Chapitre 9 · 9 min de lecture · 11 min d’écoute
Section IV. Si la volition peut naître sans cause, par l’activité de la nature de l’âme
Section IV.
Si la Volition peut naître sans Cause, par l’activité de la nature de l’âme.
L’auteur de l’Essai sur la liberté de la volonté en Dieu et dans les créatures, répondant à cette objection contre sa doctrine d’un pouvoir d’autodétermination dans la volonté (p. 68 – 69) : Que rien n’est ni n’arrive sans une raison suffisante pour laquelle il est, et pour laquelle il est de cette manière plutôt que d’une autre, accorde qu’il en est ainsi dans les choses corporelles, qui sont, à parler proprement et philosophiquement, un être passif ; mais il nie qu’il en soit ainsi dans les esprits, qui sont des êtres d’une nature active, qui ont en eux-mêmes le ressort de l’action et peuvent se déterminer eux-mêmes. Par où l’on suppose clairement qu’un événement tel qu’un acte de la Volonté peut se produire dans un esprit sans une raison suffisante pour laquelle il se produit, ou pour laquelle il est de cette manière plutôt que d’une autre. Mais assurément cet auteur doit être, en cette matière, bien peu circonspect et bien inattentif. Car :
1. L’objection ou la difficulté qu’il propose semble oubliée dans sa réponse ou sa solution. La difficulté même, telle qu’il la propose lui-même, est celle-ci : Comment un événement peut-il se produire sans une raison suffisante pour laquelle il est, ou pour laquelle il est de cette manière plutôt que d’une autre ? Au lieu de résoudre cette difficulté à l’égard de la Volition, comme il se le propose, il s’oublie lui-même et répond à une tout autre question, à savoir : Quelle est la raison suffisante pour laquelle elle est, et pour laquelle elle est de cette manière plutôt que d’une autre ! Et il assigne comme Cause la propre détermination de l’être actif, et une Cause suffisante pour l’effet ; et il laisse toute la difficulté sans solution, à savoir : Comment la propre détermination de l’âme, dont il parle, est-elle venue à exister, et à être ce qu’elle était, sans Cause ? L’activité de l’âme peut la rendre capable d’être la Cause d’effets ; mais elle ne la rend nullement capable d’être le sujet d’effets qui n’ont pas de Cause ; ce qui est précisément ce que cet auteur suppose touchant les actes de la Volonté. L’activité de la nature ne rendra pas plus un être capable de produire des effets, et de déterminer la manière de leur existence, au-dedans de lui-même et sans Cause, qu’au-dehors de lui-même, dans quelque autre être. Or, si un être actif produisait et déterminait, par son activité, un effet dans quelque objet extérieur, combien il serait absurde de dire que l’effet a été produit sans Cause !
2. La question n’est pas tant de savoir comment un esprit doué d’activité en vient à agir, que de savoir pourquoi il produit tel acte et non un autre, ou pourquoi il agit avec telle détermination particulière. Si l’activité de la nature est la Cause pour laquelle un esprit (l’âme de l’homme, par exemple) agit au lieu de demeurer immobile, cela seul n’est pourtant pas la Cause pour laquelle son action est limitée, dirigée et déterminée de telle et telle façon. La nature active est une chose générale ; c’est une aptitude ou une tendance de la nature à l’action, prise en général ; elle peut être une Cause pour laquelle l’âme agit selon que l’occasion ou la raison s’en présente ; mais cela seul ne peut être une Cause suffisante pour laquelle l’âme produit tel acte particulier, à tel moment, plutôt que d’autres. Il faut pour cela quelque chose de plus qu’une tendance générale à l’action ; il faut aussi une tendance particulière à cette action individuelle. — Si l’on demandait pourquoi l’âme de l’homme use de son activité de la manière dont elle le fait, et qu’on répondît que l’âme use ainsi de son activité, plutôt qu’autrement, parce qu’elle a de l’activité, une telle réponse satisferait-elle un homme raisonnable ? Ne la regarderait-on pas plutôt comme tout à fait hors de propos ?
3. Un être actif ne peut produire par son activité d’autres effets que ceux qui sont consécutifs à son action : il ne produit rien par son activité autrement que par l’exercice de son activité, et ne produit donc rien d’autre que les fruits de cet exercice ; il ne fait rien arriver par une activité dormante. Or l’exercice de son activité est action ; et ainsi son action, ou l’exercice de son activité, doit être antérieure aux effets de son activité. Si un être actif produit un effet dans un autre être sur lequel s’exerce son activité, l’effet étant le fruit de son activité, son activité doit d’abord être exercée ou déployée, et l’effet doit suivre. Il en doit être de même, avec une égale raison, si l’être actif est son propre objet, et si son activité s’exerce sur lui-même pour produire et déterminer en lui quelque effet : l’exercice de son activité doit encore précéder l’effet qu’il fait arriver et qu’il détermine par elle. Et par conséquent son activité ne peut être la Cause de la détermination de la première action, c’est-à-dire du premier exercice même de l’activité, d’où naissent les effets de l’activité ; car cela impliquerait contradiction : ce serait dire que le premier exercice de l’activité est avant le premier exercice de l’activité, et en est la Cause.
4. Que l’âme, bien qu’elle soit une substance active, ne puisse diversifier ses propres actes qu’en agissant d’abord, ni être la Cause déterminante d’actes différents ou d’effets différents quelconques, tantôt d’une espèce et tantôt d’une autre, autrement qu’à la suite de ses propres actes divers, cela est manifeste par ceci : s’il en était autrement, la même Cause, la même influence causale, sans variation à aucun égard, produirait des effets différents en des temps différents. Car la même substance de l’âme avant qu’elle agisse, et la même nature active de l’âme avant qu’elle soit déployée, c’est-à-dire avant dans l’ordre de la nature, seraient la Cause d’effets différents, à savoir de Volitions différentes en des temps différents. Mais la substance de l’âme avant qu’elle agisse, et sa nature active avant qu’elle soit déployée, sont les mêmes, sans variation. Car c’est un acte qui produit la première variation dans la Cause, quant à toute action, force ou influence causale. Or, s’il en est ainsi, que l’âme n’ait pas une causalité différente, ni une influence causale diverse, pour produire ces effets divers, il est évident que l’âme n’a aucune influence sur la diversité de l’effet, et que la différence de l’effet ne peut être due à rien qui soit dans l’âme ; ou, ce qui revient au même, que l’âme ne détermine pas la diversité de l’effet ; ce qui est contraire à la supposition. — Il est vrai que la substance de l’âme, avant qu’elle agisse et avant qu’il y ait aucune différence à cet égard, peut se trouver dans un état et dans des circonstances différents ; mais ceux que je combats n’admettront pas que les différentes circonstances de l’âme soient les Causes déterminantes des actes de la volonté, cela étant contraire à leur notion de l’autodétermination.
5. Supposons, comme le font ces théologiens, qu’il n’y ait pas, à proprement parler, d’autres actes de l’âme que les Volitions libres ; il s’ensuivra que l’âme n’est un être actif qu’autant qu’elle est un être volontaire ou électif ; et que, chaque fois qu’elle produit des effets activement, elle les produit volontairement et électivement. Mais produire des effets de cette manière, c’est la même chose que les produire à la suite de son propre choix et conformément à lui. Et s’il en est ainsi, assurément l’âme ne produit pas par son activité tous ses propres actes de volonté ou de choix eux-mêmes ; car ce serait, selon la supposition, produire tous ses actes libres de choix volontairement et électivement, c’est-à-dire à la suite de ses propres actes libres de choix ; ce qui ramène directement la question à la contradiction déjà mentionnée, celle d’un acte libre de choix antérieur au premier acte libre de choix. — Selon la notion que ces messieurs se font eux-mêmes de l’action, s’il naît dans l’esprit une Volition sans qu’un acte libre de la Volonté la produise, l’esprit n’est pas la Cause volontaire de cette Volition, parce qu’elle ne naît pas du choix ou du dessein, et n’est pas réglée par eux. Il ne peut donc se faire que l’esprit soit la Cause active, volontaire et déterminante de la première Volition, celle qui commande toute l’affaire. — Le fait que l’esprit soit une Cause qui agit par dessein le rend seulement capable de produire des effets à la suite de son dessein ; il ne le rendra pas capable d’être la Cause intentionnelle de tous ses propres desseins. Le fait que l’esprit soit une Cause élective le rendra capable de produire des effets seulement à la suite de ses élections et conformément à elles ; mais il ne peut le rendre capable d’être la Cause élective de toutes ses propres élections, car cela suppose une élection avant la première élection. De même, le fait que l’esprit soit une Cause active le rend capable de produire des effets à la suite de ses propres actes, mais ne peut le rendre capable d’être la Cause déterminante de tous ses propres actes ; car c’est là, de la même manière, une contradiction, puisque cela suppose un acte déterminant qui s’exerce sur le premier acte, qui lui est antérieur, et qui a une influence causale sur son existence et sur sa manière d’exister.
Je ne puis concevoir que l’on puisse entendre autre chose, quand on dit que l’âme a le pouvoir de causer et de déterminer ses propres Volitions, en tant qu’être à qui Dieu a donné un pouvoir d’action, que ceci : que Dieu a donné à l’âme le pouvoir, du moins quelquefois, de susciter des Volitions à son gré, ou selon qu’elle choisit. Et cela suppose certainement, dans tous ces cas, un choix qui précède toutes les Volitions ainsi causées, même la première d’entre elles. Ce qui mène à la grande absurdité déjà mentionnée.
Ainsi donc, l’activité de la nature de l’âme n’apporte aucun soulagement aux difficultés dont s’accompagne la notion d’un pouvoir d’autodétermination dans la Volonté, et elle ne remédie pas le moins du monde à ses absurdités et à ses incohérences.
Chapitre 9 terminé
Section IV. Si la volition peut naître sans cause, par l’activité de la nature de l’âme