Amanda Smith : une autobiographie
Souvenirs de camp-meeting

Chapitre 15 · 26 min de lecture · 34 min d’écoute

Souvenirs de camp-meeting

Mon premier camp-meeting national de la sainteté eut lieu à Oakington, dans le Maryland, en juillet 1870. Quand je vis l’annonce de cette réunion dans le journal, je pensai que j’aimerais bien y aller. Mais j’étais une pauvre blanchisseuse : comment aurais-je pu y aller ? J’allai faire quelques jours de travail chez Mme Margaret Clark, qui habitait alors Dominick Street ; c’était l’un des membres les plus ardents de l’Église méthodiste de Duane Street, une femme de camp-meeting de la vieille école. Un jour, elle me dit : « Sœur Smith, vous devriez aller au camp-meeting d’Oakington. »

Je répondis : « J’aimerais bien y aller, si je pouvais trouver quelque chose à faire, m’occuper de la tente-dortoir, ou trouver une place de serveuse sous la tente de la pension, de façon à gagner un petit quelque chose. » Mon loyer était de six dollars par mois, et si je perdais deux semaines, que deviendrais-je ? Alors je lui dis : « Écrivez-leur et trouvez-moi une place. »

« Ma foi, oui, dit-elle, mais de cette manière vous ne profiterez pas beaucoup de la réunion. »

« Eh bien, dis-je, je ne peux pas y aller autrement. » Elle dit donc : « C’est entendu. »

Je rentrai chez moi, je priai pour que le Seigneur m’ouvre le chemin, et j’espérai.

La semaine suivante, quand j’y retournai, je m’attendais à apprendre une bonne réponse à la lettre de Mme Clark. Elle me dit qu’elle n’avait pas encore reçu de réponse, puis ajouta : « Sœur Smith, pourquoi ne vous confiez-vous pas au Seigneur pour aller profiter de la réunion ? » Cette pensée me frappa : c’était justement ce que j’aurais aimé faire. Puis je pensai : « Quoi, me confier au Seigneur pour mon loyer ? » Je n’avais jamais entendu parler d’une chose pareille, et à coup sûr je ne l’avais jamais fait. Je réfléchis un instant, puis je dis : « Je le ferai. »

Alors Mme Clark me dit : « Vous pouvez prendre votre propre enveloppe de paillasse et la faire remplir ; vous aurez de la place dans notre tente pour dormir, et vous n’aurez que notre tente à tenir. » Comme mon cœur bondit de joie ! Puis elle m’expliqua comment m’y prendre ; je me mis à l’ouvrage, je rassemblai ce que je pus, et j’eus ainsi de quoi payer mon billet aller-retour, avec dix cents de reste tout juste. Quand le moment vint, Mme Clark me dit : « Envoyez votre malle chez nous, elle pourra partir avec nos affaires demain matin. »

C’est ce que je fis ; mais quand l’homme arriva, un peu après six heures du matin, ils étaient tous partis. Quand j’arrivai au bac de Cortlandt Street, je vis que ma malle n’y était pas : l’homme l’avait portée au bac de Debrosses Street ; le vieil homme me dit donc que je ferais mieux de monter jusqu’à Debrosses Street, à environ deux milles de là. Mon cœur battait, je ne savais que faire. Je pensai : « Je ne peux pas y aller à pied, c’est si loin, et je suis si fatiguée. » Je me dis que je pourrais peut-être encore attraper le train, et je pris donc le tramway. Puis je pensai : « Si je paie les dix cents pour l’aller et le retour, comment vais-je passer le bac ? »

Je revins, mais naturellement j’avais manqué le train. Je dus attendre depuis huit heures environ jusqu’à dix heures et demie. Il semblait que tout fût contre moi. Oh ! avec quelle ferveur je priai ! Quand j’allai acheter mon billet, je m’aperçus qu’il me manquait vingt-cinq cents, si du moins je prenais un billet d’excursion ; je ne savais donc que faire. Je demandai au Seigneur de me faire voir quelqu’un que je connaissais, afin de pouvoir lui demander de me les prêter. Beaucoup de gens attendaient le même train, parmi lesquels le révérend Henry Belden, que j’avais souvent rencontré aux réunions de Mme Palmer ; le révérend M. Wells, pasteur de l’Église méthodiste de Seventeenth Street ; M. Faulkner, et un certain nombre d’autres membres de cette Église. Ils furent tous très aimables avec moi. Je pensai : « Vais-je demander les vingt-cinq cents à frère Belden ? »

Juste comme je regardais autour de moi, qui vis-je là ? Frère Clark en personne.

« Oh ! dis-je, je croyais que vous étiez parti. »

« Je ne partirai pas avant samedi, dit-il (c’était, je crois, un mercredi matin). Mme Clark a oublié quelque chose et je suis revenu en hâte le chercher ; quand je suis arrivé ici, le train venait de partir ; vous allez donc le prendre. »

« Monsieur Clark, voudriez-vous bien me prêter vingt-cinq cents ? »

« Je n’ai pas de monnaie, dit-il, seulement un billet de deux dollars ; je vais vous le donner, et vous me le rendrez quand je viendrai. »

J’eus donc mon billet sans encombre. Puis les grilles s’ouvrent, et voici la cohue et le vacarme ; tout cela était si nouveau pour moi alors ! Je finis par monter et prendre ma place, et je restai assise à réfléchir, me demandant comment je rembourserais à ce bon frère Clark ses deux dollars quand il viendrait le samedi. « Seigneur, aide-moi, dis-je, et ouvre-moi le chemin. »

Alors Satan me dit : « Si tu n’avais pas acheté ce paquet de traités, tu n’aurais pas eu besoin d’emprunter ces deux dollars. »

Un jour ou deux auparavant, j’avais acheté à la Bible House un paquet de traités sur la sainteté ; ils coûtaient trente cents. Je savais que l’argent me manquait, mais la sainteté m’était si douce que je voulais que tout le monde l’obtienne, et ces traités exposaient la vérité sous un jour si clair et si raisonnable que j’avais pensé pouvoir faire un petit travail pour le Seigneur en les donnant aux gens : voilà pourquoi je les avais pris. De toute façon, le diable n’aime pas la sainteté ; et moi, j’ignorais ses desseins, et je me trouvais parmi des étrangers. Il fit tout son possible pour me chercher querelle. Au bout d’un moment, je pris mon paquet, j’en sortis les traités et me mis à lire ; malgré tout, je me sentis heureuse, et je sentis que j’avais bien fait de les acheter. Le train poursuivit sa route. Peu après, quelqu’un se mit à chanter. On me demanda de me joindre au chant, et ce fut un départ pour le camp-meeting vraiment agréable. Quand on eut fini de chanter, M. Faulkner revint jusqu’au siège où j’étais assise et me dit : « Que lisez-vous là, ma tante ? » Je lui tendis le paquet de traités.

« Ah ! vous connaissez quelque chose à la sainteté ? » dit-il.

Mon cœur prit feu en un instant, et je me mis à raconter les grandes choses que le Seigneur avait faites pour moi ; après m’avoir écoutée un moment, il dit : « J’aimerais donner quelques-uns de ces traités à notre pasteur, frère Wells » ; et il me semble qu’il ajouta que sa fille et quelques autres dames s’intéressaient à ce sujet.

« Très bien, monsieur, dis-je, je suis très heureuse que vous en preniez autant que vous voudrez. » Quand il eut fini, il me rendit ceux qu’il n’avait pas pris.

« Ils sont très bons, et il faut que vous priiez Dieu de les bénir. »

Puis il me tendit un billet de deux dollars. « Je ne les vends pas, monsieur », dis-je.

Il sourit et répondit : « Mais vous les achetez, n’est-ce pas ? »

« Oui, mais je ne les ai pas payés ce prix-là, monsieur. »

« Peu importe, dit-il, je suppose que vous saurez en faire usage, n’est-ce pas ? »

« Oh ! oui, monsieur, merci ; gloire au Seigneur ! » Puis il s’en alla.

Je vis comment Dieu avait exaucé ma prière et payé les deux dollars que j’avais empruntés à ce cher frère Clark. « Avant qu’ils m’invoquent, je répondrai; Avant qu’ils aient cessé de parler, j’exaucerai. » Ésaïe 65:24. Aussi, quand frère Clark arriva le samedi, je fus heureuse de lui remettre les deux dollars.

Ce camp-meeting, je ne l’oublierai jamais. Comme Dieu me donna des amis et me bénit ! C’était la première fois que j’assistais à une réunion de ce genre. Je n’avais jamais entendu de pareils témoignages ni une telle prédication sur la sainteté. L’agape du dimanche matin ne sera jamais oubliée. Le Seigneur me mit à cœur de raconter comment j’avais trouvé le grand salut, et pendant que je parlais, il me bénit grandement, et le peuple aussi. À la fin, frère Inskip dit qu’il leur fallait cinq cents dollars (je crois que c’était cette somme) pour les dépenses de la grande tente. Quelqu’un proposa de diviser la somme en parts ; la réponse fut donc chaleureuse et prompte, car tout le monde semblait si heureux, et en dix ou quinze minutes environ ils eurent la somme, et au-delà. Je voulais donner quelque chose ; j’étais si contente et si heureuse que j’aurais aimé donner dix dollars si je les avais eus ; je dis donc : « Tu le sais, Seigneur, si je les avais, je les donnerais ; mets donc au cœur de quelqu’un de les donner pour moi. »

À peine avais-je prononcé cette prière que ce cher vieux frère John McGlynn se leva et dit : « Dix dollars pour cette sœur de couleur qui vient de parler. »

« Gloire au Seigneur ! merci, monsieur », m’écriai-je. Oh ! il me semblait que j’allais m’envoler.

C’est là que je commençai à apprendre le sens profond de cette parole : « Demandez, et vous recevrez; cherchez, et vous trouverez; frappez, et l’on vous ouvrira. »

L’après-midi, j’entrai sous la tente où frère Purdy dirigeait une réunion ; il sondait et éprouvait ceux qui cherchaient le salut complet, car tous ceux qui connaissent frère Purdy et ses méthodes savent que personne ne lui glisse facilement entre les doigts, de ceux qui cherchent le pardon ou la pureté. Il sonde profondément, gloire au Seigneur ! J’écoutais. Je savais que mon cœur répondait à chacune de ces épreuves, et je pouvais dire : « Gloire au Seigneur ! » Mon âme était tout embrasée d’un saint triomphe. Je m’avançai et dis : « Frère Brady, aimeriez-vous essayer votre sonde sur moi ? »

Il fut tout interloqué, mais, avec son air aimable, il dit : « Oui ; pouvez-vous le supporter, Amanda ? »

« Oui, monsieur » ; et je repris les différentes épreuves qu’il avait données

et je les passai l’une après l’autre. La puissance du Seigneur descendit sur nous, et oh ! quelle réunion ! des pécheurs furent convertis, des croyants sanctifiés. La réunion se prolongea bien après le début de la prédication du soir. Les gens venaient de toutes les parties du terrain.

C’est là que je rencontrai pour la première fois M. et Mme Martyr, de Philadelphie, qui furent par la suite de très bons amis pour moi. Ils sont maintenant tous deux au ciel.

C’était la première fois que je voyais le révérend B. F. Adams. Il prêcha un sermon merveilleux le dimanche matin, et raconta comment il avait reçu la bénédiction de la sanctification. La puissance de l’Esprit se manifesta. Frère Adams se rassit au milieu d’une tempête de gloire. C’était justement le dimanche où Rome proclamait l’infaillibilité du pape. Frère Boole bondit sur ses pieds, comme sous l’inspiration, et dit, comme lui seul savait le dire :

« À Rome, aujourd’hui, on couronne le pape infaillible ; levons-nous et chantons “ Gloire au nom puissant de Jésus, couronnez-le Seigneur de tout ”, dans nos cœurs, pour toujours. »

Et toute l’assemblée se leva en un instant comme un seul homme, et je crois n’avoir jamais entendu chanter ainsi : jamais je n’avais entendu ce vieux « Coronation » chanté comme il le fut ce jour-là. Oui, nous l’avons couronné Roi des rois et Seigneur des seigneurs. Alléluia! Car le Seigneur notre Dieu tout-puissant est entré dans son règne.

Comme j’avais appris à Oakington à me confier au Seigneur pour les choses temporelles, et qu’il m’avait si merveilleusement bénie, je me mis à prier au sujet de mon voyage à Sing Sing, et le Seigneur m’envoya du secours. Quelques jours avant l’ouverture de la réunion, frère Munson, de l’Église méthodiste de Twenty-fourth Street, où mon amie sœur Scott et moi allions parfois à sa classe, était en ville un matin, et le Seigneur l’envoya au 135, Amity Street, où j’habitais, à New York.

« Eh bien, sœur Smith, dit-il, êtes-vous prête pour le camp-meeting ? »

« Je demande au Seigneur de m’ouvrir le chemin. »

« Eh bien, voici deux dollars pour vous aider. »

Je louai le Seigneur pour ce nouveau signe de sa bonté. Nommant un frère qui était membre de sa classe, il me dit que sa famille me donnerait une place pour dormir dans sa tente, si je le voulais, ou bien que je pourrais avoir un coin dans la grande tente de réunion. « Gloire au Seigneur ! dis-je. Il fait tout à merveille. Maintenant, dites-moi comment y aller, et tout ce qu’il faut savoir. »

C’est ce qu’il fit, puis il s’en alla. Après son départ, j’eus un moment béni,

à remercier Dieu de son merveilleux amour pour moi. Tout cela était une expérience nouvelle, mais si belle, parce que je voyais en tout la main du Seigneur. Le jour arriva, et nous voilà parties pour le camp-meeting, ma petite fille Mazie et moi. Le Seigneur me donna beaucoup d’amis et m’enseigna de nouvelles leçons. Je me souviens de beaucoup d’êtres chers de ce temps-là, bien que tant d’entre eux soient allés auprès de Dieu. Le révérend John Cookman, qui était alors pasteur de l’Église de Bedford Street, et le révérend frère Hedstrom, ce merveilleux homme de Dieu, frère Moorehouse et un certain nombre d’autres étaient là. Comme je me souviens bien de ce cher John Cookman ; il était alors une puissance. Je n’ai rien contre le fait qu’il soit allé au ciel quand son œuvre fut achevée, mais il me semblait, je ne sais trop pourquoi, qu’il aurait pu y aller tout aussi sûrement par la chère vieille Église méthodiste, que son père et son frère Alfred, de bienheureuse mémoire, avaient tant aimée et si longtemps servie ; mais gloire au Seigneur, de toute façon il n’y a pas de sectes au ciel. Alléluia ! Oh ! la Cité sera pleine d’âmes lavées dans le sang, de toute tribu, de toute langue, de tout peuple. « Quel rassemblement de peuple ce sera ! »

Puis il y avait frère Tom Sherwood, frère Knox et frère King. Quels moments nous avions aux réunions de la tente des policiers ! La tente de frère John McClain était celle où les jeunes gens tenaient leurs réunions. C’est là que je vis et entendis pour la première fois Laura Bowden (plus tard Mme Crane) ; elle était alors dans la pleine force de sa puissance. Comme le Seigneur se servit de son témoignage et de ses exhortations pour le salut de beaucoup, jeunes et vieux ! Je n’avais jamais vu ni entendu parler d’une réunion de jeunes gens et d’enfants jusque-là. Tout cela était si nouveau pour moi, et pourtant si grandiose !

Un jour, Mme Butler, la femme du docteur, devait parler de l’œuvre des zénanas en Inde, où elle et son mari avaient passé tant d’années. Mlle Bowden devait diriger la réunion des jeunes gens. La réunion de Mme Butler se tenait sous une tente dans une autre partie du terrain, et pour les dames seulement. J’avais tellement envie d’entendre Mlle Bowden, car elle était si claire sur le sujet de la sainteté, et c’était là le bonheur de mon cœur ; d’un autre côté, je voulais entendre Mme Butler parler de l’Inde. Je n’avais jamais entendu un discours missionnaire de ma vie. À cette époque, nous n’avions pas d’Œuvre féminine des missions étrangères dans notre Église ; mais il en va autrement aujourd’hui, grâce à Dieu.

Je pesai bien la chose, et je décidai d’aller à la réunion de Mme Butler : elle devait partir, tandis que Mlle Bowden resterait plus longtemps, et j’aurais donc une autre occasion de l’entendre. J’entrai à la réunion de Mme Butler ; elle se tenait sous une grande tente, pleine de nombreuses dames distinguées et

richement vêtues ; je me glissai par l’entrée et m’assis derrière elles. Mme Butler avait devant elle une petite table, et dessus un certain nombre de dieux païens de différentes sortes, comme on en adorait en Inde ; je n’avais jamais rien vu de pareil, et je pensai : il n’est pas possible que des êtres humains adorent comme dieux des choses aussi hideuses. Mon cœur se fondit, je pleurai amèrement et je pensai : « Oh ! si seulement je pouvais aller leur chanter ce vieux cantique si familier, “ Je suis si heureux que Jésus m’aime ”. » Il était nouveau alors, je l’avais beaucoup chanté, et Dieu l’avait béni pour tant d’âmes. Je pensai : « Si je pouvais aller chanter ce cantique, ils seraient tous convertis sur-le-champ » ; mais oh ! que je connaissais peu les superstitions et les coutumes des païens !

Or, je n’avais que deux dollars et demi au monde, et ils devaient servir à acheter une paire de chaussures à ma petite fille. Elle s’était promenée dans l’herbe et avait abîmé ses chaussures. Elle gardait le petit enfant de Mme Vico, et je n’aimais pas qu’elle porte ces chaussures de marche inconfortables ; aussi devais-je, le lendemain matin, envoyer quelqu’un au village en acheter d’autres. J’étais assise à écouter Mme Butler. Elle lança un appel aux dames en faveur de l’œuvre des zénanas, et dit combien il fallait peu d’argent pour entretenir une lectrice de la Bible sur le terrain pendant un an. « Oh ! pensai-je, si je les avais, je donnerais vingt dollars. »

Il y eut un silence, et seules quelques-unes répondirent à cet appel, sur le grand nombre de celles qui étaient sous la tente. Cela me parut très étrange. Bientôt, deux dames élégamment vêtues se levèrent et sortirent. Elles portaient de beaux chapeaux de paille d’Italie, garnis de larges dentelles noires, et d’élégants châles de dentelle noire. « Oh ! me dis-je, ces dames devraient donner vingt dollars ; elles doivent être riches. » Puis, tandis que Mme B. continuait de parler, d’autres se levèrent et partirent sans rien donner. Que j’étais triste ! Juste à ce moment, l’Esprit me dit distinctement : « Donne ces deux dollars » ; et je dis : « Je le ferai. »

« Oui, dit le diable, tu auras bonne mine d’aller là-bas avec deux dollars seulement ; si tu en avais cinq, ce serait déjà quelque chose. »

Alors j’eus honte de donner deux dollars, et je pensai : si seulement je pouvais sortir !

Puis il me suggéra : « Si tu étais allée à la réunion des jeunes gens, tu ne te sentirais pas si mal. »

« Oui, dis-je, je regrette de ne pas y être allée. »

« Donne les deux dollars », dit de nouveau l’Esprit.

« Ton enfant a besoin de ces chaussures, et tu n’as rien d’autre, dit le diable. Ton premier devoir est envers ton enfant. »

Comme il se souciait d’elle, tout à coup !

Je pensai sortir, et comme je me levais, l’Esprit me dit : « Dieu sait pourquoi tu sors : c’est parce que tu ne veux pas donner ces deux dollars. »

Oh ! il me semblait que j’allais crier ; alors je m’avançai vers Mme Butler, sanglotant comme une enfant, et je dis : « Madame Butler. » Elle me regarda, et je dis : « Est-ce que je peux aller en Inde ? »

« Je voudrais bien que vous le puissiez », dit-elle avec tant de bonté.

« Eh bien, dis-je, voulez-vous prendre deux dollars ? »

« Oui, je veux bien, dit-elle ; je vais aussi vous donner un journal. »

C’était le « Heathen Woman’s Friend ». Je ne l’avais jamais vu auparavant ; j’allai donc me rasseoir, et oh ! une telle vague de gloire passa sur mon âme que je dis : « Seigneur, je te remercie, car je crois que j’ai bien fait. »

Juste à ce moment, le diable me dit : « Si quelqu’un n’a pas soin des siens, il est pire qu’un infidèle. » Ce fut comme un coup de feu, car c’était dans la Bible, je l’avais lu, et je ne savais que faire. Je fermai les yeux, j’élevai mon cœur à Dieu et je dis : « Seigneur, je ne comprends pas, mais d’une manière ou d’une autre je sens que j’ai bien fait. » Alors le Seigneur envoya sur mon âme une nouvelle pluie de bénédiction. Oh ! elle me pénétra tout entière comme de l’huile et du miel ! Que le Seigneur fut bon pour moi, et juste à ce moment-là ! Alléluia ! Quel Sauveur !

À deux heures et demie, la cloche sonna à l’estrade pour la prédication. Je descendis assez lentement, et quand j’arrivai, quelqu’un plaidait pour obtenir vingt dollars ou davantage afin d’installer les réservoirs d’eau au sommet de la colline, pour la commodité des gens. Un doux murmure me vint : « Donne ces cinquante cents. »

« Tu serais bien sotte de donner cela, me suggéra le diable, car quelqu’un pourrait te donner deux dollars ; alors tu aurais les cinquante cents pour acheter les chaussures. »

« Oui, me dis-je, je crois que je me suis laissé gagner par les choses, à force de les regarder et de les entendre. » Je fermai donc les yeux et me retournai, pour ne pas lever les yeux quand la corbeille passerait. Mais l’homme vint et me passa la corbeille juste sous le nez ; je me levai, je jetai les cinquante cents dans la corbeille et je dis : « Gloire à Dieu pour rien, et alléluia pour tout, car j’ai encore Jésus ! » Et oh ! une telle vague de salut passa dans mon âme que je dis : « Seigneur, je te remercie de m’avoir aidée à bien faire. »

Bientôt le prédicateur commença. J’écoutai. Le révérend John Cookman prêcha l’un de ses puissants sermons sur la sainteté. Je fus

grandement bénie ; mais de temps à autre le diable m’assaillait, et je disais : « Seigneur, aide-moi ; je crois que j’ai bien fait. » Et il me bénit davantage encore. Ce fut un combat ; mais grâces soient rendues à Dieu, qui nous donne la victoire.

Après la réunion, je retournai à ma tente pour préparer notre thé. Il était à peu près six heures, et nous venions juste de nous asseoir et de commencer notre repas quand une voix appela du dehors :

« Madame Smith, madame Smith, grand-papa dit qu’il faut que Mazie et vous veniez prendre votre souper. »

C’était le petit-fils du bon vieux père Brummel.

« Billy, dis à ton grand-papa que je le remercie, mais que nous sommes en train de souper et que nous viendrons une autre fois. »

Je croyais qu’il était parti, mais quelques minutes plus tard il appela de nouveau :

« Madame Smith, grand-papa dit qu’il faut que Mazie et vous veniez prendre votre souper. »

Alors Mazie dit : « Eh bien, maman, nous ferions mieux d’y aller. »

Nous avions coupé des pêches. Je dis : « Que ferons-nous de nos pêches ? »

« Oh ! dit-elle, gardons-les pour demain matin. »

« Très bien », dis-je. Quand nous arrivâmes sous la tente de ce cher frère Brummell, il dit : « Venez, sœur Smith, asseyez-vous ici », en montrant le siège. Je n’oublierai jamais son visage aimant et bon. Nous passâmes et prîmes place à table. Quand je retournai mon assiette, il y avait dessous trois billets d’un dollar, cinquante cents de plus que ce que j’avais donné. Ainsi le vieux Satan fut battu cette fois-là ! Gloire au Seigneur ! Voilà pourquoi il m’avait tant assaillie pendant la prédication ; mais avec quelle douceur Jésus me délivra de sa main ! Béni soit son nom à jamais !

Et ce n’est là qu’une des nombreuses fois où il m’a délivrée. Ô Seigneur, je te louerai.

Après avoir donné les deux dollars à Mme Butler, j’envoyai le lendemain matin quelqu’un en ville, et j’eus les chaussures de ma petite fille, comme je l’avais projeté. À une heure, sœur Jane Fee me dit : « Allons quelque part où nous puissions avoir un peu de calme et prier ensemble. »

Nous prîmes nos Bibles et nous allâmes loin du terrain, dans un vieux verger de pommiers. Nous trouvâmes un grand arbre hors de la vue des gens, et presque hors de portée de voix. Là, nous nous assîmes et lûmes la Parole. Oh ! comme c’était doux ! Nous pleurâmes ensemble, nous priâmes, nous louâmes le Seigneur, nous lui fîmes connaître nos requêtes, et il

nous exauça. Après y avoir passé une heure, nous revînmes au camp. Comme je n’avais pris qu’un léger déjeuner et qu’il était maintenant deux heures, j’avais bien faim !

Comme nous descendions l’une des allées, deux messieurs étaient là, debout, en conversation. Quand nous arrivâmes à leur hauteur, l’un d’eux me tendit la main et me dit : « C’est sœur Amanda Smith, je crois. »

« Oui, dis-je, c’est mon nom, monsieur. »

« J’ai souvent entendu parler de vous. Eh bien, sœur Smith, comment allez-vous ? »

« Oh ! très bien ; le Seigneur prend soin de moi. »

« Eh bien, avez-vous dîné ? » demanda-t-il.

« Non, dis-je, pas encore. »

« Voici deux dollars. Allez là-bas (montrant une tente) : c’est la tente de frère C. Je viens d’y dîner, et ils ont une bonne table. »

Je le remerciai vivement, et je louai le Seigneur.

« Mais, dis-je, je ne vais pas manger ces deux dollars en entier ; il restera de la monnaie. Où pourrai-je vous trouver ? »

« Oh ! ne vous en souciez pas, dit-il, vous pouvez la garder ; faites-la durer autant que possible. »

C’est ainsi que le Seigneur fut mon berger ce jour-là.

À six heures, il y eut une réunion de prière à ce qu’on appelait la tente de l’ancienne Second Street, ou tente des policiers. Frère King, frère Smith et un certain nombre d’autres y prirent part. Dieu était au milieu de nous. Le Seigneur nous aida dans le chant, la prière et l’exhortation. Qu’il est béni de se souvenir de nos vieux amis ! Frère Tom Sherwood, avec son magnifique « Amen », et son « Béni soit le Seigneur », et son « Gloire à Dieu », dont il faisait si souvent retentir les bois quand il les criait.

Le lendemain matin, à la fin de la réunion de prière matinale, je causais avec quelqu’un quand un monsieur vint à moi et me dit : « Avez-vous pris votre déjeuner ? »

« Non, dis-je, pas encore. »

« Eh bien, je rentre chez moi ; j’ai des tickets, et je crois que le Seigneur veut que je vous les donne. Ils dureront jusqu’à la clôture du camp-meeting. »

« Je remercie Dieu, et je vous remercie, dis-je ; mais comme je suis une femme de couleur, on pourrait trouver à redire à ce que je prenne mes repas sous cette tente. »

« Je ne le pense pas, dit-il ; je ne crois pas qu’il y ait la moindre objection, mais je vais aller voir. »

C’est ce qu’il fit, et tout alla bien. Ils nous traitèrent, ma fille et moi, avec la plus grande bonté ; et le secret, c’est qu’ils étaient des chrétiens fervents.

Ce sont là quelques-unes des œuvres du Seigneur, et elles sont merveilleuses. Alléluia ! Et je chantai avec l’esprit, et avec l’intelligence :


« D’une manière ou d’une autre, le Seigneur pourvoira ;
Ce ne sera peut-être pas à ma façon, ce ne sera peut-être pas à la tienne,
Mais pourtant, à sa façon, le Seigneur pourvoira. »

Et je commençai à me confier en lui pour les bénédictions temporelles aussi bien que spirituelles, comme je ne l’avais jamais fait auparavant. Et oh ! que mon Seigneur fut fidèle ! Comme il m’a bénie, et tout le peu que j’ai fait pour lui !

Je n’avais pas l’habitude de prendre la parole dans les réunions, surtout quand des Blancs étaient présents, et j’avais une timidité et une gêne qui m’embarrassaient beaucoup ; mais chaque fois qu’on m’appelait, je demandais au Seigneur de m’aider et de m’ôter ma timidité ; et il m’aida chaque fois.

Je me souviens d’un dimanche où, entre l’heure du culte du matin et celle du soir, il y avait un grand concours de peuple. J’avais alors une bonne voix, et je pouvais chanter très fort. Mme L. me demanda de venir à sa tente, et en chemin beaucoup de gens se pressèrent autour de moi pour me demander de chanter. Tout près se trouvait une grosse souche. Frère Smith, conducteur de classe à la vieille Église de Second Street, à New York, s’écria : « Sœur Smith, montez sur cette souche, pour que les gens vous entendent mieux. » Il y avait alors autour de moi une foule d’environ quatre cents personnes. Après que j’eus chanté un ou deux cantiques, dont l’un était très familier et en bénédiction à beaucoup :


« Tout ce que je veux, tout ce que je veux,
C’est un peu plus de foi en Jésus »,
frère Smith dit : « Sœur Smith, si vous racontiez aux gens votre expérience, comment le Seigneur vous a convertie ? »

Je demandai au Seigneur de m’aider, si c’était sa volonté que je l’honore en reconnaissant ce qu’il avait fait pour moi. Je sentis qu’il m’aiderait ; je me confiai donc en lui et je me risquai à parler. À mesure que je parlais, mon cœur se réchauffait, la puissance de l’Esprit reposa sur moi, beaucoup de gens pleuraient et semblaient

profondément émus et intéressés, comme ils ne l’avaient jamais été auparavant. Dieu, je le crois, bénit cette réunion près de la grosse souche, sur l’ancien terrain du camp-meeting de Sing Sing. Comme tout cela me paraît réel maintenant que j’y repense, bien qu’il y ait si longtemps ! Un jour ou deux encore, et le camp-meeting fut terminé, et Mazie et moi étions sur le bateau qui nous ramenait à New York, dans mon cher chez-moi : deux petites pièces sur l’arrière du 135, Amity Street, aujourd’hui appelée Third Street, juste au-dessus de Sixth Avenue. Je l’appelle mon cher chez-moi parce que le Seigneur y avait tant de fois exaucé ma prière, y avait béni mon âme, et en avait fait le lieu de naissance de beaucoup d’âmes. Ces deux petites mansardes me seront toujours chères, et j’ai envie de dire, comme un homme d’autrefois : « Si je t’oublie, que ma droite oublie son habileté ; si je ne te préfère à toutes les belles montagnes d’Amérique, d’Angleterre, d’Écosse, de Rome, d’Égypte ou d’Afrique. »


« Ici je dresse mon Ében-Ézer :
Jusqu’ici ton secours m’a conduit,
Et j’espère, selon ton bon plaisir,
Arriver sain et sauf à la maison. » Amen.

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