Amanda Smith : une autobiographie
L’appel à partir pour l’Angleterre

Chapitre 21 · 33 min de lecture · 43 min d’écoute

L’appel à partir pour l’Angleterre

Je me trouvais à Brooklyn, où je tenais des réunions à l’église de Fleet Street, dont le pasteur était le révérend J. I Simmons. Puis à la mission de M. Beecher, le « Mayflower ». Nous eûmes là une belle œuvre, ainsi qu’à l’autre mission, dans le haut de la ville. Le vendredi après-midi avait lieu la réunion des dames, dans la salle de conférences de Plymouth. Il y avait là, en ce temps-là, plusieurs dames remarquables, et il y en a encore, sans nul doute.

Ces réunions du vendredi après-midi étaient les réunions de consécration habituelles des dames, et le samedi après-midi nous avions, dans la même salle, la réunion des jeunes gens et des enfants ; je crois qu’un bon nombre de ces chers jeunes gens et de ces chers enfants donnèrent leur cœur au Seigneur. J’avais grand besoin de repos. J’avais travaillé sans relâche tout l’été et tout l’hiver. J’étais terriblement usée et fatiguée, et je m’étais proposé, dès que j’aurais terminé, d’aller me reposer un peu à Ocean Grove. Ce cher vieux frère Tompkins, de Tompkins Cove (N. Y.), m’avait offert l’usage d’une chambre dans leur petit chalet, où je pourrais aller et rester aussi longtemps que je le voudrais. Que le Seigneur était bon de pourvoir ainsi à mes besoins ! Comme je me souviens bien de ces chers amis, bien qu’ils soient depuis longtemps partis recevoir leur récompense.

Tout ce qui pouvait servir à mon confort et à ma commodité avait été laissé à ma disposition, aussi avais-je hâte de partir. Le révérend Lindsey J. Parker était alors pasteur de la vieille église méthodiste de Sands Street. Il vint me chercher pour que j’aille à Sands Street pendant dix jours. Je logeais chez une famille voisine de l’église de Plymouth, dont je ne me rappelle plus le nom ; mais je sais que le maître de maison était un frère baptiste, ferme dans la foi, et qu’il me soigna comme il faut au sujet du baptême. Ma foi ! que de livres il me donna à lire ! Je n’en suis pas encore à la moitié ; je ne sais pas si j’en viendrai jamais à bout. Il était pourtant très aimable, et sa famille aussi.

Eh bien, je fis tout mon possible pour obtenir de M. Parker qu’il me tienne quitte — je lui dis combien j’étais fatiguée et combien j’avais besoin de repos. Je lui dis que je lui donnerais tout le mois de septembre s’il voulait bien me laisser partir.

Non, dit-il, son conseil d’administration lui avait déclaré qu’il fallait absolument me faire venir, ne fût-ce que pour une semaine ; et je lui dis que je lui donnerais ma réponse la semaine suivante. Je priai avec ardeur pour que le Seigneur me donne la force et m’aide à traverser cette semaine-là, et ce fut merveilleux de voir comme il m’aida, ainsi que je le lui avais souvent demandé auparavant. Le lundi matin, j’allai donc voir si je pourrais obtenir du docteur Parker qu’il m’accorde ce repos, mais aucune parole de ma part ne put le faire revenir sur ce qu’il avait dit d’abord.

Juste au moment où nous étions en pleine conversation, la sonnette retentit, et le docteur Parker fut appelé ailleurs. Il y avait là en visite une certaine Mlle Price, amie de Mme Parker. C’était une Anglaise ; elle était dans ce pays depuis environ quatre ans et comptait rentrer chez elle en avril. Elle était fort aimable, et je me mis à lui raconter, ainsi qu’à Mme Parker, comment j’essayais d’obtenir du docteur qu’il me laisse partir me reposer. Si bien qu’à la fin Mlle Price me dit : « Eh bien, vous avez vraiment besoin de repos ; vous feriez mieux de venir avec moi en Angleterre le mois prochain ; ce serait exactement ce qu’il vous faut. La grande Exposition de Paris bat son plein, je vous y emmènerais, nous passerions un moment vraiment charmant, et je sais que le voyage vous ferait du bien. »

« Oui, dis-je, ce serait bien agréable. »

« Eh bien, dit-elle, priez à ce sujet ; je crois que le Seigneur veut que vous y alliez. »

Juste à ce moment, M. Parker rentra. On ne parla plus de l’Angleterre. Il fixa le jour où je devais venir à Sands Street. Je terminai ma dernière réunion au « Mayflower » le samedi soir. Il s’y fit une œuvre bénie, dont l’éternité seule dira le fruit.

Le dimanche après-midi eut lieu notre première réunion à Sands Street. La vieille église était comble. Notre première réunion était pour les jeunes gens et les enfants, et je commençai par interroger les personnes plus âgées, étrangers compris, ici et là, dans toute la salle, en haut comme en bas, à mesure que je les appelais : « Frère, quel âge aviez-vous quand vous avez donné votre cœur au Seigneur ? » Puis je posais la question à une sœur.

Il y eut de vrais joyaux de témoignages rendus à la grâce de Dieu, ce qui encouragea et aida beaucoup les jeunes gens ; aussi, lorsque je commençai notre appel à l’autel, il ne fallut pas longtemps pour que l’autel fût assiégé, et beaucoup de ces chers jeunes gens et de ces chers enfants déclarèrent avoir

trouvé ce jour-là la paix en croyant. Je passai là une semaine, y compris deux dimanches, et le Seigneur fut avec nous et nous bénit d’un bout à l’autre. Béni soit son nom !

À la fin de cette réunion, Mlle Price vint vers moi, m’adressa la parole et me dit : « Avez-vous prié au sujet de ce que je vous ai dit ? »

Je ne la reconnus pas d’abord, et je dis : « Au sujet de quoi ? »

« Vous ne reconnaissez pas Mlle Price, qui vous a parlé lundi d’aller en Angleterre ? »

« Oh, si, je me souviens de vous maintenant. »

« Eh bien, avez-vous prié à ce sujet ? »

« Non, dis-je. Je ne l’ai pas fait. »

« Eh bien, dit-elle, il le faut ; je crois que le Seigneur veut que vous y alliez. »

Ce soir-là donc, quand je fus rentrée et que je me préparai pour la nuit, cette pensée me vint : « Tu sais que cette dame t’a dit de prier au sujet d’un voyage en Angleterre », et je dis : « Oui, c’est vrai. »

Je réfléchis un instant et me dis :

« Aller en Angleterre ! Amanda Smith, la blanchisseuse de couleur, aller en Angleterre ! Non, je ne prierai pas du tout pour cela ; j’ai tant de choses à demander au Seigneur, dont j’ai réellement besoin, que je ne vais pas le déranger pour ce dont je n’ai pas besoin — aller en Angleterre. C’est très bien pour les gens chics, pas pour moi. »

Ainsi, après ce petit entretien avec moi-même, je fis mes prières et me couchai. Le mardi après-midi, je fus invitée à prendre le thé chez frère Parker. Il y avait aussi plusieurs autres personnes. Le frère du docteur Parker, un jeune homme, venait d’arriver du vieux pays. Le docteur était tout heureux de le recevoir sain et sauf, et nous bavardions donc agréablement autour de la table. Le jeune homme racontait son agréable traversée. Puis le docteur Parker raconta le temps magnifique qu’il avait eu lors de sa propre venue. Il dit que la mer était belle et calme comme un étang de moulin. Il raconta comment on avait dansé — il parlait des passagers, je pense ; comme il était prédicateur méthodiste, je ne suppose pas qu’il se soit permis de danser.

J’écoutais tout avec attention, car je n’avais jamais su que la mer pût être calme. L’idée que je me faisais de la grande mer, c’était qu’elle était toujours houleuse et agitée. Je sais que je chantais autrefois ce bon vieux cantique :

« Comme la mer agitée qui ne peut trouver de repos. »

Telle était donc la meilleure idée que j’avais du grand et vieil océan. J’en ai beaucoup appris à son sujet depuis lors.

Mlle Price était assise en face de moi à table, et comme elle avait elle-même fait plusieurs fois la traversée, elle dit : « Vous voyez, madame Smith, quel moment agréable nous pourrions passer à bord du paquebot. »

« Oui, mais il faut de l’argent pour aller en Angleterre, et il n’y a que les gens chics qui puissent y aller. »

« Ne vous inquiétez pas de cela, dit-elle ; si vous dites que vous viendrez, je me charge de cette partie-là. »

Voilà qui présentait la chose sous un jour nouveau ; aussi ce soir-là, en rentrant, je m’agenouillai et dis : « Seigneur, si tu veux que j’aille en Angleterre, rends-le-moi bien clair et aide-moi. Je ne sais pas ce que j’y ferais, je n’y connais personne, mais si tu me veux là-bas, Seigneur, je remets tout entre tes mains » ; et d’une manière ou d’une autre — je ne puis l’expliquer — Dieu le rendit si clair, et le grava dans ma conscience d’une manière si réelle et si profonde, que je ne pouvais pas plus douter qu’il voulût m’envoyer en Angleterre que je ne pouvais douter de ma propre existence. Je ne puis l’expliquer, je savais seulement, et je ne le comprends pas davantage aujourd’hui ; mais autant les cieux sont élevés au-dessus de la terre, autant ses voies sont élevées au-dessus de nos voies, et ses pensées au-dessus de nos pensées.

Lorsque j’eus terminé à Sands Street et que je fus sur le point de partir pour Ocean Grove, Mlle Price me dit :

« Maintenant, madame Smith, je vais à Philadelphie assister au mariage d’une amie ; je serai de retour tel jour, et vous pourrez m’écrire. »

Je descendis à Ocean Grove, et j’étais si heureuse d’y arriver et d’avoir un peu de calme et de repos. Je balayai et époussetai ma chambre, j’ouvris les fenêtres, et c’était très agréable. On était au premier avril, et, en y réfléchissant, je me dis : « Oh ! après tout, je crois que je peux trouver plus de repos ici qu’en allant en Angleterre. »

Puis, en regardant par ma fenêtre, je vis le grand océan et j’entendis rouler les grandes vagues, et je tremblai. Il me vint cette pensée : « Tu as besoin d’un bon repos. Et puis il y a Mazie ; tu ne peux pas la laisser seule ici. »

« Oui, dis-je, c’est vrai ; je crois que je n’irai pas. » Je fis donc ma lessive et mon repassage, et je commençai mes petits travaux de couture, de raccommodage et de reprisage, mettant mes vêtements en ordre et me reposant un peu, car je prenais mon temps sans me presser ; et je continuai ainsi pendant plusieurs jours.

Puis arriva une lettre de Mlle Price, qui disait : « Faites-moi savoir par retour du courrier si vous viendrez avec moi en Angleterre. Si vous venez, très bien ; sinon, je me joindrai à un groupe de dames qui partent. »

Une conviction profonde s’empara de moi qu’il fallait que j’y aille, mais je me dis que je ne m’étais pas reposée à moitié, que je dormais mal la nuit, que je me couchais

fatiguée et me levais fatiguée ; et puis d’ailleurs, c’est si loin, à trois mille milles d’ici. « Oh ! là là, je vais lui écrire pour lui dire non ; elle a ces dames avec qui partir, ainsi tout est pour le mieux. »

Je m’assis pour répondre à la lettre, et une telle appréhension s’empara de moi, comme si je ne devais pas lui dire que je ne viendrais pas, que j’avais peine à écrire ma lettre.

« Oh ! dis-je, qu’ai-je donc ? » Un murmure me vint :

« Ne lui écris pas, non. »

« Mais je ne peux pas y aller, il faut que j’écrive. » Je continuai donc, et jamais de ma vie je n’avais écrit une lettre avec une telle appréhension. Je la terminai, la portai à la poste et la jetai dans la boîte aux lettres, tout heureuse de ne plus l’avoir en main. Maintenant, me dis-je, je suis libre ; et il me sembla que j’étais allégée pour un petit moment : plus de tristesse dans mon cœur, plus de fardeau, tout avait disparu.

« Oh ! dis-je, que de tracas cette lettre m’a causés ; c’est donc cela. »

Je fis plusieurs visites avant de rentrer chez moi, car j’avais été absente trois mois. Partout où j’allais, les amis étaient heureux de me voir et disaient : « Amanda Smith, racontez-nous tout : où vous êtes allée, et comment va l’œuvre » ; et j’avais beaucoup à raconter de ce que Dieu avait fait. Puis il fallait chanter et prier.

Je ne rentrai chez moi qu’à six heures et demie ; je me disais donc : toute cette tristesse est partie, je vais prendre un bon thé et me coucher tôt.

J’étais dans la maison depuis une demi-heure environ, je suppose, et mon thé était presque prêt, quand, tout à coup, comme lorsqu’on ferme un bec de gaz, une avalanche de ténèbres sembla fondre sur moi, pareille à la frayeur et à la grande obscurité qui vinrent assaillir Abraham. Mon cœur défaillit, et une grande épouvante s’empara de moi. Toute envie de souper me quitta, et je ne voulais plus rien.

« Ô Seigneur, dis-je, qu’ai-je donc ? Viens à mon aide. » Puis je dis : « Je n’ai pas l’intention de dormir cette nuit avant de savoir ce que j’ai. » Je fermai donc les portes à clef, j’assujettis les volets, je baissai beaucoup ma lampe, je me mis à genoux et je dis : « Maintenant, Seigneur, je ne connais pas la cause de ces ténèbres, et il faut que je la connaisse avant de dormir ; j’y suis pour toute la nuit, et il faut que je sache ce que j’ai. »

Je pleurai amèrement, et je priai. Puis je pensai : peut-être ai-je attristé l’Esprit d’une manière ou d’une autre, par ce que j’ai dit pendant mes visites. Alors, en pensée, je retournai dans chaque maison et repassai toute

la conversation ; mais non, aucune condamnation de ce côté. Puis je repassai tout mon travail, chaque endroit où j’étais allée ; non, aucune condamnation ; alors : « Seigneur, qu’est-ce donc ? » Je me prosternai de tout mon long sur le plancher, et je pleurai et priai comme jamais auparavant. Je dis : Seigneur, il faut que je sache ce que j’ai. Un murmure : « Lève-toi. » Je me redressai sur les genoux près de la chaise et dis : « Maintenant, Seigneur, je vais me tenir tranquille. Dis-moi, je t’en prie, ce que j’ai » ; et, après quelques instants de silence, ce fut comme si quelqu’un se tenait à ma droite et disait distinctement :

« Tu vas partout disant aux gens de se confier au Seigneur dans les ténèbres, de se confier en lui quand ils ne peuvent pas le voir. »

« Oui, Seigneur, je l’ai fait. »

« Eh bien, tu dis aux autres de faire ce que tu n’es pas disposée à faire toi-même. »

« Ô Seigneur, dis-je, c’est mesquin, et par ta grâce je ne dirai à personne de faire ce que je ne suis pas disposée à faire moi-même. Maintenant, Seigneur, qu’est-ce donc ? » Et ces paroles me vinrent, claires et distinctes : « Tu as peur de te confier au Seigneur et d’aller en Angleterre ; tu as peur de l’océan. »

Ma foi ! j’en eus le souffle coupé, mais je dis : « Seigneur, c’est la vérité, la pure vérité. » Et c’était bien le cas.

En un instant, comme dans un panorama, la bonté de Dieu sembla passer devant moi, et sa fidélité à me conduire et à pourvoir à mes besoins de toutes manières, et à exaucer mille fois ma prière ; et maintenant, penser que j’aurais peur de me confier en lui et d’aller en Angleterre ! Oh ! quelle honte me remplit alors ! Je me prosternai de nouveau sur le plancher ; je sentais que je ne pourrais plus jamais lever les yeux vers son cher visage pour prier. Je ne pourrai jamais décrire l’affreux sentiment de honte qui sembla me remplir, et je m’écriai : « Seigneur, pardonne-moi, pour l’amour de Jésus, et donne-moi une autre chance, et j’irai en Angleterre. »

Puis je pensai : « Si j’écris à Mlle Price pour lui dire que je viendrai, elle est une étrangère, elle risque de me trouver inconstante et de ne pas savoir si elle peut compter sur moi ; mais si le Seigneur veut bien me donner une autre chance, j’irai seule. Je m’y engage devant toi, Seigneur, tu peux te fier à moi, j’obéirai. »

« Et ton enfant ? »

Alors je me vis à bord du paquebot dans une grande tempête, et le navire faisait naufrage ; c’était si réel que j’entendis craquer la charpente, j’entendis gronder le tonnerre, je vis les éclairs, je vis et j’entendis les gens hurler. Oh ! c’était affreux. Puis un télégramme arrivait pour annoncer que le navire était perdu.

Puis ma fille apprenait la nouvelle, et je la voyais folle et égarée de douleur ! Tout cela était aussi réel que la vie, la tête me tournait, et je m’écriai : « Ô Seigneur, aide-moi ; je te donne mon enfant, tu peux prendre soin d’elle. »

Puis je pensai : si elle tombait malade — eh bien, le moyen le plus rapide d’avoir des nouvelles serait le télégramme ; et si j’arrivais en Angleterre et qu’on m’envoyât un télégramme disant qu’elle était malade, je savais ce que cela signifierait : cela signifierait qu’elle était morte. Oh ! ce que j’éprouvai !

Puis je repassai tout cela et me dis : « Et si elle tombait malade et mourait, sans que je puisse être auprès d’elle pour la soigner pendant sa maladie, prier et l’aider ? Si elle était morte, il ne servirait à rien que je rentre, car elle serait enterrée avant que je puisse arriver jusqu’à elle, et alors mon retour n’aurait plus de raison d’être. »

Je vis tout cela, et je dis : « Seigneur, aide-moi, je t’obéirai. »

Tous ceux de mes sœurs et de mes frères qui vivaient alors passèrent devant moi, l’un après l’autre, six en tout, et je vis chacun d’eux décliner et mourir, et j’allai à l’enterrement de chacun d’eux, là, à genoux, aussi réellement que je suis jamais allée à un enterrement de ma vie ; et je dis : « Seigneur, aide-moi. »

« Mais, dis-je, rester ici et désobéir à Dieu — je ne peux pas me permettre d’en subir les conséquences ; j’aime mieux partir et obéir à Dieu que de rester ici en sachant que j’ai désobéi. » Alors ce cantique me vint :


« Seigneur, docile, je m’en irai,
Laissant joyeuse tout ici-bas ;
Sois seulement mon guide,
Et toujours je te suivrai. »

Alors vint un tel flot de lumière et de douce paix qu’il me remplit de joie et d’allégresse, et je chantai et louai le Seigneur, car je sentais qu’il m’avait comblée de ses bienfaits dans sa grande miséricorde.

Environ une semaine plus tard, j’allai dire au revoir à Mlle Price au moment de son départ. Elle s’embarqua sur l’un des beaux navires de la White Star Line. C’était comme un palais flottant. Je n’avais jamais rien vu de pareil sur l’eau ; c’était magnifique. Je pensai : quelle erreur j’ai commise ! « Oh ! Seigneur, tu peux te fier à moi, j’irai seule si tu veux bien me donner une autre chance. » Puis je rentrai chez moi.

Une semaine ou deux plus tard, je reçus une lettre de Mme Mary C. Johnson, qui disait : « M. Johnson et moi comptons nous embarquer pour l’Angleterre tel jour de mai, et nous serions heureux de vous prendre sous notre aile. »

« Eh bien, pensai-je, voilà qui est très bien. Mme Johnson est une dame si charmante, elle et M. Johnson ont toujours été si bons pour moi, et je ne connais personne avec qui je préférerais partir. »

D’après la date de la lettre, je vis qu’il ne me resterait guère plus d’une semaine pour me préparer, et que je ne pourrais pas y arriver ; alors je me mis à genoux, j’étalai la lettre sur une chaise et je dis : « Seigneur, tu sais que je serai fidèle et que j’irai seule, mais je ne peux pas être prête à partir avec Mme Johnson, bien que je le désire tant. Je veux aller à Baltimore voir Mazie et lui en parler » ; puis je priai le Seigneur de l’apaiser et de la préparer, afin qu’elle n’ait pas le sentiment de ne pouvoir me laisser partir ; et il le fit, béni soit son nom !

Je voulais aller voir mon frère que je n’avais pas vu depuis trente ans ; c’était mon frère aîné, qui habitait York, en Pennsylvanie ; quant à un frère plus jeune, je l’avais vu quelques mois auparavant ; il habitait Tonawanda ; mais mon frère William Tolbert, je ne l’avais pas vu depuis trente ans ; je me dis donc : c’est très bien ainsi. J’écrirai à Mme Johnson de m’écrire quand elle sera en Angleterre, pour me dire comment se présentent les choses.

Quelque temps auparavant, j’étais à Boston, aux réunions de M. Moody ; c’était la dernière semaine de ses réunions. Là, Mme Johnson me dit qu’elle avait la conviction profonde que le Seigneur avait une œuvre pour moi en Grande-Bretagne ; mais je n’y prêtai aucune attention, si bien que M. et Mme Johnson partirent au bout de quelques semaines. Dès son arrivée en Angleterre, elle m’écrivit et me parla de la Convention de Keswick, qui correspond à l’un de nos camp-meetings de sainteté dans ce pays ; mais là-bas la terminologie est un peu différente, et on l’appelle une convention pour l’approfondissement de la vie spirituelle. Cette réunion fut commencée il y a des années par cet homme de bien, R. P. Smith, et on la tient chaque année. Dieu l’a certainement béni d’avoir lancé cette convention, n’eût-il rien accompli d’autre.

De nombreuses autres réunions, dans tout le Royaume-Uni, ont produit un bien merveilleux, dont le compte n’est écrit que dans l’éternité.

Une triste nuit pour moi. Je crois que si jamais Satan a eu quelque chose à voir avec les moustiques, ce fut bien cette nuit-là. Le dimanche fut encore une journée chaude ; la chaleur était effroyable. J’allai à l’église et en revins à pied, à environ cinq milles de distance, je crois ; mais cela me parut beaucoup plus long à cause de la chaleur intense.

« Eh bien, dis-je, je ne sortirai pas ce soir. » Je montai donc

à ma chambre, je m’étendis et j’essayai de me reposer ; mais là, les moustiques et les mouches semblaient s’être donné le mot. Oh ! je crus devenir folle. J’essayai de prier, mais, oh ! ces moustiques venimeux ne faisaient que chanter, d’abord à une oreille, puis à l’autre, puis une piqûre aiguë.

« Oh ! là là, je n’en peux plus. » Je me levai donc. Je dis : « C’est trop loin pour descendre ce soir à l’église Bethel ; je vais aller à cette église méthodiste blanche. »

J’étais si lasse que je dis : « Seigneur, viens à mon aide. » Quand je descendis, ma tante me dit : « Où vas-tu ? »

« À l’église. »

« Je croyais que tu avais dit que tu ne ressortirais pas. »

« Oui, mais je vais à cette église méthodiste blanche, dans Exeter Street. »

Elle fut surprise.

« Nous n’allons jamais à l’église des Blancs, ici. Je rirais bien s’ils te mettaient à la porte. »

« Eh bien, dis-je, il faudra qu’ils le fassent ce soir, car j’y vais. »

J’étais contente qu’elle ne veuille pas venir, car elle était très susceptible, et je pensais que s’il y avait quelque désagrément, je pourrais le supporter mieux qu’elle ; je sortis donc, une demi-heure avant l’heure. L’église était belle ; les lumières brûlaient faiblement, et il y faisait si frais et si calme. Le bedeau fut très aimable et m’adressa la parole, mais ne me dit pas de monter à la tribune — la coutume voulait autrefois que les gens de couleur, quand ils allaient à l’église, se rendent à la tribune — ; aussi, comme il ne disait rien, j’entrai et me plaçai à trois ou quatre bancs de la porte.

« S’ils me mettent à la porte, me dis-je, je ferai une belle sortie en me pavanant, et tout le monde pourra me voir. »

Eh bien, dans le calme, je me mis à réfléchir et à prier. Je sentais, je ne sais comment, que le Seigneur m’avait envoyée là pour m’enseigner quelque leçon, et je dis : « Seigneur, quelle est la leçon que tu veux que j’apprenne ? car assurément tu veux dire quelque chose par tout cela. » Je restai donc assise là, priant avec ardeur.

Peu à peu, les gens commencèrent à arriver ; puis deux dames fort bien mises entrèrent et s’arrêtèrent à mon banc. Je me retournai et les regardai droit dans les yeux, pour qu’elles voient que j’étais de la race royale noire ; mais elles avaient l’air aimable, alors je me levai et elles passèrent.

Il y avait quantité de bancs vides de l’autre côté et plus

en avant. Je ne sais pourquoi elles préférèrent celui-là, si ce n’est à cause de la fascination particulière qui semble entourer la royauté !

Au bout d’un moment, le pasteur entra et l’on augmenta les lumières. Oh ! que c’était joli ! Le pasteur monta en chaire et pria, puis annonça le cantique. On chanta, puis il y eut une prière très fervente, et tous les préliminaires habituels. Pendant tout ce temps, je priais le Seigneur de m’enseigner la leçon qu’il voulait que j’apprenne. Quand le pasteur se leva et annonça son texte, il dit : « Mon texte se trouve dans Philippiens 4:19 : “Et mon Dieu pourvoira à tous vos besoins selon sa richesse, avec gloire, en Jésus-Christ” » ; et l’Esprit me dit clairement : « Voilà la leçon pour toi » ; et l’accent semblait porter sur les besoins : « Mon Dieu pourvoira à tous vos besoins » ; et je compris ce que tout cela signifiait.

Quand je rentrai de l’église, à Baltimore, ma tante me dit : « Eh bien, comment cela s’est-il passé ? »

« Le Seigneur m’a enseigné la leçon qu’il voulait que j’apprenne, répondis-je ; je suis si contente d’y être allée. »

Quand je vis combien j’avais été près de rompre mon alliance avec Dieu, je fus effrayée ; je dormis très peu cette nuit-là.

Le lendemain matin, je fus debout de bonne heure et partis prendre le train. On me dit que c’était celui de neuf heures et demie qui quittait Baltimore. On me dit que c’était l’express éclair ; il allait à York, en Pennsylvanie. Il ne faisait que deux arrêts, à Wilmington, Philadelphie et York. Je sentis que je ne voudrais plus jamais reprendre ce train-là. Oh ! il allait si vite ; quand je regardais par la fenêtre, il me semblait que les arbres et les poteaux allaient m’arracher les yeux ; la vitesse était effroyable. Je me cramponnai et je dis : « Seigneur, si tu veux m’aider, je ne désobéirai plus jamais. »

J’arrivai à York, passai la nuit chez mon frère, tins le lendemain une réunion à une heure à l’église méthodiste, et repartis à deux heures et demie pour Philadelphie ; je rentrai chez moi, sortis acheter ma malle et la fis, et à sept heures du soir je fermai ma porte à clef, glissai ma clef dans la boîte aux lettres et partis pour Horton Street, chez mon amie Mme Kenney. Je rencontrai Mme B. et lui dis que je partais pour l’Angleterre pour des mois, et que je voulais qu’elle surveille ma maison jusqu’à mon retour.

« Très bien », dit-elle.

Je lui dis au revoir et continuai mon chemin. Le lendemain matin, mercredi, à huit heures, je montai à bord du paquebot « Ohio », commandé par le capitaine Morris. C’était un parfait gentleman, et il fut

très bon pour moi. Par l’intermédiaire de ma chère amie, Mme Kenney, j’avais eu mon billet sans difficulté : soixante-dix dollars, en première classe, bien entendu.

Il y avait bon nombre de passagers aristocratiques, et comme j’étais une femme de couleur et que je voyageais seule, on s’enquit pas mal de qui j’étais, de ce que j’allais faire en Angleterre, etc. Je dois dire que je me sentis quelque peu embarrassée. Plusieurs passagers me demandèrent si j’étais déjà allée en Angleterre.

« Non », dis-je.

« Vous y allez pour affaires ? »

« Non, pas spécialement. »

« Vous attendez des amis qui viendront vous chercher ? »

« Eh bien, non. »

Puis venaient un sourire critique et une remarque. Ils s’en allaient en discuter avec deux autres personnes ou davantage et faisaient des commentaires ; et au bout d’un moment, un autre venait me poser la même question sous une autre forme.

« Vous allez à Paris, je suppose ? »

« Non, je ne compte pas aller à Paris. »

« Je suppose que vous allez rejoindre les Jubilee Singers. Sans doute trouvez-vous cette traversée coûteuse, madame Smith ? »

« Oui, j’ai payé soixante-dix dollars pour ma traversée. »

« Vous avez des amis qui viendront vous chercher en Angleterre ? »

« Eh bien, non, je ne sais pas si quelqu’un viendra me chercher. »

Alors je leur parlais de mon amie, Mme Mary C. Johnson, et de Mlle Price, et de la façon dont tout cela s’était fait, et ils semblaient stupéfaits que je puisse être assez folle pour aller en Angleterre sur un tel témoignage. Un vieux monsieur quaker fut le seul qui parût vraiment connaître la conduite de l’Esprit, et il prit ma défense une ou deux fois. Quelques dames firent remarquer que j’aurais dû voyager dans l’entrepont, ce qui m’aurait coûté bien moins cher.

Ils se demandaient si je n’étais pas quelque personnage suspect, et cela m’inquiéta un peu ; un jour, j’entrai dans ma cabine, je me mis à genoux et je dis : « Maintenant, Seigneur, ces gens me posent tant de questions. Si je leur dis que c’est toi qui m’envoies en Angleterre, ils ne le comprennent pas ; et maintenant, Seigneur, ne les laisse plus me poser de questions. Arrête-les ; ôte-leur leur curiosité ; fais qu’ils me laissent tranquille, pour l’amour de Jésus. Amen. »

Je me relevai et montai sur le pont, et pas une âme, à partir de ce moment, ne me posa plus de questions, pas une seule de toute la traversée. « Si vous demandez quelque chose en mon nom, je le ferai. »


« Sommes-nous faibles et chargés,
Accablés d’un fardeau de soucis,
Précieux Sauveur, toujours notre refuge,
Va le porter au Seigneur dans la prière. » Amen.

Nous fûmes tous assez malades les deux premiers jours. Le troisième jour, l’un des garçons de service, un jeune homme très gentil et très bon, m’aida à monter sur le pont. Quand le capitaine me vit, il vint vers moi et dit : « Comment allez-vous, madame Smith ? »

« Je me sens mieux, capitaine, merci. »

Alors il s’assit à côté de moi et dit : « Madame Smith, vous a-t-on traitée comme il convient ? »

« Oui, capitaine, merci. »

Il dit : « Si quelqu’un, sur ce navire, se montre désagréable envers vous, je veux que vous me le signaliez. »

« Je vous remercie, monsieur, je le ferai. »

Mais je n’eus à me plaindre de rien. La femme de chambre du bord était très aimable, ce que nul ne pouvait manquer d’apprécier quand on voyage en mer. Elle m’apportait mon goûter ou mes repas sur le pont, exactement comme aux autres, et j’eus avec elle bien des conversations agréables.

Le premier dimanche de la traversée, presque tous les passagers étaient terrassés par le mal de mer. Sur la vingtaine de passagères, ou davantage, je crois qu’aucune ne monta sur le pont avant la fin de l’après-midi ; mais le dimanche suivant, nous étions tous rétablis, debout et dehors.

Le monsieur quaker et son fils furent les deux seuls qui parurent vraiment se prendre d’amitié pour moi, en dehors des questions curieuses qu’on me posait. Puis le monsieur et la dame qui étaient assis à côté de moi à table — ils étaient de Philadelphie — furent tous deux très aimables et me rendirent le voyage fort agréable, ce que j’appréciai beaucoup.

Le monsieur quaker et son fils s’intéressèrent beaucoup à moi quand ils apprirent que j’étais, comme disent les Amis, « une femme prédicatrice ». Le vieux monsieur me parla longuement des usages de la Société des Amis. Il dit que les Amis avaient toujours pris nettement position en faveur de la prédication des femmes, et qu’il en était très fier. Je ne l’avais jamais rencontré auparavant, et il ne savait pas que des femmes de couleur eussent jamais travaillé dans ce domaine. Il m’encouragea et me dit d’aller de l’avant. Puis il parla au capitaine de la tenue d’un service religieux.

Il y avait cinq médecins à bord, et pas un prédicateur parmi eux. La plupart des passagers étaient épiscopaliens et presbytériens,

tous très aimables, mais très aristocratiques ; ces messieurs vinrent donc me demander si je voulais présider le service. Je leur dis que je le ferais si le capitaine le trouvait convenable. Je ne voulais rien faire qui ne fût parfaitement agréable à tous. Alors ils firent le tour pour s’informer, et tout le monde fut d’accord. Ils se disaient : n’importe quoi pour rompre la monotonie et avoir un divertissement original.

Le capitaine vint lui-même me trouver et me dit qu’il serait très heureux que je préside le service. Il ferait aménager le salon. Je lui dis que je le ferais s’il pensait que c’était le mieux. Il m’assura que tout irait bien, et tout fut donc arrangé. On sonna la première cloche ; cela faisait vraiment église ! Comme les sourires et les chuchotements circulaient parmi les passagers : « La femme de couleur va prêcher. » Tous furent invités à descendre au salon, puis on sonna la seconde cloche. Beaucoup de passagers de seconde classe et quelques-uns de l’entrepont vinrent aussi. Ceux de l’entrepont étaient pour la plupart catholiques romains, mais tous se conduisirent avec respect, sauf une ou deux pauvres personnes ignorantes.

Les livres de prières et de cantiques épiscopaliens avaient été disposés tout autour des longues tables, et je ne savais pas du tout comment conduire ce genre de service ; je me tournai donc vers mon ami quaker, car lui et son fils se tenaient à mes côtés, prêts à m’aider en tout, sauf à chanter ou à prier ; et il parla au capitaine, qui dit que je devais procéder à ma manière. J’annonçai donc un cantique connu, et tous se joignirent à moi quand j’entonnai l’air. Si j’avais osé demander à quelqu’un de prier, je l’aurais fait, mais cela n’aurait été qu’un embarras pour tout autre qu’un méthodiste à l’ancienne ; je regardai donc à Dieu pour avoir de la force, et je priai moi-même ; puis je chantai, tiré des Winnowed Hymns, ce beau chant : « Jésus de Nazareth passe. »

Le Seigneur bénit le chant, qui captiva leur attention, et avant que j’eusse fini, je vis que plusieurs d’entre eux étaient touchés ; mais comme j’avais prié ce matin-là pour obtenir le secours divin ! Et il vint assurément.

J’ouvris ma Bible au chapitre 14 de Jean et je dis : « Je ne vais pas prêcher, mais je voudrais parler un peu de ce cher vieux chapitre » ; et je parlai ainsi plus d’une demi-heure, en toute liberté et avec aisance. Puis je priai, et pendant que je parlais au Seigneur, les différents passagers se présentèrent à mon esprit : ceux qui étaient malades, les amis laissés au pays, le capitaine et les officiers qui avaient été si bons, et ainsi de suite, selon que l’Esprit inspirait la prière ; ainsi je priai. Quand j’eus fini, nous chantâmes la doxologie.

Oh ! comme cela changea l’esprit des passagers ! Des dames et des messieurs qui ne m’avaient même pas dit bonjour auparavant vinrent me remercier de ce que j’avais dit, et surtout de la prière. Ils me serrèrent la main, se montrèrent pleins d’intérêt et me dirent : « Que le Seigneur vous bénisse. »

Il y avait un grand médecin, fort chic, qui appartenait à la marine des États-Unis — lui, sa femme et leurs deux enfants étaient très bien ; mais, d’après les remarques de certains passagers, il semblait se conduire comme s’il pensait que les passagers de ce paquebot devaient se sentir hautement honorés qu’un passager aussi considérable que lui, médecin de la marine des États-Unis, fût à bord de ce navire.

Les deux fillettes étaient de charmantes petites créatures, âgées, je pense, d’environ neuf et six ans ; elles semblaient m’avoir prise en grande affection. Elles n’avaient pas de bonne avec elles, aussi je les amusais, et nous passions de bons moments ; mais chaque fois que le docteur était dans les parages, il les rappelait. Il semblait si mal à l’aise qu’elles soient assez sottes pour faire attention à une femme noire. Je souriais en voyant ses manœuvres.

Quand j’arrivai à Liverpool, je ne savais rien de la douane. Toutes les dames avaient des messieurs pour s’occuper de leurs bagages, et comme il y a toujours de l’agitation quand on arrive, je dis : « Seigneur, je n’ai personne pour s’occuper de mes bagages ni pour faire quoi que ce soit pour moi ; aide-moi maintenant, garde-moi calme, et aide-moi simplement à me tirer de tout cela. »

Le bon docteur sembla prendre un soin particulier à me gêner. Il avait beaucoup de bagages à faire examiner ; je n’avais qu’une malle ; il avait trois douaniers. J’attendis ; puis je vis une occasion, et je m’adressai simplement à l’un des hommes en lui montrant ma malle ; juste à ce moment, le bon docteur passa droit devant moi, frappa l’homme sur le bras et l’emmena si brusquement que j’attendis que tout le monde eût à peu près fini. Le docteur monta dans son fiacre et partit. Alors l’homme se tourna vers moi et dit : « Madame, c’est votre malle ? »

« Oui, monsieur », dis-je.

« Je suppose que vous n’avez ni tabac, ni cigares, ni livres ? »

« Non, non », répondis-je.

« Eh bien, très bien ; où voulez-vous aller ? »

« À la gare de Lime Street, monsieur. »

Il siffla un fiacre, je fermai ma malle à clef, et un instant plus tard j’étais partie.

Mon fiacre rattrapa et dépassa le bon docteur. En passant, je me penchai au-dehors et lui fis signe de la main avec un salut poli, et je m’éloignai, laissant le docteur derrière moi ; et au lieu de sourire en brave garçon et de me souhaiter bon voyage, il se contenta de froncer les sourcils et sembla se mordre la lèvre. Je ne l’ai jamais revu depuis, le pauvre homme !

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