. La chaleur ardente de l’âme est retombée en une tiédeur languissante. Ce fut, rappelons-le, la cause centrale de la triste et désespérante condition des chrétiens de Laodicée, au sujet desquels est écrite cette terrible condamnation : ils disaient « Je suis riche, je me suis enrichi, et je n’ai besoin de rien », et ne savaient pas qu’ils étaient « malheureux, misérable, pauvre, aveugle ».
Demandons-nous encore — avons-nous ce désir qui nous presse vers une communion intime avec Dieu, qui est rempli d’ardeurs inexprimables et qui nous y retient à travers l’agonie d’une supplication intense, venue du plus profond de l’âme ? Nos cœurs ont grand besoin d’être retravaillés, non seulement pour en ôter le mal, mais pour y faire entrer le bien. Et le fondement et l’inspiration de ce bien qui entre, c’est un désir fort et entraînant. Cette flamme sainte et fervente dans l’âme éveille l’intérêt du ciel, attire l’attention de Dieu, et met à la disposition de ceux qui l’entretiennent les richesses inépuisables de la grâce divine.
Étouffer la flamme du saint désir, c’est détruire les forces vitales et conquérantes de la vie de l’Église. Dieu exige d’être représenté par une Église de feu, sinon il n’est, en aucun sens véritable, représenté du tout. Dieu lui-même est tout en feu, et son Église, si elle veut lui ressembler, doit aussi être chauffée à blanc. Les grands et éternels intérêts de la religion née du ciel et donnée par Dieu sont les seules choses pour lesquelles son Église peut se permettre d’être en feu. Pourtant, le saint zèle n’a pas besoin d’être agité pour être dévorant. Notre Seigneur était l’antithèse incarnée de l’excitation nerveuse, l’exact opposé de la déclamation intolérante ou criarde, et pourtant le zèle de la maison de Dieu l’a dévoré ; et le monde ressent encore l’embrasement de sa flamme ardente et dévorante, et y répond avec un empressement toujours croissant et un écho toujours plus large.
Un manque d’ardeur dans la prière est le signe certain d’un manque de profondeur et d’intensité du désir ; et l’absence d’un désir intense est le signe certain que Dieu est absent du cœur ! Diminuer sa ferveur, c’est s’éloigner de Dieu. Il peut supporter, et il supporte, bien des choses chez ses enfants en fait de faiblesse et d’erreur. Il peut pardonner le péché, et il le pardonnera quand le pénitent prie, mais deux choses lui sont intolérables — l’hypocrisie et la tiédeur. Le manque de cœur et le manque de chaleur sont deux choses qu’il a en horreur, et aux Laodicéens il a dit, en des termes d’une sévérité et d’une condamnation qui ne laissent aucun doute :
« Puisses-tu être froid ou bouillant ! Ainsi, parce que tu es tiède, et que tu n’es ni froid ni bouillant, je te vomirai de ma bouche. »
Tel fut le jugement exprès de Dieu sur le manque de feu de l’une des sept Églises, et c’est aussi son acte d’accusation contre chaque chrétien pour la funeste absence de zèle sacré. Dans la prière, le feu est la force motrice. Des principes religieux qui ne s’élèvent pas en flamme n’ont ni force ni effet. La flamme est l’aile sur laquelle la foi s’élève ; la ferveur est l’âme de la prière. C’est la « prière fervente » et efficace qui avait une grande puissance. L’amour s’allume dans une flamme, et l’ardeur est sa vie. La flamme est l’air que respire la véritable expérience chrétienne. Elle se nourrit de feu ; elle peut tout supporter, sauf une flamme faible ; et elle meurt, glacée et affamée jusqu’au cœur, quand l’atmosphère qui l’entoure est froide ou tiède.
La vraie prière doit être en flammes. La vie et le caractère chrétiens ont besoin d’être tout en feu. Le manque de chaleur spirituelle engendre plus d’incrédulité que le manque de foi. Ne pas s’intéresser aux choses du ciel jusqu’à en être consumé, c’est ne pas s’y intéresser du tout. Les âmes de feu sont celles qui triomphent au jour de la bataille, celles par qui le royaume des cieux est forcé, et qui s’en emparent. La citadelle de Dieu n’est prise que par ceux qui la prennent d’assaut avec un sérieux redoutable, qui l’assiègent avec un zèle ardent et inlassable.
Rien de moins qu’être chauffé au rouge pour Dieu ne peut garder l’éclat du ciel dans nos cœurs en ces jours glacés. Les premiers méthodistes n’avaient pas de chauffage dans leurs églises. Ils déclaraient que la flamme dans les bancs et le feu dans la chaire devaient suffire à les tenir au chaud. Et nous, à l’heure présente, avons besoin que la pierre ardente de l’autel de Dieu et la flamme dévorante du ciel embrasent nos cœurs. Cette flamme n’est ni véhémence de l’esprit ni énergie de la chair. C’est le feu divin dans l’âme, intense, qui consume les scories — l’essence même de l’Esprit de Dieu.
Aucune érudition, aucune pureté de langage, aucune largeur de vues, aucune fleur d’éloquence, aucune grâce de la personne ne peut compenser le manque de feu. La prière monte par le feu. La flamme donne à la prière l’accès aussi bien que des ailes, l’acceptation aussi bien que l’énergie. Il n’y a pas d’encens sans feu ; pas de prière sans flamme.
Le désir ardent est le fondement de la prière incessante. Ce n’est pas un penchant superficiel et inconstant, mais une aspiration forte, une ardeur inextinguible qui imprègne le cœur, l’embrase, le brûle et le fixe. C’est la flamme d’un principe présent et agissant qui monte vers Dieu. C’est l’ardeur propulsée par le désir qui se fraie, en brûlant, un chemin jusqu’au trône de la miséricorde, et obtient gain de cause. C’est la ténacité du désir qui donne la victoire dans le combat, dans une grande lutte de prière. C’est le fardeau d’un désir pesant qui assagit, rend inquiète, puis ramène au calme l’âme qui sort tout juste de ses puissantes luttes. C’est le caractère enveloppant du désir qui arme la prière de mille arguments et la revêt d’un courage invincible et d’une puissance victorieuse de tout.
La femme syrophénicienne est une leçon vivante du désir, affermi dans sa constance, mais invulnérable dans son intensité et dans sa hardiesse obstinée. La veuve insistante représente le désir qui atteint son but à travers des obstacles insurmontables pour des élans plus faibles.
La prière n’est pas la répétition d’une simple représentation ; elle n’est pas non plus une clameur vague et dispersée. Le désir, tout en embrasant l’âme, la tient fixée sur l’objet recherché. La prière est un aspect indispensable de l’habitude spirituelle, mais elle cesse d’être prière quand elle n’est entretenue que par l’habitude. C’est la profondeur et l’intensité du désir spirituel qui donnent intensité et profondeur à la prière. L’âme ne peut rester apathique quand quelque grand désir l’embrase et l’enflamme. L’urgence de notre désir nous attache à la chose désirée avec une ténacité qui refuse de faiblir ou de se relâcher ; elle demeure, plaide, persiste, et refuse de lâcher prise tant que la bénédiction n’a pas été accordée.
« Seigneur, je ne puis te laisser aller Que tu ne m’aies accordé ta bénédiction ; Ne détourne pas de moi ta face ; Mon cas est urgent et pressant. »
Le secret du découragement, du manque d’insistance, du manque de courage et de force dans la prière, réside dans la faiblesse du désir spirituel, tandis que la négligence de la prière est le signe effrayant que ce désir a cessé de vivre. Elle s’est détournée de Dieu, l’âme dont le désir après lui ne la presse plus vers le lieu secret de la prière. Il ne peut y avoir de prière qui réussisse sans un désir dévorant. Bien sûr, il peut y avoir beaucoup de semblant de prière sans désir d’aucune sorte.
On peut dresser le catalogue de bien des choses et couvrir beaucoup de terrain. Mais est-ce le désir qui dresse le catalogue ? Est-ce le désir qui trace la carte du terrain à couvrir ? De la réponse dépend la question de savoir si nos requêtes sont du verbiage ou de la prière. Le désir est intense, mais étroit ; il ne peut s’étendre sur une vaste surface. Il veut peu de choses, et il les veut ardemment, si ardemment que rien, sinon la bonne volonté de Dieu à exaucer, ne peut lui apporter soulagement ou contentement.
Le désir vise sa cible d’un seul coup. Il peut y avoir beaucoup de choses désirées, mais elles sont ressenties et exprimées une à une, de façon précise. David ne soupirait pas après tout ; il ne laissait pas non plus ses désirs se disperser partout pour n’atteindre rien. Voici comment couraient ses désirs et comment ils trouvaient leur expression :
« Je demande à l’Éternel une chose, que je désire ardemment : Je voudrais habiter toute ma vie dans la maison de l’Éternel, Pour contempler la magnificence de l’Éternel Et pour admirer son temple. »
C’est cette unicité du désir, cette précision de l’aspiration, qui compte dans la prière, et qui pousse la prière droit au cœur et au centre de l’approvisionnement.
Dans les Béatitudes, Jésus a prononcé les paroles qui touchent directement aux désirs profonds d’une âme renouvelée, avec la promesse qu’ils seront exaucés : « Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car ils seront rassasiés ! »
Voici donc le fondement de la prière qui obtient forcément une réponse — un fort désir intérieur est entré dans l’appétit spirituel et réclame à grands cris d’être satisfait. Malheur à nous ! Il n’est que trop vrai, et trop fréquent, que nos prières se meuvent dans la région aride d’un simple souhait, ou dans le désert sans feuillage d’une prière apprise par cœur. Parfois même, nos prières ne sont que des expressions stéréotypées faites de formules toutes faites et de proportions convenues, dont la fraîcheur et la vie se sont envolées depuis de longues années.
Sans désir, il n’y a ni fardeau de l’âme, ni sentiment du besoin, ni ardeur, ni vision, ni force, ni flamme de la foi. Il n’y a ni pression puissante, ni attachement à Dieu d’une étreinte désespérée et indéfectible — « Je ne te laisserai point aller, que tu ne m’aies béni. » Il n’y a pas d’abandon total de soi, comme ce fut le cas pour Moïse lorsque, perdu dans les affres d’une supplication désespérée, obstinée et dévorante, il s’écria : « Pardonne maintenant leur péché ! Sinon, efface-moi de ton livre. » Ou comme ce fut le cas pour John Knox lorsqu’il supplia : « Donne-moi l’Écosse, ou je meurs ! »
Dieu s’approche puissamment de l’âme qui prie. Voir Dieu, connaître Dieu et vivre pour Dieu — voilà le but de toute vraie prière. Ainsi la prière, en définitive, est inspirée à rechercher Dieu. Le désir qui prie brûle de voir Dieu, de recevoir une révélation de Dieu plus claire, plus pleine, plus douce et plus riche. Ainsi, pour ceux qui prient de la sorte, la Bible devient une nouvelle Bible, et Christ un nouveau Sauveur, par la lumière et la révélation du lieu secret de la prière.
Nous le disons et le redisons : le désir brûlant — élargi et s’élargissant toujours — des dons et des grâces les meilleurs et les plus puissants de l’Esprit de Dieu, est l’héritage légitime de la prière vraie et efficace. Le moi et le service ne peuvent être dissociés — ils ne peuvent absolument pas être séparés. Plus encore : le désir doit devenir intensément personnel, doit être centré sur Dieu avec une faim et une soif insatiables de lui et de sa justice. « Mon âme a soif de Dieu, du Dieu vivant. » La condition indispensable de toute vraie prière est un désir profondément enraciné qui recherche Dieu lui-même, et qui demeure inassouvi jusqu’à ce que les dons les plus précieux que le ciel puisse accorder aient été largement et abondamment octroyés.
Chapitre 5 terminé
La prière et le désir