Chapitre 15 · 7 min de lecture · 9 min d’écoute
Actions intérieures et actions extérieures
Les actions des hommes sont ou extérieures ou intérieures. Les extérieures sont celles qui paraissent au-dehors et ont un objet sensible ; elles n’ont en elles-mêmes ni bonté ni malice, sinon celles qu’elles reçoivent du principe intérieur d’où elles procèdent. Ce n’est pas de celles-là que je veux parler, mais seulement des actions intérieures, qui sont les actions de l’âme par lesquelles elle s’applique intérieurement à quelque objet, ou s’en détourne pour un autre.
Lorsque, étant appliqué à Dieu, je veux faire une action d’une autre nature que celles qu’il m’inspirerait, je me détourne de Dieu, et je me tourne vers les créatures plus ou moins, selon la force ou la faiblesse de mon action. Si, étant tourné vers la créature, je veux revenir à Dieu, il faut que je fasse l’action de me détourner de la créature et de me tourner vers Dieu ; et ainsi, plus cette action est parfaite, plus la conversion est complète.
Jusqu’à ce que je sois parfaitement converti, j’ai besoin de plusieurs actions pour me tourner vers Dieu. Les unes se font tout d’un coup, les autres peu à peu ; mais mon action doit me porter à me tourner vers Dieu, en employant pour lui toute la force de mon âme, ainsi qu’il est écrit : « Maintenant encore, dit l’Éternel, Revenez à moi de tout votre cœur » (Jl 2.12). « Tu reviens à l’Éternel, ton Dieu, … de tout ton cœur et de toute ton âme » (Dt 30.2). Dieu ne demande que notre cœur : « Mon fils, donne-moi ton cœur, Et que tes yeux se plaisent dans mes voies. » (Pr 23.26). Donner son cœur à Dieu, c’est avoir son regard, sa force et sa vigueur tout entiers centrés en lui, pour suivre sa volonté. Il faut donc, après nous être appliqués à Dieu, demeurer toujours tournés vers lui.
Mais comme l’esprit de l’homme est faible, et que l’âme, accoutumée à se tourner vers les choses de la terre, se détourne facilement de Dieu, il faut que, dès qu’elle s’aperçoit qu’elle s’est tournée vers les choses extérieures, elle reprenne sa première position en Dieu par un simple acte de retour vers lui.
Et comme plusieurs actes réitérés forment une habitude, l’âme contracte l’habitude de la conversion, et de l’action elle passe à un état habituel.
L’âme ne doit donc pas chercher, par des efforts ou des œuvres qui lui soient propres, à s’approcher de Dieu ; ce serait vouloir faire une action au moyen d’autres actions, au lieu de demeurer attachée à Dieu seul par une action simple.
Si nous croyons qu’il ne faut faire aucune action, nous nous trompons, car nous agissons toujours ; mais chacun doit agir selon son degré.
Je m’efforcerai d’éclaircir ce point, parce que, faute de le comprendre, il fait difficulté à beaucoup de chrétiens.
Il y a des actions passagères et distinctes, et des actions continuées ; des actes directs et des actes réfléchis. Tous ne peuvent pas faire les premiers, et tous ne sont pas en état de faire les autres. Les premières actions doivent être faites par ceux qui sont détournés de Dieu. Ils doivent se tourner vers lui par une action distincte, plus ou moins forte selon leur éloignement de lui.
Par action continuée, j’entends celle par laquelle l’âme est entièrement tournée vers son Dieu par une action directe qu’elle ne renouvelle pas, à moins qu’elle n’ait été interrompue, mais qui subsiste. L’âme, étant ainsi toute tournée, est dans l’amour et y demeure : « et celui qui demeure dans l’amour demeure en Dieu » (1 Jn 4.16). Alors on peut dire que l’âme est dans un acte habituel, et qu’elle se repose dans cette action même. Mais son repos n’est pas oisif, car elle a une action toujours subsistante, savoir un doux enfoncement en Dieu, où Dieu l’attire de plus en plus fortement ; et, suivant cet attrait et se reposant dans l’amour, elle s’enfonce de plus en plus dans cet amour, et a une action infiniment plus forte, plus vigoureuse et plus prompte que celle qui ne fait que le retour. Or l’âme qui est dans cette action profonde et forte, étant tournée vers son Dieu, ne s’aperçoit pas de cette action, parce qu’elle est directe et non réfléchie ; de sorte que les personnes qui sont en cet état, ne sachant pas bien l’exprimer, disent qu’elles n’ont point d’action. Mais elles se trompent ; elles n’ont jamais été plus agissantes. Il vaudrait mieux dire qu’elles ne distinguent aucune action que de dire qu’elles n’en font aucune.
L’âme n’agit pas d’elle-même, je l’avoue ; mais elle est attirée, et elle suit la force qui l’attire. L’amour est le poids qui l’enfonce, comme une personne qui tombe dans la mer s’enfonce, et s’enfoncerait à l’infini si la mer était infinie ; et, sans s’apercevoir de sa descente, elle s’enfoncerait jusqu’aux plus profonds abîmes avec une vitesse incroyable. Il est donc inexact de dire qu’on ne fait point d’actions. Tous en font, mais tous ne les font pas de la même manière ; et l’abus vient de ce que ceux qui savent que l’action est inévitable veulent qu’elle soit distincte et sensible. Mais l’action sensible est pour les commençants, et l’autre pour les plus avancés. S’arrêter à la première serait se priver de la dernière ; et vouloir faire la dernière avant d’avoir passé par la première serait un abus tout aussi grand.
Chaque chose doit se faire en son temps ; chaque état a son commencement, son progrès et sa fin. Il n’y a point d’acte qui n’ait son commencement. Au début, il faut travailler avec effort ; mais ensuite on jouit du fruit de son travail.
Quand un vaisseau est au port, les matelots ont de la peine à l’amener en pleine mer ; mais une fois qu’il y est, ils le tournent aisément dans la direction où ils veulent naviguer. De même, quand l’âme est dans le péché, il faut un effort pour l’en tirer ; il faut détacher les cordages qui la retiennent ; puis, par une action forte et vigoureuse, il faut la ramener au-dedans d’elle-même, lui faisant quitter peu à peu le port, et la tourner vers l’intérieur, qui est le lieu vers lequel doit se diriger son voyage.
Quand le vaisseau est ainsi tourné, à mesure qu’il avance en mer, il laisse la terre derrière lui ; et plus il s’éloigne de la terre, moins il faut d’effort pour le faire avancer. Enfin il commence à voguer doucement, et le vaisseau va si vite que les rames deviennent inutiles. Que fait alors le pilote ? Il se contente de déployer les voiles et de se tenir au gouvernail.
Déployer les voiles, c’est simplement nous exposer devant Dieu pour être mus par son Esprit. Se tenir au gouvernail, c’est empêcher notre cœur de sortir du droit chemin, le conduisant doucement et le dirigeant selon le mouvement de l’Esprit de Dieu, qui s’en empare peu à peu, comme le vent remplit peu à peu les voiles et pousse le vaisseau en avant. Tant que le vaisseau a le vent en poupe, les mariniers se reposent de leur travail. Ils font plus de chemin en une heure, tandis qu’ils se reposent ainsi et laissent le vent emporter le navire, qu’ils n’en feraient en beaucoup plus de temps par leurs propres efforts ; et s’ils voulaient ramer, outre la fatigue qui en résulterait, leur travail serait inutile et ne servirait qu’à retarder le vaisseau.
Voilà la conduite que nous devons tenir dans notre vie intérieure ; et en agissant ainsi, nous avancerons plus en peu de temps par la conduite divine que nous ne pourrions jamais le faire par nos propres efforts. Si seulement vous voulez essayer cette voie, vous la trouverez la plus facile qui soit.
Quand le vent est contraire, si le vent et la tempête sont violents, il faut jeter l’ancre dans la mer pour arrêter le vaisseau. Cette ancre, c’est la confiance en Dieu et l’espérance en sa bonté, en attendant avec patience que la tempête cesse et qu’un vent favorable revienne, comme le fit David : « J’avais mis en l’Éternel mon espérance; Et il s’est incliné vers moi », dit-il (Ps 40.1).
Chapitre 15 terminé
Actions intérieures et actions extérieures