Appel sérieux à une vie dévote et sainte
Où l’on montre comment l’éducation que les hommes reçoivent communément dans leur jeunesse rend difficile la pratique des doctrines de l’humilité. L’esprit d’une meilleure éducation représenté dans le caractère de Paternus

Chapitre 18 · 28 min de lecture · 37 min d’écoute

Où l’on montre comment l’éducation que les hommes reçoivent communément dans leur jeunesse rend difficile la pratique des doctrines de l’humilité. L’esprit d’une meilleure éducation représenté dans le caractère de Paternus

UNE autre difficulté dans la pratique de l’humilité vient de notre éducation. Nous sommes tous, pour la plupart, élevés dans la corruption, puis livrés à nous-mêmes pour faire notre chemin dans un monde corrompu ; de sorte qu’il ne faut pas s’étonner si l’on voit si rarement des exemples d’une grande piété.

Une grande partie du monde se perd pour être née et avoir été nourrie dans des familles sans religion, où l’on devient vicieux et déréglé à force de ressembler à ceux avec qui l’on a d’abord vécu.

Mais ce n’est pas là ce que j’entends maintenant ; l’éducation dont je veux parler ici est celle que les enfants reçoivent communément de parents vertueux et sages, et de précepteurs et de gouverneurs savants.

Si nous étions demeurés parfaits, tels que Dieu créa le premier homme, peut-être la perfection de notre nature eût-elle suffi à instruire chacun de soi-même. Mais comme la maladie et les infirmités ont rendu nécessaires les remèdes et les médecins, ainsi le changement et le désordre de notre nature raisonnable ont introduit la nécessité de l’éducation et des maîtres.

Et comme l’unique fin du médecin est de rétablir la nature dans son propre état, ainsi l’unique fin de l’éducation est de rétablir notre nature raisonnable dans l’état qui lui convient. L’éducation doit donc être regardée comme une raison empruntée de seconde main, qui doit suppléer, autant qu’elle le peut, à la perte de la perfection originelle. Et comme on peut justement appeler la médecine l’art de rendre la santé, ainsi l’éducation ne devrait être considérée sous aucun autre jour que comme l’art de rendre à l’homme l’usage de sa raison.

Or, comme l’enseignement de tout art ou de toute science se fonde sur les découvertes, la sagesse, l’expérience et les maximes des grands hommes qui s’y sont appliqués, ainsi la sagesse humaine, ou le droit usage de notre raison, à laquelle les jeunes gens devraient être appelés par leur éducation, n’est autre chose que la meilleure expérience et les plus beaux raisonnements des hommes qui se sont consacrés à l’étude de la sagesse et au perfectionnement de la nature humaine.

Tout ce que les grands saints et les mourants, lorsqu’ils étaient le plus remplis de lumière et de conviction, et après le plus haut perfectionnement de leur raison, tout ce qu’ils ont dit de la nécessité de la piété, de l’excellence de la vertu, de leur devoir envers Dieu, du néant des richesses, de la vanité du monde ; toutes les sentences, tous les jugements, tous les raisonnements et toutes les maximes des plus sages philosophes, au plus haut point de leur sagesse, devraient donc former les leçons ordinaires de l’instruction des jeunes esprits.

C’est là l’unique moyen de faire profiter la partie jeune et ignorante du monde de la sagesse et de la science des sages et des anciens.

Une éducation qui ne tend pas tout entière à ce but est aussi éloignée de son objet que le serait un art de la médecine qui n’aurait que peu ou point d’égard au rétablissement de la santé.

Les jeunes gens qui suivaient Pythagore, Socrate, Platon et Épictète étaient élevés de cette manière. Leurs leçons et leurs instructions de chaque jour étaient autant de discours sur la nature de l’homme, sur sa véritable fin et le droit usage de ses facultés ; sur l’immortalité de l’âme, sa relation avec Dieu, la beauté de la vertu et sa convenance avec la nature divine ; sur la dignité de la raison, la nécessité de la tempérance, de la force et de la générosité, et sur la honte et la folie qu’il y a à se livrer à ses passions.

Or, comme le christianisme a, pour ainsi dire, créé de nouveau le monde moral et religieux, et placé dans son vrai jour tout ce qui est raisonnable, sage, saint et désirable, on s’attendrait que l’éducation de la jeunesse fût autant améliorée et réformée par le christianisme que la foi et les doctrines de la religion le sont par lui.

Puisqu’il a introduit un ordre de choses si nouveau, et qu’il nous a si pleinement instruits de la nature de l’homme, des fins de sa création, de l’état de sa condition ; puisqu’il a fixé tous nos biens et tous nos maux, qu’il nous a enseigné les moyens de purifier nos âmes, de plaire à Dieu et de devenir éternellement heureux, on pourrait naturellement supposer que tout pays chrétien abonde en écoles destinées non seulement à enseigner quelques demandes et quelques réponses d’un catéchisme, mais à former, à exercer et à accoutumer la jeunesse à une conduite extérieure telle que l’exigent les plus hauts préceptes, les règles les plus strictes et les doctrines les plus sublimes du christianisme.

Une éducation sous Pythagore ou sous Socrate n’avait d’autre fin que de vous apprendre à penser, à juger, à agir et à suivre les règles de vie dont usaient Pythagore et Socrate.

Et n’est-il pas aussi raisonnable de supposer qu’une éducation chrétienne ne devrait avoir d’autre fin que d’apprendre à la jeunesse à penser, à juger, à agir et à vivre selon les lois les plus strictes du christianisme ?

Du moins supposerait-on que, dans toutes les écoles chrétiennes, le soin d’apprendre à la jeunesse à commencer sa vie dans l’esprit du christianisme, dans cette sévérité de conduite, cette abstinence, cette sobriété, cette humilité et cette dévotion que le christianisme exige, devrait être non seulement plus considéré, mais cent fois plus considéré que n’importe quelle autre chose, ou que toutes les autres ensemble.

Car notre éducation devrait imiter nos anges gardiens ; ne suggérer à nos esprits rien que de sage et de saint ; nous aider à découvrir et à dompter toutes les vaines passions de nos cœurs, et tous les faux jugements de nos esprits.

Et il est aussi sensé et aussi raisonnable d’attendre et d’exiger tout ce bienfait d’une éducation chrétienne que d’exiger de la médecine qu’elle fortifie tout ce qui est sain dans notre nature, et qu’elle en ôte ce qui est languissant et malade.

Mais, hélas, notre éducation moderne n’est point de cette sorte.

La première disposition que nous tâchons d’éveiller dans les enfants, c’est l’orgueil, passion aussi dangereuse que celle de la luxure. Nous les excitons à de vaines pensées d’eux-mêmes, et nous faisons tout ce que nous pouvons pour enfler leur esprit du sentiment de leurs propres talents.

Quel que soit le genre de vie auquel nous les destinons, nous nous adressons au feu et à la vanité de leur esprit, et nous les exhortons à tout par des motifs corrompus. Nous les poussons à l’action par des principes de rivalité et d’ambition, par la gloire, par l’envie, par le désir de se distinguer, afin qu’ils surpassent les autres et qu’ils brillent aux yeux du monde.

Nous leur répétons et leur inculquons ces motifs, jusqu’à ce qu’ils croient qu’il est de leur devoir d’être orgueilleux, envieux et vains de leurs propres talents.

Et quand nous leur avons appris à dédaigner d’être surpassés par qui que ce soit, à ne souffrir aucun rival, à avoir soif de toute marque d’applaudissement, à ne se contenter de rien de moins que des plus hautes distinctions, alors nous commençons à mettre en eux notre consolation, et nous promettons au monde de grandes choses de jeunes gens d’un si glorieux esprit.

Si nous destinons des enfants aux saints ordres, nous leur mettons devant les yeux quelque orateur éminent, dont la belle prédication a fait l’admiration de son siècle et l’a porté à toutes les dignités et à toutes les charges de l’Église.

Nous les encourageons à avoir ces honneurs en vue, et à en attendre la récompense de leurs études.

Si le jeune homme est destiné au négoce, nous lui disons de regarder tous les riches de la même profession, et de considérer combien d’entre eux se font maintenant promener dans de superbes carrosses, qui ont commencé dans la même humble condition où il commence lui-même. Nous éveillons son ambition, et nous tâchons de donner à son esprit le bon tour, en lui disant souvent combien tel ou tel marchand est mort riche.

S’il doit être homme de loi, alors nous mettons devant ses yeux de grands avocats, des lords, des juges et des chanceliers. Nous lui disons quels gros honoraires et quels grands applaudissements accompagnent une belle plaidoirie. Nous l’exhortons à s’enflammer pour ces choses, à exciter en lui-même un esprit d’émulation, et à ne se contenter de rien de moins que des plus hauts honneurs de la robe.

Que telle soit la nature de notre meilleure éducation, cela est trop évident pour avoir besoin de preuve ; et je crois qu’il y a peu de parents qui ne fussent bien aises de voir donner chaque jour ces instructions à leurs enfants.

Et après tout cela, nous nous plaignons des effets de l’orgueil ; nous nous étonnons de voir des hommes faits animés et gouvernés par l’ambition, l’envie, le mépris et le désir de la gloire, sans considérer que, pendant tout le temps de leur jeunesse, on les a appelés à toute leur activité et à toute leur application par ces mêmes principes.

Vous apprenez à un enfant à dédaigner d’être surpassé, à avoir soif de distinction et d’applaudissement ; et faut-il s’étonner qu’il continue d’agir toute sa vie de la même manière ?

Or, si un jeune homme doit jamais être assez chrétien pour gouverner son cœur par les doctrines de l’humilité, je voudrais bien savoir à quel moment il doit commencer ; ou, s’il doit jamais commencer, pourquoi nous l’élevons dans des dispositions qui y sont tout à fait contraires ?

Que la doctrine de l’humilité doit paraître sèche et pauvre à un jeune homme qu’on a aiguillonné à toute son application par l’ambition, l’envie, l’émulation et le désir de la gloire et de la distinction ! Et s’il ne doit pas agir par ces principes quand il sera homme, pourquoi l’appelons-nous à agir par eux dans sa jeunesse ?

Tout le monde reconnaît que l’envie est la passion la plus basse, la plus vile et la plus méchante qui puisse entrer dans le cœur de l’homme.

Et est-ce là une disposition qu’il faille inspirer, nourrir et affermir dans l’esprit des jeunes gens ?

Je sais qu’on dit que ce n’est pas l’envie, mais l’émulation, qu’on se propose d’éveiller dans l’esprit des jeunes gens.

Mais c’est là parler en vain. Car lorsqu’on apprend aux enfants à ne souffrir aucun rival, et à dédaigner d’être surpassés par aucun de ceux de leur âge, on leur apprend clairement et directement à être envieux. Car il est impossible à qui que ce soit d’avoir ce dédain d’être surpassé et cette lutte avec des rivaux sans brûler d’envie contre tous ceux qui semblent l’emporter sur lui ou obtenir quelque distinction à ses dépens. De sorte que ce qu’on enseigne aux enfants est une envie toute pure, seulement couverte d’un nom d’un son moins odieux.

En second lieu, si l’envie est de l’aveu de tous si mauvaise, et que ce ne soit que l’émulation qu’on s’efforce d’éveiller dans les enfants, assurément on devrait prendre grand soin que les enfants sachent distinguer l’une de l’autre :— qu’ils abhorrent l’une comme un grand crime, tandis qu’ils donnent à l’autre entrée dans leur esprit.

Mais si l’on entreprenait cela, la finesse de la distinction entre l’envie et l’émulation montrerait qu’il est plus aisé de les diviser en paroles que de les séparer dans l’action.

Car l’émulation, même définie de la meilleure manière, n’est autre chose qu’un raffinement de l’envie, ou plutôt la partie la plus spécieuse de cette noire et venimeuse passion.

Et bien qu’il soit aisé de les séparer dans la notion, cependant le philosophe le plus subtil, si bien qu’il entende l’art de distinguer, s’il s’abandonne à l’émulation, se trouvera certainement plongé bien avant dans l’envie.

Car l’envie n’est pas une disposition originelle, mais l’effet naturel, nécessaire et inévitable de l’émulation, ou du désir de la gloire.

De sorte que celui qui établit l’une dans l’esprit des hommes y fixe nécessairement l’autre. Et il n’y a point d’autre moyen possible de détruire l’envie que de détruire l’émulation, ou le désir de la gloire. Car l’une monte et descend toujours dans la même proportion que l’autre.

Je sais qu’on dit, pour la défense de cette méthode d’éducation, que l’ambition et le désir de la gloire sont nécessaires pour exciter les jeunes gens à l’application, et que si nous leur pressions les doctrines de l’humilité, nous abattrions leur esprit et le ferions tomber dans la torpeur et l’oisiveté.

Mais ceux qui parlent ainsi ne considèrent pas que cette raison, si elle a quelque force, vaut tout autant contre le soin de presser les doctrines de l’humilité sur les hommes faits, de peur d’abattre leur esprit et de le faire tomber dans la torpeur et l’oisiveté.

Car qui ne voit que les hommes d’âge mûr ont tout autant besoin que les enfants du secours de l’orgueil, de l’ambition et de la vaine gloire pour être aiguillonnés à l’action et à l’application ? Et il est très certain que les préceptes de l’humilité sont plus contraires aux desseins de tels hommes, et plus pénibles à leur esprit quand on les leur presse, qu’ils ne le sont à l’esprit des jeunes gens.

Cette raison qu’on donne pour ne pas élever les enfants dans les principes de la vraie humilité est donc une aussi bonne raison pour ne jamais exiger cette même humilité des hommes faits.

Troisièmement, que ceux qui pensent que les enfants seraient gâtés s’ils n’étaient pas élevés de cette manière considèrent ceci :—

Pourraient-ils penser que, si des enfants avaient été élevés par notre bienheureux Seigneur ou par ses saints apôtres, leur esprit serait tombé dans la torpeur et l’oisiveté ?

Ou pourraient-ils penser que de tels enfants n’auraient pas été élevés dans les principes les plus profonds d’une humilité stricte et véritable ? Peuvent-ils dire que notre bienheureux Seigneur, qui fut l’homme le plus doux et le plus humble qui ait jamais été sur la terre, ait été empêché par son humilité d’être le plus grand exemple d’actions dignes et glorieuses qui aient jamais été faites par un homme ?

Peuvent-ils dire que ses apôtres, qui vécurent dans l’esprit humble de leur Maître, aient cessé pour autant d’être des instruments laborieux et actifs pour faire du bien à tout le monde ?

Quelques réflexions de cette sorte suffisent pour mettre à nu tous les pauvres prétextes d’une éducation dans l’orgueil et l’ambition.

Paternus vivait il y a environ deux cents ans ; il n’avait qu’un fils, qu’il éleva lui-même dans sa propre maison. Comme ils étaient assis ensemble dans le jardin, l’enfant ayant alors dix ans, Paternus lui parla ainsi :

Le peu de temps que vous avez passé dans le monde, mon enfant, vous l’avez passé tout entier avec moi ; et mon amour et ma tendresse pour vous vous ont fait me regarder comme votre unique ami et bienfaiteur, et comme la cause de toute la douceur et de tout le plaisir dont vous jouissez ; votre cœur, je le sais, serait prêt à se briser de douleur si vous pensiez que ce jour fût le dernier que je dusse vivre avec vous.

Mais, mon enfant, bien que vous vous croyiez maintenant fort heureux parce que vous tenez ma main, vous êtes dès à présent entre les mains et sous la tendre garde d’un Père et d’un Ami bien plus grand que moi, dont l’amour pour vous est bien plus grand que le mien, et de qui vous recevez des bienfaits tels qu’aucun mortel n’en peut donner.

Ce Dieu que vous m’avez vu adorer chaque jour, que j’invoque chaque jour pour qu’il bénisse et vous et moi et tout le genre humain, dont les actes merveilleux sont rapportés dans ces Écritures que vous lisez constamment ; ce Dieu qui a créé les cieux et la terre, qui a fait venir un déluge sur le monde entier, qui a sauvé Noé dans l’arche, qui fut le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, que Job bénit et loua dans les plus grandes afflictions, qui délivra les Israélites des mains des Égyptiens, qui fut le protecteur du juste Joseph, de Moïse, de Josué et du saint Daniel, qui envoya tant de prophètes dans le monde, qui envoya son Fils Jésus-Christ pour racheter le genre humain ; ce Dieu, qui a fait toutes ces grandes choses, qui a créé tant de millions d’hommes qui ont vécu et sont morts avant que vous fussiez né, avec qui vivent maintenant les esprits des hommes de bien qui ont quitté cette vie, que des anges en nombre infini adorent maintenant dans le ciel ; ce grand Dieu, qui est le Créateur des mondes, des anges et des hommes, est votre Père et votre Ami plein d’amour, votre bon Créateur et votre Nourricier, de qui, et non pas de moi, vous avez reçu l’être il y a dix ans, au temps où je plantai ce petit orme tendre que vous voyez là.

Je n’ai pas moi-même la moitié de l’âge de ce chêne ombreux sous lequel nous sommes assis ; beaucoup de nos pères se sont assis sous ses branches, nous l’avons tous appelé nôtre à notre tour, et pourtant il demeure debout, et laisse tomber ses maîtres comme il laisse tomber ses feuilles.

Vous voyez, mon fils, ce vaste et large firmament au-dessus de nos têtes, où le soleil, la lune et toutes les étoiles paraissent tour à tour. Si vous étiez porté jusqu’à l’un de ces corps, à cette immense distance de nous, vous en découvririez encore d’autres aussi élevés au-dessus de vous que les étoiles que vous voyez d’ici le sont au-dessus de la terre. Que vous alliez en haut ou en bas, à l’orient ou à l’occident, au nord ou au midi, vous trouveriez la même hauteur sans aucun sommet, et la même profondeur sans aucun fond.

Et cependant, mon enfant, Dieu est si grand que tous ces corps réunis ne sont que comme un grain de sable à ses yeux. Et cependant vous êtes autant l’objet des soins de ce grand Dieu, Père de tous les mondes et de tous les esprits, que s’il n’avait point d’autre fils que vous, ou qu’il n’y eût point d’autre créature que vous seul à aimer et à protéger. Il compte les cheveux de votre tête, il veille sur vous, que vous dormiez ou que vous veilliez, et il vous a préservé de mille dangers dont ni vous ni moi ne savons rien.

Combien mon pouvoir est faible, et combien je puis peu de chose pour vous, vous l’avez souvent vu. Votre dernière maladie vous a montré combien je pouvais peu pour vous en cet état ; et les douleurs de tête fréquentes que vous avez sont des preuves évidentes que je n’ai aucun pouvoir de les ôter.

Je puis vous apporter des aliments et des remèdes, mais je n’ai aucun pouvoir de les tourner à votre soulagement et à votre nourriture. C’est Dieu seul qui peut faire cela pour vous.

C’est pourquoi, mon enfant, craignez Dieu, adorez-le et aimez-le. Vos yeux, il est vrai, ne peuvent pas encore le voir. Mais toutes les choses que vous voyez sont autant de marques de sa puissance et de sa présence, et il est plus près de vous qu’aucune des choses que vous pouvez voir.

Prenez-le pour votre Seigneur, votre Père et votre Ami ; levez les yeux vers lui comme vers la source et la cause de tout le bien que vous avez reçu par mes mains ; et ne me révérez que comme le porteur et le ministre des bienfaits de Dieu envers vous. Et celui qui a béni mon père avant que je fusse né vous bénira quand je serai mort.

Votre jeunesse et votre petit esprit ne connaissent encore que ma famille, et c’est pourquoi vous pensez qu’il n’y a point de bonheur hors d’elle.

Mais, mon enfant, vous appartenez à une famille plus grande que la mienne ; vous êtes un jeune membre de la famille de ce Père tout-puissant de toutes les nations, qui a créé des ordres infinis d’anges et des générations innombrables d’hommes, pour être les membres d’une seule et même société dans le ciel.

Vous faites bien de révérer mon autorité et d’y obéir, parce que Dieu m’a donné pouvoir sur vous pour vous élever dans sa crainte, et pour faire à votre égard ce que firent pour leurs enfants les saints pères dont parle l’Écriture, qui sont maintenant dans le repos et la paix avec Dieu.

Je mourrai dans peu de temps, et je vous laisserai à Dieu et à vous-même ; et, si Dieu me pardonne mes péchés, j’irai vers son Fils Jésus-Christ, et je vivrai parmi les patriarches et les prophètes, les saints et les martyrs, où je prierai pour vous, et j’espérerai votre heureuse arrivée au même lieu.

C’est pourquoi, mon enfant, méditez ces grandes choses ; et votre âme deviendra bientôt grande et noble à force de les méditer.

Que vos pensées quittent souvent ces jardins, ces champs et ces fermes, pour contempler Dieu et le ciel, pour considérer les anges et les esprits des hommes de bien qui vivent dans la lumière et la gloire.

Comme vous avez été accoutumé à me regarder dans toutes vos actions, et que vous avez craint de rien faire sans avoir d’abord connu ma volonté, ainsi faites-vous maintenant une règle de votre vie de regarder vers Dieu dans toutes vos actions, de tout faire dans sa crainte, et de vous abstenir de tout ce qui n’est pas conforme à sa volonté.

Portez-le toujours dans votre esprit, apprenez à vos pensées à le révérer en tout lieu, car il n’y a point de lieu où il ne soit pas.

Dieu tient un livre de vie, où sont écrites toutes les actions de tous les hommes ; votre nom y est, mon enfant ; et quand vous mourrez, ce livre sera ouvert devant les hommes et les anges, et, selon que vos actions s’y trouveront, ou vous serez reçu dans le bonheur de ces saints hommes qui sont morts avant vous, ou vous serez rejeté parmi les esprits méchants, qui ne doivent plus jamais voir Dieu.

N’oubliez jamais ce livre, mon fils, car il est écrit, il faut qu’il soit ouvert, il faut que vous le voyiez, et il faut que vous soyez jugé par lui. Efforcez-vous donc de le remplir de vos bonnes œuvres, afin que l’écriture de la main de Dieu ne paraisse pas contre vous.

Dieu, mon enfant, est tout amour, toute sagesse et toute bonté ; et tout ce qu’il a fait, et toute action qu’il fait, est l’effet de ces trois choses ensemble. C’est pourquoi vous ne pouvez plaire à Dieu qu’autant que vous vous efforcez de marcher dans l’amour, la sagesse et la bonté. Comme toute sagesse, tout amour et toute bonté procèdent de Dieu, ainsi rien que l’amour, la sagesse et la bonté ne peut conduire à Dieu.

Quand vous aimez ce que Dieu aime, vous agissez avec lui, vous vous unissez à lui ; et quand vous aimez ce qu’il désapprouve, alors vous vous opposez à lui, et vous vous séparez de lui. Voici le vrai et le droit chemin : pensez à ce que Dieu aime, et aimez-le, vous aussi, de tout votre cœur.

Avant toutes choses, mon enfant, adorez Dieu et rendez-lui votre culte, pensez à lui avec magnificence, parlez de lui avec révérence, exaltez sa providence, adorez sa puissance, fréquentez son service, et priez-le souvent et constamment.

Après cela, aimez votre prochain, qui est tout le genre humain, avec la même tendresse et la même affection que vous vous aimez vous-même. Pensez combien Dieu aime tous les hommes, combien il est miséricordieux envers eux, combien il les ménage tendrement, avec quel soin il les conserve ; et puis efforcez-vous d’aimer le monde comme Dieu l’aime.

Dieu voudrait que tous les hommes fussent heureux ; voulez donc et désirez la même chose. Tous les hommes sont de grands exemples de l’amour divin ; que tous les hommes soient donc des objets de votre amour.

Mais surtout, mon fils, remarquez bien ceci : ne faites jamais rien par esprit de parti, ou par envie, ou par émulation, ou par vaine gloire. Ne faites jamais rien pour surpasser les autres, mais pour plaire à Dieu, et parce que c’est sa volonté que vous fassiez toute chose de la meilleure manière que vous pouvez.

Car si c’est une fois pour vous un plaisir de surpasser les autres, ce sera par degrés pour vous un plaisir de voir les autres moins bons que vous-même.

Bannissez donc toute pensée d’orgueil et de distinction de vous-même, et accoutumez-vous à vous réjouir de toutes les excellences et de toutes les perfections de vos semblables, et soyez aussi aise de voir leurs bonnes actions que les vôtres.

Car, comme Dieu prend autant de plaisir à leurs bonnes œuvres qu’aux vôtres, ainsi vous devez désirer que tout ce qui est sage, saint et bon soit accompli par les autres d’une manière aussi parfaite que par vous-même.

Que ce soit donc là votre unique motif et votre unique aiguillon pour toutes les bonnes actions, pour une honnête application et pour les affaires : faire toute chose d’une manière aussi parfaite et aussi excellente que vous le pouvez, pour cette seule raison que cela est agréable à Dieu, qui désire votre perfection et qui écrit toutes vos actions dans un livre. Quand je serai mort, mon fils, vous serez maître de toute ma fortune, qui sera beaucoup plus grande que ne l’exigent les besoins d’une famille. C’est pourquoi, comme vous devez être charitable envers les âmes des hommes, et leur souhaiter le même bonheur qu’à vous dans le ciel, soyez aussi charitable envers leurs corps, et efforcez-vous de les rendre aussi heureux que vous sur la terre.

Comme Dieu a créé toutes choses pour le bien commun de tous les hommes, que la part qui vous en est échue soit employée, comme Dieu voudrait que tout fût employé, au bien commun de tous.

Faites du bien, mon fils, d’abord à ceux qui le méritent le plus ; mais souvenez-vous de faire du bien à tous. Les plus grands pécheurs reçoivent chaque jour des marques de la bonté de Dieu envers eux ; il les nourrit et les conserve, afin qu’ils se repentent et qu’ils reviennent à lui : imitez donc Dieu, et ne jugez personne trop méchant pour recevoir votre secours et votre bonté, quand vous voyez qu’il en a besoin.

Je vous enseigne le latin et le grec, non pour que vous désiriez être un grand critique, un poète délicat ou un orateur éloquent ; je ne voudrais pas que votre cœur ressentît aucun de ces désirs ; car le désir de ces talents est une vanité de l’esprit, et ceux qui y excellent sont généralement des hommes vains. Car le désir de toute chose qui n’est pas un bien véritable diminue l’application de l’esprit à ce qui en est un.

Mais je vous enseigne ces langues afin que, dans les temps convenables, vous puissiez examiner l’histoire des siècles passés et apprendre les voies de la providence de Dieu sur le monde ; afin que, lisant les écrits des anciens sages, vous voyiez comment la sagesse et la vertu ont fait la louange des grands hommes de tous les siècles, et que vous fortifiiez votre esprit par leurs sages maximes.

Que la vérité et la simplicité soient donc l’unique ornement de votre langage, et n’étudiez rien d’autre que la manière de penser de toutes choses comme elles le méritent, de choisir en tout ce qui est le meilleur, de vivre selon la raison et l’ordre, et d’agir dans chaque partie de votre vie conformément à la volonté de Dieu.

Étudiez comment remplir votre cœur de l’amour de Dieu et de l’amour de votre prochain, et contentez-vous ensuite de n’être pas plus profond savant ni plus fin gentilhomme que ces dispositions ne vous feront. Comme la vraie religion n’est autre chose que la simple nature gouvernée par la droite raison, ainsi elle aime et exige une grande simplicité et une grande modestie de vie. Évitez donc tout étalage superflu de parure et d’équipage, et que votre maison soit simplement meublée de commodités modérées. Ne considérez pas ce que votre fortune peut permettre, mais ce que la droite raison exige.

Que votre habillement soit sobre, propre et modeste, non pour faire valoir la beauté de votre personne, mais pour déclarer la sobriété de votre esprit, afin que votre vêtement extérieur ressemble à la simplicité et à la modestie intérieures de votre cœur. Car il est souverainement raisonnable que vous soyez un seul homme, tout d’une pièce, et que vous paraissiez au-dehors tel que vous êtes au-dedans.

Quant à votre manger et à votre boire, observez-y les plus hautes règles de la tempérance et de la sobriété chrétiennes ; ne considérez votre corps que comme le serviteur et le ministre de votre âme ; et ne le nourrissez qu’autant qu’il le faut pour qu’il lui rende au mieux un service humble et obéissant.

Mais, mon fils, observez ceci comme une chose tout à fait principale, que je vous rappellerai aussi longtemps que je vivrai avec vous :—

Haïssez et méprisez toute gloire humaine, car elle n’est autre chose qu’une folie humaine. C’est le plus grand piège et le plus grand traître que vous puissiez jamais admettre dans votre cœur.

Aimez l’humilité dans toutes ses formes ; pratiquez-la dans toutes ses parties, car c’est le plus noble état de l’âme de l’homme ; elle mettra votre cœur et vos affections dans une juste disposition envers Dieu, et vous remplira de toutes les dispositions tendres et affectueuses envers les hommes.

Que chaque jour soit donc un jour d’humilité ; condescendez à toutes les faiblesses et à toutes les infirmités de vos semblables, couvrez leurs fragilités, aimez leurs excellences, encouragez leurs vertus, soulagez leurs besoins, réjouissez-vous de leurs prospérités, compatissez à leur détresse, recevez leur amitié, passez sur leur dureté, pardonnez leur malice, soyez le serviteur des serviteurs, et condescendez à rendre les plus bas offices aux plus petits des hommes.

N’aspirez à rien d’autre qu’à votre propre pureté et à votre propre perfection, et n’ayez d’autre ambition que de tout faire d’une manière si raisonnable et si religieuse que vous puissiez être bien aise que Dieu soit présent partout, et qu’il voie et observe toutes vos actions. La plus grande épreuve de l’humilité est une conduite humble envers vos égaux en âge, en fortune et en condition. Prenez donc garde à tous les mouvements de votre cœur envers ces personnes. Que toute votre conduite envers elles soit gouvernée par un amour sincère. N’ayez aucun désir de mettre aucun de vos égaux au-dessous de vous, ni aucune colère contre ceux qui voudraient se mettre au-dessus de vous. S’ils sont orgueilleux, ils sont atteints d’une bien mauvaise maladie ; qu’ils aient donc votre tendre pitié ; et peut-être votre douceur sera-t-elle l’occasion de leur guérison. Mais si votre humilité ne leur faisait aucun bien, elle sera du moins le plus grand bien que vous puissiez vous faire à vous-même.

Souvenez-vous qu’il n’y a qu’un seul homme au monde avec qui vous deviez être en lutte perpétuelle, et que vous deviez toujours vous efforcer de surpasser, et cet homme, c’est vous-même.

Le temps de pratiquer ces préceptes, mon enfant, sera bientôt passé pour vous ; le monde vous glissera bientôt des mains, ou plutôt c’est vous qui glisserez bientôt à travers lui ; il me semble que ce n’était qu’hier que je recevais de mon cher père ces mêmes instructions que je vous laisse maintenant. Et le Dieu qui m’a donné des oreilles pour entendre et un cœur pour recevoir ce que mon père me disait vous donnera, je l’espère, la grâce d’aimer et de suivre les mêmes instructions.

C’est ainsi que Paternus élevait son fils.

Quelqu’un peut-il penser maintenant qu’une telle éducation affaiblirait et abattrait l’esprit des jeunes gens, et priverait le monde de quelque travail digne et raisonnable ?

Il s’en faut tellement, qu’il n’y a rien de si propre à ennoblir et à élever l’esprit, et à le préparer à l’exercice le plus héroïque de toutes les vertus.

Car qui dira que l’amour de Dieu, le désir de lui plaire, l’amour de notre prochain, l’amour de la vérité, de la raison et de la vertu, la contemplation de l’éternité et des récompenses de la piété, ne sont pas des motifs plus forts pour de grandes et bonnes actions qu’un peu de louange populaire incertaine ?

D’un autre côté, il n’y a rien en réalité qui affaiblisse davantage l’esprit et le réduise davantage à la bassesse et à la servitude, rien qui le rende moins maître de ses propres actions ou moins capable de suivre la raison, que l’amour de la louange et de l’honneur.

Car, comme la louange et l’honneur sont souvent accordés à des choses et à des personnes à qui ils ne sont pas dus, et que ce qu’on loue et ce qu’on honore le plus est généralement ce qui flatte le plus les humeurs, les modes et les dispositions vicieuses du monde, ainsi celui qui agit par le désir de la louange et de l’applaudissement doit renoncer à tout autre principe ; il doit dire que le noir est blanc, changer l’amertume en douceur, et la douceur en amertume, et faire les choses les plus viles et les plus basses afin d’être applaudi.

Car dans un monde corrompu comme celui-ci, les actions dignes ne peuvent être soutenues que par leur propre mérite, puisque, au lieu d’être louées et honorées, elles sont le plus souvent blâmées et persécutées.

De sorte qu’élever des enfants par un motif d’émulation, ou par le désir de la gloire, dans un monde où la gloire elle-même est fausse et le plus souvent mal donnée, c’est détruire l’intégrité et la force naturelles de leur esprit, et leur donner un penchant qui les portera plus souvent à des actions basses et viles qu’à des actions grandes et dignes.

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