Chapitre 14 · 38 min de lecture · 50 min d’écoute
Mon dernier appel, et comment j’y obéis
C’était le troisième dimanche de novembre 1890. Sœur Scott, ma sœur de bande, et moi, nous nous rendîmes à l’église épiscopale méthodiste africaine de Fleet Street, à Brooklyn. C’était le dimanche de la communion. Avant de quitter la maison, j’avais dit à sœur Scott : « Je voudrais bien ne pas avoir promis d’aller à Brooklyn. » Elle m’avait demandé : « Pourquoi ? »
« Oh, je me sens si lourde et si engourdie. »
Nous partîmes de bonne heure et entrâmes à l’école du dimanche. À la fin de l’école du dimanche, les enfants chantèrent un très joli morceau. Je ne me rappelle plus ce que c’était, mais l’esprit du Seigneur toucha mon cœur et je fus bénie. Mes mauvaises impressions s’étaient dissipées pour quelques instants, et je pensai : « Je crois bien que le Seigneur voulait me bénir ici. » Mais quand nous montâmes à l’étage, je recommençai à sentir le même fardeau et la même oppression qu’auparavant. Et je dis : « Oh, Seigneur, aide-moi, et apprends-moi ce que cela signifie. » Et juste à ce moment, le Tentateur vint avec cette insinuation : « Voyons, si tu es entièrement sanctifiée, d’où vient que tu éprouves cette lourdeur ? »
Je me mis à examiner mon travail, ma vie, chaque jour, et je ne pus rien voir. Alors je dis : « Seigneur, aide-moi à comprendre ce que tu veux dire. Je veux t’entendre parler. »
Frère Gould, alors pasteur de l’église de Fleet Street, annonça son texte. J’étais assise, les yeux fermés, en prière silencieuse devant Dieu, et après qu’il eut prêché une dizaine de minutes, comme j’ouvrais les yeux, il me sembla voir, juste au-dessus de sa tête, une belle étoile ; et tandis que je la regardais, elle sembla prendre la forme d’une grande tulipe blanche ; et je dis : « Seigneur, est-ce cela que tu veux que je voie ? Si oui, quoi d’autre ? » Puis je me renversai en arrière et fermai les yeux. Juste alors, je vis une grande lettre « G », et je dis : « Seigneur, veux-tu que je lise dans la Genèse, ou dans l’épître aux Galates ? Seigneur, qu’est-ce que cela signifie ? »
Juste alors, je vis la lettre « O ». Je dis : « Eh bien, cela fait “go” : va ! » Et je dis : « Quoi d’autre ? » Et une voix me dit distinctement : « Va prêcher. »
La voix était si audible qu’elle m’effraya un moment, et je dis : « Oh, Seigneur, est-ce pour cela que tu voulais que je vienne ici ? Pourquoi ne me l’as-tu pas dit quand j’étais à la maison, ou quand j’étais à genoux en prière ? » Mais ses sentiers sont connus dans le grand abîme, et ses voies incompréhensibles. Le lundi matin, vers quatre heures, je crois, je fus réveillée par l’apparition d’une belle croix blanche — blanche comme la neige fraîchement tombée —, semblable à celle que j’ai décrite au chapitre précédent. Elle était froide comme le marbre. Elle était posée juste sur mon front et sur ma poitrine. Elle semblait très lourde, au point de m’écraser. C’étaient son poids et sa froideur qui m’avaient réveillée ; et en me réveillant, je dis : « Seigneur, je sais ce que c’est. C’est une croix. »
Je me levai et me mis à genoux, et pendant que je priais, ces paroles me vinrent : « Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il se charge de sa croix, et qu’il me suive. » Et je dis : « Seigneur, aide-moi, et je le ferai. »
Je ne savais pas que j’y étais si peu disposée. Mais le Seigneur me l’avait montré lorsque j’étais au camp-meeting d’Oakington, en juillet 1870. Il y avait là un monsieur qui habitait Espa, en Pennsylvanie. Il me fit une offre avantageuse : me donner un foyer dans sa famille, comme servante, pour le reste de ma vie, à moi et à ma petite fille. Il me dit que sa famille était petite : seulement lui, sa femme et un fils, un beau jeune homme, qui l’accompagnait à la réunion et qui, avec son père, me pressait aussi d’accepter. Il me dit que sa maison était toute neuve, nouvellement équipée de tout le confort moderne, et qu’il avait sur sa propriété un homme de couleur très bien, avec sa famille, qui était son fermier, un bon chrétien et un prédicateur local, et qu’on tenait dans sa propre maison une réunion de sainteté une fois par semaine, de sorte que je ne me sentirais pas seule ; et comme il avait demandé au Seigneur de lui montrer quelqu’un, il sentait et pensait que j’étais justement la personne qui leur conviendrait, et il voulait que je défasse mon ménage et que je vienne vivre chez eux tout de suite. Je gardais à New York une petite chambre pour moi et ma petite fille.
C’était un homme bon et noble, il parlait si bien, et il semblait au premier abord qu’il était juste que j’accepte, et je décidai presque de partir. Mais avant de me décider, je présentai la chose au Seigneur, et je demandai l’aide et la direction de son Saint-Esprit,
et je compris bientôt que ce n’était pas la volonté du Seigneur que je m’enferme comme servante dans une famille, mais que j’aille travailler dans sa vigne selon que l’Esprit me conduirait. Le Seigneur me l’avait déjà fait voir très clairement une fois auparavant.
Je travaillais à la journée et j’avais beaucoup à faire, jusqu’au moment où les familles pour lesquelles je travaillais partirent à la campagne ; le travail se fit rare, et il ne me resta qu’une journée par semaine, chez sœur Clark, dans Dominick Street. Ainsi, quand mon travail s’arrêta, mes revenus s’arrêtèrent. J’en fus réduite à treize cents, et je ne savais que faire. L’ennemi me dit : « Tu vas continuer à parler de te confier au Seigneur, et tu finiras par devoir mendier. »
« Cela ne te regarde pas, lui dis-je, si je le fais. J’appartiens au Seigneur, et s’il veut que je mendie, je mendierai. »
Et il me laissa un petit moment. Mais au bout d’un temps, il revint et me dit : « Tu ferais mieux de te placer comme domestique et de rentrer chez toi le soir. »
Et je pensai : « Je pourrais faire cela. Ma petite fille va à l’école, et à la sortie elle pourrait venir là où je serais et y rester jusqu’au soir, puis rentrer avec moi. »
Pendant que j’y réfléchissais, mon amie, sœur Scott, me fit dire d’aller travailler quelque part, mais elle s’était trompée de numéro, et je ne trouvai pas l’adresse. Je vis plus tard que c’était entièrement l’œuvre du Seigneur. Je marchai de long en large pendant une heure. J’allai à l’adresse portant le numéro qu’elle m’avait donné, mais personne de ce nom n’habitait là. En revenant, je rencontrai une jeune fille qui cherchait une femme de chambre pour la famille où elle était placée. Elle voulait que j’aille voir la dame tout de suite ; mais je dis : « Non, si j’y vais maintenant, la dame voudra que je décide quand je peux commencer. »
« Oh, oui, dit-elle, car il lui faut quelqu’un tout de suite. »
« Eh bien, je dois d’abord demander au Seigneur. »
Je rentrai chez moi, me mis à genoux et dis : « Oh, Seigneur, je veux bien me placer comme domestique si tu le dis. Mais, Seigneur, tu sais combien j’aime le jour du sabbat, et si je me place, il me sera enlevé. »
Alors ces paroles me furent données : « Ma grâce te suffit. Si tu te confies en moi, tu ne seras jamais confondue. »
« Maintenant, Seigneur, dis-je, pour preuve que je ne dois pas me placer, envoie-moi quelqu’un qui me demande pour une journée de travail. »
Et peu après, un petit garçon vint me dire que sa mère l’envoyait savoir si je pouvais venir le lendemain faire la lessive ;
et je dis « oui », et j’eus la preuve que je ne devais pas me placer. Je n’avais que treize cents au monde. Ma petite fille était à l’école, et quand elle rentrait, la première chose qu’elle disait, c’était : « Oh, maman, j’ai si faim ; as-tu du pain ? » Aussi m’étais-je passée de dîner, et j’avais gardé le morceau de pain que j’avais, afin que, lorsque mon enfant me demanderait un morceau de pain, j’aie quelque chose à lui donner. Je pensais que je ne pourrais pas supporter qu’elle me demande du pain sans en avoir à lui donner ; aussi, bien que j’eusse très faim, je m’en passai.
L’épicier s’appelait M. Otten. Sa boutique était au coin de Mannetta Lane et de la Sixième Avenue. Je me servais toujours chez lui. Je ne prenais jamais rien à crédit. Quand j’avais l’argent, j’achetais ce dont j’avais besoin et je le payais. Quand je n’avais pas l’argent, je m’en passais. Je pris donc les treize cents, j’allai à la boutique de M. Otten et je lui dis : « Monsieur Otten, je vais vous dire ce qu’il me faut : il me faut un pain, il me faut un quart de pommes de terre, il me faut trois tranches de lard salé et il me faut un fagot de bois, et voici jusqu’au dernier sou l’argent qui me sépare de la mort. » Je lui montrai mon argent avant de prendre les marchandises. Il me regarda.
« Eh bien, dit-il, treize cents ne suffisent pas pour payer ce que vous voulez. »
« Je le sais, mais c’est ce qu’il me faut, et c’est tout l’argent que j’ai. »
Alors il me regarda, alla chercher les marchandises, me les donna et me rendit trois cents.
Oh ! comme je louai le Seigneur ! Je me hâtai de rentrer. Je fis un bon petit ragoût pour le dîner de Mazie et le mien. Je comptais que cela me durerait une semaine. Je n’avais pas l’intention de manger beaucoup moi-même ; je pensais pouvoir m’en passer, mais il fallait que mon enfant en ait assez ; et j’avais le talent d’accommoder un petit rien pour le faire durer longtemps.
Eh bien, le lendemain, j’allai là où je devais faire la lessive. Ce n’était pas loin de chez moi. Je frappai, et la dame ouvrit la porte. C’était une femme très rude et grossière. Je dis : « Bonjour, Madame. »
« Bonjour. C’est vous, la femme qui vient pour la lessive ? »
« Oui, Madame. »
« Combien prenez-vous par jour ? »
« Eh bien, Madame, je ne sais pas ; je crois que le prix courant est d’un dollar vingt-cinq. »
« Eh bien, dit-elle, je ne vais pas payer un prix pareil. »
« Eh bien, dis-je, Madame, un dollar alors, je suppose. »
« Non, je ne paierai pas un dollar. C’est la lessive de trois semaines, mais je peux la faire faire pour moins que ça. »
« Eh bien, dis-je, Madame, soixante-quinze cents ; si c’est la lessive de trois semaines, cela devrait bien valoir soixante-quinze cents. »
« Eh bien, dit-elle, je ne vais pas payer ça. Je peux la faire faire pour cinquante cents. »
Alors elle se détourna et s’en alla, et je dis : « Bonjour, Madame. »
Et juste comme je quittais la Quatrième Rue pour déboucher sur la Sixième Avenue, comme Satan m’assaillit ! Je tremblais de la tête aux pieds. Il me dit : « Voilà, tu demandais au Seigneur une journée de travail, le Seigneur t’a donné ce travail, et tu l’as refusé. »
Alors je pensai : je vais retourner lui dire que je le ferai pour cinquante cents. Et puis quelque chose sembla me murmurer : « Continue. » Je continuai donc un peu plus loin, et Satan m’attaqua de nouveau ; il m’accusa de ne pas être obéissante et de ne pas marcher dans le chemin que le Seigneur m’avait ouvert, et je pensai : « Je vais retourner supplier cette femme et lui dire que je le ferai. »
Je m’arrêtai net, et comme j’allais faire demi-tour, une voix me dit : « Non, non. » Et je dis : « Oh, Seigneur, viens à mon aide. Je ne veux pas être désobéissante. Je ne veux faire que ta volonté » ; et je pleurai en pleine rue !
Juste comme j’entrais par l’arrière de ma maison, je rencontrai une dame qui en sortait, et elle me dit : « Je viens de passer dans la cour pour chercher quelqu’un qui vienne faire une journée de repassage. Pouvez-vous venir ? »
« Oui ; où est-ce ? »
« Juste ici, dans McDugal Street. »
Elle tenait une pension. Elle dit : « Il faut que vous veniez tout de suite. Nous sommes très occupés, nous faisons le grand ménage, et il faut absolument que mon repassage soit fait sans tarder. »
Je posai donc mes affaires et j’y allai. C’était à environ un demi-pâté de maisons de chez moi. Je travaillai dur toute la journée. Oh, quelle journée ce fut ! C’était dans une de ces pensions où l’on rogne sur tout. Il y avait un petit feu à un bout du fourneau, et on ne le laissait pas assez chauffer pour cuire quoi que ce soit dessus, ou à peine. On ouvrait un rond et on y mettait un fer pour le chauffer, et peut-être pouvait-on repasser une serviette ; puis l’un des pensionnaires voulait son petit déjeuner, et on refermait le rond pour essayer de le chauffer assez pour cuire quelque chose, et c’est ainsi que cela allait,
Je vis très vite, une fois entrée, pourquoi elle ne pouvait garder personne à son service. Toutefois, je fis de mon mieux : tantôt repassant une serviette, tantôt lavant une fenêtre, puis repassant un drap ou une taie d’oreiller, puis frottant un peu, et me débrouillant de toutes sortes de manières. Je supportai cela pendant deux jours ; et elle me paya mon dû — deux dollars.
Après cela, je n’eus plus jamais de difficulté à trouver des journées. J’eus tout le travail que je pouvais faire, et plus encore, à un dollar vingt-cinq jusqu’à deux dollars par jour, jusqu’en octobre 1870, quand je quittai mon foyer sur l’ordre de Dieu et commençai mon œuvre d’évangélisation. Je ne savais pas alors que cela signifiait tout ce que cela a été. Je pensais qu’il s’agissait seulement d’aller à Salem, comme le Seigneur me l’avait montré. Peu après, je partis pour Salem. J’allai jusqu’à Philadelphie, où je me proposais de laisser ma petite fille chez son grand-père pendant que je continuerais jusqu’à Salem. Mais, chose étrange, malgré toute la lumière et la direction claire et précise du Seigneur, le cœur sembla me manquer. Je me dis : « Après tout, aller à Salem, en étrangère, là où je ne connais ni pasteur ni personne ! Non, je vais faire quelque chose ici, à Philadelphie. »
Je me procurai donc des traités et descendis tout en bas de la ville, dans St. Mary’s Street, dans la Sixième Rue, dans Lombard Street, et dans tout ce quartier. J’entrai dans les cabarets et distribuai des traités ; j’en donnai aux gens au coin des rues ; je disais un mot ici et là ; certains riaient et ricanaient ; d’autres prenaient un traité. Puis j’allai aux réunions, et je chantai, priai et exhortai. J’allai chez les malades et fis tout ce que je pus. Et je me dis : « Après tout, le Seigneur ne veut peut-être pas que j’aille à Salem. »
Après avoir passé une semaine à Philadelphie, je pensai rentrer chez moi. Le vendredi arriva, et je me dis : « Eh bien, je rentrerai samedi. » Mais, oh ! quelle horreur et quelles ténèbres affreuses fondirent sur moi ! Le vendredi soir, rentrée d’une excellente réunion, je ne pus dormir de toute la nuit. Oh, comme j’étais troublée ! Je ne savais que faire, car j’avais dépensé tout mon argent ; mon père n’avait guère de moyens, et quand Mazie et moi étions à la maison, c’était généralement moi qui pourvoyais non seulement à nos besoins, mais à ceux de toute la famille ; si bien que mes ressources fondaient presque sans que je m’en aperçoive ; de toute façon, je n’avais pas grand-chose. Mais il me semblait que j’allais mourir. Je dis donc au Seigneur que s’il me gardait en vie jusqu’au matin, bien que je n’eusse pas d’argent, j’irais voir ma sœur, et que si elle pouvait me prêter un dollar pour me permettre d’aller jusqu’à Salem, je partirais.
Le samedi matin arriva. J’empruntai un dollar, revins à la maison et en dépensai vingt-cinq cents pour le petit déjeuner ; puis, avec ce qu’il m’en coûta pour descendre prendre le bateau, environ quinze cents en tout, il me resta à peu près soixante cents. Mon billet de bateau coûtait cinquante cents ; j’avais fait imprimer quelques petits cantiques ; nous autres gens de couleur aimions beaucoup les ballades à chanter.
Peu après que je fus montée sur le bateau, qui vis-je entrer, sinon frère Holland, qui avait été mon pasteur huit ans auparavant, à Lancaster, en Pennsylvanie ! Tout cela était arrivé dans les années qui avaient suivi le temps où je l’avais connu ; de sorte qu’il n’en savait absolument rien. Il fut très heureux de me voir et me demanda où j’allais. Je lui dis que le Seigneur m’envoyait à Salem. Puis je commençai à lui raconter mon histoire. Comment le Seigneur m’avait conduite. Comment il m’avait appelée à son œuvre. Le cher vieil homme m’écouta patiemment, et quand j’eus fini, il me dit :
« Eh bien, sœur Smith, vous savez que je ne crois pas que les femmes doivent prêcher. Mais tout de même, ma chérie, je n’ai rien à dire contre vous. Allez de l’avant. Que le Seigneur vous bénisse. »
Je restai interdite ; car je pensais qu’il était tout acquis à l’œuvre des femmes, bien que je ne l’eusse jamais entendu s’exprimer à ce sujet. Mais je fus contente de la dernière partie de ce qu’il avait dit.
C’était une journée assez fraîche, et le bateau arriva vers deux heures de l’après-midi. Il n’y avait pas de tramways alors, comme il y en a maintenant. Il y avait un grand omnibus. En ce temps-là, on ne laissait pas les gens de couleur voyager à l’intérieur d’un omnibus. Je pris donc mon sac de voyage et dus m’asseoir dehors, sur l’impériale de l’omnibus.
On ne laissait pas descendre les gens de couleur avant que tous les Blancs fussent descendus, même s’il leur fallait dépasser l’endroit où ils voulaient s’arrêter ; si bien que je dus faire le tour en omnibus pendant au moins trois quarts d’heure avant d’être conduite là où je voulais aller.
La femme chez qui l’on m’avait dit d’aller s’appelait Mme Curtis. Elle était veuve et possédait sa maison et son terrain ; elle avait une petite maison tout à fait jolie et confortable. Mais c’était une drôle d’originale. Le vieux père Lewis, qui avait été autrefois pasteur de l’église épiscopale méthodiste africaine de Salem et qui était alors pasteur de l’église de Jersey City Heights, dans le New Jersey, m’avait recommandée à sœur Curtis, parce qu’elle était seule et avait beaucoup de place, et il pensait que ce serait si agréable pour moi. C’était à plus d’un demi-mille du quartier où se trouvait l’église des gens de couleur,
et où vivait la majorité des gens de couleur. Mais sœur Curtis semblait avoir peur de moi. Je lui dis qui m’avait envoyée chez elle, et comment le Seigneur m’avait appelée à son œuvre, et toute mon histoire de ce que le Seigneur avait fait. Elle écouta, mais elle était très nerveuse. Puis elle dit qu’elle ne savait vraiment pas ce qu’elle allait faire, car elle n’avait rien d’autre à me donner à manger qu’un peu de pain dur, et elle n’avait pas de sucre ; et je dis : « Eh bien, peu importe. Je peux manger du pain dur, et je peux boire du thé sans sucre, si seulement vous pouvez me loger jusqu’à lundi, au moins. »
Eh bien, elle dit qu’elle pouvait me garder pour la nuit, mais qu’elle n’aimait pas laisser quelqu’un dans la maison le lundi, parce qu’elle sortait d’ordinaire faire la lessive ; et qu’on lui donnait d’ordinaire les restes froids de l’hôtel où elle allait faire la vaisselle, et que c’était tout ce qu’elle pouvait me donner à manger.
Elle savait comment nous sommes, nous autres gens de couleur, pour la nourriture : nous aimons bien manger ; aussi je pense qu’elle me disait cela en croyant m’effrayer ; mais j’acceptai tout. Puis je lui demandai si elle pouvait me dire où habitait frère Cooper, qui était alors le pasteur. Elle dit : « Oui, c’est à environ un mille et demi. »
Je lui demandai si elle voulait bien m’indiquer le chemin. Elle le fit, mais ne me donna rien à manger. J’avais très faim, mais je ne lui demandai rien. Je partis donc vers trois heures, ou un peu après, pour aller voir frère Cooper.
J’étais fatiguée, je marchais lentement, et il était environ quatre heures et demie quand j’arrivai au petit village, plus haut. Je demandai mon chemin, et on me dit que sœur Johnson habitait tout près de chez frère Cooper, et que si j’allais chez elle, elle pourrait me renseigner, car il suffisait de traverser sa cour pour arriver à la maison de frère Cooper. J’y allai donc. Je frappai à la porte. La sœur était là ; plusieurs jolis petits enfants jouaient autour d’elle, et une superbe marmite de chou bouillait sur le feu. Ma foi ! comme cela sentait bon ; et je souhaitais, et je priais que le Seigneur lui mette au cœur de m’inviter à manger quelque chose. Je fis toutes les allusions que je savais faire, mais elle ne les saisit pas. Je savais au bruit que c’était cuit et qu’il fallait le retirer du feu !
Je lui racontai mon histoire ; je lui parlai de frère Lewis ; elle fut très contente d’avoir de ses nouvelles. Je lui demandai si je pouvais rester pour la nuit, car je me sentais si fatiguée que je pensais ne pas pouvoir revenir à pied jusque chez sœur Curtis. Elle répondit aussitôt qu’il lui était absolument impossible de me laisser
rester pour la nuit. Sa mère était morte depuis environ trois mois, elle avait démonté les lits, et elle était si accablée de chagrin qu’elle ne les avait jamais remontés, et ils étaient tous par terre.
Je lui dis que cela ne faisait rien ; je pouvais dormir par terre tout aussi bien. Non, elle n’avait pas de place. Elle ne pouvait absolument pas.
Eh bien, je restai jusqu’à ce qu’il fît bien sombre. Il était plus de six heures. Plus je parlais, plus elle me faisait comprendre qu’elle n’allait ni m’inviter à manger du chou ni me garder pour la nuit.
Je lui dis donc : « Voulez-vous me dire où habite frère Cooper, le pasteur ? »
« Oh, oui, dit-elle, je vais envoyer un des enfants avec vous. »
Quand j’arrivai chez frère Cooper, je frappai, et frère Cooper vint à la porte ; c’était un homme terriblement timide ; il resta donc à la porte, la tenant entrouverte et se penchant un peu au-dehors, et me demanda qui j’étais. Je lui dis que j’étais Amanda Smith ; que le Seigneur m’envoyait à Salem. Puis je continuai, debout à la porte, à lui raconter comment le Seigneur m’avait conduite, et tout le reste. Sa femme, qui avait un peu plus d’égards que lui, m’entendit, l’appela et lui dit : « Cooper, pourquoi ne demandes-tu pas à la sœur d’entrer ? » Alors il dit : « Entrez, ma sœur. »
J’en fus terriblement contente, et j’entrai. Sœur Cooper préparait le souper. La table était mise, et je pensai : « Peut-être que je vais avoir quelque chose à manger, maintenant. »
Je continuai donc et finis mon histoire, et ils semblèrent très intéressés ; et quand le souper fut tout à fait prêt, elle dit : « Voulez-vous souper avec nous, sœur Smith ? » Je la remerciai et lui dis que oui.
Pendant que je soupais, qui entra, sinon ce bon frère Holland qui était sur le bateau ! Il dit à frère et sœur Cooper : « Je suis content que vous ayez sœur Smith chez vous. Vous n’avez pas besoin d’avoir peur d’elle, c’est quelqu’un de bien ; je la connais depuis des années. Je ne l’avais pas revue depuis que j’étais pasteur à Lancaster. »
Alors ils se déridèrent un peu et parurent un peu plus naturels. Mon cœur était dans la joie. C’était la réunion trimestrielle, et frère Holland devait prêcher le matin et frère Cooper l’après-midi. Alors frère Holland dit que, puisqu’il était l’ancien président, je pourrais prendre la parole le soir et raconter mon histoire.
« Très bien », dis-je.
Après avoir causé un peu, frère Holland s’en alla. Sœur Cooper dit qu’elle aurait été très heureuse de me garder pour la nuit, mais qu’ils n’avaient pas de place. Ils n’étaient pas là depuis longtemps et n’avaient aménagé qu’une seule pièce pour leur propre usage. Ils pensaient s’en contenter pour l’hiver. Je fus donc obligée de refaire à pied un mille et demi pour retourner chez sœur Curtis. Cela me coûtait vraiment, mais le Seigneur m’aida.
Je passai donc la nuit chez sœur Curtis, et elle me donna un peu à déjeuner le dimanche matin, mais c’était drôlement maigre ! Mais je découvris que beaucoup de prière vous remplit assez bien quand on ne peut rien avoir d’autre ! Le dimanche matin, nous allâmes à l’agape, et nous eûmes un bon moment. Avant cela, j’avais demandé au Seigneur de me donner un message à apporter quand j’irais à Salem. J’avais dit : « Seigneur, je ne veux pas aller à Salem sans message. Et maintenant que tu m’envoies à Salem, donne-moi le message. Que dois-je dire ? »
Deux ou trois fois, j’étais allée devant le Seigneur avec cette prière, et sa parole avait été : « Ce que tu auras à dire te sera fait connaître quand tu seras arrivée sur les lieux. » Et j’avais dit : « Très bien, Seigneur. » Je ne l’importunai donc plus jusqu’à ce dimanche matin. Le Seigneur aida frère Holland à prêcher. Quand il eut fini de prêcher et que la collecte eut été faite, frère Cooper annonça que j’étais là ; il dit : « Il y a ici une dame, Mme Amanda Smith » (il ne m’avait jamais vue auparavant ni entendu parler de moi, c’était un homme d’un naturel plutôt jovial, et en faisant cette annonce, il dit, d’un ton mi-sarcastique, mi-plaisant), « Mme Smith vient de New York ; elle dit que le Seigneur l’a envoyée » ; avec une sorte de mouvement de tête qui montrait qu’il n’y croyait pas beaucoup. Oh, le cœur me manqua, et je dis : « Oh ! Seigneur, au secours. Donne-moi le message. »
Le Seigneur vit que j’en avais autant que je pouvais en supporter, et il me dit : « Dis : “Avez-vous reçu le Saint-Esprit, quand vous avez cru?” » (Actes 19:2). Ce fut le message ; le premier message que le Seigneur me donna. Je tremblais de la tête aux pieds.
Une bonne sœur m’emmena dîner chez elle. Tout le monde semblait très aimable. Je me sentis tout à fait chez moi quand je fus avec eux. Nous revînmes l’après-midi et eûmes une réunion merveilleuse.
Le soir, après que frère Holland eut prêché un court sermon, il m’appela pour exhorter. Comme j’étais assise dans la chaire à côté de lui, il vit que j’avais peur. Il se pencha vers moi et me dit : « Allons, mon enfant, tu n’as pas besoin d’avoir peur. Appuie-toi sur le Seigneur. Il t’aidera. »
Et il m’aida en effet. Il y avait une grande assemblée. La galerie était pleine, et toutes les parties de l’église étaient bondées. Je me levai en tremblant. Des frissons glacés me parcouraient. Mon cœur semblait s’arrêter. Oh, quelle soirée ! Mais le Seigneur me donna une grande liberté pour parler. Après que j’eus parlé un petit moment, les frissons cessèrent, mon cœur se remit à battre normalement et toute crainte disparut, et je semblai perdre de vue tout le monde et toute chose, sauf ma responsabilité envers Dieu et mon devoir envers les gens. Le Saint-Esprit descendit sur les gens et nous eûmes un moment merveilleux. Des âmes furent convaincues de péché et quelques-unes converties ce soir-là. Mais la réunion ne se poursuivit pas à la suite.
Le jeudi soir était le soir habituel de la réunion de prière. Frère Cooper annonça que j’étais là et que je prêcherais le jeudi soir. Il allait me donner l’occasion de prêcher, et il voulait que tout le monde vienne.
Il n’y avait pas de neige, mais, oh ! qu’il faisait froid ! Le sol était gelé. La lune brillait, et le vent soufflait en véritable tempête. Une bonne chose : je n’eus pas à retourner chez sœur Curtis. Une autre bonne sœur m’invita à loger chez elle. Elle m’installa très confortablement, mais me dit que je serais seule la plus grande partie de la journée, car elle allait chez des voisins pour aider à l’abattage des bêtes, comme on le fait à la campagne. J’en fus très contente, car cela me donnait l’occasion de prier. Je jeûnai donc, priai et lus ma Bible presque toute la journée. Oh, quel bon moment j’eus ! Puis je pensai aller voir une voisine toute proche, une autre amie. C’est ce que je fis ; c’était une bonne vieille mère en Israël. Je lui racontai un peu de mon expérience, puis je lui dis quel était le message dont le Seigneur m’avait chargée de parler, et comment il conduirait au sujet de la sanctification.
« Mon enfant, me dit-elle aussitôt, ne dis pas un mot de la sanctification ici. Ma chérie, si tu le fais, ils te persécuteront à mort. Mon pauvre mari prêchait cette doctrine, et pendant des années il a connu cette bénédiction. Mais, oh ! ma chérie, ils l’ont persécuté à mort. Il ne faut pas que tu en dises un mot. »
Eh bien, me voilà de nouveau dans l’embarras ! Je rentrai donc, et le lendemain je priai Dieu toute la journée. Je lui demandai de me donner un autre message. Si ce message allait faire tant de dégâts, je n’en voulais pas. Mais non, le Seigneur m’y tint. Pas un rayon de lumière sur autre chose que cela. Je ne savais que faire, mais je décidai que, quand ce serait tout ce que je ferais jamais, j’obéirais à Dieu et j’en accepterais
les conséquences. D’après ce que la chère vieille mère m’avait dit, je croyais bien que les résultats seraient désastreux ; je n’étais pas sûre qu’on ne me chasserait pas. Mais il n’en fut rien. « L’obéissance vaut mieux que les sacrifices, et l’observation de sa parole vaut mieux que la graisse des béliers. »
Le jeudi fut une belle journée claire ; mais, oh ! froide, d’un froid mordant. Je me mis donc à genoux et priai, et je dis : « Seigneur, tu m’as envoyée à Salem, et tu m’as donné le message. Maintenant, pour preuve que tu m’as vraiment envoyée, daigne faire cesser le vent de souffler avec cette violence effrayante. Tu sais, Seigneur, que je veux que les gens entendent le message que tu m’as donné. Ils ne craindront pas le froid, mais le vent est si terrible. Fais maintenant cesser le vent, et fais venir les gens. »
Le vent souffla toute la journée, tout l’après-midi. Je partis à travers champs, à environ un demi-mille de là où j’étais, pour aller parler et prier avec une amie. En revenant, vers cinq heures, comme je traversais un fossé qui coupait le champ, bordé de chaque côté d’une rangée d’arbres de haie, avec une petite planche en travers en guise de passerelle, le vent m’enveloppa et me jeta au fond du fossé. Je ne pouvais pas me retenir, je ne pouvais pas me maîtriser. Je m’attendais à être projetée contre les arbres, et je criai vers lui, toute seule : « Oh ! Seigneur, toi qui commandas au vent de cesser sur la mer de Galilée, fais cesser ce vent et laisse-moi rentrer à la maison. »
À l’instant même, il se fit un grand calme, je sortis de ce fossé et courus jusqu’à la maison. Quand nous partîmes pour l’église, c’était aussi calme qu’un soir d’été ; il faisait froid, mais pas un brin de vent — une belle nuit de clair de lune.
L’église était pleine à craquer. Je commençai mon discours sur le chapitre qui m’avait été donné, avec un grand tremblement. Je n’étais pas allée bien loin quand je sentis l’esprit du Seigneur venir puissamment sur moi. Oh ! comme il m’aida ! Mon âme était libre. Le Seigneur convainquit les pécheurs et les rétrogrades, et amena les croyants à rechercher la sainteté, et quand j’invitai les gens à venir à l’autel, il fut rempli en peu de temps, depuis la galerie et toutes les parties de l’église.
Un réveil éclata et se répandit à vingt milles à la ronde. Oh ! quel temps ce fut ! Il passa des gens de couleur aux Blancs. Parfois nous entrions à l’église à sept heures du soir. Je ne pouvais pas prêcher. Tout le rez-de-chaussée était couvert de gens qui cherchaient le Seigneur — vieillards, jeunes gens, vieilles femmes, jeunes femmes, garçons et filles. Oh ! gloire à Dieu ! Comme il mit son sceau
sur cette première œuvre pour encourager mon cœur et affermir ma foi, montrant qu’il m’avait vraiment choisie, ordonnée et envoyée ! Je ne sais si j’ai jamais rien vu d’égal à cette première œuvre, le premier sceau que Dieu mit sur son œuvre à Salem. Quelques-uns des jeunes gens qui furent convertis sont dans le ministère. Certains sont morts dans le triomphe de la foi. D’autres sont en chemin. Je continuai deux semaines, jour et nuit. Nous restions à l’église jusqu’à une heure et deux heures du matin. Les gens ne pouvaient plus travailler. Certains des jeunes gens louaient une charrette, allaient à dix milles dans la campagne, en ramenaient un plein chargement, les amenaient à la conversion, puis les reconduisaient chez eux.
Un soir, j’étais si épuisée qu’ils dirent qu’ils se débrouilleraient sans moi et que je pourrais me reposer. Un certain M. Huff m’avait invitée chez lui. Deux de ses fils avaient été convertis. Il avait été membre de l’église, mais s’était refroidi et avait rétrogradé. Sa femme était à peu près dans le même état. Ils avaient trois enfants plus jeunes, de dix et treize ans. J’allai donc chez eux pour me reposer. Avant d’aller au lit ce soir-là, nous eûmes le culte de famille. Ils en avaient perdu l’habitude, me dit Mme Huff. Elle avait été réveillée, et s’inquiétait donc pour son mari. Je lus la Bible et expliquai la Parole de mon mieux ; puis je chantai ; puis je me mis à genoux pour prier. Il y avait avec eux, dans la maison, un jeune homme du nom de Williams, neveu de M. Huff, âgé d’environ vingt et un ans. Nous nous agenouillâmes pour prier. Je dis à sœur Huff qu’elle devrait prier dans sa famille. La pauvre, elle avait si peu prié depuis longtemps que c’était assez difficile ; mais elle le fit. Après qu’elle eut prié, je chantai un couplet, puis je priai. Archie Huff, le fils, avait été converti deux ou trois jours auparavant, merveilleusement. Je lui demandai de prier. Il pria donc, en jeune converti, simplement et avec ferveur, bien qu’il fût très enroué ; mais le Seigneur l’aida. Quand il eut fini de prier, je chantai un autre cantique ; et à ce moment-là, le vieux M. Huff était tombé par terre et priait à haute voix pour que le Seigneur le sauve ; je me mis donc à prier ; et pendant que je priais, le jeune neveu, Williams, s’écroula et fit trembler la maison. Et nous voilà ! Et pendant que ces deux frères priaient, qu’Archie et moi priions, et que la vieille femme priait (comme c’était à la campagne, nous ne chuchotions pas du tout ; nous parlions tout haut), ces enfants plus jeunes, une petite fille de dix ans et les garçons, des jumeaux d’environ treize ans, se convertirent. La petite fille s’était dressée sur son séant, de l’autre
côté de la pièce (sa mère l’avait mise au lit), et priait le Seigneur de la bénir. Les deux garçons s’étaient levés et étaient descendus, et ils priaient pour que le Seigneur les bénisse. Je dis : « Oh, Seigneur, que vais-je faire ? Je n’ai d’autre secours que toi seul. Au secours, Seigneur ! » Je pensais : si seulement j’avais quelqu’un pour chanter ; mais il n’y avait personne — seulement Archie et moi ; et nous étions si enroués que nous ne pouvions pas faire grand-chose. Mais c’était magnifique de voir simplement Dieu tout faire !
Tous les cinq furent convertis ce soir-là. Oh, quel moment ! Et nous y fûmes ainsi jusque vers minuit ou une heure. Puis je m’éclipsai et m’étendis un petit moment.
La nouvelle se répandit dans le voisinage, si bien qu’on me fit demander le lendemain dans une autre maison, à environ un mille et demi de là. Le vieux Huff attela ses chevaux, et lui, son neveu, Archie et moi allâmes chez le voisin. Cet homme était un homme très moral. Il avait cherché le Seigneur, mais il s’était un peu découragé, et l’on pensait que si j’allais lui parler, cela l’aiderait. Je me dis : « Je vais avoir un moment tranquille là-bas. »
J’y arrivai vers quatre heures de l’après-midi. Nous causâmes, passâmes un moment agréable et soupâmes ; et je pensais que nous ferions la prière au bout d’un moment. Eh bien, vers huit heures, une ou deux personnes entrèrent, des voisins ; cela nous faisait cinq ou six.
« Ah là là, me dis-je, je n’ai plus la force de parler ; je vais simplement annoncer un cantique, et nous chanterons et ferons la prière. »
C’est ce que je fis, et nous nous mîmes à genoux pour prier. Je demandai à quelqu’un de prier. Pendant que nous priions, trois ou quatre autres entrèrent. Quand nous eûmes fini cette prière, quelqu’un d’autre enchaîna, et deux ou trois autres entrèrent ; nous étions donc douze ou treize personnes, serrées comme des sardines dans une boîte. Et bientôt cet homme qui cherchait le Seigneur cria pour être sauvé. Oh, comme il pria ! Il ne tarda pas à commencer à croire ; et ce qui suit toujours une foi ardente, c’est la victoire. Quand il cria victoire, cela frappa de terreur les autres qui n’étaient pas convertis, et cette nuit-là, il y eut cinq ou six conversions dans cette maison. Oh ! quelle victoire !
Le lendemain, nous fîmes des visites dans tout le voisinage. Comme les cris de louange et les alléluias à Dieu semblaient retentir partout où nous allions ! Je retournai donc à l’église, car je n’avais pas pu me reposer là-bas, et nous continuâmes encore deux ou trois semaines. De là, j’allai à Millville, dans le New Jersey, avec des résultats semblables. Je me souviens qu’un
soir, à Millville, après que frère Leonard Patterson eut prêché, il dit que je devais prendre les réunions en main et les poursuivre indéfiniment.
Il y avait eu quelque petit malentendu entre deux ou trois des membres, de sorte que les sentiments n’étaient pas très bons de part et d’autre ; et bien que nous eussions de bonnes réunions, nous arrivions jusqu’à un certain point et restions bloqués. Après avoir continué trois ou quatre soirs, je proposai donc une journée de jeûne et de prière, ce qu’ils acceptèrent tous très volontiers. Je dis : « Maintenant, je ne veux pas que quelqu’un promette de jeûner s’il ne le peut pas ; certaines personnes ne le supportent pas ; mais vous seulement qui pensez pouvoir jeûner une journée et prier Dieu pour l’effusion de son Esprit — je veux que vous vous leviez. »
Parmi ceux qui se levèrent se trouvait un vieux frère Cooper ; on l’appelait « le père Cooper ». Il jouissait de la bénédiction de la sanctification depuis une quarantaine d’années. Oh, quel homme admirable c’était ! Quand ce vieil homme priait, quelque chose cédait. Il y avait plusieurs vieux frères dont je ne m’attendais pas du tout à ce qu’ils jeûnent. Le père Cooper se leva donc, et je dis : « Frère Cooper, vous ne pourrez pas le supporter. Je ne parle pas de vous. »
« Oh, dit-il, ma chérie, je n’ai pas l’intention de laisser les enfants me devancer. »
Un autre vieil homme se leva et dit : « Non, vraiment, les enfants ne me dépasseront pas ; je vais avec eux. » Alors une ou deux des sœurs et moi allâmes de maison en maison. Nous priions, parlions et chantions. Je fus conduite à visiter deux familles blanches. C’étaient des gens pauvres. Le Diable essaya de m’effrayer ; il me dit qu’ils étaient catholiques romains et qu’ils me mettraient à la porte. J’eus une bonne petite lutte, mais finalement je remportai la victoire et j’y allai. Je ne sais pas s’ils étaient catholiques romains ou non ; mais le Seigneur m’aida à leur parler et à prier. Une femme fut si contente ; elle avait un enfant malade. Je lui parlai et la consolai.
Ce soir-là, quand nous fûmes rassemblés, le Seigneur m’aida à leur parler, et il envoya son Esprit. Quand je les invitai à s’avancer jusqu’à l’autel, ceux qui cherchaient la pureté et ceux qui cherchaient le pardon, je demandai au père Cooper de conduire la prière. Je n’oublierai jamais cette prière. Il me semble tout revoir et l’entendre encore.
Il y avait deux femmes qui avaient été des sœurs en vue dans l’église, qui ne se parlaient pas et qui étaient voisines ; elles se tenaient debout dans des bancs tout proches l’un de l’autre. Elles ne s’avancèrent pas vers l’autel quand les autres vinrent, mais je vis que l’Esprit du Seigneur
s’était emparé d’elles ; et pendant que le père Cooper priait, le Saint-Esprit descendit sur les gens, et ces deux sœurs furent frappées par la puissance de Dieu comme par la foudre. L’une d’elles sortit de son banc, alla jusqu’au banc de l’autre, lui serra la main et pleura ; et l’une d’elles, quelques minutes après, bascula par-dessus le dossier du banc jusqu’à terre, et elle avança sur le dos tout le long de l’allée, jusque sur un côté et dans l’enceinte de l’autel. Je pense que si quelqu’un lui avait dit de le faire, elle n’aurait jamais pu le faire.
Ce fut un temps merveilleux. Je n’ai jamais rien vu de pareil, ni avant ni depuis. Il y avait un homme qui cherchait le Seigneur depuis huit ans. Tout le monde le croyait converti. Il vivait avec sa mère, qui était veuve. Tout le monde, Blancs et gens de couleur, l’aimait et le respectait. C’était un homme bon, qui allait toujours à l’église, et les gens disaient donc qu’il était converti ; mais lui ne le savait pas. Aussi, quand on m’eut parlé de lui un jour ou deux avant la journée de jeûne et de prière, j’eus cet homme, avec quelques autres, particulièrement à cœur. Après cette grande victoire, nous travaillâmes jusque vers onze heures ou minuit. Je dis : « Eh bien, nous allons nous occuper de ceux qui cherchent. Nous allons simplement les faire se lever maintenant. »
Nous autres gens de couleur n’avions pas l’habitude de nous relever vite de nos genoux comme les Blancs ; quand nous nous mettions à genoux pour obtenir quelque chose, nous l’obtenions généralement avant de nous relever. Mais nous sommes un peuple très porté à l’imitation, et je constate donc que nous avons commencé à imiter les Blancs, même en cela. Que le Seigneur nous aide !
Ce pauvre jeune homme se leva et mit son pardessus, et il était assis là, l’air si triste, comme s’il avait le cœur presque brisé. J’avais parlé, prié et essayé de l’aider autant que je le pouvais ; et jamais âme ne pria avec plus de ferveur et de sincérité que lui. Mais il restait bloqué. Je restai un moment debout à le regarder. Oh, comme ils chantaient ! Enfin j’allai vers lui et lui dis : « Écoute, Charlie D., pourquoi ne lâches-tu pas prise pour crier de joie ? »
« Oh ! sanglota-t-il, Seigneur, sauve-moi ! »
« Eh bien, dis-je, le Seigneur te sauve ; mais tu ne veux pas le croire. » Et je dis : « Lâche prise et crie de joie ! »
Et l’Esprit du Seigneur sembla tomber sur lui, tout comme si l’on répandait des charbons ardents sur quelqu’un. Il bondit sur ses pieds, la lumière le parcourut tout entier comme un feu, et l’on aurait dit pendant une minute qu’il allait se mettre en pièces. « Oh, dit-il, je l’ai trouvé, je l’ai trouvé, je l’ai trouvé ! »
Cela fit passer un frisson dans toute l’église, et de nouveau il y eut un cri de joie, un cri comme vous n’en avez jamais entendu ni vu. Il était environ une heure du matin quand nous sortîmes ce soir-là. Je n’oublierai jamais cette réunion à Millville. Gloire au Seigneur ! Il fait tout à merveille. Amen. Amen.
Chapitre 14 terminé
Mon dernier appel, et comment j’y obéis