Amanda Smith : une autobiographie
La grande réunion de Bangalore

Chapitre 26 · 30 min de lecture · 39 min d’écoute

La grande réunion de Bangalore

Ce fut un temps béni. Nous aurions aimé rester quelques jours de plus ; mais, des engagements ayant déjà été pris, il nous fallut poursuivre notre route, la louange au cœur envers Dieu qui nous avait accordé le privilège de semer pour lui, ne fût-ce qu’un peu — une semence que les prières et les larmes arroseront, et dont la moisson sera récoltée au temps voulu. Que le Seigneur nous aide à croire comme nous prions.

Mlle Anstea vint à Bangalore pour assister aux réunions. Elle était venue, disait-elle, dans un but précis : recevoir un baptême renouvelé de l’Esprit ; et, après plusieurs jours d’attente, le Seigneur l’aida, elle parmi d’autres, à saisir par la foi ce qu’elle avait demandé ; elle retourna chez elle et à son œuvre, remplie ; et quand j’y arrivai et que je vis l’œuvre, je me dis en mon cœur : « S’il y eut jamais besoin d’une telle onction et d’une telle puissance, c’était bien pour la chère Mlle Anstea. »

Dieu avait confié à ses soins trois cents âmes sans défense ; et elles s’appuyaient sur elle comme sur une mère. Vous ne pouvez vous faire aucune idée des soins, de l’inquiétude et de la responsabilité d’une telle position, à moins d’y avoir été pour le voir.

L’orphelinat comprend deux fermes : Nazareth et Béthanie. Mlle Anstea dirige toute cette œuvre ; et tout en tenant beaucoup à ce que les enfants apprennent tout ce qui pourrait les aider à avancer dans la vie, sur le plan temporel, elle se souciait par-dessus tout du salut de chaque âme ; c’est pour cela qu’elle travaillait et priait chaque jour ; et il lui fut fait selon sa foi.

Je suis de plus en plus convaincue que, pour réussir dans l’œuvre de Dieu, où que ce soit, il faut être rempli de l’Esprit et de la puissance de Dieu, et tout particulièrement en Inde et en Afrique.

La superstition, l’idolâtrie et l’incrédulité sont si répandues qu’il

semble que l’air même qu’on respire en soit imprégné. Oh ! comme les chers ouvriers, partout, ont constamment besoin de l’onction toujours nouvelle du Saint-Esprit, qui peut révéler — et qui révèle en effet — la toute-puissance de Jésus pour sauver et purifier de toute iniquité.

Le dimanche était leur dimanche de communion. C’était un beau spectacle de voir tant de personnes faire mémoire de la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne. Ce fut très solennel et très impressionnant. Un tel spectacle a plus de sens en Inde qu’il n’en aurait en Angleterre ; ce sont de pauvres orphelins rachetés du paganisme. Je compte bien louer et admirer sa grâce pendant toute l’éternité. Amen.

Mlle Anstea m’avait invitée à venir à Colar visiter sa mission. Aussi, en revenant de Bombay, je m’arrêtai une semaine à Colar. Colar était une grande ville indigène, et la mission de Mlle Anstea couvrait un vaste terrain, où elle avait une chapelle et une maison missionnaire très agréable et spacieuse, de grands logements confortables pour les garçons et pour les filles, séparés, et plusieurs maisons très confortables pour les missionnaires, le tout bien situé et bien meublé.

Je tins des réunions chaque soir dans la petite chapelle. Notre prière du matin ressemblait à un culte ; au son de la cloche, les garçons et les filles entraient en file et prenaient leurs places, et nous faisions la prière avant qu’ils partent au travail.

Le Seigneur nous accorda de grandes bénédictions pendant les réunions de la semaine. Le soir, l’église était comble ; beaucoup de païens du dehors entraient ; nombre d’entre eux semblaient profondément intéressés. Le Seigneur m’aida merveilleusement à leur parler chaque soir ; et plusieurs des enfants déclarèrent s’être convertis.

Un dimanche matin, comme nous étions à la prière à la Maison de la mission, une pauvre femme vint s’asseoir dehors sous la véranda, avec dans les bras un beau bébé de trois ou quatre mois environ. Quand la prière fut terminée, on lui demanda ce qu’elle voulait. Elle dit qu’elle désirait voir Miss Sob. C’est ainsi que les indigènes, en Inde, appellent les dames non mariées ; une dame mariée s’appelle Mame Sob.

Mlle Anstea avait plusieurs aides, des Anglais : un homme et sa femme, et deux demoiselles. Toujours, après la prière du matin avec les garçons à la chapelle, ils faisaient leur culte de famille à la Maison de la mission.

Lorsque Mlle Anstea alla vers cette femme et lui demanda ce qu’elle voulait, celle-ci répondit qu’elle n’avait rien mangé depuis deux jours, qu’elle mourait de faim, et qu’elle voulait qu’on lui prenne son bébé ; elle

était venue de très loin, d’une ville indigène ; elle dit qu’elle avait trois autres enfants et rien à leur donner à manger ; et que si on lui donnait cinquante cents et qu’on gardait le bébé, elle irait chercher quelque chose pour les autres enfants ; mais elle ne pouvait supporter de voir le bébé mourir de faim sous ses yeux.

C’était une belle enfant, une petite fille. À ce moment-là, nous étions tous autour d’elle. Mlle Anstea la questionna de toutes les manières possibles pour savoir si son histoire était vraie.

Elle lui dit qu’elle craignait qu’elle n’eût pris le bébé de quelqu’un d’autre pour le faire passer pour le sien ; mais, à ces mots, la pauvre femme pleura amèrement et déclara que le bébé était bien à elle, mais qu’ils mouraient de faim, et que l’apporter à la Mission était son dernier recours pour sauver son bébé ; les autres, dit-elle, étaient plus grands, et quelqu’un pourrait les aider ; mais personne ne voulait du bébé.

Mlle Anstea lui dit qu’il n’y avait là personne qui sût s’occuper d’un bébé si jeune, et qu’elle-même ne savait que très peu comment s’y prendre avec un nourrisson.

Comme nous étions tous là, debout, à regarder et à écouter, mon cœur de mère souffrait, et je l’aurais volontiers prise moi-même, mais je n’avais d’autre toit que celui que le Seigneur me donnait par des amis qui m’invitaient chez eux pour un temps, comme le faisait Mlle Anstea. Mais nous persuadâmes Mlle Anstea de prendre le bébé.

Une des jeunes filles chrétiennes de Mlle Anstea dit qu’elle s’en occuperait. Je crois que Mlle Anstea offrit de lui verser une petite somme ; ou bien c’est quelqu’un d’autre qui le suggéra ; une autre dit qu’on trairait la chèvre pour que le bébé ait du lait. Je dis : « Je donnerai les cinquante cents à la femme » ; mais je lui donnai un peu plus de cinquante cents.

Elle coucha le bébé sur la natte. Bien entendu, les petits ne portent pas de vêtements ; ils sont entièrement nus. Elle mit la main sur son cœur, soupira, puis s’enfuit en courant hors de l’enclos. Arrivée au portail, elle se retourna et regarda en arrière ; pauvre femme ! elle était si maigre, et elle avait tout à fait l’air de ce qu’elle avait dit : elle mourait de faim ; on voyait qu’elle était faible ; mais, oh, ce regard quand elle arriva au portail ! Je ne l’oublierai jamais ; il était plein de l’amour et de la tendresse d’une mère pour son bébé. Mon cœur souffrait pour elle ; et pour rien au monde je n’aurais pu retenir mes larmes.

Combien de fois le missionnaire, dans les divers champs de l’étranger, se heurte à des scènes déchirantes devant lesquelles il reste souvent impuissant ! Tout ce que ces ouvriers peuvent faire, c’est pleurer avec ceux qui pleurent, et prier avec ceux qui ne savent pas prier pour eux-mêmes.

Nous prîmes le bébé, Mlle Anstea l’adopta, et nous l’appelâmes « Amanda Smith ».

Je partis le vendredi. Jusque-là, le bébé s’était très bien porté, mais il pleurait beaucoup la nuit ; il y avait bien du monde pour s’en occuper le jour, mais la nuit tout le monde voulait dormir — sauf le bébé. Chère petite Amanda Smith !

J’allai de Colar à Bangalore, puis à Madras. Je n’ai jamais su si la pauvre petite s’en était sortie ou non ; si oui, je sais que ce fut difficile, une fois passé l’attrait de la nouveauté chez les enfants.

Mlle Anstea était une femme admirable, et elle accomplit une noble œuvre dans cette province. Combien on l’a regrettée depuis qu’elle est retournée en Angleterre ! Elle passa de nombreuses années en Inde, et elle fonda et dirigea les missions, en grande partie à ses propres frais.

Quand sa santé l’abandonna et qu’elle fut obligée de retourner en Angleterre, elle remit l’œuvre à l’évêque Thoburn. Ainsi l’œuvre de Colar se poursuit encore.

Madras, le 7 janvier 1881. Je passe quelques jours chez frère Shaw, pasteur de l’Église méthodiste. Mlle E. et moi visitons trois zénanas et parlons à une très gentille famille de jeunes filles ; je lis et j’explique la Parole ; puis je chante ; et pendant que je chante, bien qu’elles ne comprennent pas les paroles, l’Esprit semble toucher leur cœur, et elles pleurent. Que Dieu les bénisse.

Mercredi 12 janvier. Réunion à huit heures du matin. Le Seigneur était au milieu de nous. Bon nombre de beaux témoignages, et plusieurs se sont levés pour demander la prière, comme d’autres encore le soir. Il y a encore plus à venir.

Ici, j’ai vu le grand char de Jagannath, si connu dans l’histoire des sacrifices en Inde, dont les roues ont écrasé tant de petits enfants livrés par leurs pauvres mères. Comme mon cœur souffrait pendant que j’écoutais l’histoire racontée par le chef de la police ! Que l’aveuglement païen est terrible ! Grâce à Dieu, le char de Jagannath, pour de tels sacrifices, appartient désormais aux choses du passé ; il a cédé la place à la glorieuse lumière de la civilisation chrétienne et d’une sage législation chrétienne.

Mardi 18 janvier. Je pars ce matin pour Punrooty, voir Mlle Reed. Comme Dieu a gardé ici sa chère servante, et l’a rendue une bénédiction et un secours pour beaucoup ! Le Seigneur lui a envoyé de l’aide d’Angleterre juste à ce moment : Mlle Bloom et Mlle Thurgood. Mme Fred Bowden et sa chère mère sont venues avec elles pour une petite visite. Une belle compagnie d’ouvrières chrétiennes.

Mercredi 19. Mon premier jour chez Mlle Reed. Sa parole, qu’elle est douce : « tous vous êtes un en Jésus-Christ. » Je donne ce matin une petite allocution à la chapelle, aux orphelins rachetés du paganisme et de la famine. Mlle Reed a entrepris cette œuvre à Punrooty pendant l’année de la grande famine, où des centaines de gens périrent de faim.

Certaines des scènes de souffrance de ces jours-là, telles qu’elle nous les a décrites, feraient défaillir.

Samedi 22. Arrivée à Bangalore en fin d’après-midi. Logée chez frère Carter, pasteur de l’Église méthodiste.

Mardi 25. Ô Seigneur, fais revivre ton œuvre. Un temps béni au culte de famille. Je vais avec frère Carter faire quelques visites pastorales parmi les fidèles. Le soir, nous avons une bonne réunion ; l’église est comble.

Mais les bons frères de Plymouth étaient fort troublés, parce que j’étais une femme et que Paul avait dit : « que les femmes se taisent dans les assemblées ». Ils firent donc paraître de beaux articles dans les journaux ; puis ils m’écrivirent d’aimables lettres, et me bombardèrent de textes de l’Écriture contre la prédication des femmes ; ils m’en indiquèrent même sur lesquels ils voulaient que je prêche. Je ne discute jamais avec personne — je dis ce que j’ai à dire et je continue. Mais un soir, j’annonçai que je parlerais de ce sujet tel que je le comprenais. Oh, quel remue-ménage cela fit ! L’église était bondée, pleine à craquer. Après avoir chanté, je lus mon texte : « Que vos “hommes” se taisent dans l’Église », en citant le chapitre et le verset (1 Corinthiens 14:28) où Paul donnait des directives pour éviter la confusion — un seul devait parler à la fois, pendant que les autres écoutaient. Ensuite, un seul devait interpréter, et s’il n’y avait pas d’interprète, ils devaient se taire dans l’Église. Je poursuivis ainsi avec ma version du passage. Nous eûmes une excellente réunion ; les articles de journaux cessèrent, les lettres cessèrent, et je continuai jusqu’au bout.

Je me suis demandé ce que sont devenus les bons frères de Plymouth en Inde, depuis que les jeunes filles de l’Armée du Salut ont été si visiblement reconnues et bénies de Dieu. Leur œuvre a eu plus d’effet concret sur les forteresses du paganisme que tout ce saint conservatisme n’en aurait produit en mille ans.

Oh, que le Saint-Esprit soit puissamment répandu ! Alors s’accomplira la prophétie de Joël. Car ne vivons-nous pas dans les derniers jours de cette merveilleuse dispensation du Saint-Esprit ?

Dimanche 6 février. Un dimanche matin béni. Mon dernier à

Bangalore. Après une bonne journée, je passe la nuit chez le major Orton. Gloire au Seigneur pour un bon repos.

Lundi 7. La parole du Seigneur ce matin est : « Voici, j’ai mis devant toi une porte ouverte. » Amen. L’après-midi, je tiens une réunion de salon chez Mme Orton. Le Seigneur était avec nous, et il m’a donné une grande liberté pour parler.

Mercredi 16. Je quitte ce matin la maison du docteur Jewett pour Rangoun. Très malade, mais en paix. Gloire au Seigneur.

Samedi 26. Nous arrivons à trois heures de l’après-midi. En regardant, je vois une barque s’approcher de nous, avec trois hommes à bord — frère Robinson et quelques autres. Frère Robinson m’emmène dans sa belle maison. J’y ai été reçue pendant plusieurs semaines. Que Dieu le bénisse, ainsi que sœur Robinson.

Mercredi 16 mars. Je quitte Rangoun aujourd’hui par le vapeur pour Moulmein. Reçue avec bonté par M. Norris et Mlle Barrows, missionnaires baptistes. Je tiens ma première réunion à l’Église baptiste ce soir à sept heures et demie. C’est une chose nouvelle, dans l’Église baptiste, qu’une femme prenne la parole. Nous avons eu une nombreuse assistance.

Après que M. Norris leur a parlé, il m’a présentée. Le Seigneur m’a aidée à chanter et à parler. Le dimanche, nous avons repris les réunions, et nous avons continué pendant une semaine. Les gens venaient de près et de loin. Le Seigneur était avec nous et il nous a bénis.

Vendredi 25. Mlle Barrows et moi partons ce soir pour Amherst, en bateau. C’est lent, mais assez agréable et frais, en descendant le fleuve. Arrivée à Amherst à cinq heures du matin ; nous descendons à terre à six heures. Une belle et grande maison missionnaire, spacieuse et agréable tout autour. Ô Seigneur, je te louerai ; tu m’as fait tant de bien. Que cet endroit est beau, et que ce calme repose !

Dimanche 27. Je vais au culte birman à l’Église baptiste. Un pasteur indigène prêche. À cinq heures de l’après-midi, le Seigneur m’a aidée à parler aux gens.

Mercredi 29. Nous quittons ce lieu paisible pour Moulmein. Nous faisons notre dernière visite à la tombe de Mme Judson, nous entendons l’histoire de sa vie, et j’adresse au Père une prière pour que son Esprit remplisse plus pleinement mon propre cœur, tandis que ces paroles me viennent : « Que je meure de la mort des justes, et que ma fin soit semblable à la sienne ! »

30 mars. Arrivée à Moulmein à temps pour une réunion de femmes, et je parle le soir. Appelée à voir plusieurs des vieux chrétiens. Un vieillard avait été baptisé par le docteur Judson. Quelle œuvre magnifique

cette mission a accomplie dans cette partie de la Birmanie ! Combien j’admire ces grands héros des missions, du temps où cela coûtait plus et signifiait plus qu’aujourd’hui. Assurément, « leurs œuvres les suivent ». Amen.

Rangoun, Birmanie britannique, le 4 avril 1881. « Louez Dieu, de qui découlent toutes les bénédictions. » Ce jour a été précieux. La chère Mme Boyd m’a envoyé sa voiture, et je suis allée passer quelques heures avec la chère Mme Bennett et Mlle Watson, missionnaires baptistes. Le Seigneur m’a aidée pendant que je leur racontais ses voies envers moi, et comment il avait sanctifié mon âme. Le Seigneur a donné la lumière, et quand je me suis levée pour partir, la chère Mme Bennett m’a dit, en prenant mes mains dans les siennes : « Je veux vous dire que ceci a été l’heure la plus heureuse que j’aie passée depuis des années ; et quand je pense que le Seigneur vous a suscitée et envoyée ici pour m’enseigner ces merveilleuses choses de Dieu, je le loue. Et maintenant, j’espère de tout cœur qu’il vous bénira et vous gardera. »

Puis, ouvrant la porte d’un petit placard près d’elle, elle m’a remis un don pour m’aider, disait-elle, dans l’œuvre de Dieu, en regrettant de ne pas avoir davantage sous la main.

Cette bonne servante de Dieu a donné sa vie aux païens de l’Inde. Elle a été abondante en travaux depuis plus de quarante ans. Et maintenant sa vue l’a abandonnée, ainsi que sa santé physique, et la voilà mise de côté. C’est sans doute une grande épreuve, car sa vie a été si active. Mais, grâce à Dieu, elle trouve que sa grâce lui suffit.

L’une des premières choses qui me frappèrent fut la pagode, le temple birman. On en voit le dôme à deux milles de distance, en regardant au loin, avant d’entrer dans le port. Les rues de Rangoun sont larges et se coupent à angle droit, comme celles de Philadelphie, et les arbres qui ombragent la ville sont très gracieux.

Après quelques jours en Birmanie, je voulus visiter ce grand temple. Je partis donc avec quelques amis et, après avoir marché un bon moment depuis la maison de frère Robinson, nous arrivâmes à ce qu’on appellerait, je suppose, le parc. On montait d’environ soixante-quinze pieds par une série de marches jusqu’à la pagode ; une montée douce, pas fatigante. De chaque côté du chemin, il y avait des dévots en prière, ou des mendiants qui gémissaient pour avoir leur riz, ou encore des échoppes où l’on pouvait acheter de fausses perles, des imitations de diamants, des grains de collier, des paquets de feuilles d’or, des fleurs et des gâteaux. Les babioles et les fleurs sont offertes à Bouddha ; la feuille d’or se vendait pour des actes de piété.

Oh, que tout cela me parut horrible ! Je regardais l’expression triste sur le visage des pauvres femmes dévotes, et je pensais qu’elles continueraient ainsi, vivraient et mourraient sans jamais savoir que Jésus est mort pour qu’elles vivent et aient en lui la vie et le bonheur.

À l’intérieur de ce parc où se dresse la pagode, il y a des milliers de dieux de toutes tailles. Je pensai les compter, et quand j’arrivai à cent parmi ceux qui n’étaient pas brisés, j’abandonnai. Et dire que, depuis tant et tant d’années, la religion de Bouddha et de Brahma se maintient, et exerce encore une telle emprise ! Pour moi, c’est une des choses incompréhensibles.

Les dames birmanes se promènent dans la rue ; leur costume est très joli : une très belle étoffe à motifs, presque toujours de soie, simplement enroulée autour de la taille et rentrée sur le côté. Elles ne l’attachent pas avec des épingles, des agrafes et des boutons, comme nous, et pourtant elles ont l’air très soignées.

On ne voit jamais une femme birmane les cheveux non peignés ; et pourtant elles n’utilisent pas d’épingles à cheveux ; comment elles les relèvent, je n’en sais rien ; mais ils sont lisses au possible, jusqu’au dernier cheveu. Elles se coiffent comme les Chinoises.

Ce sont des femmes d’affaires très avisées. Je les ai vues décharger du bois et faire le marché, tout comme des hommes ; et dans toute espèce de commerce, vous verrez les femmes birmanes vives et actives.

Je m’amusai beaucoup à voir les charpentiers chinois et birmans. Je les observai un jour pendant qu’ils construisaient une maison : il y avait une demi-douzaine d’hommes, assis par terre, qui se servaient de leurs rabots en tenant la planche avec leurs orteils. Ils ont là-bas de très grands et beaux bâtiments.

Leurs funérailles ressemblent un peu à celles des Hindous. Un homme important était mort ; j’entendis un grand bruit de musique, de la musique qu’ils ont là-bas ; je ne saurais la décrire ; on ne pourrait la décrire par la musique que nous entendons ici : des casseroles en fer-blanc et des tambourins, et quelque chose comme le bruit que ferait un tuyau de poêle, ou un objet de ce genre. Oh, quel tintamarre ! Mme Robinson m’appela pour regarder ; c’était dans la grand-rue de la ville, et c’étaient de grandes funérailles. Des dizaines d’hommes marchaient devant le corbillard et étendaient de l’étoffe par terre ; le corbillard passait sur cette étoffe ; et ils avançaient ainsi, la musique suivant le cortège.

Quand un pauvre coolie meurt, on le promène de-ci de-là jusqu’à ce qu’il devienne si nauséabond que, m’a-t-on dit, les autorités doivent parfois

FAMILLE CHRÉTIENNE INDIGÈNE, INDE.

intervenir. On leur laisse toutes les chances possibles de revenir à eux. Mais, les pauvres ! ils sont morts, trois fois morts ; déracinés.

Frère Robinson, pasteur de l’Église méthodiste, a fait une bonne œuvre en Birmanie, et son influence s’est fait sentir. Il était très estimé de toutes les autres dénominations.

On me donna un aperçu de la religion birmane. L’un des points forts de leur religion est la transmigration de l’âme. Guadama fut le dernier grand homme né. Il naquit six cent vingt-cinq ans avant Jésus-Christ, et vécut en ce monde environ quatre-vingts ans. Il était le fils de Thokedaucareh, roi de Birmanie. Il avait auparavant vécu dans quatre cents millions de mondes, et passé par d’innombrables conditions dans chacun d’eux. Il avait été presque toutes les sortes de ver, de mouche, d’oiseau, de poisson ou d’animal, et avait connu presque tous les degrés de la vie humaine. Enfin il naquit, fils du roi susnommé.

Au moment même de sa naissance, il sauta sur ses pieds et, étendant les bras, s’écria : « Me voici le plus noble des hommes. C’est la dernière fois que je naîtrai. »

Ses oreilles étaient si magnifiquement longues qu’elles lui pendaient sur les épaules. Sa taille était de neuf coudées. Devenu adulte, il avait des mains qui lui arrivaient aux genoux ; ses doigts étaient tous de même longueur, et avec sa langue il pouvait toucher le bout de son nez !

Les seuls livres sacrés des bouddhistes sont les lois et les paroles de Guadama.

Quand on me raconta tout cela, en m’expliquant des points que je ne saurais prétendre rapporter, cela me parut incroyable ; et pourtant, quand on est sur place et qu’on se mêle beaucoup aux gens, on voit avec quelle ténacité ils tiennent à cette croyance superstitieuse. Oh ! comme les ténèbres couvrent la terre, et l’obscurité les peuples !

Parmi d’autres projets en Birmanie, j’avais espéré distribuer environ onze Bibles à ceux qui en désiraient. Je savais que Dieu bénirait sa propre Parole. Mais quand j’arrivai à Calcutta, où j’espérais pouvoir me procurer les Bibles, puisque je ne pouvais les obtenir en Birmanie, je découvris que les Bibles en langue birmane étaient très grandes et très chères ; si bien que je ne pus en envoyer qu’une, pour un cas très intéressant : un Birman en qui, je crois, l’Esprit du Seigneur travaillait, et qui désirait vivement avoir une Bible.

Que de bien pourrait faire ici, en Birmanie ou en Inde, quiconque a un esprit missionnaire, surtout s’il ou elle a de la facilité pour apprendre la langue !

J’avais souhaité que ma propre fille ait un tel désir de faire quelque chose pour ses semblables. J’ai prié et demandé au Seigneur d’incliner ainsi son cœur, s’il voulait d’elle. Je l’ai fait instruire, et j’ai fait tout ce que j’ai pu, autant que j’en étais capable, pour la préparer à une vie utile ; et maintenant je la remets entre ses mains et celles de son Dieu. Il connaît mon cœur. Je désire ardemment la voir faire ce que je sais qu’elle pourrait faire, si seulement elle était pleinement consacrée à Dieu. Je ne voudrais pas qu’elle vienne dans ce pays sans une consécration pleine et entière. Et dans son propre pays, je crains qu’elle ne fasse pas grand-chose sans elle, comme tant d’autres. Quand je pense à ce que Dieu a fait pour moi, et à la manière dont il m’a conduite depuis que je me suis donnée entièrement à lui, je suis encouragée à le louer pour tout le passé, et à me confier en lui pour qu’il guide mon enfant, afin qu’elle travaille pour lui. Amen.

Un soir, à huit heures, je tins une réunion à l’Église méthodiste, spécialement pour les hommes de couleur, car il y en a un certain nombre en Birmanie, et le révérend M. Robinson, pasteur de l’Église méthodiste, s’intéressait beaucoup à ces hommes. Plusieurs d’entre eux avaient une famille ; et il avait essayé de les faire venir à l’église.

Étant Américain, il semblait sympathiser avec eux et comprendre ce qu’ils ressentaient dans ce pays où les coutumes sont si différentes de celles des États-Unis. Il dit donc que, pendant mon séjour, ce serait bien de les réunir pour que je leur parle, ce que je fis bien volontiers.

Une belle assemblée de ces hommes se réunit ; certains venaient des Antilles, d’autres de la côte occidentale de l’Afrique, et d’autres de Boston, de Philadelphie et de Baltimore. Un homme des Antilles était en Birmanie depuis vingt ans.

C’étaient tous des hommes d’une intelligence moyenne, propres, bien habillés et sobres ; il n’y avait dans l’assemblée que trois hommes qui se comportaient un peu comme s’ils étaient sous l’influence de la boisson ; l’un d’eux venait de Boston et s’appelait John Gibbs. Il était en Birmanie depuis seize ans ; un autre était un certain M. Jordan, un homme de bonne situation, un arrimeur ; il était ici depuis seize ans, lui aussi ; et le troisième, un jeune homme de belle allure, de Baltimore, du nom de Jenkins.

Il y avait environ vingt de ces hommes en tout. Ils chantèrent, comme seuls les gens de couleur savent chanter. Je leur parlai à partir du cinquante-cinquième chapitre d’Ésaïe. Je m’arrêtai surtout sur ces paroles : « Que le méchant abandonne sa voie, Et l’homme d’iniquité ses pensées. » Le Seigneur m’aida, et son Esprit était présent.

Avant de commencer, je demandai qui, parmi eux, était converti. Un seul homme répondit : c’était un magnifique vieillard. Il avait marché dans la lumière du plein salut, tout en naviguant sur les mers, depuis quinze ans.

Quand j’eus fini de parler, je lui demandai de prier ; il le fit ; et comme le Seigneur l’aida ! Il dit qu’il était en Birmanie depuis vingt-cinq ans. Son fils était avec lui ; un gentil jeune garçon ; que Dieu le sauve ! Quand la prière fut finie, je dis : « Y a-t-il quelque chose que vous aimeriez chanter ? »

« Oui, dit un jeune homme de la côte occidentale de l’Afrique, qui n’était ici que depuis trois jours ; chantez tel numéro. »

Je le trouvai ; c’était « Debout pour Jésus, chrétiens, debout ». Dès qu’il fut annoncé, tous semblèrent le connaître, et ils le chantèrent bien. Quand ils se furent assis, je leur parlai un moment. Je dis : « Maintenant, qui d’entre vous aimerait que nous priions pour lui ? Levez la main. »

Et six ou sept dirent : « Priez pour moi. » Puis frère Robinson, le pasteur de l’église, leur parla. Puis, après un autre temps de prière, je dis : « Que chanterons-nous pour terminer ? » ; alors le jeune Gibbs, de Boston, dit : « Chantez, s’il vous plaît, “Ô Dieu, notre secours dans les âges passés”. »

Il l’entonna, et ils le chantèrent comme des gens qui savent chanter. Oh, que c’était bon ! Comme j’ai prié pour que Dieu tire de cette réunion de la gloire pour lui-même, et qu’il sauve ces hommes. Amen.

En leur parlant, je leur dis que je croyais que Dieu voulait qu’ils vivent en chrétiens dans un pays païen, et qu’en tant qu’hommes de couleur ils devaient montrer aux païens avec qui ils étaient en contact que leur Dieu, celui en qui on leur a appris à croire, est capable de les sauver ici, aussi bien qu’au pays.

Nous convînmes qu’ils se réuniraient le mercredi soir pour une petite réunion autour du thé. Que Dieu nous aide. Plût à Dieu qu’il oigne quelqu’un qui viendrait jusqu’en ce pays en travaillant pour payer son passage, plutôt que de ne pas venir du tout, pour veiller sur le troupeau d’ici, qui s’égare et erre çà et là, sans berger. J’ai vu ce besoin à Liverpool, en Angleterre, et aussi à Bombay et à Calcutta.

C’étaient des hommes de couleur ; mon propre peuple. Certains d’entre eux avaient quitté de bons foyers chrétiens, et étaient partis chrétiens eux-mêmes. Mais ils arrivent dans ces ports, où il n’y a ni églises ni missions de gens de couleur où aller ; ils se sentent seuls, et souvent ils abandonnent toute espérance en Christ.

Comme mon cœur a souffert pour eux ! Comme je voudrais que les miens, en Amérique, sentent qu’ils ont là une mission : veiller sur ces pauvres hommes qui bravent la mer orageuse. Je voudrais qu’ils y pensent, qu’ils le ressentent, et qu’ils traduisent leurs pensées et leurs sentiments en actes, comme le font les Blancs ; car dans chaque port il se fait une œuvre parmi les marins blancs ; et si des hommes méritent qu’on veille sur eux, qu’on les console, qu’on les aide et qu’on les encourage, ce sont bien ces braves hommes, blancs et noirs.

Il ne m’arrive presque jamais d’entendre le vent souffler la nuit sans que mon cœur adresse à Dieu une prière pour les marins. Combien de jeunes hommes, et de vieux aussi, quittent leur foyer convertis, et souvent achèvent bien la traversée ; mais ils n’ont d’autre endroit où aller que ces pensions de marins, où ils sont jetés au milieu de toutes sortes de péchés et de méchancetés, et ils finissent par tomber dans ces voies-là.

Comme mon cœur a souffert pour eux quand je les ai vus à Londres et à Liverpool ! Ils pourraient aller à l’église et y être mieux traités que dans les églises blanches de chez nous ; mais le vieux sentiment du préjugé les suit, et ils se risquent rarement à l’église. S’il y avait une église ou un lieu de culte où ils sauraient que leur propre peuple est assemblé, ils se sentiraient libres d’y aller, je pense. C’est pourquoi je pense que nos pasteurs, au pays, devraient prendre cela en considération.

Bon nombre de nos Américains, quand ils arrivent en Angleterre, en Inde, en Birmanie ou dans n’importe quel autre pays, s’ils y restent, estiment qu’il leur faut prendre une femme du lieu où ils sont : en Angleterre, une Anglaise ; en Birmanie, une Birmane, et ainsi de suite ; et, dans tant de ces cas, quand ces marins se marient, que ce soit avec une Blanche en Angleterre, ou en Birmanie, ou n’importe où ailleurs, c’est généralement avec quelqu’un qui aime le whisky ; et c’est là le côté triste de la chose.

En Birmanie, il semblait que ces hommes étaient dans une meilleure situation que la plupart de ceux qu’on rencontre sur des rivages étrangers ; certains étaient mécaniciens de chemin de fer, d’autres contrôleurs, d’autres au service du gouvernement ; tous avaient de bonnes places et gagnaient de l’argent. Certains avaient de belles familles ; mais leurs femmes n’allaient pas à l’église, et leurs enfants n’allaient pas à l’école du dimanche ; de sorte qu’à cet égard elles étaient généralement pour leurs maris un obstacle plutôt qu’une aide.

On n’a aucune idée de ce que signifient ces choses, à moins d’être là même où l’on peut les voir et les connaître.

Le Seigneur me bénit très grandement en Birmanie. Les baptistes

furent très bons pour moi, et je tins des réunions dans leurs différentes églises. Dans une église dont un certain M. Norris était pasteur, nous eûmes une semaine de réunions, et le Seigneur nous accorda une grande bénédiction dans l’œuvre. Les missionnaires baptistes de Birmanie ont fait, et font encore, une œuvre magnifique. Je logeais à la Maison de la mission, chez une demoiselle Barrows. C’est là que j’entendis parler du grand docteur Judson et du docteur Cary, ces nobles missionnaires pionniers, plus que je ne l’avais jamais fait auparavant. J’étais assise près de la tombe de Mme Judson, la regardant, pendant que Mlle Barrows me racontait une partie de l’histoire de sa vie ; et, en souvenir, je pris un caillou très lisse posé à la tête de la tombe de cette noble femme. Et je pensai à la Parole bénie : « Celui qui marche en pleurant, quand il porte la semence, Revient avec allégresse, quand il porte ses gerbes. »

Mercredi 6 avril. Nous partons aujourd’hui par le vapeur pour Calcutta.

Lundi 11 avril. Arrivée à Calcutta. Grâce à Dieu. Le docteur Thoburn et le docteur Stone viennent à bord nous chercher. Nous arrivons à la maison et prenons un peu de repos, dont nous sommes très reconnaissants. Je n’oublierai jamais la bonté chrétienne de ce béni homme de Dieu. J’ai passé tant de jours agréables dans sa maison confortable. Quelle bénédiction Dieu a fait de lui pour l’Église, et pour des milliers de gens dans toute l’Inde, et aussi aux États-Unis !

Ce soir à six heures, j’ai parlé aux babous, sur la place publique. Dieu, je crois, a béni sa Parole. Nous avons eu une réunion d’appel, et plusieurs soldats anglais se sont avancés et ont cherché le Seigneur.

C’est merveilleux d’entendre le docteur Thoburn prêcher un sermon en anglais, puis, aussitôt et sans l’annoncer, prêcher le même sermon, mot pour mot, avec énergie et puissance, en trois autres langues, selon l’auditoire rassemblé — l’hindoustani, le bengali et le marathi —, annonçant la merveilleuse histoire de Jésus aux grandes foules qui se rassemblent. Que Dieu le bénisse.

Dimanche 17. Dimanche de Pâques. J’ai toujours, je ne sais pourquoi, un amour particulier pour ce jour. C’est le jour de victoire du chrétien. Car si Christ n’est pas ressuscité, les gens ont donc entendu en vain, et notre prédication est vaine. Mais, gloire à Dieu, il est ressuscité.


« Le Dieu qui se relève abandonne la tombe ;
En vain la tombe lui défend de se lever ;
Des légions de chérubins l’escortent jusque chez lui,
Et l’acclament, bienvenu, jusqu’aux cieux. »

Alléluia !

Mercredi 20. Je vais avec le docteur Stone à Hastings. Une bonne réunion de tempérance. Puis, avec le docteur Thoburn et quelques autres, petit déjeuner chez Mlle Hood, à l’école de la mission presbytérienne. Comme ils ont tous été bons pour moi ! Que Dieu les bénisse.

Vendredi 22. Mme Meyers et moi allons faire quelques courses. J’ai besoin de certaines choses, car je me prépare à partir pour l’Angleterre ; et comme Dieu a merveilleusement pourvu à mes besoins temporels !

Dimanche 8 mai. Mon dernier dimanche à Calcutta. Le matin, je parle à l’église du docteur Thoburn, et le soir au théâtre Carson. C’était la première fois que j’entrais dans un théâtre, mais Dieu m’a aidée à parler pour lui ce soir-là, et j’espère que du bien a été fait.

Samedi 21 mai. Départ à cinq heures et demie pour le vapeur.

Dimanche 22. Nous sommes en pleine mer, et tous malades.

Mercredi 15 juin. Nous entrons ce matin dans la Manche ; ni trop chaud ni trop froid.

Jeudi 16, 1881. Gloire à Dieu, nous arrivons tous sains et saufs. Dieu a exaucé la prière pour l’enfant malade qui était à bord, et il va mieux. Mes chers amis, M. et Mme Stavely, m’attendent au débarcadère et me font un chaleureux accueil. Amen.

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