Chapitre 14 · 44 min de lecture · 57 min d’écoute
Où il est traité de cette partie de la dévotion qui regarde les temps et les heures de la prière. De la prière quotidienne de grand matin. Comment nous devons perfectionner nos formules de prière, et comment accroître l’esprit de dévotion
AYANT montré dans les chapitres précédents la nécessité d’un esprit dévot, ou d’une disposition habituelle de l’âme, dans toutes les parties de notre vie ordinaire, dans l’accomplissement de toutes nos affaires, dans l’usage de tous les dons de Dieu, je viens maintenant à considérer cette partie de la dévotion qui regarde les temps et les heures de la prière.
Je tiens pour certain que tout chrétien qui est en santé se lève de bonne heure le matin ; car il est bien plus raisonnable de supposer qu’une personne se lève tôt parce qu’elle est chrétienne, que parce qu’elle est ouvrier, ou marchand, ou serviteur, ou qu’elle a des affaires qui la réclament.
Nous concevons naturellement une sorte d’aversion pour un homme qui est au lit quand il devrait être à son travail ou à sa boutique. Nous ne savons comment penser du bien de celui qui est si fort esclave de l’assoupissement qu’il en néglige ses affaires.
Que cela nous apprenne donc à concevoir combien nous devons paraître odieux aux yeux du Ciel si nous sommes au lit, enfermés dans le sommeil et les ténèbres, quand nous devrions louer Dieu, et si nous sommes assez esclaves de l’assoupissement pour en négliger nos dévotions.
Car si l’on doit blâmer comme un frelon paresseux celui qui aime mieux la molle complaisance du sommeil que de remplir la part qui lui revient des affaires de ce monde, combien plus faut-il faire des reproches à celui qui aimerait mieux demeurer enveloppé dans un lit que d’élever son cœur à Dieu par des actes de louange et d’adoration !
La prière est l’approche la plus intime de Dieu, et la plus haute jouissance de lui, dont nous soyons capables en cette vie.
C’est le plus noble exercice de l’âme, l’usage le plus élevé de nos meilleures facultés, et la plus haute imitation des bienheureux habitants du Ciel.
Quand nos cœurs sont pleins de Dieu et font monter de saints désirs vers le trône de la grâce, nous sommes alors dans notre état le plus élevé, nous sommes sur les plus hauts sommets de la grandeur humaine ; nous ne sommes pas devant des rois et des princes, mais en la présence et dans l’audience du Seigneur du monde entier, et nous ne pouvons monter plus haut jusqu’à ce que la mort soit engloutie dans la gloire.
Le sommeil, au contraire, est le plus pauvre et le plus morne des délassements du corps ; il est si loin d’avoir été destiné à être une jouissance que nous sommes contraints de le recevoir ou dans un état d’insensibilité, ou dans la folie des songes.
Le sommeil est un état d’existence si morne et si stupide que, même parmi les simples animaux, nous méprisons le plus ceux qui sont le plus assoupis.
Celui donc qui aime mieux prolonger la paresseuse complaisance du sommeil que d’être de bonne heure à ses dévotions envers Dieu préfère le plus morne délassement du corps à l’occupation la plus haute et la plus noble de l’âme ; il préfère l’état qui fait honte aux simples animaux à l’exercice qui fait la gloire des anges.
Vous direz peut-être que, bien que vous vous leviez tard, vous êtes pourtant toujours soigneux de vos dévotions une fois levé.
Cela se peut. Mais quoi ? Est-ce bien fait à vous de vous lever tard parce que vous priez quand vous êtes levé ?
Est-il pardonnable de perdre au lit une grande partie du jour parce que, quelque temps après, vous dites vos prières ?
Il est autant de votre devoir de vous lever pour prier que de prier quand vous êtes levé. Et si vous êtes en retard à vos prières, vous offrez à Dieu les prières d’un adorateur oisif et paresseux, qui se lève pour prier comme les serviteurs oisifs se lèvent pour leur travail.
Bien plus : si vous vous figurez être soigneux de vos dévotions une fois levé, quoique vous ayez coutume de vous lever tard, vous vous trompez vous-même ; car vous ne pouvez accomplir vos dévotions comme vous le devez. En effet, celui qui ne peut se refuser cette complaisance pour l’assoupissement, mais doit y passer une bonne partie de la matinée, n’est pas plus préparé à la prière quand il est levé qu’il n’est préparé au jeûne, à l’abstinence ou à tout autre renoncement à soi-même. Il peut, à la vérité, lire une formule de prière plus aisément qu’il ne peut accomplir ces devoirs ; mais il n’est pas plus disposé à entrer dans le véritable esprit de la prière qu’il n’est disposé à jeûner. Car le sommeil ainsi flatté donne une mollesse et une oisiveté à toutes nos dispositions, et nous rend incapables de goûter autre chose que ce qui convient à un état d’esprit oisif et qui flatte nos dispositions naturelles, comme le fait le sommeil. De sorte qu’une personne esclave de cette oisiveté demeure dans la même disposition quand elle est levée ; et bien qu’elle ne dorme pas, elle est pourtant sous l’effet du sommeil ; tout ce qui est oisif, complaisant ou sensuel lui plaît pour la même raison que le sommeil lui plaît ; et, au contraire, tout ce qui demande du soin, de la peine ou du renoncement à soi-même lui est odieux, pour la même raison qu’il lui est odieux de se lever. Celui qui met quelque bonheur dans cette complaisance du matin serait bien aise que tout le jour fût heureux de la même manière ; non par le sommeil, il est vrai, mais par des jouissances qui flattent et ménagent le corps comme fait le sommeil, ou du moins par celles qui en approchent le plus qu’elles peuvent. Le souvenir d’un lit chaud lui reste dans l’esprit tout le jour, et il est bien aise de n’être pas de ceux qui demeurent à grelotter dans une église.
Or vous ne vous imaginez pas qu’un tel homme puisse véritablement mortifier ce corps qu’il ménage ainsi ; vous pourriez pourtant aussi bien le penser que de croire qu’il puisse véritablement accomplir ses dévotions, ou vivre dans un état si assoupi de complaisance et goûter néanmoins les joies d’une vie spirituelle.
Car assurément personne ne prétendra connaître et sentir le vrai bonheur de la prière, s’il ne juge pas qu’il vaille la peine de s’y rendre de bonne heure.
Il n’est pas possible, dans l’ordre de la nature, qu’un voluptueux soit véritablement dévot : il faut qu’il renonce à cette habitude de sensualité avant de pouvoir goûter le bonheur de la dévotion.
Or celui qui fait du sommeil une complaisance oisive en fait autant pour corrompre et dérégler son âme, pour la rendre esclave des appétits du corps et la tenir incapable de toutes les dispositions dévotes et célestes, que celui qui fait des nécessités du manger une suite de complaisances.
Une personne qui mange et boit trop n’en ressent pas des effets pareils à ceux qu’éprouvent les gens qui vivent dans des excès notoires de gourmandise et d’intempérance ; mais toutefois sa suite de complaisances, bien qu’elle ne soit pas scandaleuse aux yeux du monde, ni telle qu’elle tourmente sa propre conscience, est un grand et constant obstacle à son progrès dans la vertu ; elle lui donne des yeux pour ne point voir, et des oreilles pour ne point entendre ; elle engendre une sensualité dans l’âme, accroît la puissance des passions du corps, et le rend incapable d’entrer dans le véritable esprit de la religion.
Or tel est le cas de ceux qui perdent leur temps dans le sommeil ; cela ne dérègle pas leur vie et ne blesse pas leur conscience comme le font les actes notoires d’intempérance ; mais, comme toute autre suite plus modérée de complaisances, cela use en silence, et par de plus petits degrés, l’esprit de la religion, et fait sombrer l’âme dans un état de torpeur et de sensualité.
Si vous ne regardez la dévotion que comme un temps consacré à tant de prières, vous pourrez peut-être l’accomplir tout en vivant dans cette complaisance quotidienne ; mais si vous la regardez comme un état du cœur, comme une vive ferveur de l’âme, profondément touchée du sentiment de sa propre misère et de ses infirmités, et qui désire l’Esprit de Dieu plus que toutes les choses du monde, vous trouverez que l’esprit de complaisance et l’esprit de prière ne peuvent subsister ensemble. La mortification, sous toutes ses formes, est la vie même et l’âme de la piété ; mais celui qui n’en a pas même ce faible degré qui lui permettrait d’être de bonne heure à ses prières ne peut avoir aucune raison de penser qu’il s’est chargé de sa croix et qu’il suit le Christ.
Quelle victoire a-t-il remportée sur lui-même ? Quelle main droite a-t-il coupée ? À quelles épreuves est-il préparé ? Quel sacrifice est-il prêt à offrir à Dieu, celui qui ne peut être assez dur envers lui-même pour se lever à la prière à l’heure où la partie laborieuse du monde consent à se lever pour son travail ?
Certaines gens ne se feront pas scrupule de vous dire qu’ils s’abandonnent au sommeil parce qu’ils n’ont rien à faire, et que, s’ils avaient des affaires ou des plaisirs pour lesquels se lever, ils ne perdraient pas tant de leur temps à dormir. Mais il faut dire à ces gens-là qu’ils se méprennent ; qu’ils ont beaucoup d’affaires à faire ; qu’ils ont un cœur endurci à changer ; qu’ils ont tout l’esprit de la religion à acquérir. Car assurément celui qui estime la dévotion de moindre importance que les affaires ou les plaisirs, ou qui pense n’avoir rien à faire parce que rien ne le réclame sinon ses prières, peut à juste titre passer pour avoir encore tout l’esprit de la religion à chercher.
Vous ne devez donc pas considérer combien c’est une petite faute de se lever tard, mais combien c’est une grande misère de manquer de l’esprit de la religion, d’avoir un cœur qui n’est pas touché comme il faut par la prière, et de vivre dans une mollesse et une oisiveté qui vous rendent incapable des devoirs les plus fondamentaux d’une vie véritablement chrétienne et spirituelle.
Voilà la juste manière de juger de la faute qui consiste à perdre au lit une grande partie de votre temps.
Vous ne devez pas considérer la chose simplement en elle-même, mais ce d’où elle procède, quelles vertus elle montre qui vous manquent, quels vices elle fortifie naturellement. Car toute habitude de ce genre découvre l’état de l’âme et montre clairement tout le tour de votre esprit.
Si notre bienheureux Seigneur avait coutume de prier de grand matin avant le jour ; s’il passait des nuits entières en prière ; si la pieuse Anne ne quittait pas le temple, jour et nuit [Luc 2:36, 37] ; si saint Paul et Silas, au milieu de la nuit, chantaient les louanges de Dieu [Actes 16:25] ; si les premiers chrétiens, durant plusieurs siècles, outre leurs heures de prière pendant le jour, se réunissaient publiquement dans les églises à minuit pour s’unir dans les psaumes et les prières, n’est-il pas certain que ces pratiques montraient l’état de leur cœur ? Ne sont-elles pas autant de preuves manifestes de tout le tour de leur esprit ?
Et si vous vivez dans un état contraire, perdant dans le sommeil une grande partie de chaque jour, pensant que toute heure est assez tôt pour être à vos prières, n’est-il pas également certain que cette pratique montre tout autant l’état de votre cœur et tout le tour de votre esprit ?
De sorte que, si cette complaisance est votre manière de vivre, vous avez autant de raison de vous croire dépourvu du véritable esprit de dévotion que vous en avez de croire que les apôtres et les saints de l’Église primitive étaient véritablement dévots. Car, comme leur manière de vivre était une démonstration de leur dévotion, ainsi une manière de vivre contraire est une preuve tout aussi forte d’un manque de dévotion.
Quand vous lisez les Écritures, vous y voyez une religion qui est tout entière vie, esprit et joie en Dieu ; qui suppose nos âmes relevées des désirs terrestres et des complaisances du corps, afin de se préparer à un autre corps, à un autre monde et à d’autres jouissances. Vous y voyez les chrétiens représentés comme des temples du Saint-Esprit, comme des enfants du jour, comme des aspirants à une couronne éternelle, comme des vierges vigilantes qui tiennent toujours leurs lampes allumées dans l’attente de l’époux. Mais peut-on penser qu’il ait cette joie en Dieu, ce souci de l’éternité, cet esprit vigilant, celui qui n’a pas assez de zèle pour se lever pour ses prières ?
Quand vous jetez les yeux sur les écrits et sur la vie des premiers chrétiens, vous y voyez le même esprit que vous voyez dans les Écritures. Tout y est réalité, vie et action. Les veilles et les prières, le renoncement à soi-même et la mortification étaient l’occupation ordinaire de leur vie.
Depuis ce temps jusqu’à nos jours, il ne s’est trouvé personne qui leur ressemblât, éminent en piété, qui n’ait été, comme eux, éminent en renoncement à soi-même et en mortification. C’est là la seule voie royale qui mène à un royaume.
Mais combien êtes-vous loin de cette manière de vivre, ou plutôt combien y êtes-vous contraire, si, au lieu d’imiter leur austérité et leur mortification, vous ne pouvez pas même renoncer à une complaisance aussi pauvre pour être en état de vous lever pour vos prières ! Si les renoncements à soi-même et les souffrances du corps, si les veilles et les jeûnes doivent être des marques de gloire au jour du jugement, où devrons-nous cacher nos têtes, nous qui avons laissé couler notre temps à sommeiller dans la paresse et la mollesse ?
Vous trouvez peut-être maintenant quelques prétextes pour vous dispenser de cette sévérité de jeûne et de renoncement à soi-même que pratiquaient les premiers chrétiens. Vous vous figurez que la nature humaine s’est affaiblie, et que la différence des climats peut vous rendre impossible, dans ces pays plus froids, l’observation de leurs méthodes de renoncement et d’austérité.
Mais tout cela n’est que prétexte ; car le changement n’est pas dans l’état extérieur des choses, mais dans l’état intérieur de nos âmes. Quand il y aura en nous le même esprit qu’il y avait dans les apôtres et dans les premiers chrétiens, quand nous sentirons comme eux le poids de la religion, quand nous aurons leur foi et leur espérance, nous nous chargerons de notre croix, nous renoncerons à nous-mêmes, et nous vivrons dans des méthodes de mortification semblables aux leurs.
Si saint Paul avait vécu dans un pays froid, s’il avait eu une constitution affaiblie par un estomac maladif et de fréquentes infirmités, il aurait fait ce qu’il conseillait à Timothée, il aurait mêlé un peu de vin à son eau. Mais il n’en aurait pas moins vécu dans un état de renoncement à soi-même et de mortification. Il aurait rendu de lui-même ce même témoignage : « Moi donc, je cours, non pas comme à l’aventure; je frappe, non pas comme battant l’air. Mais je traite durement mon corps et je le tiens assujetti, de peur d’être moi-même rejeté, après avoir prêché aux autres. » [1 Corinthiens 9:26, 27]
Après tout, supposons maintenant que vous vous imaginiez qu’il n’est pas nécessaire pour vous d’être aussi sobre et vigilant, aussi défiant de vous-même, aussi attentif sur vos passions, aussi craintif du danger, aussi soigneux de votre salut que l’étaient les apôtres. Supposons que vous vous imaginiez avoir besoin de moins de renoncement et de mortification qu’il ne leur en fallait pour assujettir vos corps et purifier vos âmes ; que vous n’avez pas besoin d’avoir, comme eux, les reins ceints et vos lampes allumées : vivrez-vous pour cela dans un état tout contraire ? Ferez-vous de votre vie une suite aussi constante de mollesse et de complaisance que la leur l’était de rigueur et de renoncement à soi-même ?
Si donc vous pensiez avoir assez de temps pour la prière et pour vos autres devoirs, bien que vous vous leviez tard, laissez-moi pourtant vous persuader de vous lever de bonne heure, comme un exercice de renoncement à soi-même. C’en est un si petit que, si vous ne pouvez vous y soumettre, vous n’avez aucune raison de vous croire capable d’aucun autre.
Si je voulais vous engager à ne pas rechercher les satisfactions de votre palais dans les délicatesses des viandes et des boissons, je n’insisterais pas beaucoup sur la faute qu’il y a à dépenser ainsi votre argent, bien qu’elle soit grande ; mais je vous demanderais de renoncer à une telle manière de vivre parce qu’elle vous entretient dans un état de sensualité et de complaisance qui vous rend incapable de goûter les doctrines les plus essentielles de la religion.
Pour la même raison, je n’insiste pas beaucoup sur la faute qu’il y a à perdre tant de votre temps dans le sommeil, bien qu’elle soit grande ; mais je vous demande de renoncer à cette complaisance parce qu’elle donne à votre âme une mollesse et une oisiveté, et qu’elle est si contraire à cet esprit vif, zélé, vigilant, qui renonce à lui-même, lequel n’a pas seulement été l’esprit du Christ et de ses apôtres, l’esprit de tous les saints et de tous les martyrs qui aient jamais paru parmi les hommes, mais doit être l’esprit de tous ceux qui ne veulent pas sombrer dans la corruption commune du monde.
C’est donc ici que nous devons fixer notre accusation contre cette pratique ; nous devons la blâmer, non pas comme ayant tel ou tel mal particulier, mais comme une habitude générale qui s’étend à tout notre esprit et entretient un état d’âme entièrement mauvais.
Elle est contraire à la piété, non comme les faux pas et les méprises accidentelles de la vie lui sont contraires, mais de la manière dont une mauvaise habitude du corps est contraire à la santé.
Au contraire, si vous vous leviez de bonne heure chaque matin, comme un exercice de renoncement à soi-même, comme une méthode pour renoncer à la complaisance, comme un moyen de racheter votre temps et de rendre votre esprit propre à la prière, vous en retireriez de puissants avantages. Cette méthode, bien qu’elle paraisse une si petite circonstance de la vie, serait selon toute apparence un moyen de grande piété. Elle vous remettrait constamment en tête qu’il faut éviter la mollesse et l’oisiveté, que le renoncement à soi-même est une partie du christianisme. Elle vous apprendrait à exercer de l’empire sur vous-même, et vous rendrait capable, par degrés, de renoncer à d’autres plaisirs et à d’autres dispositions qui font la guerre à l’âme.
Cette seule règle vous apprendrait à penser aux autres ; elle disposerait votre esprit à l’exactitude, et serait très propre à ranger le reste de la journée sous des règles de prudence et de dévotion.
Mais surtout il est un avantage certain que vous êtes sûr de tirer de cette méthode : c’est qu’elle vous rendra plus propre et mieux préparé à recevoir le Saint-Esprit. Quand vous commencez ainsi le jour dans l’esprit de la religion, renonçant au sommeil parce que vous devez renoncer à la mollesse et racheter votre temps, cette disposition, comme elle met votre cœur en bon état, vous procurera aussi l’assistance du Saint-Esprit : ce qui est ainsi planté et arrosé recevra certainement de Dieu son accroissement. Vous parlerez alors du fond du cœur, votre âme sera éveillée, vos prières vous rafraîchiront comme la nourriture et la boisson, vous sentirez ce que vous dites, et vous commencerez à savoir ce que les saints et les hommes pieux ont entendu par les ferveurs de la dévotion.
Celui qui est ainsi préparé à la prière, qui se lève dans ces dispositions, est dans un état bien différent de celui qui n’a point de règles de cette sorte, qui se lève au hasard, selon qu’il se trouve las de son lit ou qu’il ne peut plus dormir. Si un tel homme ne prie que de la bouche, — si son cœur ne sent rien de ce qu’il dit, — si ses prières ne sont que des choses d’habitude, — si elles ne sont qu’une formule de mots sans vie, qu’il ne répète que parce qu’elle est vite dite, — il n’y a rien en tout cela dont il faille s’étonner ; car de telles dispositions sont l’effet naturel d’un tel état de vie.
Espérant donc que vous êtes maintenant assez convaincu de la nécessité de vous lever de bonne heure pour vos prières, je vais vous exposer une méthode de prière quotidienne.
Je ne prends pas sur moi de vous prescrire l’usage d’aucune formule de prière particulière, mais seulement de vous montrer la nécessité de prier à certains moments et d’une certaine manière.
Vous trouverez ici quelques secours pour vous pourvoir de formules de prière qui vous soient utiles. Et si vous êtes assez avancé dans l’esprit de dévotion pour que votre cœur soit toujours prêt à prier dans son propre langage, en ce cas je n’impose aucune nécessité de formules empruntées.
Car, bien que je tienne une formule de prière pour très nécessaire et très convenable au culte public, si quelqu’un peut trouver, dans le particulier, une meilleure manière d’élever son cœur à Dieu que par des formules de prière préparées, je n’ai rien à y objecter, mon dessein étant seulement d’aider et de diriger ceux qui ont besoin d’aide.
Voici du moins, je crois, ce qui est certain : la plupart des chrétiens doivent user de formules de prière à toutes les heures régulières de la prière. Il paraît juste que chacun commence par une formule de prière ; et si, au milieu de ses dévotions, il sent son cœur prêt à éclater en de nouveaux et plus hauts accents de dévotion, il doit quitter un moment sa formule et suivre ces ferveurs de son cœur, jusqu’à ce que celui-ci ait de nouveau besoin du secours de ses demandes accoutumées.
Telle paraît être la vraie liberté de la dévotion particulière : elle doit être sous la direction de quelque formule, mais non pas tellement liée à celle-ci qu’elle ne soit libre d’adopter les expressions nouvelles que ses ferveurs présentes viennent à lui fournir, lesquelles sont parfois plus touchantes et portent l’âme plus puissamment vers Dieu que toutes les expressions dont on s’est jamais servi auparavant.
Tous ceux qui ont jamais fait quelque réflexion sur ce qui se passe dans leur propre cœur doivent savoir qu’ils sont extrêmement changeants à l’égard de la dévotion. Tantôt nos cœurs sont si éveillés, ont un sentiment si fort de la présence divine, sont si remplis d’une profonde componction pour nos péchés, que nous ne pouvons les confesser en aucun autre langage que celui des larmes.
Tantôt la lumière de la face de Dieu brille si vivement sur nous, nous voyons si loin dans le monde invisible, nous sommes si touchés des merveilles de l’amour et de la bonté de Dieu, que nos cœurs adorent et se prosternent dans un langage plus haut que celui des paroles, et que nous éprouvons des transports de dévotion qu’on ne peut que sentir.
D’autre part, nous sommes quelquefois si enfoncés dans nos corps, si engourdis et si insensibles à ce qui regarde nos âmes, que nos cœurs sont beaucoup trop bas pour nos prières ; nous ne pouvons suivre le pas de nos formules de confession, ni sentir dans nos cœurs la moitié de ce que nous avons à la bouche ; nous remercions et louons Dieu par des formules de mots, mais nos cœurs n’y ont que peu ou point de part.
Il est donc extrêmement nécessaire de nous prémunir contre cette inconstance de nos cœurs en ayant sous la main des formules de prière qui nous conviennent le mieux quand nos cœurs sont dans leur meilleur état, et qui soient aussi le plus propres à les relever et à les ranimer quand ils sont tombés dans la torpeur. Car, comme les paroles ont le pouvoir de toucher nos cœurs en toute occasion, comme une même chose exprimée différemment produit sur nos esprits des effets différents, il est raisonnable que nous tirions cet avantage du langage, et que nous nous pourvoyions des formes d’expression les plus propres à émouvoir et à vivifier nos âmes, et à les remplir des sentiments qui leur conviennent.
La première chose que vous ayez à faire, quand vous êtes à genoux, est de fermer les yeux et de laisser votre âme, par un court silence, se placer en la présence de Dieu ; c’est-à-dire que vous devez employer cette méthode, ou quelque autre meilleure, pour vous séparer de toutes les pensées communes et rendre votre cœur aussi sensible que vous le pouvez à la présence divine.
Or, si ce recueillement de l’esprit est nécessaire, — et qui peut dire qu’il ne l’est pas ? — combien pauvrement doivent s’acquitter de leurs dévotions ceux qui sont toujours pressés, qui les commencent à la hâte, et qui se donnent à peine le temps de répéter leur formule même avec quelque gravité ou quelque attention ! C’est là proprement dire des prières, au lieu de prier.
Poursuivons : si vous vous accoutumiez (autant que vous le pouvez) à prier toujours au même endroit ; si vous réserviez ce lieu à la dévotion, sans vous permettre d’y rien faire de commun ; si vous n’y étiez jamais vous-même qu’aux heures de dévotion ; si quelque petite chambre, ou (si cela ne se peut) quelque partie particulière d’une chambre était ainsi employée, cette sorte de consécration de ce lieu comme un lieu saint à Dieu aurait de l’effet sur votre esprit, et vous disposerait à des dispositions qui aideraient beaucoup votre dévotion. Car, ayant ainsi un lieu sacré dans votre chambre, celle-ci ressemblerait en quelque mesure à une chapelle ou à une maison de Dieu. Cela vous disposerait à être toujours dans l’esprit de la religion quand vous y seriez, et vous remplirait de pensées sages et saintes quand vous seriez seul. Votre propre appartement éveillerait dans votre esprit les sentiments que vous éprouvez quand vous êtes près d’un autel ; et vous craindriez de penser ou de faire rien de frivole près de ce lieu, qui est le lieu de la prière et d’un saint commerce avec Dieu.
Quand vous commencez vos demandes, employez des expressions variées des attributs de Dieu, propres à vous rendre le plus sensible à la grandeur et à la puissance de la nature divine.
Commencez donc par des paroles comme celles-ci : Ô Être de tous les êtres, Source de toute lumière et de toute gloire, Père plein de grâce des hommes et des anges, dont l’Esprit universel est présent partout, donnant la vie, la lumière et la joie à tous les anges dans le Ciel et à toutes les créatures sur la terre, etc.
Car ces représentations des attributs divins, qui nous montrent en quelque degré la majesté et la grandeur de Dieu, sont un excellent moyen d’élever nos cœurs à de vifs actes de culte et d’adoration.
Quelle est la raison pour laquelle la plupart des gens sont si touchés de cette demande de l’office des morts de notre Église : Et pourtant, ô Seigneur Dieu très saint, ô Seigneur très puissant, ô saint et très miséricordieux Sauveur, ne nous livre pas aux amères douleurs de la mort éternelle ? C’est que la réunion de tant de grandes expressions donne une telle description de la grandeur de la majesté divine qu’elle touche naturellement tout esprit sensible.
Ainsi donc, bien que la prière ne consiste pas en de belles paroles ou en des expressions étudiées, néanmoins, comme les paroles parlent à l’âme, comme elles ont un certain pouvoir d’éveiller des pensées dans l’âme, les paroles qui parlent de Dieu de la manière la plus haute, qui expriment le plus pleinement la puissance et la présence de Dieu, qui éveillent dans l’âme les pensées les plus convenables à la grandeur et à la providence de Dieu, sont les plus utiles et les plus édifiantes dans nos prières.
Quand vous adressez quelqu’une de vos demandes à notre bienheureux Seigneur, que ce soit par quelque expression de ce genre : Ô Sauveur du monde, Dieu né de Dieu, Lumière née de la Lumière ; toi qui es le reflet de la gloire de ton Père et l’empreinte de sa personne ; toi qui es l’alpha et l’oméga, le commencement et la fin de toutes choses ; toi qui as détruit la puissance du diable, qui as vaincu la mort ; toi qui es entré dans le saint des saints, qui es assis à la droite du Père, qui es élevé au-dessus de tous les trônes et de toutes les principautés, qui intercèdes pour le monde entier ; toi qui es le juge des vivants et des morts ; toi qui descendras bientôt dans la gloire de ton Père pour rendre à chacun selon ses œuvres, sois ma lumière et ma paix, etc.
Car de telles représentations, qui décrivent tant de traits de la nature et de la puissance de notre Sauveur, ne sont pas seulement de véritables actes d’adoration, mais, si on les répète avec quelque attention, elles rempliront nos cœurs des plus hautes ferveurs de la vraie dévotion.
De même, si vous demandez quelque grâce particulière à notre bienheureux Seigneur, que ce soit à peu près de cette manière : Ô saint Jésus, Fils du Dieu très-haut, toi qui fus flagellé à une colonne, étendu et cloué sur une croix pour les péchés du monde, unis-moi à ta croix, et remplis mon âme de ton esprit saint, humble et souffrant. Ô Source de miséricorde, toi qui sauvas le brigand sur la croix, sauve-moi de la culpabilité d’une vie de péché ; toi qui chassas sept démons de Marie de Magdala, chasse de mon cœur toutes les mauvaises pensées et toutes les dispositions méchantes. Ô Auteur de la vie, toi qui ressuscitas Lazare d’entre les morts, relève mon âme de la mort et des ténèbres du péché. Toi qui donnas à tes apôtres pouvoir sur les esprits impurs, donne-moi pouvoir sur mon propre cœur. Toi qui apparus à tes disciples, les portes étant fermées, apparais-moi dans l’appartement secret de mon cœur. Toi qui purifias les lépreux, guéris les malades et rendis la vue aux aveugles, purifie mon cœur, guéris les désordres de mon âme, et remplis-moi d’une lumière céleste.
Or ces sortes d’invocations ont un double avantage : premièrement, elles sont autant d’actes propres de notre foi, par lesquels non seulement nous montrons que nous croyons aux miracles du Christ, mais nous les changeons en même temps en autant d’actes de culte et d’adoration.
Secondement, elles fortifient et accroissent la foi de nos prières, en présentant à nos esprits tant d’exemples de cette puissance et de cette bonté que nous invoquons pour notre propre secours.
Car celui qui s’adresse au Christ comme à celui qui chasse les démons et ressuscite les morts a alors dans l’esprit un puissant motif de prier avec ardeur et de s’appuyer fidèlement sur son secours.
De plus : afin de remplir vos prières d’excellents accents de dévotion, il pourra vous être utile d’observer encore cette règle :
Quand, à quelque moment, soit en lisant l’Écriture, soit en lisant quelque livre de piété, vous rencontrez un passage qui touche votre esprit plus qu’à l’ordinaire et semble, pour ainsi dire, donner à votre cœur un nouveau mouvement vers Dieu, vous devez essayer de le tourner en forme de demande, puis lui donner place dans vos prières. Par ce moyen vous perfectionnerez souvent vos prières, et vous vous pourvoirez de formes propres à faire connaître à Dieu les désirs de votre cœur.
À toutes les heures réglées de la prière, il vous sera d’un grand avantage d’avoir dans vos dévotions quelque chose de fixe et quelque chose de libre.
Vous devez avoir quelque sujet fixe, qui soit constamment la matière principale de votre prière à ce moment particulier, et garder pourtant la liberté d’y ajouter les autres demandes que votre condition peut alors exiger.
Par exemple : comme le matin est pour vous le commencement d’une vie nouvelle, comme Dieu vous a alors rendu une nouvelle jouissance de vous-même et une nouvelle entrée dans le monde, il est tout à fait convenable que vos premières dévotions soient une louange et une action de grâces à Dieu comme pour une création nouvelle, et que vous offriez et consacriez votre corps et votre âme, tout ce que vous êtes et tout ce que vous avez, à son service et à sa gloire.
Recevez donc chaque jour comme une résurrection d’entre les morts, comme une nouvelle jouissance de la vie ; accueillez chaque soleil levant avec de tels sentiments de la bonté de Dieu que si vous l’aviez vu, lui et toutes choses, nouvellement créés à cause de vous ; et, dans le sentiment d’un si grand bienfait, que votre cœur joyeux loue et magnifie un Créateur si bon et si glorieux.
Que la louange et l’action de grâces, et l’offrande de vous-même à Dieu, soient donc toujours le sujet fixe et assuré de vos premières prières du matin ; et prenez ensuite la liberté d’y ajouter les autres dévotions que la différence accidentelle de votre état, ou la différence accidentelle de votre cœur, vous rendra alors les plus nécessaires et les plus convenables.
Car l’un des plus grands avantages de la dévotion particulière consiste à bien accommoder nos prières à ces deux conditions, — la différence de notre état et la différence de nos cœurs.
Par la différence de notre état, on entend la différence de notre état extérieur ou de notre condition : maladie, santé, douleurs, pertes, déceptions, afflictions, miséricordes ou jugements particuliers venant de Dieu ; toutes sortes de bontés, d’injures ou d’outrages venant des autres.
Or, comme ces choses forment de grandes parties de notre état de vie, comme elles y mettent de grandes différences en changeant continuellement, notre dévotion nous deviendra doublement profitable quand elle veillera à recevoir et à sanctifier tous ces changements de notre état, et qu’elle les tournera tous en autant d’occasions de nous adresser plus particulièrement à Dieu par les actions de grâces, la résignation et les demandes que notre état présent exige plus spécialement.
Et celui qui fait de chaque changement de son état une raison de présenter à Dieu quelques demandes particulières convenables à ce changement trouvera bientôt qu’il a pris un excellent moyen, non seulement de prier avec ferveur, mais de vivre comme il prie.
L’autre condition, à laquelle nous devons toujours accommoder quelque partie de nos prières, est la différence de nos cœurs ; par quoi l’on entend l’état différent des dispositions de nos cœurs : l’amour, la joie, la paix, la tranquillité, la torpeur et la sécheresse d’esprit, l’inquiétude, le mécontentement, les mouvements d’envie et d’ambition, les pensées sombres et désolées, les ressentiments, l’irritation et les humeurs chagrines.
Or, comme ces dispositions, par la faiblesse de notre nature, se succéderont plus ou moins, même dans les âmes pieuses, nous devrions constamment faire de l’état présent de notre cœur la raison de quelque recours particulier à Dieu.
Si nous sommes dans le calme délicieux de passions douces et paisibles, d’amour et de joie en Dieu, nous devons alors offrir à Dieu le tribut reconnaissant de l’action de grâces pour la possession d’un si grand bonheur, le reconnaissant et le confessant avec gratitude comme celui qui nous en a libéralement fait don.
Si, au contraire, nous nous sentons chargés de passions pesantes, de torpeur d’esprit, d’inquiétude et de malaise, nous devons alors lever les yeux vers Dieu par des actes d’humilité, confessant notre indignité, lui ouvrant nos peines, le suppliant, en son temps, d’alléger le poids de nos infirmités et de nous délivrer des passions qui s’opposent à la pureté et à la perfection de nos âmes.
Or, en veillant ainsi et en prenant garde à l’état présent de nos cœurs, et en accommodant exactement quelques-unes de nos demandes à leurs besoins, non seulement nous connaîtrons bien les désordres de nos âmes, mais nous serons aussi bien exercés dans la méthode de les guérir.
Par cet usage prudent et sage de nos prières, nous en tirerons tout le soulagement possible ; et l’inconstance même de nos cœurs deviendra un moyen d’exercer une plus grande variété de saintes dispositions.
Or, par tout ce qui vient d’être dit, vous apercevrez aisément que les personnes soucieuses de tirer de la prière le plus grand profit doivent prendre une grande part à former et à composer leurs propres dévotions.
Quant à cette partie de leurs prières qui est toujours attachée à un même sujet, elles peuvent y user du secours de formules composées par d’autres ; mais dans cette partie de leurs prières qu’elles doivent toujours accommoder à l’état présent de leur vie et à l’état présent de leur cœur, il faut qu’elles laissent le sentiment de leur propre condition leur suggérer les demandes, les actions de grâces ou la résignation que leur état présent exige plus spécialement.
Heureux ceux qui ont entre les mains cette affaire et cette occupation !
Et maintenant, si les personnes de loisir, hommes ou femmes, qui sont si embarrassées de savoir comment employer leur temps, qui sont réduites à de pauvres expédients, à des visites oiseuses et à des divertissements ridicules, uniquement pour se débarrasser d’heures qui leur pèsent sur les bras ; si de telles personnes destinaient certains espaces de leur temps à l’étude de la dévotion, recherchant tous les moyens et tous les secours pour acquérir un esprit dévot ; si elles recueillaient les meilleures formules de dévotion, s’accoutumaient à transcrire les plus beaux passages des prières de l’Écriture ; si elles recueillaient les dévotions, les confessions, les demandes, les louanges, les actes de résignation et les actions de grâces qui sont répandus çà et là dans les Psaumes, et les rangeaient sous des titres convenables, comme autant d’aliment propre à la flamme de leur propre dévotion ; si leur esprit était souvent ainsi occupé, tantôt à les méditer, tantôt à les apprendre par cœur et à se les rendre aussi habituelles que leurs propres pensées, avec quelle ferveur ne prieraient-elles pas, venant ainsi préparées à la prière ! Et combien il vaudrait mieux tirer ce profit du temps de loisir que de le perdre sottement et oisivement dans les pauvres futilités d’une vie de jeu, de visites et de vagabondage !
Combien il vaudrait mieux être ainsi pourvu des hymnes et des cantiques des saints, et apprendre à leur âme à monter vers Dieu, que de corrompre, d’égarer et de troubler leur cœur par les folles imaginations et les pensées lascives de poètes impudiques !
Or, bien que les personnes de loisir semblent appelées plus particulièrement à cette étude de la dévotion, les personnes chargées de beaucoup d’affaires ou de travail ne doivent pourtant pas se croire dispensées de cette méthode, ou de quelque autre meilleure, pour perfectionner leur dévotion.
Car plus leurs affaires sont grandes, plus elles ont besoin de quelque méthode comme celle-ci, pour empêcher ces affaires de prendre empire sur leur cœur, pour se garder de sombrer dans des dispositions mondaines, et pour conserver dans leur esprit le sentiment et le goût des choses célestes. Et un peu de temps employé régulièrement et constamment à un même usage ou à une même fin fera de grandes choses et produira de puissants effets.
Et c’est faute de considérer la dévotion sous ce jour, comme une chose qu’il faut nourrir et entretenir avec soin, comme une chose dont il faut faire une partie de nos affaires, qu’il faut perfectionner avec soin et industrie, par art et par méthode, et par un usage diligent des meilleurs secours ; c’est faute de la considérer sous ce jour que tant de gens en tirent si peu de profit, et vivent et meurent étrangers à cet esprit de dévotion dont ils auraient pu jouir à un haut degré par un usage prudent des moyens convenables.
Car, bien que l’esprit de dévotion soit un don de Dieu et ne s’acquière par aucune puissance qui soit simplement la nôtre, il est cependant le plus souvent donné, et jamais refusé, à ceux qui, par un usage sage et diligent des moyens convenables, se préparent à le recevoir.
Et il est étonnant de voir avec quelle ardeur les hommes emploient leurs talents, leur sagacité, leur temps, leur étude, leur application et leur exercice ; comme tous les secours sont appelés à leur aide quand il s’agit d’un dessein et d’un désir dans les choses du monde ; et combien ils sont lents, négligents et sans progrès ; combien peu ils emploient leurs talents, leur sagacité et leurs capacités à élever et à accroître leur dévotion !
Mundanus est un homme d’un excellent esprit et d’une compréhension nette. Il est assez avancé en âge, et il a fait une grande figure dans les affaires. Toutes les parties du commerce et des affaires qui se sont trouvées sur son chemin ont reçu de lui quelque perfectionnement ; et il est toujours occupé à porter à son plus haut point toute méthode propre à bien faire quelque chose. Mundanus vise à la plus grande perfection en toutes choses. La solidité et la force de son esprit, et sa manière juste de penser sur les choses, le rendent attentif à écarter toutes les imperfections.
Il peut vous dire tous les défauts et toutes les erreurs de toutes les méthodes communes, qu’il s’agisse du commerce, de la construction, de l’amélioration des terres ou des manufactures. La netteté et la force de son entendement, qu’il perfectionne constamment par un exercice continuel en ces matières, en digérant souvent ses pensées par écrit et en éprouvant chaque chose de toutes les manières, l’ont rendu grand maître dans la plupart des affaires de la vie humaine.
Ainsi Mundanus a-t-il avancé, accroissant sa science et son jugement aussi vite que les années lui venaient.
La seule et unique chose qui n’ait point eu part à ses perfectionnements, ni reçu aucun profit de son esprit judicieux, c’est sa dévotion : elle est exactement dans le même pauvre état où elle était quand il n’avait que six ans, et le vieillard prie aujourd’hui avec cette petite formule de mots que sa mère avait coutume de lui entendre répéter soir et matin.
Ce Mundanus, qui n’a presque jamais vu le plus pauvre ustensile, ni pris en main la plus chétive bagatelle, sans considérer comment on pourrait la faire ou l’employer avec plus d’avantage, a passé toute sa vie à prier de la même manière que lorsqu’il était enfant, sans jamais considérer combien il pourrait prier mieux ou plus souvent, sans considérer combien l’esprit de dévotion est susceptible de progrès, combien de secours un homme sage et raisonnable peut appeler à son aide, et combien il est nécessaire que nos prières soient étendues, variées, et accommodées à l’état et à la condition particulière de notre vie.
Si Mundanus voit un livre de dévotion, il passe outre, comme il ferait d’un abécédaire, parce qu’il se souvient d’avoir appris à prier, il y a tant d’années, auprès de sa mère, quand il apprenait à épeler.
Or, combien est pauvre et pitoyable la conduite de cet homme de sens, qui a tant de jugement et d’intelligence en toutes choses, hormis en celle qui fait toute la sagesse de l’homme !
Et combien de gens, plus ou moins, imitent misérablement cette conduite !
Tout cela paraît venir d’un étrange état de négligence et d’aveuglement, qui empêche les gens de considérer ce qu’est la dévotion. Car s’ils allaient seulement une fois jusqu’à y réfléchir, ou à se poser à eux-mêmes quelques questions à son sujet, ils verraient bientôt que l’esprit de dévotion est comme tout autre sens ou toute autre intelligence, qui ne se perfectionne que par l’étude, le soin, l’application et l’usage des moyens et des secours nécessaires pour rendre un homme habile en quelque art ou en quelque science que ce soit.
Classicus est un homme de savoir, et très versé dans tous les meilleurs auteurs de l’Antiquité. Il les a tant lus qu’il est entré dans leur esprit et peut imiter très ingénieusement la manière de chacun d’eux. Toutes leurs pensées sont ses pensées, et il sait s’exprimer dans leur langage. Il est si grand ami de ce perfectionnement de l’esprit que, s’il rencontre un jeune étudiant, il ne manque jamais de le conseiller sur ses études.
Classicus dit à son jeune homme qu’il ne doit pas croire en avoir assez fait quand il a seulement appris les langues ; mais qu’il doit fréquenter chaque jour les meilleurs auteurs, les lire et les relire, prendre leur esprit en vivant avec eux, et qu’il n’y a point d’autre moyen de leur devenir semblable, ni de devenir soi-même un homme de goût et de jugement.
Combien Classicus aurait pu être sage, et combien de bien il aurait pu faire dans le monde, s’il avait seulement pensé aussi justement de la dévotion qu’il pense du savoir !
Il ne dit jamais, à la vérité, rien de choquant ou d’offensant sur la dévotion, parce qu’il n’y pense jamais et n’en parle jamais. Elle n’a rien à souffrir de lui, sinon la négligence et l’indifférence.
Les deux Testaments n’auraient pas même eu de place parmi ses livres, s’ils n’existaient tous deux en grec.
Classicus pense montrer suffisamment son respect pour la sainte Écriture quand il vous dit qu’il n’a point d’autres livres de piété qu’elle.
Fort bien, Classicus, de préférer la Bible à tous les autres livres de piété : il n’a point de jugement, celui qui n’est pas jusque-là de votre avis.
Mais si vous ne voulez point d’autre livre de piété que la Bible parce qu’elle est le meilleur, d’où vient, Classicus, que vous ne vous contentez pas d’un des meilleurs livres d’entre les Grecs et les Romains ? D’où vient que vous êtes si avide et si empressé de les avoir tous ? D’où vient que vous pensez que la connaissance de l’un est un secours nécessaire à la connaissance de l’autre ? D’où vient que vous êtes si ardent, si laborieux, si prodigue de votre temps et de votre argent pour restituer des périodes mutilées et des fragments des anciens ?
D’où vient que vous lisez tant de commentateurs de Cicéron, d’Horace et d’Homère, et pas un seul de l’Évangile ? D’où vient que vous aimez à lire un homme ? D’où vient que votre amour pour Cicéron et pour Ovide vous fait aimer à lire un auteur qui écrit comme eux, et que pourtant votre estime pour l’Évangile ne vous donne aucun désir, bien plus, vous empêche de lire les livres qui respirent l’esprit même de l’Évangile ?
D’où vient que vous dites à votre jeune étudiant qu’il ne doit pas se contenter de simplement comprendre ses auteurs, mais qu’il doit les lire tous continuellement, comme le seul moyen d’entrer dans leur esprit et de former son propre jugement d’après eux ?
Pourquoi donc faut-il que la Bible soit seule dans votre cabinet ? L’esprit des saints, la piété des saints disciples de Jésus, n’est-il pas un moyen aussi bon et aussi nécessaire pour entrer dans l’esprit et dans le goût de l’Évangile que la lecture des anciens l’est pour entrer dans l’esprit de l’Antiquité ?
L’esprit de la poésie ne s’acquiert-il que par beaucoup de lecture des poètes et des orateurs ? Et l’esprit de dévotion ne doit-il pas s’acquérir de la même manière, en lisant fréquemment les saintes pensées et les pieux accents des hommes dévots ?
Votre jeune poète doit-il rechercher chaque vers qui puisse donner de nouvelles ailes à sa fantaisie ou diriger son imagination ? Et n’est-il pas aussi raisonnable que celui qui désire faire des progrès dans la vie divine, c’est-à-dire dans l’amour des choses célestes, recherche chaque accent de dévotion qui puisse émouvoir, allumer et enflammer la sainte ardeur de son âme ?
Conseillez-vous à votre orateur de traduire les meilleures harangues, d’en confier une grande partie à sa mémoire, d’exercer fréquemment son talent de cette manière, afin que des habitudes de penser et de parler avec justesse se forment dans son esprit ? Et n’y a-t-il pas le même profit et le même avantage à tirer des livres de dévotion ? Ne doit-on pas s’en servir de la même manière, afin que des habitudes de dévotion, et d’aspiration vers Dieu par de saintes pensées, se forment bien dans l’âme ?
Or, si Classicus ne pense pas et ne juge pas de la dévotion d’une manière aussi raisonnable, cela vient de ce qu’il n’y a jamais pensé autrement que comme à la répétition d’une formule de mots. Il ne lui est jamais venu de sa vie à l’esprit de regarder la dévotion comme un état du cœur, comme un talent de l’esprit susceptible de progrès, comme une disposition qui doit croître et s’accroître comme notre raison et notre jugement, et se former en nous par un usage aussi régulier et aussi diligent des moyens convenables que celui qui est nécessaire pour former toute autre habitude sage de l’esprit.
Et c’est faute de cela qu’il s’est contenté toute sa vie de la simple lettre de la prière, tout en s’appliquant avec ardeur à entrer dans l’esprit des poètes et des orateurs païens.
Et il est fort à déplorer que nombre de savants soient plus ou moins coupables de cette folie excessive, si négligents à perfectionner leur dévotion et si désireux d’autres pauvres talents, comme s’ils pensaient que c’est un talent plus noble de savoir écrire une épigramme dans le tour de Martial que de vivre, de penser et de prier Dieu dans l’esprit de saint Augustin.
Et pourtant, pour corriger cette disposition et remplir un homme d’un esprit tout contraire, il ne semble pas qu’il faille autre chose que la simple croyance à la vérité du christianisme.
Et si vous demandiez à Mundanus et à Classicus, ou à quelque homme d’affaires ou de savoir que ce soit, si la piété n’est pas la plus haute perfection de l’homme, ou la dévotion la plus grande acquisition du monde, ils seraient tous deux forcés de répondre par l’affirmative, ou bien de renoncer à la vérité de l’Évangile.
Car opposer quelque talent que ce soit à la dévotion, ou penser que quelque chose, ou que toutes les choses de ce monde, soient en quelque proportion avec son excellence, c’est la même absurdité chez un chrétien que ce serait chez un philosophe de préférer un repas au plus grand progrès dans la connaissance.
Car, comme la philosophie ne fait profession que de la recherche et de la poursuite de la connaissance, ainsi le christianisme ne suppose, ne se propose, ne désire et ne vise rien d’autre qu’à élever l’homme déchu à une vie divine, à de telles habitudes de sainteté, à de tels degrés de dévotion, qu’il soit rendu propre à entrer parmi les saints habitants du royaume des cieux.
Celui qui ne croit pas cela du christianisme peut être compté pour un incrédule ; et celui qui croit cela a assez de foi pour porter un juste jugement sur la valeur des choses, pour se soutenir dans un esprit sain, et pour vaincre toutes les tentations que le monde mettra sur son chemin.
Pour conclure ce chapitre. La dévotion n’est rien d’autre que de justes connaissances et de justes affections envers Dieu.
Toutes les pratiques, donc, qui élèvent et perfectionnent nos vraies connaissances de Dieu, toutes les manières de vivre qui tendent à nourrir, à élever et à fixer nos affections sur lui, doivent être comptées comme autant de secours et de moyens propres à nous remplir de dévotion.
Comme la prière est l’aliment propre de cette sainte flamme, nous devons employer tout notre soin et toute notre industrie à donner à la prière toute sa force : ainsi par l’aumône, le renoncement à soi-même, de fréquentes retraites et de saintes lectures, en composant des formules pour nous-mêmes ou en employant les meilleures que nous puissions trouver, en y consacrant plus de temps et en observant des heures de prière ; en changeant, en perfectionnant et en accommodant nos dévotions à la condition de notre vie et à l’état de nos cœurs.
Ceux qui ont le plus de loisir semblent plus spécialement appelés à une observance plus éminente de ces saintes règles d’une vie dévote. Et ceux qui, par la nécessité de leur état et non par leur propre choix, n’ont que peu de temps à employer ainsi, doivent faire le meilleur usage de ce peu qu’ils ont. Car c’est là le moyen assuré de faire produire à la dévotion une vie dévote.
Chapitre 14 terminé
Où il est traité de cette partie de la dévotion qui regarde les temps et les heures de la prière. De la prière quotidienne de grand matin. Comment nous devons perfectionner nos formules de prière, et comment accroître l’esprit de dévotion