Chapitre 4 · 16 min de lecture · 20 min d’écoute
Section IV. De la distinction entre la nécessité naturelle et la nécessité morale, et de l’incapacité
Section IV.
De la distinction entre la Nécessité naturelle et la Nécessité morale, et de l’Incapacité.
Cette Nécessité que nous avons expliquée, et qui consiste en une connexion infaillible des choses signifiées par le sujet et le prédicat d’une proposition, se divise, lorsque des êtres intelligents en sont le sujet, en Nécessité morale et Nécessité naturelle.
Je ne m’arrêterai pas maintenant à rechercher si cette distinction est une distinction juste et parfaite ; je me bornerai à expliquer comment l’on entend ces deux sortes de Nécessité, au sens où ces termes sont parfois employés, et au sens où ils le sont dans le discours qui suit.
L’expression de Nécessité morale s’emploie de diverses manières. On l’emploie parfois pour une Nécessité d’obligation morale : ainsi disons-nous qu’un homme est sous la Nécessité, lorsqu’il est tenu par des liens de devoir et de conscience dont il ne peut être délié. En outre, le mot Nécessité s’emploie souvent pour une forte obligation en matière d’intérêt. Parfois, par Nécessité morale, on entend cette connexion apparente des choses qui est le fondement de l’évidence morale ; et l’on la distingue ainsi de la Nécessité absolue, c’est-à-dire de cette connexion assurée des choses qui fonde une certitude infaillible. En ce sens, la Nécessité morale signifie à peu près la même chose que ce haut degré de probabilité qui suffit ordinairement à contenter les hommes dans leur conduite et leur comportement en ce monde, lorsqu’ils veulent veiller à leur propre sûreté et à leur intérêt, et traiter les autres comme il convient en tant que membres de la société. Et parfois, par Nécessité morale, on entend cette Nécessité de connexion et de conséquence qui naît de causes morales telles que la force de l’inclination ou des motifs, et de la connexion qui existe en bien des cas entre ces causes et certaines volitions et actions déterminées. C’est en ce sens que j’emploie l’expression de nécessité morale dans le discours qui suit.
Par nécessité naturelle, appliquée aux hommes, j’entends la Nécessité à laquelle les hommes sont soumis par la force de causes naturelles, par opposition à ce qu’on appelle des causes morales, telles que les habitudes et les dispositions du cœur, et les motifs et incitations morales. Ainsi les hommes, placés dans certaines circonstances, éprouvent par Nécessité des sensations particulières : ils ressentent de la douleur quand leur corps est blessé ; ils voient les objets placés devant eux sous une lumière claire, quand leurs yeux sont ouverts ; de même, ils donnent leur assentiment à la vérité de certaines propositions dès que les termes en sont compris, comme que deux et deux font quatre, que le noir n’est pas le blanc, que deux lignes parallèles ne peuvent jamais se couper ; de même encore, c’est par une Nécessité naturelle que le corps des hommes tombe vers le bas lorsque rien ne le soutient.
Mais il y a lieu de faire ici plusieurs remarques au sujet de ces deux espèces de Nécessité.
1. La Nécessité morale peut être aussi absolue que la Nécessité naturelle. C’est-à-dire que l’effet peut être aussi parfaitement lié à sa cause morale qu’un effet naturel et nécessaire l’est à sa cause naturelle. Que la Volonté soit dans tous les cas nécessairement déterminée par le motif le plus fort, ou qu’elle oppose jamais quelque résistance à un tel motif, ou qu’elle puisse jamais s’opposer à l’inclination présente la plus forte, ou non — à supposer que ce point soit controversé —, je suppose néanmoins que personne ne niera qu’en certains cas un penchant et une inclination antérieurs, ou le motif présenté, puissent être si puissants que l’acte de la volonté y soit lié d’une manière certaine et indissoluble. Quand les motifs ou le penchant antérieur sont très forts, tous conviendront qu’il y a quelque difficulté à aller contre eux. Et s’ils étaient plus forts encore, la difficulté serait plus grande encore. Et par conséquent, si l’on ajoutait encore à leur force, jusqu’à un certain degré, la difficulté deviendrait si grande qu’il serait entièrement impossible de la surmonter ; pour cette raison toute simple que, quelque pouvoir que l’on suppose aux hommes de surmonter les difficultés, ce pouvoir n’est pourtant pas infini, et ne va donc pas au-delà de certaines limites. Si un homme peut surmonter dix degrés de difficulté de cette sorte avec vingt degrés de force, parce que les degrés de force dépassent les degrés de difficulté, cependant, si la difficulté est portée à trente, ou à cent, ou à mille degrés, sans que sa force augmente aussi, sa force sera entièrement insuffisante pour surmonter la difficulté. De même donc qu’il faut admettre qu’il peut exister une connexion sûre et parfaite entre des causes et des effets moraux, de même c’est cela seul que j’appelle du nom de Nécessité morale.
2. Quand j’emploie cette distinction entre Nécessité morale et Nécessité naturelle, je ne voudrais pas qu’on me prête la supposition que, si quelque chose arrive par la première espèce de Nécessité, la nature des choses n’y a point de part, aussi bien que dans la seconde. Je n’entends pas établir que, lorsqu’une habitude ou un motif moral est si fort que l’acte de la Volonté s’ensuit infailliblement, cela ne tient pas à la nature des choses. Mais naturelle et morale sont les termes par lesquels on a ordinairement désigné ces deux espèces de Nécessité ; et il faut bien les distinguer par quelques noms, car il y a entre elles une différence très importante dans ses conséquences. Cette différence, toutefois, ne réside pas tant dans la nature de la connexion que dans les deux termes reliés. La cause à laquelle l’effet est lié est d’une espèce particulière, à savoir de nature morale : soit quelque disposition habituelle antérieure, soit quelque motif présenté à l’entendement. Et l’effet est lui aussi d’une espèce particulière, étant pareillement de nature morale : il consiste en quelque inclination ou volition de l’âme, ou en une action volontaire.
Je suppose que cette Nécessité qu’on appelle naturelle, par distinction d’avec la Nécessité morale, est ainsi nommée parce que la simple nature, au sens où ce mot s’emploie communément, y est seule en jeu, sans rien qui tienne du choix. Le mot nature s’emploie souvent par opposition au choix ; non que la nature n’ait jamais en réalité aucune part à notre choix, mais probablement parce que nous tirons d’abord notre notion de la nature de ce cours manifeste des événements que nous observons en bien des choses où notre choix n’a aucune part, et surtout dans le monde matériel, que nous percevons aisément, en un très grand nombre de ses parties, comme suivant un cours réglé, l’ordre fixe et le mode de succession y étant très apparents. Mais là où nous ne discernons pas facilement la règle et la connexion (bien qu’il y ait une connexion qui se produise réellement selon une loi établie), nous désignons la manière dont l’événement arrive par quelque autre nom. Même pour bien des choses qui se voient dans le monde matériel et inanimé, et qui n’arrivent pas manifestement selon un cours réglé, les hommes ne désignent pas la manière dont l’événement se produit du nom de nature, mais par des noms tels qu’accident, hasard, contingence, etc. Ainsi les hommes font une distinction entre la nature et le choix, comme s’ils étaient complètement et universellement distincts. Or je suppose que personne ne niera qu’en bien des cas le choix naisse de la nature aussi véritablement que d’autres événements. Mais la connexion entre les actes de choix et leurs causes, selon des lois établies, n’est pas aussi manifeste. Et nous observons que le choix est, pour ainsi dire, un nouveau principe de mouvement et d’action, différent de cet ordre établi des choses qui est le plus manifeste, et qui se voit surtout dans les choses corporelles. Le choix aussi s’interpose souvent, interrompt et modifie la chaîne des événements dans ces objets extérieurs, et les fait se dérouler autrement qu’ils ne le feraient si on les laissait à eux-mêmes. De là vient qu’on en parle comme s’il était un principe de mouvement entièrement distinct de la nature, et qu’on l’oppose à bon droit à celle-ci ; les noms étant communément donnés aux choses selon ce qui est le plus manifeste, et selon ce que suggère ce qui paraît aux sens, sans réflexion ni recherche.
3. Il faut observer que, dans ce qui a été expliqué comme signifié par le nom de Nécessité morale, le mot Nécessité n’est pas employé selon le dessein et le sens originels du mot ; car, comme on l’a fait observer auparavant, des termes tels que nécessaire, impossible, irrésistible, etc., dans le langage courant et dans leur sens le plus propre, sont toujours relatifs : ils se rapportent à quelque opposition ou effort volontaire que l’on peut supposer, et qui est insuffisant. Mais on ne peut supposer aucune opposition de ce genre, ni aucune volonté et aucun effort contraires, dans le cas de la Nécessité morale, qui est une certitude de l’inclination et de la volonté elle-même, et qui n’admet pas la supposition d’une volonté qui s’y opposerait et y résisterait. Car il est absurde de supposer que la même volonté individuelle s’oppose à elle-même dans son acte présent, ou que le choix présent soit opposé et résiste au choix présent : aussi absurde que de parler de deux mouvements contraires dans le même corps en mouvement, au même moment. — Et par conséquent le cas même que l’on suppose n’admet jamais aucune épreuve permettant de savoir si une volonté qui s’opposerait ou résisterait pourrait vaincre cette Nécessité.
Ce qui a été dit de la Nécessité naturelle et de la Nécessité morale peut servir à expliquer ce qu’on entend par Incapacité naturelle et Incapacité morale. On dit que nous sommes naturellement incapables de faire une chose lorsque nous ne pouvons la faire même si nous le voulons, parce que ce qu’on appelle le plus communément la nature ne le permet pas, ou à cause de quelque défaut ou obstacle qui l’empêche et qui est extérieur à la Volonté, que ce soit dans la Faculté d’entendement, dans la constitution du corps, ou dans les objets extérieurs. L’Incapacité morale ne consiste en aucune de ces choses, mais soit dans le manque d’inclination, soit dans la force d’une inclination contraire, soit dans le manque de motifs suffisants en vue pour amener et susciter l’acte de la Volonté, soit dans la force de motifs apparents en sens contraire. Ou bien l’on peut ramener ces deux choses à une seule, et dire en un mot que l’Incapacité morale consiste dans l’opposition ou le manque d’inclination. Car lorsqu’une personne est incapable de vouloir ou de choisir une chose, par un défaut de motifs ou par la prépondérance de motifs contraires, cela revient au même que d’en être incapable par le manque d’une inclination, ou par la prépondérance d’une inclination contraire, dans de telles circonstances et sous l’influence de telles vues.
Pour donner quelques exemples de cette Incapacité morale : — Une femme de grand honneur et de grande chasteté peut être dans une Incapacité morale de se prostituer à son esclave. Un enfant plein d’amour et de respect envers ses parents peut être, de cette manière, incapable de tuer son père. Un homme très lascif, en présence de certaines occasions et tentations, et en l’absence de tels ou tels freins, peut être incapable de s’abstenir d’assouvir sa convoitise. Un ivrogne, dans telles ou telles circonstances, peut être incapable de s’abstenir de boire des liqueurs fortes. Un homme très malveillant peut être incapable d’accomplir des actes de bienveillance envers un ennemi, ou de désirer sa prospérité ; bien plus, certains peuvent être tellement sous l’empire d’une disposition vile qu’ils soient incapables d’aimer ceux qui sont le plus dignes de leur estime et de leur affection. Une forte habitude de vertu et un haut degré de sainteté peuvent causer une Incapacité morale d’aimer la méchanceté en général, et rendre un homme incapable de se complaire dans les personnes ou les choses méchantes, ou de choisir une vie méchante de préférence à une vie vertueuse. Et d’autre part, un haut degré de méchanceté habituelle peut placer un homme dans l’Incapacité d’aimer et de choisir la sainteté, et le rendre entièrement incapable d’aimer un Être infiniment saint, ou de le choisir et de s’attacher à lui comme à son souverain bien.
Il peut être utile ici de remarquer cette distinction dans l’Incapacité morale, à savoir entre celle qui est générale et habituelle, et celle qui est particulière et occasionnelle. Par une Incapacité morale générale et habituelle, j’entends une Incapacité du cœur à tous les exercices ou actes de volonté de cette sorte, par suite d’une inclination fixe et habituelle, ou d’un défaut habituel et constant, c’est-à-dire du manque d’une certaine sorte d’inclination. Ainsi un homme d’un très mauvais naturel peut être incapable d’accomplir des actes de bienveillance tels qu’en accomplit communément un autre qui est plein de bon naturel ; et un homme dont le cœur est habituellement dépourvu de gratitude peut être incapable d’accomplir des actes de reconnaissance, par suite de ce défaut constant d’inclination à la gratitude. Par Incapacité morale particulière et occasionnelle, j’entends une Incapacité de la volonté ou du cœur à un acte particulier, par suite de la force ou du défaut des motifs présents, ou des incitations présentées à la vue de l’entendement en cette occasion. — S’il en est ainsi que la Volonté est toujours déterminée par le motif le plus fort, alors elle doit toujours avoir une Incapacité, en ce second sens, d’agir autrement qu’elle n’agit ; car il n’est possible en aucun cas que la Volonté aille, présentement, contre le motif qui a maintenant, tout bien considéré, le plus grand avantage pour l’y amener. — La première de ces espèces d’incapacité morale est le plus communément appelée du nom d’Incapacité, parce que le mot, dans sa signification la plus propre et la plus originelle, se rapporte à quelque défaut constant. Et elle obtient particulièrement le nom d’Incapacité pour une autre raison encore : — parce que, comme on l’a fait observer plus haut, le mot Incapacité, dans son usage originel et le plus commun, est un terme relatif, et se rapporte à une volonté et à un effort que l’on suppose possibles dans le cas en question, et qui sont insuffisants pour amener la chose désirée et recherchée. Or il peut y avoir davantage d’apparence et d’ombre de cela à l’égard des actes qui naissent d’une habitude fixe et forte qu’à l’égard des autres, qui naissent seulement d’occasions et de causes passagères. À la vérité, une volonté et un effort contraires, ou différents des actes présents de la Volonté, ne sont supposables en aucun cas, que ces actes soient occasionnels ou habituels ; car ce serait supposer que la Volonté, présentement, est autre que ce qu’elle est présentement. Mais il peut cependant y avoir une volonté et un effort contre des actes futurs de la Volonté, ou contre des volitions susceptibles de se produire, envisagées à distance. Il n’y a pas de contradiction à supposer que les actes de la Volonté à un moment donné puissent être contraires aux actes de la Volonté à un autre moment ; et il peut y avoir des désirs et des efforts pour empêcher ou susciter des actes futurs de la volonté ; mais de tels désirs et de tels efforts sont, en bien des cas, rendus insuffisants et vains par la fixité de l’habitude : quand l’occasion revient, la force de l’habitude vainc et déjoue toute opposition de ce genre. À cet égard, un homme peut se trouver dans un misérable esclavage et une misérable servitude à l’égard d’une forte habitude. Mais il peut être relativement facile d’apporter un changement à l’égard de ces actes futurs qui ne sont qu’occasionnels et passagers, parce que l’occasion ou la cause passagère, si elle est prévue, peut souvent être aisément prévenue ou évitée. Pour cette raison, l’Incapacité morale qui accompagne les habitudes fixes obtient particulièrement le nom d’Incapacité. Et de plus, de même que la volonté peut, dans le cas des fortes habitudes, se résister à elle-même de loin et indirectement, et le faire en vain, de même la raison peut résister aux actes présents de la Volonté, et sa résistance être insuffisante ; et c’est aussi plus communément le cas lorsque les actes naissent d’une forte habitude.
Mais il faut observer, au sujet de l’Incapacité morale, dans chacune de ses espèces, que le mot Incapacité y est employé en un sens très différent de sa portée originelle. Ce mot ne signifie, dans son usage propre, qu’une Incapacité naturelle, et ne s’applique qu’aux cas où l’on peut supposer une volonté ou une inclination présente envers la chose dont on dit qu’une personne est incapable. On ne peut pas dire véritablement, selon l’usage ordinaire du langage, qu’un homme malveillant, si malveillant qu’il soit, ne peut retenir sa main de frapper, ou qu’il n’est pas capable de montrer de la bonté à son prochain ; ou qu’un ivrogne, si fort que soit son appétit, ne peut écarter la coupe de sa bouche. Au sens le plus strict du langage, un homme a une chose en son pouvoir s’il l’a à son choix, ou à son option ; et l’on ne peut dire véritablement qu’un homme est incapable de faire une chose lorsqu’il peut la faire s’il le veut. C’est improprement que l’on dit qu’une personne ne peut accomplir ces actions extérieures qui dépendent de l’acte de la Volonté, et qui seraient aisément accomplies si l’acte de la Volonté était présent. Et s’il est impropre de dire qu’elle ne peut accomplir ces actions volontaires extérieures qui dépendent de la Volonté, il est à certains égards plus impropre encore de dire qu’elle est incapable de produire les actes mêmes de la Volonté, parce qu’il est plus évidemment faux, à leur égard, qu’elle ne le peut pas si elle le veut ; car le dire est une contradiction pure et simple : c’est dire qu’elle ne peut vouloir, si elle veut. Et dans ce cas, non seulement il est vrai qu’il est facile à un homme de faire la chose s’il le veut, mais le vouloir même est le faire ; dès qu’il a voulu, la chose est accomplie, et il ne reste rien d’autre à faire. C’est pourquoi, en ces choses, attribuer la non-exécution au manque de pouvoir ou de capacité n’est pas juste, parce que ce qui manque n’est pas le pouvoir, mais le vouloir. Il y a des facultés de l’esprit, une capacité de nature, et toute autre chose, en suffisance, sauf une disposition : il ne manque rien qu’une volonté.
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Section IV. De la distinction entre la nécessité naturelle et la nécessité morale, et de l’incapacité