Chapitre 20 · 45 min de lecture · 58 min d’écoute
Où l’on recommande la dévotion de midi, appelée dans l’Écriture la sixième heure du jour. Que cette fréquence de dévotion convient également à tous les ordres de personnes. L’amour universel, sujet de la prière à cette heure. De l’intercession, comme acte d’amour universel
ON PENSERA peut-être que ces heures de prière se suivent de trop près ; qu’elles ne peuvent être observées que par des gens qui ont beaucoup de loisir, et qu’on ne doit pas les imposer au commun des hommes, qui ont les soins d’une famille, d’un commerce et d’une occupation, ni aux gens de qualité, dont le rang et la figure dans le monde ne sauraient s’accommoder d’une dévotion si fréquente. Et qu’elle ne convient qu’aux monastères et aux couvents de religieuses, ou à des gens qui n’ont pas plus à faire dans le monde que ceux-là.
À cela on répond,
Premièrement, que cette méthode de dévotion n’est imposée à aucune sorte de personnes comme absolument nécessaire, mais qu’elle est recommandée à tous comme la meilleure, la plus heureuse et la plus parfaite manière de vivre.
Et si une dévotion grande et exemplaire est tout autant le plus grand bonheur et la plus grande perfection d’un marchand, d’un soldat ou d’un homme de qualité, qu’elle est le plus grand bonheur et la plus grande perfection de la vie contemplative la plus retirée, il est aussi convenable de la recommander sans aucun rabais à un ordre d’hommes qu’à un autre : car le bonheur et la perfection sont d’un même prix et d’une même valeur pour tout le monde.
Le gentilhomme et le négociant peuvent, et doivent, employer une grande partie de leur temps autrement que le pieux moine dans son cloître ou l’ermite contemplatif dans le désert ; mais alors, de même que le moine et l’ermite manquent les fins de la retraite s’ils ne la font pas servir tout entière à la dévotion, de même le gentilhomme et le marchand manquent les plus grandes fins de la vie sociale, et vivent à leur perte dans le monde, si la dévotion n’est pas leur disposition principale et dominante.
Il est assurément fort honnête et fort honorable de s’engager dans le commerce et dans les occupations ; il est raisonnable que les gentilshommes administrent bien leurs biens et leurs familles, et prennent les divertissements qui conviennent à leur état. Mais alors tout gentilhomme et tout négociant perd le plus grand bonheur pour lequel il a été créé, et se voit dérober quelque chose de plus grand que toutes les occupations, toutes les distinctions et tous les plaisirs du monde, s’il ne vit pas pour la piété et la dévotion plus que pour toute autre chose au monde.
On ne fait donc ici aucune excuse aux hommes d’affaires et aux gens qui font figure dans le monde. Premièrement, parce que ce serait les dispenser de ce qui est la plus grande fin de la vie, et ne faire que trouver autant de raisons de les rendre moins utiles à eux-mêmes et moins utiles au service de Dieu et du monde.
Secondement, parce que la plupart des hommes d’affaires et des gens de figure s’engagent trop avant dans les choses du monde, beaucoup plus avant que ne l’exigent les raisons de la vie humaine ou les nécessités du monde.
Les marchands et les négociants, par exemple, sont ordinairement dix fois plus engagés dans les affaires qu’il ne leur est nécessaire ; ce qui est si loin d’être une excuse raisonnable de leur manque de temps pour la dévotion, que c’est là leur crime, et qu’il faut le censurer comme un exemple blâmable de convoitise et d’ambition.
Les gens de qualité et de figure se livrent ou aux emplois de l’État, ou à la satisfaction de leurs passions dans une vie de plaisirs et de débauche ; et si l’on pouvait admettre ces choses comme des motifs légitimes de se détourner de la dévotion, il faudrait regarder la dévotion comme une bien pauvre circonstance de la vie.
À moins que les gentilshommes ne puissent montrer qu’ils ont un autre Dieu que le Père de notre Seigneur Jésus-Christ, une autre nature que celle qui vient d’Adam, une autre religion que la chrétienne, c’est en vain qu’ils allèguent leur rang, leur dignité et leurs plaisirs comme des raisons de ne pas préparer leurs âmes pour Dieu par une dévotion stricte et réglée.
Car puisque la piété et la dévotion sont les moyens communs et immuables de sauver toutes les âmes du monde qui seront sauvées, il ne reste rien d’autre au gentilhomme, au soldat et au négociant, que de prendre garde que leurs divers états deviennent, par le soin et la vigilance, par la méditation et la prière, des états d’une piété exacte et solide.
Si un marchand, pour s’être abstenu d’un trop grand négoce afin de vaquer paisiblement au service de Dieu, mourait pour cela riche de vingt mille livres au lieu de cinquante mille, quelqu’un pourrait-il dire qu’il s’est mépris sur sa vocation, ou qu’il est sorti du monde en perdant ?
Si un gentilhomme avait tué moins de renards, fréquenté moins souvent les bals, le jeu et les joyeuses compagnies, parce que des parts réglées de son temps auraient été données à la retraite, à la méditation et à la dévotion, pourrait-on penser qu’en quittant le monde il regretterait la perte de ces heures qu’il aurait données au soin et à l’avancement de son âme ?
Si un négociant, pour avoir aspiré à la perfection chrétienne et s’être souvent retiré de ses affaires, laissait ses enfants vivre de leur propre et honnête travail, au lieu de leur laisser des fortunes à dépenser dans le luxe et l’oisiveté, pourrait-on dire qu’il a fait un mauvais usage du monde, parce qu’il a montré à ses enfants qu’il avait plus d’égard à ce qui est éternel qu’à ce qui doit si tôt prendre fin ?
Puis donc que la dévotion n’est pas seulement la pratique la meilleure et la plus désirable dans un cloître, mais la pratique la meilleure et la plus désirable pour les hommes en tant qu’hommes, et dans tous les états de la vie, ceux qui désirent en être dispensés parce qu’ils sont des gens de figure, de fortune et d’affaires, ne sont pas plus sages que ceux qui désireraient être dispensés de la santé et du bonheur parce qu’ils seraient des gens de figure et de fortune.
Je ne vois pas pourquoi tout gentilhomme, tout marchand ou tout soldat ne se poserait pas sérieusement ces questions :
Quelle est la meilleure chose que je puisse me proposer et poursuivre dans toutes mes actions ? Comment ferai-je pour tirer le meilleur parti de la vie humaine ? Quels chemins souhaiterai-je avoir pris, quand je quitterai le monde ?
Or être sage de la sorte, et faire de notre raison un tel usage, ne semble qu’une petite et nécessaire partie de la sagesse. Car comment pouvons-nous prétendre au bon sens et au jugement, si nous n’osons considérer sérieusement ce que de telles questions exigent de nous, y répondre, et régler notre vie sur cette réponse ?
Un grand seigneur pensera-t-il que sa naissance est une dignité trop haute pour s’abaisser à de telles questions ? Ou un négociant, que ses affaires sont trop grandes pour qu’il prenne aucun soin de lui-même ?
Or on ne demande ici, dans la vie de qui que ce soit, pas plus de dévotion que n’en exige la réponse à ces quelques questions.
Toute dévotion qui n’est pas plus avantageuse à celui qui la pratique que tout ce qu’il pourrait faire à sa place, toute dévotion qui ne procure pas un bien infiniment plus grand que celui qu’on peut gagner en la négligeant, on l’abandonne librement ; on ne la réclame point ici.
Mais si les gens veulent vivre dans une telle ignorance qu’ils ne se posent jamais ces questions, et qu’ils poussent en avant une vie aveugle, au hasard, à la poursuite de ce qu’ils ne savent pas, sans savoir pourquoi, sans jamais considérer le prix, la valeur ou la fin de leurs actions, sans considérer ce que Dieu, la raison, l’éternité et leur propre bonheur exigent d’eux, il est à l’honneur de la dévotion que nul ne la puisse négliger, sinon ceux qui sont ainsi inconsidérés, qui n’osent s’enquérir de ce qui est le meilleur et le plus digne de leur choix.
Il est vrai, Claudius, que vous êtes un homme de figure et de fortune, et que vous avez à jouer le rôle qui convient à un tel rang dans la vie humaine ; vous n’êtes pas appelé, comme le fut Élie, à être prophète, ni, comme saint Paul, à être apôtre.
Mais pour cela ne vous aimerez-vous point vous-même ? Ne chercherez-vous point, n’étudierez-vous point votre propre bonheur, parce que vous n’êtes pas appelé à prêcher les mêmes choses aux autres ?
Vous trouveriez fort absurde qu’un homme ne fît aucun cas de sa propre santé parce qu’il n’est pas médecin, ni de la conservation de ses membres parce qu’il n’est pas rebouteux. Il est pourtant plus absurde encore pour vous, Claudius, de négliger l’avancement de votre âme dans la piété parce que vous n’êtes pas apôtre ou évêque.
Considérez ce texte de l’Écriture : « Si vous vivez selon la chair, vous mourrez; mais si par l’Esprit vous faites mourir les actions du corps, vous vivrez, car tous ceux qui sont conduits par l’Esprit de Dieu sont fils de Dieu. » [Romains 8:13-14] Pensez-vous que cette Écriture ne regarde pas également tout le genre humain ? Pouvez-vous y trouver quelque exception pour les gens de figure et de fortune ? Une vie spirituelle et dévote n’est-elle pas ici la condition commune à laquelle tous les hommes doivent devenir fils de Dieu ? Laisserez-vous les heures de prière et les règles de dévotion à certains états particuliers de la vie, quand rien d’autre que ce même esprit de dévotion ne peut vous sauver, ni vous ni personne, de la mort éternelle ?
Considérez encore ce texte : « Car il nous faut tous comparaître devant le tribunal de Christ, afin que chacun reçoive selon le bien ou le mal qu’il aura fait, étant dans son corps. » [2 Corinthiens 5:10] Or si votre fortune vous dispensait de comparaître devant ce tribunal, si votre figure pouvait vous préserver de recevoir selon vos œuvres, vous auriez quelque prétexte de laisser la dévotion aux autres. Mais si vous, qui êtes maintenant ainsi distingué, devez alors paraître nu parmi les âmes communes, sans autre distinction d’avec les autres que celle que vous donneront vos vertus ou vos péchés, ne vous importe-t-il pas autant qu’à un prophète ou à un apôtre de faire la meilleure provision pour les meilleures récompenses en ce grand jour ?
Considérez encore cette doctrine de l’apôtre : « En effet, nul de nous », c’est-à-dire de nous chrétiens, « ne vit pour lui-même, et nul ne meurt pour lui-même. Car si nous vivons, nous vivons pour le Seigneur; et si nous mourons, nous mourons pour le Seigneur. Car Christ est mort et il a vécu, afin de dominer sur les morts et sur les vivants. » [Romains 14:7-9]
Or êtes-vous, Claudius, excepté de la doctrine de ce texte ? Laisserez-vous, à cause de votre condition, à quelque sorte particulière de gens le soin de vivre et de mourir pour Christ ? S’il en est ainsi, il faut que vous leur laissiez aussi d’être rachetés par la mort et la résurrection de Christ. Car c’est la doctrine expresse du texte, que Christ est mort et ressuscité à cette fin, que nul de nous ne vive pour lui-même. Il ne s’agit pas que les prêtres, ou les apôtres, ou les moines, ou les ermites, cessent de vivre pour eux-mêmes ; mais que nul de nous, c’est-à-dire nul chrétien, de quelque état qu’il soit, ne vive pour lui-même.
Si donc il y a quelques exemples de piété, quelques règles de dévotion, que vous puissiez négliger tout en vivant aussi véritablement pour Christ que si vous les observiez, ce texte ne vous appelle à aucune dévotion de ce genre. Mais si vous abandonnez une dévotion que vous savez vous-même être attendue de certaines sortes particulières de gens, une dévotion que vous savez convenir à ceux qui vivent entièrement pour Christ et qui aspirent à une grande piété ; si vous négligez une telle dévotion pour quelque considération mondaine, afin de vivre davantage selon votre humeur et votre goût, davantage selon les modes et les usages du monde, vous abandonnez les conditions auxquelles tous les chrétiens doivent recevoir le bienfait de la mort et de la résurrection de Christ.
Observez, de plus, comment la même doctrine est enseignée par saint Pierre : « Mais, puisque celui qui vous a appelés est saint, vous aussi soyez saints dans toute votre conduite » [1 Pierre 1:15].
Si donc, Claudius, vous êtes de ceux qui sont ici appelés, vous voyez à quoi vous êtes appelé. Ce n’est pas à avoir autant de religion qu’il en faut pour s’accorder avec votre humeur, vos affaires ou vos plaisirs ; ce n’est pas à une sorte particulière de piété qui puisse suffire à des gentilshommes de figure et de fortune ; mais c’est, premièrement, à être saint, comme celui qui vous a appelé est saint ; secondement, à être ainsi saint dans toute votre conduite, c’est-à-dire à porter cet esprit et ce degré de sainteté dans chaque partie et dans toute la forme de votre vie.
Et la raison que l’apôtre donne aussitôt de ce que cet esprit de sainteté doit être l’esprit commun des chrétiens, en tant que tels, est très touchante, et de nature à appeler également toutes les sortes de chrétiens. « Sachant », dit-il, « que ce n’est pas par des choses périssables, par de l’argent ou de l’or, que vous avez été rachetés de la vaine manière de vivre . . . mais par le sang précieux de Christ » [1 Pierre 1:18-19].
Comme s’il avait dit : Sachant que vous avez été rendus capables de cet état de sainteté, admis dans une société avec Christ et faits héritiers de sa gloire, non par aucun moyen humain, mais par un exemple d’amour si mystérieux qu’il surpasse infiniment tout ce qu’on peut concevoir en ce monde ; puisque Dieu vous a rachetés pour lui-même et pour votre propre bonheur à un si grand prix, combien sera-t-il bas et honteux que vous ne vous consacriez pas désormais entièrement à la gloire de Dieu, et que vous ne deveniez pas saints, comme celui qui vous a appelés est saint !
Si donc, Claudius, vous regardez votre figure et votre fortune, ou, pour parler comme le texte, votre or et votre argent et les choses périssables de cette vie, comme une raison quelconque de vivre selon votre humeur et votre fantaisie, de négliger une vie de stricte piété et de grande dévotion ; si vous pensez que quelque chose au monde puisse vous excuser de ne pas imiter la sainteté de Christ dans tout le cours et dans toute la forme de votre vie, vous vous rendez aussi coupable que si vous négligiez la sainteté du christianisme pour le plaisir de ramasser des pailles.
Car la grandeur de ce nouvel état de vie auquel nous sommes appelés en Jésus-Christ, qui est d’être à jamais comme les anges de Dieu dans le ciel, et la grandeur du prix par lequel nous sommes rendus capables de cet état de gloire, ont réduit tout ce qui est mondain, temporel et périssable à une égale petitesse ; et elles ont fait que c’est une aussi grande bassesse et une aussi grande folie, un aussi grand mépris du sang de Christ, de négliger quelque degré de sainteté parce que vous êtes un homme d’une certaine fortune et d’une certaine qualité, que ce le serait de la négliger parce qu’il vous prendrait fantaisie de ramasser des pailles.
Encore une fois, le même apôtre dit : « Ne savez-vous pas que votre corps est le temple du Saint-Esprit qui est en vous, et que vous ne vous appartenez point à vous-mêmes? Car vous avez été rachetés à un grand prix. Glorifiez donc Dieu dans votre corps et dans votre esprit, qui appartiennent à Dieu. » [1 Corinthiens 6:19-20]
Combien donc, Claudius, avez-vous mal lu l’Écriture, combien savez-vous peu ce qu’est le christianisme, si vous pouvez encore parler de votre fortune et de votre condition comme d’un prétexte à une manière de vivre plus libre !
Vous appartenez-vous davantage à vous-même que celui qui n’a ni rang ni dignité dans le monde ? Faut-il que les gens de basse et petite condition conservent leurs corps comme des temples du Saint-Esprit par la vigilance, le jeûne et la prière, tandis que vous pourriez livrer le vôtre à l’oisiveté, aux convoitises et à la sensualité, parce que vous avez tant de rentes ou tel titre de distinction ? Que de telles pensées sont pauvres et ignorantes !
Et pourtant il faut, ou que vous pensiez ainsi, ou que vous reconnaissiez que la sainteté des saints, des prophètes et des apôtres est la sainteté à laquelle vous devez travailler, avec toute la diligence et tout le soin dont vous êtes capable.
Et si vous laissez à d’autres de vivre dans une piété et une dévotion, dans un renoncement à soi-même, une humilité et une tempérance qui les rendent capables de glorifier Dieu dans leur corps et dans leur esprit, il faut que vous leur laissiez aussi d’avoir le bienfait du sang de Christ.
Encore une fois, l’apôtre dit : « Vous savez que nous avons exhorté, consolé et conjuré chacun de vous de marcher d’une manière digne de Dieu, qui vous appelle à son royaume et à sa gloire. » [1 Thessaloniciens 2:11-12]
Vous avez peut-être souvent entendu ces paroles, Claudius, sans jamais penser à tout ce qu’elles exigent de vous. Et pourtant vous ne pouvez les considérer sans apercevoir à quel éminent état de sainteté elles vous appellent.
Car comment la sainteté de la vie chrétienne pourrait-elle vous être proposée en des termes plus élevés que lorsqu’on vous la représente comme une marche digne de Dieu ? Pouvez-vous imaginer quelque rabais de vertu, quelque négligence de dévotion, qui s’accorde bien avec une vie qui doit être rendue digne de Dieu ? Pouvez-vous supposer qu’un homme marche de cette manière, sinon celui qui veille sur tous ses pas et qui considère comment tout ce qu’il fait peut être fait dans l’esprit de sainteté ? Et pourtant, si haut que ces expressions portent cette sainteté, elle est ici clairement donnée comme la sainteté nécessaire de tous les chrétiens. Car l’apôtre n’exhorte pas ici ses compagnons dans l’apostolat et les saints à cette sainteté, mais il commande à tous les chrétiens de s’y efforcer. « Nous avons conjuré », dit-il, « chacun de vous de marcher d’une manière digne de Dieu, qui vous appelle à son royaume et à sa gloire. »
Encore une fois, saint Pierre dit : « Si quelqu’un parle, que ce soit comme annonçant les oracles de Dieu; si quelqu’un remplit un ministère, qu’il le remplisse selon la force que Dieu communique, afin qu’en toutes choses Dieu soit glorifié par Jésus-Christ » [1 Pierre 4:11].
N’apercevez-vous pas clairement ici, Claudius, votre haute vocation ? Celui qui parle doit-il avoir un tel égard à ses paroles qu’il paraisse parler comme sous la direction de Dieu ? Celui qui donne doit-il prendre garde de donner de telle sorte que ce dont il dispose paraisse être un don qu’il tient de Dieu ? Et tout cela doit-il se faire afin que Dieu soit glorifié en toutes choses ?
Ne faut-il donc pas dire : Quelqu’un a-t-il de la noblesse, la dignité du rang, ou de la figure dans le monde ? Qu’il use de sa noblesse ou de sa figure dans la vie de telle sorte qu’il paraisse en user comme des dons de Dieu, pour faire mieux éclater sa gloire. Y a-t-il maintenant, Claudius, quelque chose de forcé ou de tiré de loin dans cette conclusion ? N’est-ce pas le sens évident de ces paroles, que tout dans la vie doit être fait une matière de sainteté devant Dieu ? S’il en est ainsi, votre fortune et votre dignité sont si loin de vous dispenser d’une grande piété et de la sainteté de la vie, qu’elles vous imposent une plus grande nécessité de vivre davantage pour la gloire de Dieu, parce que vous avez davantage de ses dons qui peuvent être rendus utiles à cette gloire.
Pour les gens de figure, d’affaires ou de dignité dans le monde, laisser donc la grande piété et la dévotion éminente à quelques ordres particuliers d’hommes, ou à ceux qu’ils croient avoir peu d’autre chose à faire dans le monde, c’est leur laisser le royaume de Dieu.
Car c’est la fin même du christianisme de racheter tous les ordres d’hommes en une seule société sainte, afin que riches et pauvres, grands et petits, maîtres et serviteurs, puissent, dans un seul et même esprit de piété, devenir « une race élue, un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple acquis, appelés à annoncer les vertus de celui qui les a appelés des ténèbres à son admirable lumière » [1 Pierre 2:9].
Après en avoir dit assez pour montrer qu’une grande dévotion et une grande sainteté ne doivent pas être laissées à quelque sorte particulière de gens, mais doivent être l’esprit commun de tous ceux qui désirent vivre selon les conditions du christianisme commun, je passe maintenant à considérer la nature et la nécessité de l’amour universel, qu’on vous recommande ici comme le sujet de votre dévotion à cette heure. Vous êtes aussi appelé ici à l’intercession, comme à l’exercice le plus propre à faire naître et à conserver cet amour.
Par intercession, on entend une prière adressée à Dieu, une instance faite auprès de lui en faveur de nos semblables.
Notre bienheureux Seigneur nous a recommandé son amour comme le modèle et l’exemple de notre amour les uns pour les autres. Comme donc il intercède continuellement pour nous tous, de même nous devons intercéder et prier les uns pour les autres.
« Je vous donne un commandement nouveau », dit-il : « Aimez-vous les uns les autres; comme je vous ai aimés, vous aussi, aimez-vous les uns les autres. A ceci tous connaîtront que vous êtes mes disciples, si vous avez de l’amour les uns pour les autres. » [Jean 13:34-35]
La nouveauté de ce précepte ne consistait pas en ce que les hommes recevaient le commandement de s’aimer les uns les autres ; car c’était là un ancien précepte, tant de la loi de Moïse que de la nature. Mais il était nouveau en ce qu’il fallait imiter un exemple d’amour nouveau et jusqu’alors inouï ; il s’agissait de s’aimer les uns les autres comme Christ nous avait aimés.
Et si les hommes doivent reconnaître que nous sommes disciples de Christ à ce que nous nous aimons ainsi les uns les autres, selon son nouvel exemple d’amour, il est certain que, si nous sommes dépourvus de cet amour, nous faisons connaître aux hommes tout aussi clairement que nous ne sommes point de ses disciples.
Il n’y a point de principe du cœur qui soit plus agréable à Dieu qu’un amour universel et fervent pour tout le genre humain, qui souhaite son bonheur et prie pour lui ; parce qu’il n’y a point de principe du cœur qui nous rende plus semblables à Dieu, qui est l’amour et la bonté mêmes, et qui a créé tous les êtres pour qu’ils jouissent du bonheur.
La plus grande idée que nous puissions nous former de Dieu, c’est de le concevoir comme un Être d’un amour et d’une bonté infinis, qui emploie une sagesse et une puissance infinies au bien commun et au bonheur de toutes ses créatures.
La plus haute notion que nous puissions donc nous former de l’homme, c’est de le concevoir aussi semblable à Dieu, à cet égard, qu’il peut l’être, employant toutes ses facultés bornées, qu’il s’agisse de sagesse, de puissance ou de prières, au bien commun de tous ses semblables ; désirant de tout son cœur qu’ils aient tout le bonheur dont ils sont capables, et qu’ils reçoivent de lui autant de bienfaits et de secours que son état et sa condition dans le monde lui permettent de leur en donner.
Et d’autre part, quelle bassesse et quelle iniquité n’y a-t-il pas dans toutes les marques de haine, d’envie, de dépit et de malveillance, si nous considérons que chacune d’elles est autant d’action contraire à Dieu, et une intention de nuire et de faire du mal à ces créatures que Dieu favorise, qu’il protège et qu’il conserve en vue de leur bonheur ! Un homme d’un mauvais naturel est, parmi les créatures de Dieu, la créature la plus perverse du monde, puisqu’il agit contrairement à cet amour par lequel il subsiste lui-même, et qui seul donne la subsistance à toute cette variété d’êtres qui jouissent de la vie dans quelque partie de la création que ce soit.
« Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le de même pour eux » [Matthieu 7:12].
Or, bien que ce soit là une doctrine de stricte justice, il n’y a pourtant qu’un amour universel qui puisse s’y conformer. Car, comme l’amour est la mesure de notre conduite envers nous-mêmes, nous ne pouvons jamais agir de la même manière envers les autres jusqu’à ce que nous les regardions avec cet amour avec lequel nous nous regardons nous-mêmes.
Comme nous n’avons aucun degré de dépit, d’envie ou de malveillance envers nous-mêmes, nous ne pouvons être disposés envers les autres comme nous le sommes envers nous-mêmes, jusqu’à ce que nous renoncions universellement à toutes les marques de dépit, d’envie et de malveillance, jusque dans leurs moindres degrés.
Si nous avions dans les yeux quelque imperfection qui nous fît voir une seule chose de travers, pour la même raison ils nous en feraient voir cent de travers.
De même, si nous avons dans le cœur quelque disposition qui nous rend envieux, ou malveillants, ou d’un mauvais naturel envers un seul homme, la même disposition nous rendra envieux, malveillants et d’un mauvais naturel envers beaucoup d’autres.
Si donc nous désirons cette vertu divine de l’amour, il faut que nous exercions et accoutumions nos cœurs à l’amour de tous, parce que ce n’est pas l’amour chrétien tant que ce n’est pas l’amour de tous.
Si un homme pouvait observer toute cette loi d’amour, et pourtant pécher en un seul point, il serait coupable de tout. Car, de même qu’un seul exemple d’injustice que l’on s’accorde détruit la justice de toutes nos autres actions, de même un seul exemple d’envie, de dépit et de malveillance que l’on s’accorde réduit à rien toutes nos autres marques de bienveillance et d’affection.
Les actes d’amour qui ne procèdent pas d’un principe d’amour universel ne ressemblent qu’à des actes de justice qui procéderaient d’un cœur qui n’est pas disposé à une justice universelle.
Un amour qui n’est pas universel peut bien avoir de la tendresse et de l’affection, mais il n’a rien de la justice ni de la piété : ce n’est qu’humeur, et tempérament, ou intérêt, ou un amour tel que le pratiquent les publicains et les païens.
Toutes les envies et tous les dépits particuliers sont des écarts aussi manifestes de l’esprit du christianisme que des actes particuliers d’injustice. Car c’est tout autant une loi de Christ de traiter chacun comme notre prochain, et d’aimer notre prochain comme nous-mêmes, que c’est une loi du christianisme de s’abstenir du vol.
Or le plus noble motif de cette tendresse et de cette affection universelles est fondé sur cette doctrine : « Dieu est amour; et celui qui demeure dans l’amour demeure en Dieu » [1 Jean 4:16].
Qui donc, si son cœur a quelque penchant vers Dieu, n’aspirerait à cette disposition divine qui change et élève ainsi notre nature jusqu’à l’union avec lui ?
Combien devrions-nous nous réjouir dans l’exercice et la pratique de cet amour, qui, toutes les fois que nous le sentons, est pour nous autant d’assurances que Dieu est en nous, que nous agissons selon son Esprit, qui est l’Amour même ! Mais il faut observer que l’amour n’a cette grande puissance de nous unir à Dieu que lorsqu’il est assez pur et assez universel pour imiter cet amour que Dieu porte à toutes ses créatures.
Dieu veut le bonheur de tous les êtres, bien que ce ne soit pas un bonheur pour lui-même. Nous devons donc désirer le bonheur de tous les êtres, bien qu’il ne nous en revienne aucun bonheur.
Dieu se plaît également dans les perfections de toutes ses créatures : nous devons donc nous réjouir de ces perfections partout où nous les voyons, et être aussi contents que les autres soient parfaits que nous-mêmes.
Comme Dieu pardonne à tous et donne sa grâce à tous, de même nous devons pardonner toutes les injures et tous les affronts que nous recevons des autres, et leur faire tout le bien que nous pouvons.
Le Dieu tout-puissant, outre son propre et grand exemple d’amour, qui devrait entraîner après lui toutes ses créatures, a pourvu à nos besoins et a rendu notre bonheur si commun à nous tous, que nous n’avons aucune raison de nous envier ou de nous haïr les uns les autres.
Car nous ne pouvons nous faire obstacle les uns aux autres, ni, en jouissant de quelque bien particulier, empêcher un autre d’en avoir sa pleine part.
Comme nous ne pouvons être heureux que dans la jouissance de Dieu, nous ne pouvons nous disputer ce bonheur ni nous en dérober les uns aux autres.
Et quant aux autres choses, les jouissances et les prospérités de cette vie, elles sont si petites en elles-mêmes, si étrangères à notre bonheur, et, à parler en général, si contraires à ce qu’elles paraissent être, qu’elles ne sauraient fonder ni l’envie, ni le dépit, ni la haine.
Qu’il serait sot d’envier un homme qui boirait du poison dans une coupe d’or ! Et pourtant qui peut dire qu’il agit plus sagement que cela, quand il envie quelque marque de grandeur mondaine ?
Combien de saints l’adversité n’a-t-elle pas envoyés au ciel ! Et combien de pauvres pécheurs la prospérité n’a-t-elle pas précipités dans une misère éternelle ! Un homme semble être dans l’état le plus glorieux quand il a vaincu, déshonoré et humilié son ennemi ; et pourtant il se peut que cette même victoire ait sauvé son adversaire et l’ait perdu lui-même.
Celui-ci ne se serait peut-être jamais débauché sans sa fortune et son élévation ; celui-là n’aurait jamais été pieux sans sa pauvreté et sa disgrâce.
Celle que l’on envie pour sa beauté lui doit peut-être toute sa misère ; et une autre sera peut-être à jamais heureuse pour n’avoir eu aucun admirateur de sa personne.
Un homme réussit en toutes choses, et ainsi il perd tout ; un autre ne rencontre que croix et déceptions, et par là il gagne plus que tout le monde ne vaut.
Cet ecclésiastique peut se perdre pour avoir été fait évêque ; et celui-là peut se sauver lui-même et en sauver d’autres pour être demeuré attaché à son premier et pauvre vicariat.
Combien fut envié Alexandre lorsque, conquérant le monde, il bâtit des villes, dressa ses statues et laissa des marques de sa gloire dans tant de royaumes !
Et combien fut méprisé ce pauvre prédicateur, saint Paul, lorsqu’il fut battu de verges ! Et pourtant combien le monde se trompa étrangement dans son jugement ! Combien saint Paul était digne d’envie ! Combien Alexandre était digne de pitié !
Ces quelques réflexions nous montrent assez que les différentes conditions de cette vie n’ont rien en elles qui doive exciter nos passions inquiètes, rien qui puisse raisonnablement interrompre notre amour et notre affection les uns pour les autres.
Passons maintenant à un autre motif de cet amour universel.
Notre pouvoir d’accomplir des actes extérieurs d’amour et de bonté est souvent fort étroit et fort borné. Il n’y a peut-être que peu de personnes à qui nous puissions apporter quelque secours temporel.
Mais, bien que nos moyens extérieurs de faire le bien soient souvent ainsi limités, pourtant, si seulement nos cœurs sont pleins d’amour et de bonté, nous acquérons pour ainsi dire un pouvoir infini ; car Dieu nous attribuera ces bonnes œuvres, ces actes d’amour et ces tendres charités que nous avons sincèrement désirés, et que nous aurions accomplis avec joie s’ils avaient été en notre pouvoir.
Vous ne pouvez guérir tous les malades ni soulager tous les pauvres ; vous ne pouvez consoler tous les affligés, ni être un père pour tous les orphelins ; vous ne pouvez peut-être délivrer beaucoup de gens de leurs malheurs, ni leur apprendre à trouver leur consolation en Dieu.
Mais s’il y a dans votre cœur un amour et une tendresse qui se plaisent à ces bonnes œuvres et qui vous excitent à faire tout ce que vous pouvez ; si votre amour n’a point de bornes, mais qu’il souhaite continuellement et demande dans la prière le soulagement et le bonheur de tous ceux qui sont dans la détresse, vous serez reçu de Dieu comme le bienfaiteur de ceux qui n’ont rien eu de vous que votre bonne volonté et vos tendres affections.
Vous ne pouvez bâtir des hôpitaux pour les incurables ; vous ne pouvez élever des monastères pour l’éducation de personnes dans une sainte solitude, dans la prière continuelle et la mortification ; mais si vous vous joignez de cœur à ceux qui le font, et que vous remerciiez Dieu de leurs pieux desseins ; si vous êtes l’ami de ces grands amis du genre humain, et que vous vous réjouissiez de leurs vertus éminentes, vous serez reçu de Dieu comme ayant part à de bonnes œuvres qui, sans avoir rien eu de vos mains, ont pourtant eu tout votre cœur.
Cette considération suffit assurément pour nous faire prendre garde à nos cœurs et veiller sur eux en toute diligence ; pour nous faire étudier l’avancement de nos dispositions intérieures, et aspirer à toute la hauteur et à toute la perfection d’un esprit aimant, charitable et bienveillant.
Et d’autre part, nous pouvons apprendre de là le grand mal et le grand dommage de tous les mauvais penchants de l’esprit, de l’envie, du dépit, de la haine et de la malveillance. Car si la bonté de nos cœurs nous donne droit à la récompense de bonnes actions que nous n’avons jamais accomplies, il est certain que la méchanceté de nos cœurs, notre envie, notre mauvais naturel et notre haine, nous rendra coupables d’actions que nous n’avons jamais commises.
De même que celui qui convoite une femme sera tenu pour adultère, bien qu’il n’ait commis le crime que dans son cœur, de même l’homme malicieux, malveillant, d’un mauvais naturel, qui ne fait que se réjouir en secret du mal, sera tenu pour meurtrier, bien qu’il n’ait point versé de sang.
Puis donc que nos cœurs, qui sont toujours nus et découverts aux yeux de Dieu, donnent une étendue et un accroissement si extraordinaires soit à nos vertus, soit à nos vices, notre meilleure et notre plus grande affaire est de gouverner les mouvements de nos cœurs, de veiller sur l’état et la disposition intérieurs de nos âmes, de les corriger et de les perfectionner.
Or il n’y a rien qui élève tant nos âmes que cet amour céleste : il nettoie et purifie comme un feu sacré, et toutes les mauvaises dispositions tombent devant lui. Il fait place à toutes les vertus et les porte à leur plus grande hauteur. Tout ce qui est bon et saint naît de lui, et il devient une source continuelle de tous les saints désirs et de toutes les pieuses pratiques.
Par l’amour, je n’entends pas une tendresse naturelle, qui se trouve plus ou moins chez les gens selon leur tempérament ; mais j’entends un principe plus étendu de l’âme, fondé sur la raison et la piété, qui nous rend tendres, bons et bienveillants envers tous nos semblables, en tant que créatures de Dieu, et pour l’amour de lui.
C’est cet amour qui aime toutes choses en Dieu, comme ses créatures, comme les images de sa puissance, comme les créatures de sa bonté, comme les parties de sa famille, comme les membres de sa société, qui devient un saint principe de toutes les grandes et bonnes actions.
L’amour du prochain n’est donc qu’une branche de notre amour pour Dieu. Car lorsque nous aimons Dieu de tout notre cœur, de toute notre âme et de toute notre force, nous aimerons nécessairement ces êtres qui tiennent de si près à Dieu, qui ont tout reçu de lui, et qui ont été créés par lui pour être les objets de son propre amour éternel. Si je hais ou si je méprise un seul homme au monde, je hais quelque chose que Dieu ne peut haïr, et je méprise ce qu’il aime.
Et puis-je penser que j’aime Dieu de tout mon cœur, tandis que je hais ce qui n’appartient qu’à Dieu, ce qui n’a point d’autre maître que lui, ce qui porte son image, ce qui fait partie de sa famille, et ce qui n’existe que par la continuation de son amour envers lui ?
C’est l’impossibilité de la chose qui fit dire à saint Jean : « Si quelqu’un dit: J’aime Dieu, et qu’il haïsse son frère, c’est un menteur » [1 Jean 4:20].
Ces raisons nous montrent assez qu’aucun amour n’est saint ni religieux tant qu’il ne devient pas universel.
Car si la religion m’oblige à aimer toutes les personnes comme des créatures de Dieu, qui lui appartiennent, qui portent son image, qui jouissent de sa protection et qui font partie de sa famille et de sa maison ; si ce sont là les grandes et nécessaires raisons pour lesquelles je dois vivre dans l’amour et l’amitié avec un seul homme au monde, ce sont les mêmes grandes et nécessaires raisons pour lesquelles je dois vivre dans l’amour et l’amitié avec tous les hommes du monde ; et par conséquent j’offense toutes ces raisons, et je romps tous ces liens et toutes ces obligations, chaque fois que je manque d’amour envers un seul homme. Le péché de haïr ou de mépriser un seul homme est donc semblable au péché de haïr toute la création de Dieu ; et la nécessité d’aimer un seul homme est la même que la nécessité d’aimer tous les hommes du monde. Et quelque pécheurs, odieux ou extravagants dans leur conduite que beaucoup de gens puissent nous paraître, nous ne devons jamais regarder cela comme le moindre motif de les mépriser ou de les dédaigner ; mais nous devons les regarder avec d’autant plus de compassion, comme étant dans la condition la plus digne de pitié qui puisse être.
Comme ce sont les péchés du monde qui ont fait du Fils de Dieu un avocat compatissant et souffrant pour tout le genre humain, de même nul n’a l’Esprit de Christ, sinon celui qui a la plus grande compassion pour les pécheurs. Et il n’y a point de plus grand signe de votre propre perfection que lorsque vous vous trouvez tout amour et toute compassion envers ceux qui sont fort faibles et fort défectueux. Et d’autre part, vous n’avez jamais moins de raison d’être content de vous-même que lorsque vous vous trouvez le plus irrité et le plus offensé de la conduite des autres. Tout péché doit assurément être haï et abhorré, partout où il se trouve ; mais alors il faut nous opposer au péché comme nous le faisons à la maladie et aux infirmités, en nous montrant tendres et compatissants envers les malades et les infirmes.
Toute autre haine du péché, qui ne remplit pas le cœur des affections les plus douces et les plus tendres envers les personnes qui y sont misérablement engagées, est la servante du péché, dans le temps même qu’elle semble le haïr.
Et il n’y a point de disposition contre laquelle même les gens de bien doivent veiller et se garder plus soigneusement que celle-là. Car c’est une disposition qui se tapit et se cache sous le couvert de beaucoup de vertus, et qui, n’étant point soupçonnée, n’en fait que plus de mal.
Un homme s’imagine naturellement que c’est son extrême amour de la vertu qui le rend incapable de supporter ceux qui en manquent. Et lorsqu’il a en horreur un homme, en méprise un autre, et ne peut souffrir d’entendre le nom d’un troisième, il suppose que tout cela prouve la haute idée qu’il a de la vertu et sa juste haine du péché.
Et pourtant, on croirait qu’un homme n’a besoin, pour guérir de cette disposition, d’aucun autre remède que de cette seule réflexion :
Que si tel avait été l’esprit du Fils de Dieu, s’il avait haï le péché de cette manière, il n’y aurait point eu de rédemption du monde ; que si Dieu avait haï les pécheurs de cette manière, jour et nuit, le monde lui-même aurait cessé d’exister depuis longtemps.
Nous pouvons donc tenir pour règle certaine que plus nous participons à la nature divine, plus nous sommes nous-mêmes avancés ; et que plus haute est l’idée que nous avons de la vertu, plus nous plaindrons et prendrons en compassion ceux qui en manquent. La vue de telles gens, au lieu de faire naître en nous un mépris hautain ou une indignation chagrine à leur égard, nous remplira alors de ces entrailles de compassion que nous éprouvons quand nous voyons les misères d’un hôpital.
Afin donc que les folies, les crimes et la mauvaise conduite de nos semblables ne diminuent pas cet amour et cette tendresse que nous devons avoir pour tout le genre humain, nous devons souvent considérer les raisons sur lesquelles est fondé le devoir de l’amour.
Or nous devons aimer notre prochain, c’est-à-dire tout le genre humain, non parce que les hommes sont sages, saints, vertueux ou de bonne conduite ; car le genre humain tout entier ne l’a jamais été et ne le sera jamais ; il est donc certain que la raison pour laquelle nous sommes obligés de les aimer ne peut être fondée sur leur vertu.
De plus, si la vertu ou la bonté des gens était la raison pour laquelle nous sommes obligés de les aimer, nous n’aurions aucune règle pour nous conduire ; car, bien que les vertus ou les vices de certaines personnes soient fort notoires, nous sommes pourtant, à parler en général, de très mauvais juges de la vertu et du mérite des autres.
Troisièmement, nous sommes sûrs que la vertu ou le mérite des personnes n’est pas la raison pour laquelle nous sommes obligés de les aimer, parce qu’il nous est commandé de donner les plus hautes marques d’amour à nos pires ennemis : nous devons aimer ceux qui nous traitent le plus injustement, les bénir et prier pour eux. C’est donc là une démonstration que le mérite des personnes n’est pas la raison sur laquelle est fondée notre obligation de les aimer.
Considérons encore quel est cet amour que nous devons à notre prochain. C’est l’aimer comme nous-mêmes, c’est-à-dire avoir envers lui tous les sentiments que nous avons envers nous-mêmes ; lui souhaiter tout ce que nous pouvons légitimement nous souhaiter à nous-mêmes ; nous réjouir de tout bien et nous affliger de tout mal qui lui arrive ; et être prêts à lui rendre tous les bons offices que nous sommes toujours prêts à nous rendre à nous-mêmes.
Cet amour, vous le voyez donc, n’est rien d’autre qu’un amour de bienveillance ; il n’exige de nous que les bons souhaits, les tendres affections et les bons offices que nous nous témoignons à nous-mêmes.
C’est là tout l’amour que nous devons au meilleur des hommes ; et nous ne devons jamais manquer d’aucun degré de cet amour envers l’homme le pire ou le plus déraisonnable du monde.
Or quelle est la raison pour laquelle nous devons aimer tout homme de cette manière ? On répond que notre obligation d’aimer tous les hommes de cette manière est fondée sur plusieurs raisons.
Premièrement, sur une raison d’équité ; car s’il est juste de nous aimer nous-mêmes de cette manière, il doit être injuste de refuser aux autres quelque degré de cet amour, parce que tout homme est exactement de la même nature et dans la même condition que nous.
Si donc vos propres crimes et vos propres folies ne diminuent pas votre obligation de chercher votre propre bien et de vous vouloir du bien, les folies et les crimes de votre prochain ne diminuent pas non plus votre obligation de souhaiter et de chercher le bien de votre prochain.
Une autre raison de cet amour est fondée sur l’autorité de Dieu, qui nous a commandé d’aimer tout homme comme nous-mêmes.
Troisièmement, nous sommes obligés à cet amour pour imiter la bonté de Dieu, afin d’être les enfants de notre Père qui est dans les cieux, qui veut le bonheur de toutes ses créatures, et qui fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons.
Quatrièmement, notre rédemption par Jésus-Christ nous appelle à l’exercice de cet amour, lui qui est descendu du ciel et qui a donné sa vie par amour pour tout le monde pécheur.
Cinquièmement, par le commandement de notre Seigneur et Sauveur, qui nous a ordonné de nous aimer les uns les autres comme il nous a aimés.
Ce sont là les grandes et perpétuelles raisons sur lesquelles est fondée notre obligation d’aimer tout le genre humain comme nous-mêmes.
Ces raisons ne varient ni ne changent jamais, elles demeurent toujours dans toute leur force ; et c’est pourquoi elles obligent également en tout temps et à l’égard de toutes les personnes.
Dieu nous aime, non parce que nous sommes sages, bons et saints, mais par pitié pour nous, parce que ce bonheur nous manque : il nous aime afin de nous rendre bons. Notre amour doit donc prendre ce cours ; non pas chercher ni exiger le mérite de nos frères, mais avoir pitié de leurs désordres, et leur souhaiter tout le bien qui leur manque et qu’ils sont capables de recevoir.
Il paraît maintenant clairement, par ce qui a été dit, que l’amour que nous devons à nos frères n’est qu’un amour de bienveillance. Secondement, que ce devoir de bienveillance est fondé sur des raisons qui ne varient ni ne changent jamais, et qui ne dépendent en rien des qualités des personnes. D’où il suit que c’est le même grand péché de manquer de cet amour envers un méchant homme qu’envers un homme de bien. Car celui qui refuse quelque chose de cette bienveillance à un méchant homme pèche contre toutes les mêmes raisons d’aimer que celui qui refuse quelque bienveillance à un homme de bien ; et par conséquent c’est le même péché.
Lors donc que vous lâchez la bride à quelque passion malveillante, soit de haine, soit de mépris, envers un homme que vous supposez méchant, considérez ce que vous penseriez d’un autre qui en ferait autant envers un homme de bien, et soyez assuré que vous commettez le même péché.
Vous direz peut-être : Comment est-il possible d’aimer au même degré un homme de bien et un méchant homme ?
Tout comme il est possible d’être aussi juste et aussi fidèle envers un homme de bien qu’envers un méchant. Or êtes-vous dans quelque embarras pour pratiquer la justice et la fidélité envers un méchant homme ? Doutez-vous qu’il faille être aussi juste et aussi fidèle envers lui qu’envers un homme de bien ? Or pourquoi n’en doutez-vous point ? C’est parce que vous savez que la justice et la fidélité sont fondées sur des raisons qui ne varient ni ne changent jamais, qui ne dépendent en rien des mérites des hommes, mais qui sont fondées dans la nature des choses et dans les lois de Dieu, et que c’est pourquoi elles doivent être observées avec une égale exactitude envers les bons et envers les méchants.
Or pensez seulement avec la même justesse de la charité ou de l’amour envers votre prochain : qu’il est fondé sur des raisons qui ne varient point, qui ne dépendent en rien des mérites des hommes ; et alors vous trouverez qu’il est aussi possible de pratiquer la même exacte charité que la même exacte justice envers tous les hommes, qu’ils soient bons ou méchants.
Vous demanderez peut-être encore si vous ne devez pas avoir une estime, une vénération et un respect particuliers pour les gens de bien ? On répond : Oui. Mais alors cette haute estime et cette vénération sont une chose fort différente de cet amour de bienveillance que nous devons à notre prochain.
La haute estime et la vénération que vous avez pour un homme d’une piété éminente ne sont point un acte de charité envers lui — ce n’est point par pitié et par compassion que vous le révérez ainsi ; c’est plutôt un acte de charité envers vous-même, afin que cette estime et cette vénération vous excitent à suivre son exemple.
Vous pouvez, et vous devez, aimer, goûter et approuver la vie que mène l’homme de bien ; mais alors ce n’est qu’aimer la vertu partout où nous la voyons. Et nous n’aimons pas la vertu de l’amour de bienveillance, comme une chose qui aurait besoin de nos bons souhaits, mais comme une chose qui est notre bien propre.
Voici tout le fond de la chose. Les actions que vous devez aimer, estimer et admirer sont les actions des hommes bons et pieux ; mais les personnes à qui vous devez faire tout le bien que vous pouvez, en toutes sortes de bontés et de compassion, ce sont toutes les personnes, qu’elles soient bonnes ou méchantes.
Cette distinction entre l’amour de bienveillance et l’estime ou la vénération est très claire et très manifeste. Et vous verrez peut-être mieux encore combien elle est claire et nécessaire par l’exemple suivant.
Nul homme ne doit avoir une haute estime ni faire grand honneur à ses propres talents ou à sa propre conduite ; et pourtant tout homme doit s’aimer lui-même, c’est-à-dire se vouloir du bien ; c’est pourquoi cette distinction entre l’amour et l’estime n’est pas seulement claire, mais fort nécessaire à observer.
De plus, si vous pensez qu’il est à peine possible de désapprouver les actions des hommes déraisonnables et d’avoir pourtant pour eux un véritable amour, considérez cela par rapport à vous-même.
Il est fort possible, je l’espère, que vous non seulement désapprouviez, mais que vous détestiez et abhorriez un grand nombre de vos actions passées, et que vous vous accusiez d’une grande folie à leur sujet. Mais perdez-vous alors quelque chose de ces tendres sentiments envers vous-même que vous aviez coutume d’avoir ? Cessez-vous alors de vous vouloir du bien ? L’amour de vous-même n’est-il pas alors aussi fort qu’en tout autre temps ?
Or ce qui est ainsi possible par rapport à nous-mêmes est de la même manière possible par rapport aux autres. Nous pouvons avoir envers eux les meilleurs souhaits, en leur désirant tout le bien que nous nous désirons à nous-mêmes, et pourtant, dans le même temps, désapprouver leur manière de vivre.
Poursuivons : tout cet amour que nous pouvons justement avoir pour nous-mêmes, nous sommes obligés, en stricte justice, de l’exercer envers tous les autres hommes ; et nous péchons contre la grande loi de notre nature et contre les plus grandes lois de Dieu quand nos dispositions envers les autres sont différentes de celles que nous avons envers nous-mêmes.
Or cet amour de soi qui est juste et raisonnable nous tient constamment tendres, compatissants et bien disposés envers nous-mêmes : si donc vous ne sentez pas ces bonnes dispositions envers tous les autres, vous pouvez être assuré que vous n’êtes pas dans cet état de charité qui est la vie même et l’âme de la piété chrétienne.
Vous savez combien il vous blesse d’être le jouet et la risée des autres ; combien il vous afflige d’être dépouillé de votre réputation et privé de l’opinion favorable de vos voisins ; si donc vous exposez les autres à la moquerie et au mépris en quelque degré que ce soit ; s’il vous plaît de voir ou d’entendre leurs fragilités et leurs infirmités ; ou si seulement vous répugnez à cacher leurs fautes, vous êtes si loin d’aimer ces gens comme vous-même, qu’on peut justement supposer que vous avez autant de haine pour eux que vous avez d’amour pour vous-même. Car de telles dispositions sont tout aussi véritablement les fruits propres de la haine que les dispositions contraires sont les fruits propres de l’amour.
Et comme c’est un signe certain que vous vous aimez vous-même, que vous soyez sensible à tout ce qui vous touche, c’est un signe tout aussi certain que vous haïssez votre prochain, quand vous vous plaisez à quelque chose qui lui fait du tort.
Mais maintenant, si le manque d’une charité véritable et exacte est un si grand manque que, comme le dit saint Paul, il réduit nos plus grandes vertus à des sons vides et à des cymbales retentissantes, combien ne nous importe-t-il pas d’étudier tous les arts et de pratiquer toutes les méthodes propres à élever nos âmes à cet état de charité ! C’est pour cette raison qu’on vous demande ici de ne pas laisser passer cette heure de prière sans une supplication pleine et solennelle à Dieu pour toutes les marques d’un amour et d’une bienveillance universels envers tout le genre humain ; une telle dévotion quotidienne et constante étant le seul moyen vraisemblable de vous conserver dans cet état d’amour qui est nécessaire pour prouver que vous êtes un véritable disciple de Jésus-Christ.
Chapitre 20 terminé
Où l’on recommande la dévotion de midi, appelée dans l’Écriture la sixième heure du jour. Que cette fréquence de dévotion convient également à tous les ordres de personnes. L’amour universel, sujet de la prière à cette heure. De l’intercession, comme acte d’amour universel