De la liberté de la volonté
Section III. Les raisons pour lesquelles certains jugent contraire au sens commun de supposer que des choses nécessaires soient dignes de louange ou de blâme

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Section III. Les raisons pour lesquelles certains jugent contraire au sens commun de supposer que des choses nécessaires soient dignes de louange ou de blâme

Section III.

Les raisons pour lesquelles certains jugent contraire au sens commun de supposer que des choses nécessaires soient dignes de louange ou de blâme.

Les auteurs arminiens affirment et font valoir abondamment qu’il est contraire au sens commun, ainsi qu’aux notions et aux appréhensions naturelles des hommes, de supposer autre chose sinon que la nécessité (sans faire aucune distinction entre la nécessité naturelle et la nécessité morale) est incompatible avec la vertu et le vice, la louange et le blâme, la récompense et le châtiment. Et l’on a fort triomphé de leurs arguments tirés de là ; et ils n’ont pas peu embarrassé bien des gens qui étaient favorables à la vérité telle qu’elle est clairement révélée dans les saintes Écritures : il leur a paru en effet difficile de concilier les doctrines calvinistes avec les notions que les hommes ont communément de la justice et de l’équité. Et les vraies raisons de cela semblent être celles qui suivent.

I. C’est assurément un précepte très clair du sens commun que la nécessité naturelle est entièrement incompatible avec une louange ou un blâme justes. Si les hommes font des choses qui sont en elles-mêmes très bonnes, dignes d’être accomplies, et des effets très heureux, proprement contre leur volonté, et qu’ils ne puissent faire autrement ; ou s’ils les font par une nécessité qui est hors de leur volonté, ou avec laquelle leur volonté n’a aucun rapport ni aucune connexion ; alors c’est un précepte clair du sens commun que ce n’est en rien leur vertu, ni aucun bien moral en eux ; et qu’ils ne sont pas dignes d’être récompensés ou loués, ni le moins du monde estimés, honorés ou aimés pour cette raison. Et, d’autre part, que si, par une semblable nécessité, ils font des choses qui sont en elles-mêmes très malheureuses et pernicieuses, et les font parce qu’ils ne peuvent faire autrement ; si la nécessité est telle qu’il revient au même qu’ils les veuillent ou non ; et si la raison pour laquelle elles sont faites est la seule nécessité, et non leur volonté : c’est un précepte très clair du sens commun qu’ils ne sont nullement à blâmer ; qu’il n’y a aucun vice, aucune faute, aucun mal moral dans l’effet produit ; et que ceux qui sont ainsi soumis à la nécessité ne sont en aucune manière dignes d’être punis, haïs, ni le moins du monde déconsidérés pour cette raison.

De même, si des choses bonnes et désirables en elles-mêmes sont absolument impossibles, d’une impossibilité naturelle, la raison universelle des hommes enseigne que cela excuse entièrement et parfaitement les personnes de ne pas les faire.

Et c’est aussi un précepte clair du sens commun que, si faire des choses bonnes en elles-mêmes, ou éviter des choses mauvaises en elles-mêmes, n’est pas absolument impossible, d’une telle impossibilité naturelle, mais très difficile, d’une difficulté naturelle, c’est-à-dire d’une difficulté antérieure à la volonté et à l’inclination elles-mêmes, qui n’y consiste nullement, et qui resterait la même quelle que soit l’inclination ; alors la négligence ou l’omission d’une personne est excusée dans une certaine mesure, quoique non entièrement ; son péché est moins aggravé que si la chose à faire était facile. Et si, au lieu d’une difficulté et d’un obstacle, il y a dans l’état des choses une propension naturelle contraire, tendant vers la chose à faire ou l’effet à accomplir, abstraction faite de toute considération de l’inclination du cœur ; bien que cette propension ne soit pas assez grande pour équivaloir à une nécessité naturelle, si pourtant, s’en approchant quelque peu, elle fait que la bonne action procède en très grande partie de cette tendance naturelle dans l’état des choses, et fort peu d’une bonne inclination ; alors c’est un précepte du sens commun qu’il y a d’autant moins de vertu dans ce qui est fait ; et qu’ainsi cela est moins digne de louange et de récompense. La raison en est aisée, à savoir qu’une telle propension ou tendance naturelle est une approche de la nécessité naturelle ; et plus la propension est grande, plus l’approche de la nécessité est étroite. Et, par conséquent, de même que la nécessité naturelle ôte ou exclut toute vertu, de même cette propension approche d’une abolition de la vertu ; c’est-à-dire qu’elle la diminue. Et, d’autre part, la difficulté naturelle, dans l’état des choses, est une approche de l’impossibilité naturelle. Et de même que celle-ci, quand elle est complète et absolue, ôte entièrement le blâme, de même une telle difficulté ôte une part du blâme, ou diminue le blâme ; et rend la chose faite moins digne de châtiment.

II. Les hommes, dans le premier usage qu’ils font de locutions comme celles-ci : il faut, ne pas pouvoir, ne pas pouvoir s’en empêcher, ne pas pouvoir l’éviter, nécessaire, incapable, impossible, inévitable, irrésistible, etc., les emploient pour désigner une nécessité de contrainte ou d’empêchement, une nécessité ou une impossibilité naturelle ; ou quelque nécessité où la volonté n’a aucune part ; qui peut exister, que les hommes le veuillent ou non ; et qu’on peut supposer demeurer exactement la même, quels que soient les inclinations et les désirs des hommes. Les termes de ce genre, dans leur usage originel, sont, je suppose, chez toutes les nations, relatifs ; portant dans leur signification (comme on l’a déjà observé) une référence ou un rapport à quelque volonté, quelque désir ou quelque effort contraire, qui, suppose-t-on, existe ou peut exister dans le cas. Tous les hommes découvrent, et commencent à découvrir dès la petite enfance, qu’il y a d’innombrables choses qu’ils désirent faire et qui ne peuvent être faites ; et d’innombrables choses pour lesquelles ils ont de l’aversion, et qui doivent arriver,— ils ne peuvent les éviter, elles arriveront, qu’ils les choisissent ou non. C’est pour exprimer cette nécessité, que les hommes rencontrent si tôt et si souvent, et qui les affecte si fortement et si précocement en d’innombrables cas, que de tels termes et de telles locutions sont d’abord formés ; et c’est pour désigner une telle nécessité qu’ils sont d’abord employés, et qu’ils le sont le plus constamment, dans les affaires communes de la vie ; et non pour désigner une notion aussi métaphysique, spéculative et abstraite que cette connexion, dans la nature ou le cours des choses, qui existe entre le sujet et le prédicat d’une proposition, et qui est le fondement de la vérité certaine de cette proposition ; pour désigner laquelle ceux qui s’adonnent aux recherches philosophiques sur l’origine première et sur les relations et dépendances métaphysiques des choses ont emprunté ces termes, faute d’autres. Mais nous grandissons depuis le berceau dans un usage de ces termes et de ces locutions entièrement différent de celui-là, et qui porte un sens extrêmement différent de celui dans lequel on les emploie communément dans la controverse entre arminiens et calvinistes. Et comme c’est, ainsi qu’on l’a dit plus haut, un précepte du sentiment universel des hommes, évident pour nous dès que nous commençons à penser, que la nécessité désignée par ces termes, dans le sens où nous les apprenons d’abord, excuse les personnes et les libère de toute faute ou de tout blâme ; il s’ensuit que notre idée de l’excusabilité ou de l’innocence est liée à ces termes et à ces locutions par une forte habitude, qui commence dans l’enfance, dès que nous commençons à parler, grandit avec nous, et se fortifie par l’usage et la coutume constants, la connexion devenant de plus en plus forte.

La connexion habituelle qui existe dans l’esprit des hommes entre l’innocence et ces termes susmentionnés, il faut, ne pas pouvoir, incapable, nécessaire, impossible, inévitable, etc., devient très forte ; parce que, dès que les hommes commencent à user de la raison et de la parole, ils ont l’occasion de s’excuser, en raison de la nécessité naturelle désignée par ces termes, en de nombreux cas — Je ne peux pas le faire ; je ne pouvais pas m’en empêcher. Et tous les hommes ont une occasion constante et quotidienne d’employer de telles locutions en ce sens, pour s’excuser eux-mêmes et excuser les autres, dans presque toutes les affaires de la vie, à l’égard des déceptions et des choses qui arrivent, qui nous concernent et nous affectent, nous et les autres, et qui sont nuisibles ou désagréables à nous-mêmes ou à eux, ou à l’égard des choses désirables que nous ou d’autres ne parvenons pas à obtenir.

Que l’accoutumance à l’union de différentes idées, depuis la petite enfance, rende la connexion habituelle extrêmement forte, comme si cette connexion était due à la nature, cela est manifeste en d’innombrables cas. C’est entièrement par une telle connexion habituelle des idées que les hommes jugent de la grandeur ou de la distance des objets de la vue, d’après leur apparence. Ainsi, c’est à une telle connexion établie de bonne heure, et qui grandit avec la personne, qu’il faut attribuer qu’elle juge une montagne, qu’elle voit à dix milles de distance, plus grande que son nez, ou plus éloignée que le bout de celui-ci. Accoutumés depuis si longtemps à joindre une distance et une grandeur considérables à une telle apparence, les hommes s’imaginent que c’est par un précepte du sens naturel : tandis qu’il en irait tout autrement de celui qui, né aveugle, aurait les yeux nouvellement ouverts : il aurait la même apparence visible, mais le sens naturel ne lui dicterait rien de tel touchant la grandeur ou la distance de ce qui lui apparaîtrait.

III. Quand les hommes, après avoir été si bien habitués à lier les idées d’innocence ou d’absence de blâme à de tels termes que cette union semble être l’effet de la pure nature, en viennent à entendre ces mêmes termes employés, et apprennent à les employer eux-mêmes, dans le sens nouveau et métaphysique susmentionné, pour désigner une tout autre sorte de nécessité, qui n’a aucune relation de ce genre à une volonté et à un effort contraires qu’on pourrait supposer ; la notion d’une innocence claire et manifeste est, par ce moyen, en vertu d’un fort préjugé, transférée insensiblement et par mégarde à un cas auquel elle n’appartient nullement : le changement d’emploi des termes, passés à une signification très différente, n’étant pas remarqué ni pris en considération. Et il y a plusieurs raisons pour lesquelles il ne l’est pas.

1. Les termes, tels que les philosophes les emploient, ne sont pas très distincts et clairs dans leur sens : peu de gens les emploient dans un sens fixe et déterminé. Au contraire, leur sens est très vague et confus,— ce qui arrive communément aux mots employés pour désigner les choses intellectuelles et morales, et pour exprimer ce que M. Locke appelle les modes mixtes. Si les hommes avaient une intelligence claire et distincte de ce qu’on entend par ces termes métaphysiques, ils seraient plus aisément capables de les comparer à leur sens originel et commun ; et ainsi ils ne seraient pas si facilement induits en illusion par aucune sorte de termes au monde que par des mots de ce genre.

2. Le changement de signification des termes est d’autant plus insensible que les choses signifiées, bien qu’en vérité très différentes, s’accordent pourtant en certains traits généraux. Dans la nécessité, celle qu’on appelle ainsi vulgairement, il y a une forte connexion entre la chose dite nécessaire et quelque chose qui lui est antécédent dans l’ordre de la nature ; il en va de même dans la nécessité philosophique. Et quoique, dans les deux sortes de nécessité, la connexion ne puisse être appelée de ce nom par relation à une volonté ou à un effort opposés auxquels elle est supérieure, ce qui est le cas dans la nécessité vulgaire, pourtant dans les deux la connexion est antérieure à la volonté et à l’effort, et ainsi, à certain égard, supérieure. Dans les deux sortes de nécessité, il y a un fondement pour une certaine certitude de la proposition qui affirme l’événement.— Les termes employés étant les mêmes, et les choses signifiées s’accordant en ces circonstances générales et en quelques autres ; et les expressions, telles que les philosophes les emploient, n’étant pas bien définies, et ayant donc une signification obscure et lâche ; il s’ensuit que les personnes ne s’avisent pas de la grande différence et que les notions d’innocence ou de culpabilité, qui leur étaient si fortement associées, et qui étaient étroitement unies dans leur esprit depuis aussi loin qu’elles s’en souviennent, leur restent unies encore, comme si cette union était entièrement naturelle et nécessaire ; et ceux qui entreprennent de les séparer leur semblent faire une grande violence, à la nature même.

IV. Une autre raison pour laquelle il paraît difficile de concilier avec la raison que les hommes soient blâmés pour ce qui est nécessaire d’une nécessité morale (laquelle, comme on l’a observé plus haut, est une espèce de nécessité philosophique), c’est que, faute d’une considération suffisante, les hommes nourrissent intérieurement cette appréhension que cette nécessité peut être contraire à leur volonté et à leurs efforts sincères. Ils s’en vont avec cette notion que les hommes peuvent vraiment vouloir, souhaiter et s’efforcer que les choses soient autrement, mais qu’une invincible nécessité leur barre le chemin. Et beaucoup pensent ainsi d’eux-mêmes : certains, qui sont des méchants, pensent qu’ils souhaitent être bons, qu’ils aiment Dieu et la sainteté ; et pourtant ils ne trouvent pas que leurs souhaits produisent l’effet.— Les raisons pour lesquelles les hommes pensent ainsi sont les suivantes : (1.) Ils trouvent en eux ce qu’on peut appeler une volonté indirecte d’avoir une meilleure volonté, de la manière observée plus haut. Car il est impossible, et contradictoire, de supposer que la volonté soit directement et proprement contre elle-même. Et ils ne considèrent pas que cette volonté indirecte est une chose entièrement différente de vouloir proprement la chose qui est le devoir et la vertu requis ; et qu’il n’y a aucune vertu dans cette sorte de volonté qu’ils ont. Ils ne considèrent pas que les volitions qu’un méchant peut avoir d’aimer Dieu ne sont nullement des actes de la volonté contre le mal moral de ne pas aimer Dieu ; mais seulement contre certaines conséquences désagréables. Mais faire la distinction requise demande plus de soin dans la réflexion et la pensée que la plupart des hommes n’y sont accoutumés. Et les hommes, par un préjugé en leur propre faveur, sont disposés à bien penser de leurs propres désirs et dispositions, et à les tenir pour bons et vertueux, quoique leur égard pour la vertu ne soit qu’indirect et lointain, et que rien de ce qui est vertueux n’excite véritablement leurs inclinations ni n’en soit le terme. (2.) Une autre chose qui entraîne insensiblement les hommes et les abuse jusqu’à leur faire supposer que cette nécessité ou cette impossibilité morale est, ou peut être, contraire à leur volonté et à leurs vrais efforts, c’est la dérivation et la formation des termes mêmes qu’on emploie souvent pour l’exprimer, laquelle est telle qu’elle semble directement l’indiquer et la mettre en avant. Tels sont, par exemple, les mots incapable, inévitable, impossible, irrésistible, qui portent une référence manifeste à un pouvoir qu’on suppose exercé, à des efforts déployés, à une résistance opposée, contre la nécessité ; et les personnes qui les entendent, ne considérant ni ne soupçonnant qu’ils puissent être employés autrement qu’en leur sens propre, et ce sens étant donc celui qu’elles comprennent, il s’élève naturellement, et pour ainsi dire nécessairement, dans leur esprit la supposition qu’il peut bien en être ainsi en effet, que de vrais désirs et de vrais efforts peuvent avoir lieu, mais qu’une invincible nécessité leur barre le chemin, et les rend vains et sans effet.

V. Une autre chose qui dispose davantage les personnes à supposer qu’il est contraire à la raison que les hommes soient exposés aux châtiments dont le péché est menacé, pour avoir fait des choses moralement nécessaires, ou pour n’avoir pas fait des choses moralement impossibles, c’est que l’imagination renforce l’argument, et ajoute grandement à la force et à l’influence des raisons apparentes qu’on y oppose, par la grandeur de ce châtiment. Admettre qu’ils puissent être justement exposés à un petit châtiment ne serait pas si difficile. Alors que, s’il y avait quelque bonne raison en l’affaire, si c’était vraiment un précepte de la raison qu’une telle nécessité fût incompatible avec la culpabilité, ou avec un juste châtiment, la démonstration serait aussi certaine à l’égard d’un petit châtiment, ou de quelque châtiment que ce soit, qu’à l’égard d’un très grand ; mais cela n’est pas aussi aisé pour l’imagination. Ceux qui argumentent contre la justice qu’il y a à damner les hommes pour des choses ainsi nécessaires semblent rendre leur argument plus fort en exposant la grandeur du châtiment en termes vigoureux : — « Qu’un homme soit jeté dans des flammes éternelles, qu’on le fasse rôtir en enfer pour toute l’éternité, pour des choses qu’il n’avait aucun pouvoir d’éviter, et qu’il était sous une nécessité fatale, inéluctable, invincible de faire. »

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