Appel sérieux à une vie dévote et sainte
Où l’on montre comment la manière d’élever les filles leur rend difficile d’entrer dans l’esprit de l’humilité chrétienne. Combien misérablement une telle éducation leur fait tort et les abuse. L’esprit d’une meilleure éducation, représenté dans le caractère d’Eusebia

Chapitre 19 · 39 min de lecture · 51 min d’écoute

Où l’on montre comment la manière d’élever les filles leur rend difficile d’entrer dans l’esprit de l’humilité chrétienne. Combien misérablement une telle éducation leur fait tort et les abuse. L’esprit d’une meilleure éducation, représenté dans le caractère d’Eusebia

CETTE tournure d’esprit qu’on enseigne et qu’on encourage dans l’éducation des filles leur rend extrêmement difficile d’entrer dans le sentiment et la pratique de l’humilité que demande l’esprit du christianisme.

La bonne éducation de ce sexe est de la dernière importance pour la vie humaine. Il n’y a rien de plus souhaitable pour le bien commun du monde entier. Car, bien que les femmes ne conduisent pas le commerce et les affaires du monde, cependant, comme elles sont mères et maîtresses de maison, et qu’elles ont pendant un temps le soin de l’éducation de leurs enfants de l’un et l’autre sexe, il leur est confié ce qui est de la plus grande conséquence pour la vie humaine. C’est pourquoi les femmes bonnes ou mauvaises peuvent faire autant de bien ou de mal dans le monde que les hommes bons ou mauvais dans les plus grandes affaires de la vie.

Car, de même que la santé et la vigueur, ou la faiblesse de nos corps, tiennent beaucoup à la manière dont elles nous ont traités quand nous étions jeunes, de même la droiture ou la folie de nos esprits ne tiennent pas moins à ces premières dispositions et à ces premières manières de penser que nous recevons avidement de l’amour, de la tendresse, de l’autorité et de la conversation continuelle de nos mères.

Comme nous appelons notre première langue notre langue maternelle, nous pourrions tout aussi justement appeler nos premières dispositions nos dispositions maternelles ; et peut-être trouverait-on plus facile d’oublier la langue que de se défaire entièrement de ces dispositions que nous avons apprises au berceau.

Il est donc fort à déplorer que ce sexe, dont tant de choses dépendent, et à qui revient la première formation de nos corps comme de nos esprits, soit élevé non seulement dans l’orgueil, mais dans la partie la plus sotte et la plus méprisable de l’orgueil.

On ne leur permet pas, il est vrai, de nous disputer les fiers prix des arts et des sciences, du savoir et de l’éloquence, où je soupçonne fort qu’elles se montreraient souvent nos supérieures ; mais nous les renvoyons à l’étude de la beauté et de la parure, et le monde entier conspire à ne leur faire penser à rien d’autre. Pères et mères, amis et parents semblent n’avoir d’autre souhait pour la petite fille, sinon qu’elle ait le teint clair, la taille belle, qu’elle s’habille bien et qu’elle danse à ravir.

Or, si l’attachement à notre personne, le désir de la beauté, l’amour de la parure sont une partie de l’orgueil (comme c’en est assurément une partie des plus méprisables), le premier pas d’une femme vers l’humilité semble exiger qu’elle se repente de son éducation.

Car il faut avouer qu’à parler en général, de bons parents ne sont jamais plus épris de leurs filles que lorsqu’ils les voient trop éprises d’elles-mêmes, et vêtues d’une manière qui fait grand affront à la gravité et à la sobriété de la vie chrétienne.

Et ce qui rend cette affaire plus déplorable encore, c’est que non seulement les femmes sont gâtées par cette éducation, mais que nous gâtons cette partie du monde qui fournirait autrement le plus d’exemples d’une piété éminente et élevée.

Car je crois qu’on peut affirmer qu’il y a, pour la plupart, dans ce sexe plus que dans l’autre, un sentiment plus fin, un esprit plus clair, une intelligence plus prompte et des dispositions plus douces.

Toutes ces dispositions, si elles étaient vraiment cultivées par des études convenables et des méthodes d’éducation sobres, les porteraient selon toute apparence à de plus hauts degrés de piété qu’on n’en trouve dans le commun des hommes.

C’est pour cette raison que je parle de ce sujet avec tant d’ouverture et de franchise : car il est fort à déplorer que des personnes si naturellement propres à être de grands exemples de piété soient, par une éducation erronée, réduites à être de pauvres et voyants spectacles de la plus grande vanité.

L’Église a eu autrefois des saintes éminentes dans ce sexe, et l’on peut raisonnablement penser que c’est uniquement à leur pauvre et vaine éducation qu’il faut attribuer que cet honneur de leur sexe soit, pour la plupart, renfermé dans les siècles passés.

La corruption du monde leur passe une grande vanité, et le genre humain semble ne les considérer sous aucun autre jour que comme autant d’idoles peintes destinées à séduire et à satisfaire ses passions ; de sorte que, si beaucoup de femmes sont des créatures vaines, légères, de pur colifichet, elles ont pour s’excuser qu’elles ne sont pas seulement telles que leur éducation les a faites, mais telles que le commun du monde leur permet d’être.

Mais elles devraient alors considérer que les amis de leur vanité ne sont pas leurs amis ; elles devraient considérer qu’elles ont à vivre pour elles-mêmes ; qu’elles ont une part aussi grande que les hommes à la nature raisonnable ; qu’elles ont autant de raison de prétendre aux plus hautes perfections d’une vertu chrétienne et solide, et autant de nécessité d’y aspirer, que les plus graves et les plus sages d’entre les philosophes chrétiens.

Elles devraient considérer qu’on les abuse, qu’on leur fait tort et qu’on les détourne par trahison de leur seule perfection, chaque fois qu’on leur enseigne qu’une chose est un ornement en elles, qui n’est pas un ornement chez les plus sages des hommes.

On dit communément que les femmes ont naturellement l’esprit petit et vain ; mais je tiens cela pour aussi faux et aussi déraisonnable que de dire que les bouchers sont naturellement cruels ; car, de même que leur cruauté ne tient pas à leur nature, mais à leur manière de vivre, qui a changé leur nature, de même toute la petitesse et toute la vanité qu’on peut observer dans l’esprit des femmes sont, comme la cruauté des bouchers, une disposition qui s’est formée en elles par la vie qu’on leur apprend et qu’on les accoutume à mener.

Du moins faut-il dire ceci : que nous ne pouvons rien imputer à leur nature tant que nous ne prenons pas soin qu’elle ne soit pas pervertie par leur éducation.

Et, d’autre part, s’il était vrai qu’elles fussent ainsi naturellement vaines et légères, combien plus blâmable serait alors cette éducation, qui semble imaginée pour fortifier et accroître cette folie et cette faiblesse de leur esprit !

Car si c’était une vertu chez une femme d’être orgueilleuse et vaine d’elle-même, nous ne pourrions guère prendre de meilleurs moyens pour exciter en elle cette passion que ceux qu’on emploie maintenant dans son éducation.

Matilda est une femme distinguée, de bonne éducation, de grand sens et de beaucoup de religion. Elle a trois filles qu’elle élève elle-même. Elle ne veut les confier à personne d’autre, ni à aucune école, de peur qu’elles n’y apprennent quelque mal. Elle reste avec le maître à danser tout le temps qu’il est avec elles, parce qu’elle veut entendre tout ce qu’on leur dit. Elle leur a fait lire les Écritures si souvent qu’elles en peuvent réciter une grande partie par cœur ; et il n’y a guère de bon livre de dévotion qu’on ne trouve dans leurs cabinets.

Si Matilda avait vécu dans les premiers siècles du christianisme, quand il était pratiqué dans la plénitude et la simplicité de ses doctrines, elle aurait été, selon toute apparence, l’une de ses plus grandes saintes. Mais, comme elle est née dans des temps corrompus, où elle manque d’exemples de la perfection chrétienne et n’a presque jamais vu de piété plus haute que la sienne, elle a bien des défauts, et elle les communique tous à ses filles.

Matilda n’a jamais été vêtue pauvrement de sa vie ; et rien ne lui plaît dans la parure que ce qui est très riche et très beau à l’œil.

Ses filles voient son grand zèle pour la religion, mais elles voient aussi un égal empressement pour toutes sortes d’atours. Elles voient qu’elle ne néglige pas sa dévotion, mais elles la voient plus soigneuse encore de conserver son teint et de prévenir ces changements dont le temps et l’âge la menacent.

Elles ont peur de paraître devant elle si elles ont manqué l’église ; mais elles ont plus peur encore de la voir si elles ne sont pas lacées aussi serré qu’il est possible de l’être.

Elle leur montre souvent son propre portrait, qui fut fait quand leur père tomba amoureux d’elle. Elle leur raconte combien il fut transporté de passion à la première vue, et qu’elle n’aurait jamais eu un si beau teint sans la diligence de sa bonne mère, qui en prenait un soin extrême.

Matilda est si appliquée à tous les arts d’embellir la parure de ses filles qu’elle a quelque nouvelle fantaisie presque chaque jour, et ne laisse aucun ornement sans l’essayer, depuis le joyau le plus riche jusqu’à la fleur la plus humble. Elle est si délicate et si difficile en son jugement, si sensible à la moindre faute, que la femme de chambre est souvent obligée d’habiller et de déshabiller ses filles trois ou quatre fois par jour avant qu’elle puisse en être satisfaite.

Quant aux mouches, elle se réserve de les poser elle-même, car, dit-elle, si on ne les colle pas avec jugement, elles nuisent au visage plus qu’elles ne l’avantagent.

Les enfants voient si clairement la disposition de leur mère qu’elles affectent même de prendre plus de plaisir à la parure, et d’aimer chaque petit ornement plus qu’elles ne le font réellement, uniquement pour gagner ses bonnes grâces.

Elles virent un jour leur sœur aînée réduite aux larmes, et sévèrement reprise de son esprit de contradiction pour avoir osé dire qu’elle pensait qu’il valait mieux couvrir la gorge que d’aller aussi découverte que l’exige la mode d’aujourd’hui.

Elle les rationne à leurs repas, regarde avec grand scrupule ce qu’elles mangent et ce qu’elles boivent, et leur raconte combien de belles tailles elle a vues gâtées de son temps faute d’un tel soin. S’il leur vient un bouton au visage, elle est dans une grande frayeur, et elles-mêmes craignent autant de paraître devant elle avec ce bouton que si elles avaient commis quelque grand péché.

Dès qu’elles commencent à paraître trop colorées et trop bien portantes, elle appelle le médecin à son secours ; et si les remèdes ou les cautères peuvent empêcher le teint de tirer sur le grossier ou le rubicond, elle les estime bien employés.

Par ce moyen elles sont de pauvres créatures pâles, maladives, infirmes, sujettes aux vapeurs faute de vigueur, pleurant aux moindres accidents, s’évanouissant à tout ce qui les effraie, et à peine capables de porter le poids de leurs plus beaux habits.

La fille aînée vécut aussi longtemps qu’elle le put sous cette discipline, et mourut dans sa vingtième année.

Quand on ouvrit son corps, il apparut que ses côtes avaient pénétré dans son foie, et que ses autres entrailles étaient fort endommagées pour avoir été comprimées par son corps de baleine, que sa mère avait ordonné de serrer si étroitement qu’il lui faisait souvent venir les larmes aux yeux pendant que la femme de chambre l’habillait.

Sa fille cadette s’est enfuie avec un joueur, un homme d’une grande beauté, qui pour la parure et la danse n’a point de supérieur.

Matilda dit qu’elle mourrait de chagrin de cet accident, si sa conscience ne lui disait qu’elle n’y a contribué en rien elle-même. Elle en appelle à leurs cabinets, à leurs livres de dévotion, pour attester quel soin elle a pris d’établir ses enfants dans une vie de solide piété et de dévotion.

Or, bien que je ne veuille pas dire qu’aucune fille ne soit élevée d’une meilleure manière que celle-ci, car j’espère qu’il y en a beaucoup, je crois du moins pouvoir dire que la plus grande partie d’entre elles ne sont pas élevées aussi bien, ni accoutumées à autant de religion, que dans l’exemple présent.

Leurs esprits sont tournés autant que dans le cas présent vers le soin de leur beauté et de leur parure, et vers la complaisance pour de vains désirs, sans avoir de telles règles de dévotion à y opposer. De sorte que, si une piété solide, l’humilité et un sobre sentiment de soi-même manquent beaucoup dans ce sexe, c’est la conséquence claire et naturelle d’une éducation vaine et corrompue.

Et si elles sont souvent trop promptes à accepter pour maris les premiers fats, les premiers petits-maîtres et les beaux danseurs, il n’est pas étonnant qu’elles aiment chez les hommes ce qu’on leur a appris à admirer en elles-mêmes.

Et si on les voit souvent perdre le peu de religion qu’on leur a enseigné dans leur jeunesse, il n’y a pas plus lieu de s’en étonner que de voir une petite fleur étouffée et tuée parmi des mauvaises herbes touffues.

Car l’orgueil de la personne et l’affectation, le plaisir de la beauté et l’amour des atours, sont des dispositions qui doivent ou tuer toute religion dans l’âme, ou être elles-mêmes tuées par elle ; elles ne peuvent pas plus prospérer ensemble que la santé et la maladie.

Quelques personnes qui jugent à la hâte diront peut-être ici que j’exerce une trop grande sévérité contre ce sexe.

Mais des personnes plus raisonnables remarqueront aisément que j’épargne entièrement ce sexe et que je ne mets en cause que son éducation ; que non seulement je l’épargne, mais que je plaide sa cause, que je soutiens son honneur, que je fais valoir ses perfections, que je loue ses dispositions naturelles, et que je ne condamne que cette éducation qui est si préjudiciable à ses intérêts, qui avilit tant son honneur et qui le prive du bénéfice de son excellente nature et de ses excellentes dispositions.

Leur éducation, je l’avoue, je ne puis l’épargner ; mais la seule raison en est qu’elle est leur plus grande ennemie ; qu’elle prive le monde de tant de bienfaits, et l’Église de tant de saintes, qu’on pourrait raisonnablement attendre de personnes si bien formées par leurs dispositions naturelles à toute bonté et à toute tendresse, et si bien rendues propres, par la clarté et l’éclat de leur esprit, à contempler, à aimer et à admirer tout ce qui est saint, vertueux et divin.

Si l’on disait ici que je charge même trop leur éducation, et qu’elles n’en sont pas aussi blessées que je l’imagine :

On peut répondre que, bien que je ne prétende pas fixer le degré exact du mal qu’elle fait, sa tendance claire et naturelle à nuire suffit à justifier qu’on la condamne de la manière la plus absolue.

Mais si quelqu’un veut savoir combien généralement les femmes sont blessées par cette éducation ; s’il s’imagine qu’il peut n’y avoir ni orgueil de la personne ni vain attachement à soi-même chez celles qui sont couvertes de mouches et parées de tant d’éclat d’artifices et d’ornements, qu’il fasse seulement, où il lui plaira, l’expérience suivante.

Qu’il fasse seulement connaître à une telle femme l’opinion qu’il a d’elle : je ne veux pas dire qu’il doive le lui dire en face, ni le faire d’une manière grossière et publique ; mais qu’il imagine la manière la plus civile, la plus secrète, la plus amicale qu’il puisse concevoir, seulement pour lui faire savoir son opinion, à savoir qu’il ne la trouve ni belle, ni bien habillée, ni bien seyante dans ses atours ; et j’ose dire qu’il trouvera qu’il n’y a que fort peu de femmes richement parées qui ne l’en aiment moins pour sa simple opinion, quoiqu’elle ne soit connue que d’elles seules, et qu’il ne sera pas longtemps sans voir les effets de leur ressentiment.

Mais si une telle expérience lui montrait qu’il n’y a que peu de femmes de cette sorte qui pourraient souffrir son amitié après avoir su qu’il avait d’elles une telle opinion, il est assurément temps de se plaindre de cette éducation et de l’accuser, puisqu’elle corrompt si généralement leurs cœurs.

Car, bien qu’il soit difficile de juger des cœurs, néanmoins, là où les gens déclarent leur ressentiment et leur malaise à propos de quelque chose, ils prononcent eux-mêmes le jugement sur eux-mêmes. Si une femme ne peut pardonner à un homme de penser qu’elle n’a point de beauté, ni aucun agrément qui lui vienne de sa parure, elle découvre infailliblement par là l’état de son propre cœur, et elle est condamnée par son propre jugement, et non par celui d’un autre.

Car nous ne nous fâchons jamais contre les autres que lorsque leur opinion de nous est contraire à celle que nous avons de nous-mêmes.

Un homme qui n’a aucune prétention au savoir ne se fâche jamais contre ceux qui ne le prennent pas pour un savant : de même, si une femme n’avait aucune opinion de sa personne et de sa parure, elle ne devrait jamais se fâcher contre ceux qui sont du même avis qu’elle.

De sorte que les mauvais effets généraux de cette éducation sont trop connus pour admettre aucun doute raisonnable.

Mais combien il est possible d’élever des filles dans la voie la plus excellente, c’est ce que le caractère suivant va faire voir.

Eusebia est une veuve pieuse, bien née et bien élevée, qui a une bonne fortune pour cinq filles, qu’elle élève comme une personne à qui Dieu a confié le soin de préparer cinq vierges pour le royaume des cieux. Sa maison a la même règle qu’une maison religieuse, et tous ses ordres tendent à soutenir une dévotion constante et réglée.

Elle, ses filles et ses servantes se réunissent à toutes les heures de prière du jour, psalmodient les psaumes et d’autres dévotions, et passent le reste de leur temps en bonnes œuvres et en divertissements innocents, de nature à les rendre propres à revenir à leurs psaumes et à leurs prières.

Elle les aime comme ses enfants spirituels, et elles la révèrent comme leur mère spirituelle, avec une affection bien au-dessus de celle des amis les plus tendres.

Elle a partagé une partie de ses biens entre elles, afin que chacune puisse faire la charité de son propre fonds, et chacune à son tour se charge de pourvoir aux pauvres et aux malades de la paroisse.

Eusebia les forme à toutes les sortes de travaux qui conviennent aux femmes, comme coudre, tricoter, filer, et toutes les autres parties du ménage ; non pour leur amusement, mais afin qu’elles puissent être utiles à elles-mêmes et aux autres, et être préservées des tentations qui accompagnent une vie oisive.

Elle leur dit qu’elle aimerait mieux les voir réduites à la nécessité de s’entretenir de leur propre travail que d’avoir des richesses pour se dispenser du travail. Car, dit-elle, bien que vous puissiez assister les pauvres sans votre travail, par votre travail vous pourrez pourtant les assister davantage.

Si Eusebia a vécu aussi exempte de péché qu’il est possible à la nature humaine, c’est qu’elle veille toujours et se tient en garde contre toutes les manifestations de l’orgueil. Et si ses vertus sont plus fortes et plus hautes que celles des autres, c’est qu’elles sont toutes fondées sur une profonde humilité.

Mes enfants, dit-elle, quand votre père mourut, je fus fort plainte par mes amis, comme si tout le soin d’une famille et l’administration d’une fortune étaient tombés sur moi.

Mais ma propre douleur était fondée sur un autre principe ; j’étais affligée de me voir privée d’un ami si fidèle, et de ce qu’un si éminent exemple des vertus chrétiennes fût enlevé aux yeux de ses enfants avant qu’ils fussent en âge de l’aimer et de le suivre.

Mais quant aux soucis du monde, que mes amis croyaient peser si lourdement sur moi, nous les faisons pour la plupart nous-mêmes, et ils tombent dès que nous nous connaissons nous-mêmes.

Si une personne est troublée en songe par d’étranges apparitions, son trouble cesse dès qu’elle est éveillée et qu’elle voit que ce n’était que la folie d’un songe.

Or, quand une juste connaissance de nous-mêmes entre dans nos esprits, elle fait dans toutes nos pensées et toutes nos idées un aussi grand changement que lorsque nous nous éveillons des égarements d’un songe.

Nous reconnaissons pour fou ou pour mélancolique un homme qui s’imagine être de verre, et qui a peur pour cela de bouger ; ou qui, se croyant de cire, n’ose laisser le soleil luire sur lui.

Mais, mes enfants, il y a dans le monde des choses qui passent pour sagesse, politesse, grandeur, bonheur et belle éducation, qui montrent une aussi grande ignorance de nous-mêmes, et pourraient tout aussi justement passer pour une pure folie, que lorsqu’un homme s’imagine être de verre ou de glace.

Une femme qui n’ose paraître dans le monde sans de beaux habits, qui estime un bonheur d’avoir un visage aux belles couleurs et une peau d’une blancheur délicate, qui aimerait mieux mourir que d’être réduite à la pauvreté et obligée de travailler pour un pauvre entretien, est tout aussi ignorante d’elle-même que celui qui s’imagine être de verre.

C’est pourquoi tous mes entretiens avec vous ont eu pour but de vous faire connaître vous-mêmes, et de vous accoutumer aux livres et aux dévotions les plus propres à vous instruire dans cette connaissance, la plus grande de toutes.

Vous trouveriez fâcheux de ne pas connaître la famille dans laquelle vous êtes nées, de quels ancêtres vous descendez, et quels biens devaient vous revenir. Mais, mes enfants, vous pouvez savoir tout cela avec exactitude, et être cependant aussi ignorantes de vous-mêmes que celui qui se prend pour de la cire.

Car, bien que vous soyez toutes nées de mon corps et que vous portiez le nom de votre père, vous êtes pourtant toutes de purs esprits. Je ne veux pas dire que vous n’ayez pas de corps qui ont besoin de nourriture et de boisson, de sommeil et de vêtements, mais que tout ce qui mérite d’être appelé vous n’est rien d’autre qu’esprit ; un être spirituel et raisonnable par sa nature, qui est aussi contraire à tous les êtres charnels ou corporels que la vie est contraire à la mort ; qui est fait à l’image de Dieu, pour vivre à jamais, pour ne plus jamais cesser d’être, mais pour jouir de la vie, de la raison, de la connaissance et du bonheur en la présence de Dieu, et dans la société des anges et des esprits glorieux, pendant toute l’éternité.

Tout ce que vous appelez vôtre, hors cet esprit, n’est que comme votre vêtement ; quelque chose dont on ne doit se servir que pour un temps, et qui doit ensuite finir, mourir et s’user, et ne plus vous importer davantage que les vêtements et les corps des autres.

Mais, mes enfants, vous n’êtes pas seulement des esprits de cette manière ; vous êtes des esprits déchus, qui avez commencé votre vie dans un état de corruption et de désordre, pleines de dispositions et de passions qui aveuglent et obscurcissent la raison de votre esprit, et vous inclinent à ce qui est nuisible.

Vos corps ne sont pas seulement pauvres et périssables comme vos vêtements, mais ils sont comme des vêtements infectés, qui vous remplissent de maladies et d’indispositions fâcheuses, qui oppriment l’âme d’appétits maladifs et de vaines convoitises.

De sorte que nous sommes tous comme deux êtres qui ont, pour ainsi dire, deux cœurs au-dedans d’eux : par l’un, nous voyons, nous goûtons et nous admirons la raison, la pureté et la sainteté ; par l’autre, nous penchons vers l’orgueil, la vanité et les délices des sens.

Cette guerre intérieure, nous la sentons toujours plus ou moins au-dedans de nous ; et si vous voulez savoir la seule chose nécessaire à tout le monde, la voici : conserver et perfectionner tout ce qui est raisonnable, saint et divin dans notre nature, et mortifier, ôter et détruire toute cette vanité, cet orgueil et cette sensualité qui naissent de la corruption de notre état.

Pourriez-vous penser, mes enfants, quand vous regardez le monde et que vous voyez quelles coutumes, quelles modes, quels plaisirs, quels tourments, quels projets et quelles dispositions occupent les cœurs et le temps des hommes, que les choses fussent telles que je vous les ai dites ?

Mais ne vous laissez pas émouvoir par ces choses ; le monde est dans un grand songe, et peu de gens y sont éveillés.

Nous nous figurons que nous tombons dans les ténèbres quand nous mourons ; mais, hélas ! nous sommes pour la plupart dans les ténèbres jusque-là ; et les yeux de nos âmes ne commencent à voir que lorsque nos yeux corporels se ferment.

Vous voyez donc votre état, mes enfants : vous devez honorer, cultiver et perfectionner l’esprit qui est en vous ; vous devez le préparer pour le royaume des cieux, le nourrir de l’amour de Dieu et de la vertu, l’orner de bonnes œuvres, et le rendre aussi saint et aussi céleste que vous le pourrez. Vous devez le préserver des erreurs et des vanités du monde, le sauver des corruptions du corps, de ces faux plaisirs et de ces dispositions sensuelles par lesquels le corps le tente.

Vous devez nourrir vos esprits de pieuses lectures et de saintes méditations, de veilles, de jeûnes et de prières, afin que vous puissiez goûter, savourer et désirer cet état éternel qui doit commencer quand cette vie finira.

Quant à vos corps, vous devez les considérer comme de pauvres choses périssables, qui sont à présent maladives et corrompues, et qui tomberont bientôt dans la poussière commune. Vous devez veiller sur eux comme sur des ennemis qui cherchent toujours à vous tenter et à vous trahir, et ainsi ne jamais suivre leurs avis et leurs conseils ; vous devez les considérer comme le lieu et la demeure de vos âmes, et ainsi les garder purs, nets et décents ; vous devez les considérer comme les serviteurs et les instruments de l’action, et ainsi leur donner la nourriture, le repos et le vêtement, afin qu’ils soient forts et sains pour remplir les devoirs d’une vie charitable, utile et pieuse.

Tant que vous vivez ainsi, vous vivez selon ce que vous êtes ; et chaque fois que vous avez moins d’égard pour vos âmes, ou plus d’égard pour vos corps que cela ne le comporte ; chaque fois que vous êtes plus appliquées à orner vos personnes qu’à perfectionner vos âmes, vous êtes bien plus hors de vous-mêmes que celui qui aimerait mieux avoir un habit galonné qu’un corps en santé.

C’est pourquoi, mes enfants, je ne vous ai rien enseigné qu’il fût dangereux pour vous d’apprendre ; je vous ai éloignées de tout ce qui pourrait vous entraîner dans la faiblesse et la folie, ou vous faire trouver belle autre chose qu’un bel esprit ; heureuse autre chose que la faveur de Dieu ; ou désirable autre chose que de faire tout le bien que vous pouvez.

Au lieu du vain et immodeste divertissement des comédies et des opéras, je vous ai appris à faire vos délices de visiter les malades et les pauvres. Ce que la musique, la danse et les divertissements sont pour beaucoup de gens dans le monde, les prières, les dévotions et les psaumes le sont pour vous. Vos mains n’ont pas été employées à tresser les cheveux et à orner vos personnes, mais à faire des vêtements pour ceux qui sont nus. Vous n’avez pas gaspillé votre fortune pour vous-mêmes, mais vous y avez ajouté votre travail, pour faire plus de bien aux autres.

Au lieu de tailles forcées, de visages couverts de mouches, d’airs distingués et de mouvements affectés, je vous ai appris à couvrir vos corps de vêtements modestes, et à ne laisser voir de vous au monde que la simplicité, la sincérité et l’humilité de toute votre conduite.

Vous connaissez, mes enfants, la haute perfection et les grandes récompenses de la virginité ; vous savez combien elle délivre des soucis et des tracas du monde, et fournit des moyens et des occasions de plus grands progrès dans une vie divine ; aimez donc, estimez et honorez la virginité : bénissez Dieu pour toute cette glorieuse compagnie de saintes vierges qui, depuis le commencement du christianisme, ont, dans les différents siècles de l’Église, renoncé aux soucis et aux plaisirs du mariage, pour être de perpétuels exemples de solitude, de contemplation et de prière.

Mais comme chacun tient de Dieu un don particulier, et que je vous regarde toutes comme autant de grandes bénédictions de l’état de mariage, je laisse à votre choix ou de faire comme j’ai fait, ou d’aspirer à de plus hauts degrés de perfection dans l’état de virginité.

Je ne désire rien, je ne vous presse de rien, sinon de tirer le meilleur parti de la vie humaine et d’aspirer à la perfection, quel que soit l’état de vie que vous choisissiez.

Ne vous considérez donc jamais comme des personnes faites pour être vues, admirées et courtisées par les hommes, mais comme de pauvres pécheresses qui ont à se sauver des vanités et des folies d’un monde misérable par l’humilité, la dévotion et le renoncement à soi-même. Apprenez à vivre pour l’amour de vous-mêmes et pour le service de Dieu ; et que rien au monde n’ait de prix à vos yeux, sinon ce que vous pouvez tourner en un service rendu à Dieu et en un moyen de votre bonheur à venir.

Considérez souvent avec quelle force vous êtes appelées à une vie vertueuse, et quelles grandes et glorieuses choses Dieu a faites pour vous, afin de vous rendre amoureuses de tout ce qui peut avancer sa gloire.

Pensez à la vanité et à la brièveté de la vie humaine, et que la mort et l’éternité soient souvent dans vos esprits ; car ces pensées fortifieront et élèveront vos esprits, vous rendront sages et judicieuses, et vraiment sensibles à la petitesse de toutes les choses humaines.

Pensez au bonheur des prophètes et des apôtres, des saints et des martyrs, qui se réjouissent maintenant en la présence de Dieu et se voient possesseurs d’une gloire éternelle. Et puis pensez combien c’est une chose désirable de veiller, de prier et de faire le bien comme ils l’ont fait, afin qu’à votre mort vous ayez votre part parmi eux.

Mariées donc ou non mariées, considérez-vous comme des mères et des sœurs, comme des amies et des parentes de tous ceux qui ont besoin de votre assistance ; et ne vous permettez jamais d’être oisives tandis que d’autres manquent de quelque chose que vos mains peuvent faire pour eux.

Cet emploi de vous-mêmes, utile, charitable et humble, est ce que je vous recommande avec un grand empressement, comme une partie essentielle d’une vie sage et pieuse. Et outre le bien que vous ferez par là aux autres, chacune des vertus de votre propre cœur en sera grandement fortifiée.

Car, après la lecture, la méditation et la prière, il n’y a rien qui mette aussi bien nos cœurs à l’abri des passions folles, rien qui conserve une disposition d’esprit aussi sainte et aussi sage, que quelque emploi utile et humble de nous-mêmes.

Ne considérez donc jamais votre travail comme un amusement destiné à vous débarrasser de votre temps, et qui pourrait par conséquent être aussi frivole qu’il vous plaît ; mais considérez-le comme une chose qui doit être utile à vous-mêmes et aux autres, qui doit servir à quelques fins sérieuses de la vie, sauver et racheter votre temps, et le faire tourner à votre profit quand les œuvres de tous seront éprouvées par le feu.

Quand vous étiez petites, je vous laissais à de petits amusements, pour vous plaire à toutes les choses qui étaient exemptes de mal ; mais maintenant que vous avez grandi jusqu’à la connaissance de Dieu et de vous-mêmes, que vos esprits connaissent le mérite et le prix de la vertu et sont élevés par les grandes doctrines de la religion, vous ne devez plus rien faire en enfants, mais mépriser tout ce qui est pauvre, ou vain, ou impertinent ; vous devez maintenant rendre les travaux de vos mains conformes à la piété de vos cœurs, et les employer pour les mêmes fins et avec le même esprit que lorsque vous veillez et que vous priez.

Car s’il y a quelque bien à faire par votre travail, si vous pouvez de quelque manière vous employer utilement pour les autres, combien est-il sot, combien est-il contraire à la sagesse de la religion de faire un simple amusement de ce qui pourrait tout aussi aisément devenir un exercice de la plus grande charité !

Que penseriez-vous de la sagesse de celui qui emploierait son temps à distiller des eaux et à faire des liqueurs dont personne ne pourrait se servir, uniquement pour s’amuser de la variété de leur couleur et de leur limpidité, quand avec moins de peine et de dépense il pourrait satisfaire aux besoins de ceux qui n’ont rien à boire ?

Il serait pourtant aussi sagement employé que celles qui s’amusent à des ouvrages si fastidieux dont elles n’ont pas besoin et dont elles savent à peine que faire quand ils sont achevés, alors qu’avec moins de peine et de dépense elles pourraient faire autant de bien que celui qui vêt ceux qui sont nus ou qui visite les malades.

Soyez donc heureuses de connaître les besoins des plus pauvres, et que vos mains soient employées à faire pour eux les choses communes et ordinaires que demandent leurs nécessités. En faisant ainsi de votre travail un don et un service rendu aux pauvres, votre ouvrage ordinaire sera changé en un saint service, et rendu aussi agréable à Dieu que vos dévotions.

Et comme la charité est la plus grande de toutes les vertus, comme elle a toujours été la disposition principale des plus grands saints, de même rien ne peut rendre votre propre charité plus aimable aux yeux de Dieu que cette manière d’y ajouter votre travail.

L’humilité de cet emploi vous sera aussi profitable que sa charité. Elle vous gardera de toutes les pensées vaines et orgueilleuses sur votre propre état et votre rang dans la vie, et de traiter les pauvres comme des créatures d’une espèce différente. En vous accoutumant à ce travail et à ce service pour les pauvres, comme représentants de Jésus-Christ, vous trouverez bientôt votre cœur amolli jusqu’à la plus grande douceur et à la plus grande humilité envers eux. Vous révérerez leur état et leur condition, vous tiendrez à honneur de les servir, et vous ne serez jamais aussi contentes de vous-mêmes que lorsque vous serez le plus humblement employées à leur service.

Cela fera de vous de vraies disciples de votre doux Seigneur et Maître, qui est venu dans le monde, non pour être servi, mais pour servir ; et qui, bien qu’il fût le Seigneur de tous, et au milieu des créatures qu’il avait lui-même faites, était pourtant parmi elles comme celui qui sert.

Le christianisme a produit alors ses plus glorieux effets sur vos cœurs, quand il a ainsi changé votre esprit, ôté de vous tout l’orgueil de la vie, et qu’il vous a fait trouver vos délices à vous abaisser au-dessous des plus humbles de toutes vos semblables créatures.

Vivez donc, mes enfants, comme vous avez commencé vos vies, dans un humble travail pour le bien des autres ; et que les visites de cérémonie et les vaines connaissances aient aussi peu de votre temps qu’il vous sera possible. Ne contractez point d’amitiés folles ni de vains attachements pour des personnes particulières ; mais aimez le plus ceux qui tournent le plus votre amour vers Dieu et votre compassion vers le monde entier.

Mais, par-dessus tout, évitez la conversation des fats raffinés et des petits-maîtres, et ne haïssez rien tant que les discours oiseux, la flatterie et les compliments de cette sorte d’hommes ; car ils sont la honte de leur propre sexe, et devraient être l’horreur du nôtre.

Quand vous sortez, que l’humilité, la modestie et un maintien décent soient tout l’apparat dont vous vous revêtiez ; et que la tendresse, la compassion et la bonté soient toute la belle éducation que vous montriez en quelque lieu que ce soit.

Si la médisance, le scandale ou la calomnie font la conversation là où vous vous trouvez, gardez votre cœur et votre langue pour vous : soyez aussi affligées que si vous étiez au milieu de malédictions et de jurements, et retirez-vous dès que vous le pourrez.

Bien que vous vous proposiez de vous marier, que le moment n’en vienne pourtant jamais avant que vous ayez trouvé un homme qui ait ces perfections auxquelles vous avez vous-mêmes travaillé ; qui soit propre à être l’ami de toutes vos vertus, et avec qui il vaille mieux vivre que de manquer du bienfait de son exemple.

Aimez la pauvreté et révérez les pauvres ; pour bien des raisons, et particulièrement pour celle-ci, que notre bienheureux Sauveur fut l’un d’entre eux, et que vous pouvez faire d’eux tous autant d’amis et d’avocats auprès de Dieu en votre faveur.

Visitez-les et conversez souvent avec eux ; vous trouverez souvent parmi eux la simplicité, l’innocence, la patience, la force d’âme et une grande piété ; et là où ils ne sont pas tels, votre bon exemple pourra les amender.

Réjouissez-vous de chaque occasion de faire une action humble et d’exercer la douceur de vos esprits, soit, comme l’exprime l’Écriture, en lavant les pieds des saints, c’est-à-dire en servant et en assistant ceux qui sont au-dessous de vous ; soit en supportant la hauteur et les mauvaises manières de ceux qui sont vos égaux ou au-dessus de vous. Car il n’y a rien de meilleur que l’humilité ; elle est le sol fécond de toutes les vertus, et tout ce qui est bon et bienveillant en naît naturellement.

C’est pourquoi, mes enfants, demandez l’humilité dans vos prières et pratiquez-la, et rejetez tout ce qui, dans la parure, le maintien ou la conversation, a quelque apparence d’orgueil.

Efforcez-vous de faire tout ce qui est digne de louange, mais ne faites rien afin d’être louées ; et ne pensez à aucune récompense pour tous vos travaux d’amour et toutes vos vertus, jusqu’à ce que Christ vienne avec tous ses saints anges.

Et par-dessus tout, mes enfants, prenez garde aux pensées vaines et orgueilleuses sur vos propres vertus. Car, dès que des personnes vivent autrement que selon le train commun du monde et en méprisent les vanités, le diable représente à leurs esprits la hauteur de leurs propres perfections ; et il veut bien qu’elles excellent en bonnes œuvres, pourvu seulement qu’il puisse les en rendre orgueilleuses.

Veillez donc sur vos vertus d’un œil jaloux, et rejetez toute pensée vaine comme vous rejetteriez l’imagination la plus criminelle ; et pensez quelle perte ce serait pour vous de voir le fruit de toutes vos bonnes œuvres dévoré par la vanité de vos propres esprits.

Ne vous permettez donc jamais de mépriser ceux qui ne suivent pas vos règles de vie : mais forcez vos cœurs à les aimer et priez Dieu pour eux ; et que l’humilité vous murmure toujours à l’oreille que vous-mêmes tomberiez de ces règles dès demain, si Dieu vous laissait à votre propre force et à votre propre sagesse.

Quand donc vous aurez bien employé des jours et des semaines, ne souffrez pas que vos cœurs regardent quoi que ce soit comme venant de vous, mais rendez toute la gloire à la bonté de Dieu, qui vous a fait passer par des règles de vie sainte que vous n’étiez pas capables d’observer par votre propre force ; et prenez soin de commencer le jour suivant, non comme des personnes avancées dans la vertu, capables de grandes choses, mais comme de pauvres commençantes qui ont besoin du secours quotidien de Dieu pour être préservées des péchés les plus grossiers.

Votre cher père était un homme humble, vigilant, pieux et sage. Tant que sa maladie lui permit de s’entretenir avec moi, ses discours roulèrent principalement sur votre éducation. Il connaissait les bienfaits de l’humilité, il voyait les ruines que l’orgueil faisait dans notre sexe ; et c’est pourquoi il me conjura, dans les termes les plus tendres, de renoncer aux manières à la mode d’élever les filles dans l’orgueil et la mollesse, dans le soin de leur beauté et de leur parure, et de vous élever toutes dans les pratiques les plus simples et les plus unies d’une vie humble, sainte et laborieuse.

Il m’enseigna une admirable règle d’humilité, qu’il pratiqua tous les jours de sa vie, et qui était celle-ci : ne laisser passer aucune matinée sans penser à quelque fragilité et à quelque infirmité qui nous soit propre, qui puisse nous couvrir de confusion, nous faire rougir intérieurement et nous donner une basse opinion de nous-mêmes.

Pensez donc, mes enfants, que l’âme de votre bon père, qui est maintenant auprès de Dieu, vous parle par ma bouche ; et que le double désir de votre père, qui s’en est allé, et de moi, qui suis avec vous, l’emporte sur vous pour vous faire aimer Dieu, étudier votre propre perfection, pratiquer l’humilité, et faire, par un travail innocent et par la charité, tout le bien que vous pourrez à toutes vos semblables créatures, jusqu’à ce que Dieu vous appelle à une autre vie.

C’est ainsi que la pieuse veuve élevait ses filles.

L’esprit de cette éducation parle si clairement de lui-même que j’espère n’avoir rien à dire pour sa justification. Si nous pouvions le voir dans la vie aussi bien que le lire dans les livres, le monde en trouverait bientôt les heureux effets.

Une fille ainsi élevée serait une bénédiction pour toute famille où elle entrerait ; une compagne digne d’un homme sage, qu’elle rendrait heureux dans le gouvernement de sa maison et l’éducation de ses enfants.

Et celle qui ne serait pas portée au mariage, ou qui ne pourrait s’y établir convenablement, saurait vivre pour de grandes et excellentes fins dans l’état de virginité.

Une connaissance fort ordinaire de l’esprit du christianisme semble suffire pour nous convaincre qu’aucune éducation ne peut être d’un vrai avantage aux jeunes femmes, sinon celle qui les forme à une humble industrie, à une grande simplicité de vie, à une exacte modestie dans la parure, les manières et le maintien, et à une stricte dévotion. Car que devrait être une femme chrétienne, sinon une créature simple, sans affectation, modeste et humble, ennemie de tout ce qui, dans sa parure et son maintien, peut attirer les yeux de ceux qui la regardent, ou satisfaire les passions des personnes lascives et galantes ?

Combien doit être étranger à l’Évangile celui qui ne sait pas qu’il exige que tel soit l’esprit d’une femme pieuse !

Notre bienheureux Sauveur dit : « quiconque regarde une femme pour la convoiter a déjà commis un adultère avec elle dans son cœur. » [Matthieu 5:28]

Faut-il condamner plus fortement que par ces paroles une éducation qui tourne l’esprit des femmes vers les artifices et les ornements de la parure et de la beauté ? Car assurément, si l’œil est si aisément et si dangereusement séduit, tout artifice et tout ornement qui tend naturellement à le séduire sont suffisamment condamnés.

Et comment une femme pieuse peut-elle plus justement avoir en horreur et éviter quoi que ce soit que ce qui fait de sa personne un piège et une tentation pour les autres ? Si la convoitise et les yeux lascifs sont la mort de l’âme, des femmes peuvent-elles se croire innocentes, qui, la gorge nue, le visage couvert de mouches et avec tous les ornements de la parure, invitent l’œil à pécher ?

Et comme il n’y a aucun prétexte d’innocence dans une telle conduite, elles ne sauraient non plus mettre aucune borne à leur culpabilité. Car, comme elles ne peuvent jamais savoir combien de fois ni à quel point elles ont été pour les autres une occasion de péché, elles ne peuvent jamais savoir non plus quelle part de culpabilité sera portée à leur propre compte.

Cela, ce semble, devrait suffire à détourner toute femme pieuse de tout ce qui pourrait faire d’elle l’occasion de passions déréglées chez les autres.

Saint Paul, parlant d’une chose entièrement innocente, raisonne de cette manière : « Prenez garde, toutefois, que votre liberté ne devienne une pierre d’achoppement pour les faibles… Et ainsi le faible périra par ta connaissance, le frère pour lequel Christ est mort! En péchant de la sorte contre les frères, et en blessant leur conscience faible, vous péchez contre Christ. C’est pourquoi, si un aliment scandalise mon frère, je ne mangerai jamais de viande, afin de ne pas scandaliser mon frère. » [1 Corinthiens 8:11-13]

Or, si tel est l’esprit du christianisme ; s’il nous oblige à nous abstenir de choses ainsi permises, innocentes et utiles, quand il y a quelque danger d’entraîner par là nos frères faibles dans quelque erreur, on ne saurait assurément regarder comme un point de conscience trop délicat ou superflu que les femmes évitent des choses qui ne sont ni innocentes ni utiles, mais qui tendent naturellement à corrompre leurs propres cœurs et à exciter de mauvaises passions chez les autres.

Assurément toute femme d’une piété chrétienne devrait dire, dans l’esprit de l’apôtre : Si les mouches et le fard, ou quelque vaine parure de ma personne, sont un moyen naturel de faire pécher des yeux faibles et imprudents, je renoncerai à tous ces artifices aussi longtemps que je vivrai, de peur de faire pécher mes semblables.

Je vais maintenant quitter ce sujet de l’humilité, en ayant dit assez, je l’espère, pour faire voir la nécessité d’en faire le sujet constant et principal de votre dévotion à cette heure de prière.

J’ai considéré la nature et la nécessité de l’humilité, et sa grande importance pour une vie religieuse. Je vous ai montré combien de difficultés s’élèvent contre elle, de nos dispositions naturelles, de l’esprit du monde et de l’éducation commune des deux sexes.

Ces considérations vous apprendront, je l’espère, à former vos prières pour l’obtenir de la manière la plus avantageuse, et vous enseigneront la nécessité de ne laisser passer aucun jour sans une application sérieuse et ardente à Dieu pour obtenir tout l’esprit d’humilité : le suppliant avec ferveur d’en remplir toutes les parties de votre âme, d’en faire l’habitude dominante et constante de votre esprit, afin que non seulement vous la sentiez, mais que vous sentiez toutes vos autres dispositions en procéder ; afin que vous n’ayez d’autres pensées, d’autres désirs, d’autres desseins que ceux qui sont les vrais fruits d’un cœur humble, doux et abaissé.

Afin que vous paraissiez toujours pauvre, petit et vil à vos propres yeux, et que vous soyez pleinement content que les autres aient de vous la même opinion.

Afin que tout le cours de votre vie, votre dépense, votre maison, votre vêtement, votre manière de manger, de boire, de converser et de faire toutes choses, soient autant de preuves continuelles de la vraie et sincère humilité de votre cœur.

Afin que vous n’attendiez rien, ne réclamiez rien, ne vous offensiez de rien ; afin que vous passiez par toutes les actions et tous les accidents de la vie avec calme et tranquillité, comme en la présence de Dieu, regardant uniquement à lui, agissant uniquement pour lui : ne cherchant point de vains applaudissements, ne vous offensant ni d’être négligé ni d’être outragé, mais faisant et recevant toutes choses dans l’esprit doux et humble de notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ.

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