De la liberté de la volonté
Section III. Du sens des termes Nécessité, Impossibilité, Incapacité, etc., et de la Contingence

Chapitre 3 · 15 min de lecture · 20 min d’écoute

Section III. Du sens des termes Nécessité, Impossibilité, Incapacité, etc., et de la Contingence

Section III.

Du sens des termes Nécessité, Impossibilité, Incapacité, etc., et de la Contingence.

LES mots nécessaire, impossible, etc., sont abondamment employés dans les controverses sur le Libre Arbitre et l’Agentivité morale ; c’est pourquoi le sens dans lequel on les emploie doit être clairement entendu.

Je pourrais dire ici qu’une chose est dite nécessaire lorsqu’elle doit être et ne peut être autrement. Mais ce ne serait pas proprement une définition de la Nécessité, pas plus que si j’expliquais le mot doit par l’expression : il y a Nécessité. Les mots devoir, pouvoir et ne pas pouvoir ont autant besoin d’explication que les mots nécessaire et impossible ; sauf que les premiers sont des mots dont nous nous servons plus communément dès notre plus jeune âge.

Le mot nécessaire, tel qu’on l’emploie dans le langage courant, est un terme relatif ; il se rapporte à quelque opposition supposée faite à l’existence d’une chose, opposition qui est surmontée, ou qui se révèle insuffisante pour l’empêcher ou la changer. Est nécessaire, au sens originel et propre du mot, ce qui est, ou sera, nonobstant toute opposition supposable. Dire qu’une chose est nécessaire, c’est la même chose que dire qu’il est impossible qu’elle ne soit pas. Mais le mot impossible est manifestement un terme relatif, et il se réfère à un pouvoir supposé, exercé pour faire arriver une chose, et qui est insuffisant pour produire l’effet ; de même que le mot incapable est relatif et a rapport à une capacité, ou à un effort, qui est insuffisant. Le mot irrésistible est aussi relatif, et il se réfère toujours à une résistance qui est faite, ou peut être faite, à quelque force ou à quelque pouvoir tendant à un effet, et qui est insuffisante pour tenir tête à ce pouvoir ou pour empêcher l’effet. La notion commune de Nécessité et d’Impossibilité implique quelque chose qui fait échouer l’effort ou le désir. Plusieurs choses sont ici à noter.

1. On dit nécessaires en général les choses qui sont ou seront nonobstant toute opposition supposable, de quelque côté qu’elle vienne. Mais on dit nécessaires pour nous les choses qui sont ou seront nonobstant toute opposition de notre part qu’on puisse supposer dans le cas. On peut observer la même chose du mot impossible et d’autres termes semblables.

2. Ces termes — nécessaire, impossible, irrésistible, etc. — appartiennent plus particulièrement aux controverses sur la liberté et l’agentivité morale lorsqu’ils sont employés dans le second des deux sens qu’on vient de mentionner, à savoir comme nécessaire ou impossible pour nous, et par rapport à quelque opposition ou effort supposable de notre part.

3. Comme le mot Nécessité, dans son usage vulgaire et commun, est relatif, et se réfère toujours à quelque opposition supposable insuffisante, ainsi, quand nous parlons d’une chose comme nécessaire pour nous, c’est par rapport à quelque opposition supposable de nos Volontés, ou à quelque mouvement volontaire, ou effort, de notre part en sens contraire. Car nous ne faisons proprement opposition à un événement qu’en tant que nous nous y opposons volontairement. On dit que des choses sont ce qui doit être, ou sont nécessairement, pour ce qui nous concerne, lorsqu’elles sont, ou seront, bien que nous désirions le contraire ou nous efforcions vers le contraire, ou que nous tâchions d’empêcher ou de supprimer leur existence : mais une telle opposition de notre part consiste toujours en une opposition de nos volontés, ou bien l’implique.

Il est manifeste que tous les mots et toutes les expressions de ce genre, tels qu’on les emploie vulgairement, s’entendent de cette manière. On dit qu’une chose est nécessaire quand nous ne pouvons l’empêcher, quoi que nous fassions. De même, on dit qu’une chose nous est impossible quand nous voudrions la faire, ou voudrions la voir arriver, et que nous nous y efforçons — ou du moins qu’on peut supposer que nous la désirons et la recherchons —, mais que tous nos désirs et tous nos efforts sont, ou seraient, vains. Et l’on dit irrésistible ce qui surmonte toute notre opposition, notre résistance et notre effort en sens contraire. Et l’on dit que nous sommes incapables de faire une chose quand nos désirs et nos efforts supposables sont insuffisants.

Nous sommes accoutumés, dans l’usage commun du langage, à appliquer et à entendre ainsi ces expressions : nous grandissons avec une telle habitude, qui, par l’usage quotidien de ces termes depuis notre enfance, devient fixe et établie ; de sorte que l’idée d’une relation à une volonté, à un désir et à un effort supposés de notre part est fortement attachée à ces termes chaque fois que nous les entendons employer. De telles idées et ces mots sont si associés qu’ils vont inévitablement ensemble ; l’un suggère l’autre, et on ne peut jamais aisément les séparer tant que nous vivons. Et bien que nous employions ces mots, comme termes techniques, dans un autre sens, pourtant, à moins d’être extrêmement circonspects, nous glisserons insensiblement dans leur usage vulgaire, et appliquerons ainsi les mots d’une manière fort incohérente, qui nous trompera et nous embrouillera dans nos raisonnements et nos discours, alors même que nous prétendons les employer comme termes techniques.

4. Il suit de ce qui a été observé que, lorsque ces termes — nécessaire, impossible, irrésistible, incapable, etc. — sont employés dans des cas où l’on ne suppose, ni ne peut supposer, aucune volonté insuffisante, mais où la nature même du cas supposé exclut toute opposition, toute volonté ou tout effort, ils ne sont pas alors employés dans leur signification propre. La raison en est manifeste : dans de tels cas, nous ne pouvons employer les mots par rapport à une opposition, à une volonté ou à un effort supposables. Et c’est pourquoi, si quelqu’un emploie ces termes dans de tels cas, ou bien il les emploie de façon dénuée de sens, ou bien dans quelque sens nouveau, différent de leur signification originelle et propre. Par exemple, si quelqu’un affirmait de cette manière : Qu’il est nécessaire pour un homme, ou que c’est une chose qui doit être, qu’il choisisse la vertu plutôt que le vice, pendant le temps qu’il préfère la vertu au vice ; et que c’est une chose impossible et irrésistible qu’il en soit autrement que d’avoir ce choix, aussi longtemps que ce choix continue — celui-là emploierait les termes doit, irrésistible, etc., ou bien sans signification, ou bien dans quelque sens nouveau, différent de leur usage commun ; lequel se réfère, comme on l’a observé, à une opposition, à une répugnance et à une résistance supposables ; alors qu’ici, la supposition même exclut et nie toute chose semblable : car le cas supposé est celui où l’on veut et où l’on choisit.

5. Il ressort de ce qui a été dit que ces termes — nécessaire, impossible, etc. — sont souvent employés par les philosophes et les métaphysiciens dans un sens tout à fait différent de leur signification commune et originelle ; car ils les appliquent à bien des cas où aucune opposition n’est supposable. Ainsi les emploient-ils à propos de l’existence de Dieu avant la création du monde, quand il n’y avait aucun autre être ; à propos de beaucoup des dispositions et des actes de l’Être divin, tels que son amour pour lui-même, son amour de la justice, sa haine du péché, etc. De même, ils les appliquent à bien des cas des inclinations et des actions des êtres intelligents créés, où toute opposition de la Volonté est exclue par la supposition même du cas.

La Nécessité métaphysique ou philosophique n’est rien d’autre que leur certitude. Je ne parle pas maintenant de la certitude de la connaissance, mais de la certitude qui est dans les choses elles-mêmes, laquelle est le fondement de la certitude de la connaissance, ou ce en quoi réside le fondement de l’infaillibilité de la proposition qui les affirme.

Ce que l’on donne parfois comme la définition de la Nécessité philosophique, à savoir « Ce par quoi une chose ne peut pas ne pas être », ou « ce par quoi elle ne peut être autrement », ne parvient pas à en être une explication propre, pour deux raisons. Premièrement, les mots pouvoir ou ne pas pouvoir ont autant besoin d’explication que le mot Nécessité ; et les premiers peuvent aussi bien s’expliquer par le second que le second par les premiers. Ainsi, si quelqu’un nous demandait ce que nous entendons quand nous disons qu’une chose ne peut pas ne pas être, nous pourrions nous expliquer en disant qu’elle doit nécessairement être ainsi, tout aussi bien qu’expliquer la Nécessité en disant qu’elle est ce par quoi une chose ne peut pas ne pas être. Et Deuxièmement, cette définition est sujette au grand inconvénient mentionné plus haut : les mots ne pas pouvoir, ou incapable, sont proprement relatifs, et ont rapport à un pouvoir exercé, ou qui peut être exercé, en vue de la chose dont on parle ; ce à quoi, comme je viens de l’observer, le mot Nécessité, tel que l’emploient les philosophes, ne se réfère nullement.

La Nécessité philosophique n’est réellement rien d’autre que la CONNEXION PLEINE ET FIXE ENTRE LES CHOSES SIGNIFIÉES PAR LE SUJET ET LE PRÉDICAT D’UNE PROPOSITION qui affirme que quelque chose est vrai. Quand il y a une telle connexion, alors la chose affirmée dans la proposition est nécessaire, au sens philosophique, que l’on suppose ou non quelque opposition ou quelque effort contraire. Quand le sujet et le prédicat de la proposition qui affirme l’existence d’une chose — que ce soit une substance, une qualité, un acte ou une circonstance — ont une CONNEXION CERTAINE et pleine, alors l’existence ou l’être de cette chose est dit nécessaire au sens métaphysique. Et c’est en ce sens que j’emploie le mot nécessité dans le discours qui suit, quand je m’efforce de prouver que la nécessité n’est pas incompatible avec la liberté.

Le sujet et le prédicat d’une proposition qui affirme l’existence de quelque chose peuvent avoir une connexion pleine, fixe et certaine de plusieurs manières.

(1.) Ils peuvent avoir une connexion pleine et parfaite en eux-mêmes et par eux-mêmes, parce que supposer qu’ils ne sont pas liés peut impliquer une contradiction, ou une absurdité grossière. Ainsi bien des choses sont nécessaires par leur propre nature. Ainsi l’existence éternelle de l’être, considéré en général, est nécessaire en elle-même : car ce serait en soi la plus grande absurdité de nier l’existence de l’être en général, ou de dire qu’il y a eu un néant absolu et universel ; ce serait, pour ainsi dire, la somme de toutes les contradictions, comme on pourrait le montrer si c’en était ici le lieu. Ainsi l’infinité de Dieu et ses autres attributs sont nécessaires. Ainsi il est nécessaire, par sa propre nature, que deux et deux fassent quatre ; et il est nécessaire que toutes les lignes droites menées du centre d’un cercle à la circonférence soient égales. Il est nécessaire, juste et convenable que les hommes fassent aux autres ce qu’ils voudraient que les autres leur fissent. Ainsi d’innombrables vérités métaphysiques et mathématiques sont nécessaires en elles-mêmes : le sujet et le prédicat de la proposition qui les affirme sont parfaitement liés par eux-mêmes.

(2.) La connexion du sujet et du prédicat d’une proposition qui affirme l’existence de quelque chose peut être fixée et rendue certaine parce que l’existence de cette chose est déjà arrivée, et qu’elle est maintenant ou a été ; et qu’ainsi elle s’est, pour ainsi dire, assuré l’existence. C’est pourquoi la proposition qui en affirme l’existence présente ou passée peut, par ce moyen, être rendue certaine, et nécessairement et inaltérablement vraie ; l’événement passé a fixé et tranché la question quant à son existence, et a rendu impossible que l’existence ne lui soit pas véritablement attribuée. Ainsi l’existence de tout ce qui est déjà arrivé est maintenant devenue nécessaire ; il est devenu impossible qu’il soit autrement que vrai qu’une telle chose a été.

(3.) Le sujet et le prédicat d’une proposition qui affirme qu’une chose est peuvent avoir une connexion réelle et certaine par voie de conséquence ; et ainsi l’existence de la chose peut être nécessaire par conséquence, en tant qu’elle peut être sûrement et fermement liée à quelque autre chose qui est nécessaire selon l’une des manières précédentes : c’est-à-dire en tant qu’elle est pleinement et entièrement liée soit à ce qui est absolument nécessaire par sa propre nature, soit à quelque chose qui a déjà reçu l’existence et se l’est assurée. Cette Nécessité réside dans la connexion de deux propositions ou plus l’une avec l’autre, ou peut s’expliquer par elle. —— Les choses qui sont parfaitement liées à d’autres choses qui sont nécessaires sont elles-mêmes nécessaires, d’une Nécessité de conséquence.

Et l’on peut observer ici que toutes les choses futures, ou qui commenceront d’être dans la suite, et dont on peut dire qu’elles sont nécessaires, ne sont nécessaires que de cette dernière manière. Leur existence n’est pas nécessaire en elle-même ; car, s’il en était ainsi, elles auraient toujours existé. Et leur existence n’est pas non plus devenue nécessaire du fait qu’elle serait déjà arrivée. C’est pourquoi la seule manière dont une chose qui doit arriver dans la suite est ou peut être nécessaire, c’est par une connexion avec quelque chose qui est nécessaire par sa propre nature, ou avec quelque chose qui est déjà, ou qui a été ; de sorte que, l’un étant supposé, l’autre suit certainement. — Et c’est aussi la seule manière dont toutes les choses passées, à l’exception de celles qui étaient de toute éternité, ont pu être nécessaires avant d’arriver ; et donc la seule manière dont un effet ou un événement, ou quoi que ce soit qui ait jamais eu ou doive avoir un commencement, est venu à l’être nécessairement, ou existera nécessairement dans la suite. C’est pourquoi cette Nécessité est celle qui appartient particulièrement aux controverses sur les actes de la volonté.

Il peut être de quelque utilité, dans ces controverses, d’observer encore, au sujet de la Nécessité métaphysique, que (conformément à la distinction observée plus haut au sujet de la Nécessité telle qu’on l’entend vulgairement) les choses qui existent peuvent être dites nécessaires soit d’une Nécessité générale, soit d’une Nécessité particulière. L’existence d’une chose peut être dite nécessaire d’une Nécessité générale lorsque, toutes choses considérées, il y a un fondement à la certitude de son existence ; ou lorsque, dans la vue la plus générale et la plus universelle des choses, le sujet et le prédicat de la proposition qui affirme son existence apparaîtraient liés d’une connexion infaillible.

Un événement, ou l’existence d’une chose, peut être dit nécessaire d’une Nécessité particulière lorsque rien de ce qui peut être pris en considération, dans une personne, une chose ou un temps, ou autour d’eux, ne change en rien le cas quant à la certitude de l’événement ou de l’existence de la chose, ni ne peut entrer en compte d’aucune manière pour déterminer l’infaillibilité de la connexion du sujet et du prédicat dans la proposition qui affirme l’existence des choses ; de sorte qu’il en va, du moins pour cette personne ou cette chose, et en ce temps-là, exactement comme si l’existence était nécessaire d’une Nécessité tout à fait universelle et absolue. Ainsi, il y a bien des choses qui arrivent à des personnes particulières, à l’existence desquelles aucune volonté de leur part n’a la moindre part, du moins en ce temps-là ; choses qui, qu’elles soient nécessaires ou non par rapport aux choses en général, sont pourtant nécessaires pour elles, et par rapport à toute volition de leur part en ce temps-là, en tant qu’elles préviennent tout acte de la volonté touchant l’affaire. — J’aurai l’occasion d’appliquer cette observation à des cas particuliers dans le discours qui suit. — Si les mêmes choses qui sont nécessaires d’une Nécessité particulière ne sont pas aussi nécessaires d’une Nécessité générale, cela pourra faire l’objet d’un examen ultérieur. Quoi qu’il en soit, cela ne change rien quant à l’usage de cette distinction entre les sortes de Nécessité.

Ces choses peuvent suffire pour expliquer les termes nécessaire et Nécessité en tant que termes techniques, et tels que les emploient souvent les métaphysiciens et les auteurs de controverse en théologie, dans un sens différent de leur signification originelle dans le langage commun, expliquée plus haut, et plus étendu qu’elle.

Ce qui a été dit pour montrer le sens des termes nécessaire et nécessité peut suffire pour expliquer les termes opposés, impossible et impossibilité. Car il n’y a d’autre différence que celle-ci : les seconds sont négatifs, et les premiers positifs. L’impossibilité est la même chose que la nécessité négative, ou une Nécessité qu’une chose ne soit pas. Et on l’emploie comme terme technique avec le même écart que la Nécessité par rapport à la signification originelle et vulgaire.

On peut observer la même chose au sujet des mots incapable et incapacité. On a observé que ces termes, dans leur usage originel et commun, ont rapport à une volonté et à un effort supposables dans le cas, et insuffisants pour faire arriver la chose voulue et recherchée. Mais tels que ces termes sont souvent employés par les philosophes et les théologiens, surtout par ceux qui écrivent sur les controverses touchant le Libre Arbitre, ils sont pris dans un sens tout à fait différent et bien plus étendu, et sont appliqués à bien des cas où l’on ne suppose, ni ne peut supposer, aucune volonté ni aucun effort pour faire arriver la chose.

De même que les mots nécessaire, impossible, incapable, etc., sont employés par les écrivains polémistes dans un sens différent de leur signification commune, il en est arrivé autant au terme contingent. Une chose est dite contingente, ou arrivant par hasard ou par accident, au sens originel de ces mots, quand sa connexion avec ses causes ou ses antécédents, selon le cours établi des choses, n’est pas discernée ; et c’est ainsi ce que nous n’avons aucun moyen de prévoir. Et une chose est surtout dite contingente, ou accidentelle, par rapport à nous, quand elle arrive sans que nous l’ayons prévue, et en dehors de notre dessein et de nos vues.

Mais le mot contingent est abondamment employé dans un sens très différent : non pour ce dont nous ne pouvons discerner la connexion avec la série des choses, de manière à prévoir l’événement, mais pour quelque chose qui n’a absolument aucun fondement ni aucune raison antérieure avec laquelle son existence ait une connexion fixe et certaine.

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