Chapitre 14 · 12 min de lecture · 15 min d’écoute
L'oraison, action noble
Certaines personnes, entendant parler de l’oraison de silence, se sont faussement imaginé que l’âme y demeure inactive, sans vie et sans mouvement.
Mais la vérité est que son action est plus noble et plus étendue qu’elle ne l’a jamais été avant d’entrer dans ce degré, puisqu’elle est mue par Dieu lui-même et agie par son Esprit. Saint Paul veut que nous soyons conduits par l’Esprit de Dieu (Rm 8.14). Je ne dis pas qu’il ne faut point agir, mais qu’il faut agir dans la dépendance du mouvement divin. C’est ce qu’Ézéchiel représente admirablement. Le prophète vit des roues qui avaient l’esprit de vie ; partout où cet esprit devait aller, elles allaient ; elles avançaient, s’arrêtaient ou s’élevaient selon qu’elles étaient mues, car l’esprit de vie était en elles ; mais elles ne retournaient jamais en arrière (voir Éz 1.19–21). Il doit en être de même de l’âme : elle doit se laisser mouvoir et conduire par l’Esprit vivant qui est en elle, en suivant sa direction et nulle autre. Or cet Esprit ne la portera jamais à retourner en arrière, c’est-à-dire à réfléchir sur la créature ou à s’appuyer sur elle-même, mais toujours à aller en avant, courant sans cesse vers le but.
Cette action de l’âme est une action reposée. Quand elle agit d’elle-même, elle agit avec effort ; c’est pourquoi elle sent davantage son action. Mais quand elle agit dans la dépendance de l’Esprit de grâce, son action est si libre, si aisée, si naturelle, qu’il lui semble ne point agir du tout. « Il m’a mis au large, Il m’a sauvé, parce qu’il m’aime. » (Ps 18.19).
Dès que l’âme a commencé sa course vers son centre, son action devient dès ce moment vigoureuse — c’est-à-dire sa course vers le centre qui l’attire, laquelle surpasse infiniment la vitesse de tout autre mouvement.
C’est donc une action, mais une action si noble, si paisible, si tranquille, qu’il semble à l’âme qu’elle n’agit point, parce qu’elle repose comme naturellement. Quand une roue ne tourne que d’une vitesse modérée, on la distingue aisément ; mais quand elle va vite, on n’en peut plus rien distinguer. Ainsi l’âme qui demeure en repos en Dieu a une action infiniment noble et élevée, et pourtant très paisible. Plus sa paix est grande, plus sa vitesse est grande, parce qu’elle est abandonnée à l’Esprit, qui la meut et la fait agir. Cet Esprit, c’est Dieu lui-même, qui nous attire et, en nous attirant, nous fait courir à lui, comme l’Épouse le savait bien quand elle disait : « Entraîne-moi après toi! Nous courrons! » (Ct 1.4). Attire-moi, ô mon divin Centre, par le fond de mon cœur : mes puissances et mes sens courront à ton attrait ! Cet attrait seul est un baume qui me guérit et un parfum qui m’attire. « Nous courrons, dit-elle, à l’odeur de tes parfums. » Cette vertu attirante est très forte, mais l’âme la suit très volontiers ; et comme elle est également forte et douce, elle attire par sa force et ravit par sa douceur.
L’Épouse dit : « Entraîne-moi après toi! Nous courrons! » Elle parle d’elle-même et à elle-même : « Entraîne-moi » ; voilà l’unité de l’objet qui est attiré : « Nous courrons » ; voilà la correspondance de toutes les puissances et de tous les sens, qui suivent le mouvement du centre du cœur.
Il ne s’agit donc pas de demeurer dans l’oisiveté, mais d’agir dans la dépendance de l’Esprit de Dieu, qui nous anime, puisque c’est en lui que « nous avons la vie, le mouvement, et l’être » (Ac 17.23). Cette paisible dépendance de l’Esprit de Dieu est absolument nécessaire, et fait que l’âme parvient en peu de temps à la simplicité et à l’unité dans lesquelles elle a été créée. Elle a été créée une et simple, comme Dieu. Pour répondre donc à la fin de notre création, il faut quitter la multiplicité de nos propres actions pour entrer dans la simplicité et l’unité de Dieu, à l’image duquel nous avons été créés (Gn 1.27). L’Esprit de Dieu est « unique » et « multiple » (Sg 7.22), et son unité n’empêche pas sa multiplicité. Nous entrons dans l’unité de Dieu lorsque nous sommes unis à son Esprit, parce qu’alors nous avons le même Esprit que lui ; et nous sommes multipliés au-dehors, quant à ses desseins, sans sortir de l’unité.
De sorte que, Dieu agissant infiniment, et nous étant un seul esprit avec lui, nous agissons beaucoup plus que nous ne pourrions le faire par notre propre action. Il faut nous laisser conduire par la Sagesse. Cette « Sagesse » est plus mobile que tout mouvement (Sg 7.24). Demeurons donc dans la dépendance de son action, et notre action sera vraiment vigoureuse.
« Toutes choses ont été faites par elle (la Parole), et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans elle. » (Jn 1.3). Dieu, en nous créant, nous a créés à son image, selon sa ressemblance (Gn 1.26). Il nous a donné l’Esprit du Verbe par le souffle de vie (Gn 2.7) qu’il souffla en nous lorsque nous fûmes créés à l’image de Dieu, par la participation à la vie du Verbe, qui est l’image de son Père. Or cette vie est une, simple, pure, intime et féconde.
Le diable ayant défiguré cette belle image, il fallut que ce même Verbe, dont le souffle avait été insufflé en nous à notre création, vînt la rétablir. Il fallait que ce fût lui, parce qu’il est l’image du Père ; et une image effacée ne peut être réparée par sa propre action, mais par l’action de celui qui cherche à la rétablir. Notre action doit donc être de nous mettre en état de souffrir l’action de Dieu et de laisser le Verbe retracer en nous son image. Une image, si elle pouvait se mouvoir, empêcherait par son mouvement le sculpteur de l’achever. Tout mouvement qui vient de nous empêche l’ouvrage du Sculpteur céleste et produit de faux traits.
Il faut donc demeurer en silence, et ne nous mouvoir que lorsqu’il nous meut. Jésus-Christ a la vie en lui-même (Jn 5.26), et c’est lui qui doit communiquer la vie à tout ce qui vit.
Que cette action soit la plus noble, on ne peut le nier. Les choses n’ont de prix qu’autant que le principe d’où elles procèdent est noble, grand et élevé. Les actions produites par un principe divin sont des actions divines ; au lieu que les actions de la créature, si bonnes qu’elles paraissent, sont des actions humaines ou, tout au plus, des actions vertueuses, si elles sont faites avec le secours de la grâce.
Jésus dit qu’il a la vie en lui-même ; tous les autres êtres n’ont qu’une vie empruntée, mais le Verbe a la vie en lui-même ; et comme il est communicatif, il désire communiquer cette vie aux hommes. Il faut donc faire place à cette vie, afin qu’elle coule en nous, ce qui ne peut se faire que par le dépouillement et la perte de la vie d’Adam et de notre propre action, comme saint Paul nous l’assure : « Si quelqu’un est en Christ, il est une nouvelle créature. Les choses anciennes sont passées; voici, toutes choses sont devenues nouvelles. » (2 Co 5.17). Cela ne peut s’accomplir que par la mort de nous-mêmes et de notre propre action, afin que l’action de Dieu lui soit substituée. Nous ne prétendons donc pas être sans action, mais seulement agir dans la dépendance de l’Esprit de Dieu, en laissant son action prendre la place de la nôtre. Jésus nous le montre dans l’Évangile. Marthe faisait de bonnes choses ; mais parce qu’elle les faisait par son propre esprit, Christ l’en reprit. L’esprit de l’homme est turbulent et agité ; c’est pourquoi il fait peu, bien qu’il paraisse faire beaucoup. « Marthe, Marthe, dit Jésus, tu t’inquiètes et tu t’agites pour beaucoup de choses. Une seule chose est nécessaire. Marie a choisi la bonne part, qui ne lui sera point ôtée. » (Lc 10.41, 42).
Qu’avait-elle choisi, cette Madeleine ? La paix, la tranquillité et le repos. Elle cessait en apparence d’agir, afin d’être mue par l’Esprit de Dieu ; elle cessait de vivre, afin que Christ vécût en elle.
Voilà pourquoi il est si nécessaire de renoncer à nous-mêmes et à toutes nos propres œuvres pour suivre Jésus ; car nous ne pouvons le suivre si nous ne sommes animés de son Esprit. Pour que l’Esprit de Christ habite en nous, il faut que notre propre esprit lui cède la place. « Celui qui s’attache au Seigneur, dit saint Paul, est avec lui un seul esprit. » (1 Co 6.17). « Pour moi, m’approcher de Dieu, c’est mon bien: Je place mon refuge dans le Seigneur, l’Éternel » (Ps 73.28). Qu’est-ce que cet « approcher » ? C’est le commencement de l’union.
L’union a son commencement, sa continuation, son accomplissement et sa consommation. Le commencement de l’union est une inclination vers Dieu. Lorsque l’âme est convertie de la manière que j’ai décrite, elle a une inclination vers son centre et une forte tendance à l’union : cette tendance en est le commencement. Puis elle adhère, ce qui arrive lorsqu’elle s’approche davantage de Dieu ; ensuite elle lui est unie, et enfin elle devient une avec lui — c’est-à-dire qu’elle devient un seul esprit avec lui ; et c’est alors que cet esprit, sorti de Dieu, retourne à lui comme à sa fin.
Il est donc nécessaire d’entrer dans cette voie, qui est le mouvement divin et l’Esprit de Jésus-Christ. Saint Paul dit : « Si quelqu’un n’a pas l’Esprit de Christ, il ne lui appartient pas. » (Rm 8.9). Pour être à Christ, il faut donc nous laisser remplir de son Esprit et vider du nôtre : nos cœurs doivent être évacués. Saint Paul, au même endroit, nous prouve la nécessité de ce mouvement divin ; il dit : « Tous ceux qui sont conduits par l’Esprit de Dieu sont fils de Dieu. » (Rm 8.14).
L’Esprit divinement communiqué est l’Esprit de la filiation divine ; c’est pourquoi le même apôtre poursuit : « Et vous n’avez point reçu un esprit de servitude, pour être encore dans la crainte; mais vous avez reçu un Esprit d’adoption, par lequel nous crions: Abba! Père! » (Rm 8.15). Cet esprit n’est autre que l’Esprit de Christ, par lequel nous participons à sa filiation ; et cet « Esprit lui-même rend témoignage à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. »
Dès que l’âme se laisse mouvoir par l’Esprit de Dieu, elle éprouve le témoignage de cette filiation divine ; et ce témoignage accroît d’autant plus sa joie qu’il lui fait connaître qu’elle est appelée à la liberté des enfants de Dieu, et que l’esprit qu’elle a reçu n’est pas un esprit de servitude, mais de liberté.
L’Esprit du mouvement divin est si nécessaire en toutes choses que saint Paul fonde cette nécessité sur notre ignorance de ce que nous demandons. « l’Esprit nous aide dans notre faiblesse, car nous ne savons pas ce qu’il nous convient de demander dans nos prières. Mais l’Esprit lui-même intercède par des soupirs inexprimables », dit-il. Cela est décisif : si nous ne savons ni ce que nous devons demander, ni comment demander comme il faut ce qui nous est nécessaire, et s’il faut que l’Esprit qui est en nous, au mouvement duquel nous nous abandonnons, le demande pour nous, ne devons-nous pas le laisser faire ? Il le fait « par des soupirs inexprimables ».
Cet Esprit est l’Esprit du Verbe, qui est toujours exaucé, comme il le dit lui-même : « Je savais que tu m’exauces toujours » (Jn 11.42). Si nous laissons l’Esprit qui est en nous demander et prier, nous serons toujours exaucés. Pourquoi cela ? Ô grand apôtre, docteur mystique, si profondément instruit de la vie intérieure ! apprenez-nous pourquoi. « C’est, ajoute-t-il, parce que celui qui sonde les cœurs connaît quelle est la pensée de l’Esprit, parce que c’est selon Dieu qu’il intercède en faveur des saints » ; c’est-à-dire que cet Esprit ne demande que ce que Dieu veut donner. Dieu veut que nous soyons sauvés et que nous soyons parfaits. Il demande donc tout ce qui est nécessaire à notre perfection. Pourquoi, après cela, nous charger de soins superflus, et nous lasser dans la longueur de notre chemin, sans jamais dire : Il n’y a point d’espérance en nous-mêmes, et nous reposer ainsi en Dieu ? Dieu lui-même nous invite à nous décharger sur lui de tous nos soucis ; et il se plaint, avec une bonté inconcevable, que nous employions nos forces, nos richesses et notre trésor à mille choses extérieures, alors qu’il y a si peu de joie à trouver en elles toutes. « Pourquoi pesez-vous de l’argent pour ce qui ne nourrit pas? Pourquoi travaillez-vous pour ce qui ne rassasie pas? Écoutez-moi donc, et vous mangerez ce qui est bon, Et votre âme se délectera de mets succulents. » (És 55.2).
Oh ! si l’on savait quel bonheur il y a à écouter ainsi Dieu, et combien l’âme en est fortifiée ! Toute chair doit faire silence devant le Seigneur (voir Za 2.13). Tout effort propre doit cesser quand il paraît. Pour nous engager plus encore à nous abandonner à lui sans réserve, Dieu nous assure que nous n’avons rien à craindre d’un tel abandon, parce qu’il prend de chacun de nous un soin particulier. Il dit : « Une femme oublie-t-elle l’enfant qu’elle allaite? N’a-t-elle pas pitié du fruit de ses entrailles? Quand elle l’oublierait, Moi je ne t’oublierai point. » (És 49.15). Ah ! paroles pleines de consolation ! Qui, en les entendant, pourrait craindre de s’abandonner entièrement à la conduite de Dieu ?
Chapitre 14 terminé
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