Chapitre 9 · 4 min de lecture · 5 min d’écoute
La simple présence de Dieu
L’âme, s’exerçant fidèlement dans l’affection et l’amour de son Dieu, est tout étonnée de le voir prendre entièrement possession d’elle.
Sa présence devient si naturelle qu’il lui serait impossible de ne pas l’avoir : elle devient habituelle à l’âme, qui sent aussi un grand calme se répandre en elle. Son oraison n’est plus que silence, et Dieu lui communique un amour intime, qui est le commencement d’un bonheur ineffable.
Oh ! si je pouvais décrire les degrés infinis qui suivent ! Mais je dois m’arrêter ici, puisque j’écris pour des commençants, et attendre que Dieu mette en lumière ce qui pourra être utile à ceux qui sont plus avancés. Je puis seulement dire qu’à ce point il est de la plus haute importance que toute opération naturelle cesse, afin que Dieu agisse seul : « Arrêtez, et sachez que je suis Dieu », c’est sa propre parole par la bouche de David (Ps 46.10).
Mais l’homme est si attaché à ses propres œuvres qu’il ne peut croire que Dieu opère, à moins de pouvoir sentir, connaître et distinguer son opération. Il ne voit pas que c’est la rapidité de sa course qui l’empêche de voir l’étendue de son avancement ; et que l’opération de Dieu, devenant plus abondante, absorbe celle de la créature, comme nous voyons que le soleil, à mesure qu’il se lève, absorbe la lumière des étoiles, que l’on distinguait aisément avant qu’il parût. Ce n’est pas le manque de lumière, mais un excès de lumière, qui nous empêche de distinguer les étoiles.
Il en est de même ici : l’homme ne peut plus distinguer sa propre opération, parce que la forte lumière absorbe toutes ses petites lumières distinctes, et les fait entièrement disparaître, parce que la surabondance de Dieu les surpasse toutes. De sorte que ceux qui accusent ce degré d’oraison d’être un état d’oisiveté se trompent grandement, et ne parlent ainsi que faute d’expérience. Oh ! s’ils voulaient seulement en faire l’épreuve ! en combien peu de temps ils connaîtraient cette matière par expérience !
Je dis donc que cette cessation d’action ne vient pas de la disette, mais de l’abondance.
Deux sortes de personnes se taisent : les unes parce qu’elles n’ont rien à dire, les autres parce qu’elles en ont trop. Il en est ainsi dans ce degré. Nous nous taisons par excès, et non par manque.
L’eau cause la mort à deux personnes de manières bien différentes. L’une meurt de soif, l’autre se noie : l’une meurt par manque, l’autre par abondance. De même ici, c’est l’abondance qui cause la cessation de l’opération naturelle. Il est donc important, dans ce degré, de demeurer autant que possible dans le repos.
Au commencement de cette oraison, un mouvement d’affection est nécessaire ; mais lorsque la grâce commence à couler en nous, nous n’avons rien d’autre à faire que de demeurer en repos et de prendre tout ce que Dieu nous donne. Tout autre mouvement nous empêcherait de profiter de cette grâce, qui nous est donnée afin de nous attirer dans le repos de l’amour.
L’âme, dans cette paisible disposition d’oraison, tombe dans un sommeil mystique, où toutes ses puissances naturelles sont réduites au silence, jusqu’à ce que ce qui n’avait été que passager devienne son état permanent. Vous voyez que l’âme est ainsi conduite sans effort, sans étude, sans artifice.
Le cœur n’est pas une place forte qu’il faille prendre à coups de canon et par la violence : c’est un royaume de paix, que l’on possède par l’amour. En le suivant doucement, vous parviendrez bientôt au degré de l’oraison intuitive. Dieu ne demande rien d’extraordinaire ni de difficile : au contraire, ce qui lui plaît le plus, c’est la simplicité d’un enfant.
Ce qu’il y a de plus grand dans la religion est aussi ce qu’il y a de plus simple. Il en est de même dans les choses de la nature. Voulez-vous aller à la mer ? Embarquez-vous sur un fleuve, et insensiblement, sans effort, vous y serez porté. Voulez-vous aller à Dieu ? Prenez sa voie, si tranquille, si facile, et en peu de temps vous serez porté jusqu’à lui d’une manière qui vous surprendra. Oh ! si seulement vous vouliez en faire l’essai ! Comme vous verriez bientôt que je vous en dis beaucoup trop peu, et que l’expérience surpasserait de loin toute description qu’on en pourrait faire ! Que craignez-vous ? Pourquoi ne vous jetez-vous pas tout de suite dans les bras de l’Amour, qui ne les a étendus sur la croix que pour vous y recevoir ? Quel risque peut-il y avoir à se confier en Dieu et à s’abandonner à lui ? Oh ! il ne vous trompera pas, si ce n’est en vous donnant bien plus que vous n’avez jamais espéré ; tandis que ceux qui attendent tout d’eux-mêmes peuvent bien s’appliquer le reproche que Dieu fait par la bouche d’Ésaïe : « A force de marcher tu te fatigues, et tu ne dis pas: J’y renonce! » (És 57.10).
Chapitre 9 terminé
La simple présence de Dieu