Chapitre 13 · 27 min de lecture · 35 min d’écoute
Que non seulement une vie de vanité ou de sensualité, mais même le genre de vie le plus réglé, s’il n’est pas gouverné par une grande dévotion, montre suffisamment ses misères, ses manques et son vide aux yeux de tout le monde. Ce qui est représenté en divers caractères
C’EST une parole bien remarquable que celle de notre Seigneur et Sauveur à ses disciples, en ces termes : « heureux sont vos yeux, parce qu’ils voient, et vos oreilles, parce qu’elles entendent! » [Matthieu 13:16] Ces paroles nous enseignent deux choses : premièrement, que la lourdeur et la pesanteur de l’esprit des hommes, à l’égard des choses spirituelles, sont si grandes qu’on peut à juste titre les comparer au manque d’yeux et d’oreilles.
Secondement, que Dieu a tellement rempli toutes choses et tous les lieux de motifs et de raisons de mener une vie pieuse, que ceux qui ont seulement le bonheur, la grâce de se servir de leurs yeux et de leurs oreilles, ne peuvent manquer d’en être touchés.
Or, bien que ce fût là, d’une manière plus particulière, le cas de ceux dont les sens furent témoins de la vie, des miracles et de la doctrine de notre bienheureux Seigneur, c’est pourtant tout aussi véritablement le cas de tous les chrétiens d’aujourd’hui. Car les raisons de la religion, les appels à la piété, sont si bien écrits et gravés sur toutes choses, et se présentent si fortement et si constamment à tous nos sens dans tout ce que nous rencontrons, qu’ils ne peuvent être négligés que par des yeux qui ne voient point et des oreilles qui n’entendent point.
Quel plus grand motif de mener une vie religieuse que la vanité, la pauvreté de toutes les jouissances du monde ? Et pourtant qui peut s’empêcher de le voir et de le sentir chaque jour de sa vie ?
Quel plus grand appel à regarder vers Dieu que les douleurs, les maladies, les croix et les chagrins de cette vie ? Et pourtant de qui les yeux et les oreilles n’en sont-ils pas chaque jour témoins ?
Quels miracles pourraient en appeler plus fortement à nos sens, ou quel message du ciel nous parler plus haut, que la mort et le départ quotidiens de nos semblables ? De sorte que la seule chose nécessaire, ou la grande fin de la vie, n’est pas laissée à découvrir par de subtils raisonnements et de profondes réflexions ; mais elle nous est imposée de la manière la plus claire par l’expérience de tous nos sens, par tout ce que nous rencontrons dans la vie.
Ayons seulement l’intention de voir et d’entendre, et alors le monde entier devient pour nous un livre de sagesse et d’instruction ; tout ce qui est réglé dans l’ordre de la nature, tout ce qui est accidentel dans le cours des choses, toutes les méprises et les déceptions qui nous arrivent, toutes les misères et les erreurs que nous voyons chez les autres, deviennent pour nous autant de claires leçons, qui nous enseignent, avec autant d’assurance qu’un Ange venu du ciel, que nous ne pouvons en aucune façon nous élever à aucun vrai bonheur qu’en tournant toutes nos pensées, nos désirs et nos efforts vers le bonheur d’une autre vie.
C’est à ce bon usage du monde que je voudrais vous conduire, en vous invitant à tourner les yeux sur toutes les formes de la folie humaine, afin que vous en tiriez de nouveaux arguments et de nouveaux motifs de vivre pour les fins les meilleures et les plus grandes de votre création.
Et si vous vouliez seulement porter partout avec vous cette intention de profiter des folies du monde, et d’apprendre la grandeur de la religion par la petitesse et la vanité de tout autre genre de vie ; si, dis-je, vous vouliez seulement garder cette intention dans votre esprit, vous trouveriez en chaque jour, en chaque lieu et en chaque personne une preuve nouvelle de la sagesse de ceux qui choisissent de vivre entièrement pour Dieu. Vous reviendriez alors souvent chez vous plus sage, meilleur et plus affermi dans la religion par tout ce qui se serait trouvé sur votre chemin.
Octavius est un homme savant et ingénieux, versé dans la plupart des branches des lettres, et qui n’est étranger à aucun royaume d’Europe. L’autre jour, à peine remis d’une fièvre de langueur, il se mit à parler ainsi à ses amis :—
Mon sablier, dit-il, est presque écoulé ; et vos yeux voient combien je porte sur moi de marques de la vieillesse et de la mort ; mais je sens clairement que je décline plus vite qu’aucun des assistants ne l’imagine. Je crois fermement qu’une année encore achèvera mon compte.
L’attention de ses amis fut fort éveillée par une telle déclaration, car ils s’attendaient à entendre quelque chose de vraiment excellent de la bouche d’un homme si savant, qui n’avait plus qu’un an à vivre. Alors Octavius poursuivit de cette manière : Pour ces raisons, dit-il, mes amis, j’ai renoncé à toutes les tavernes ; le vin de ces endroits n’est pas assez bon pour moi, dans ce déclin de la nature. Il me faut à présent être délicat sur ce que je bois ; je ne puis prétendre faire comme j’ai fait ; et je suis donc résolu à garnir ma propre cave d’un peu du meilleur qui soit, dût-il me coûter tout ce qu’on voudra.
Il faut aussi que je vous dise, mes amis, que l’âge oblige un homme à être sage en bien d’autres choses, et nous fait changer beaucoup de nos opinions et de nos pratiques.
Vous savez combien j’ai aimé avoir de nombreuses connaissances ; je condamne maintenant cela comme une erreur. Trois ou quatre compagnons gais et divertissants, c’est tout ce que je désire à présent ; car je trouve que, dans mes infirmités présentes, si je suis laissé seul, ou à une compagnie grave, je ne suis pas si bien avec moi-même.
Quelques jours après qu’Octavius eut fait cette déclaration à ses amis, il retomba dans sa maladie et fut remis aux soins d’une garde, qui lui ferma les yeux avant que sa nouvelle provision de vin fût arrivée.
Le jeune Eugenius, qui était présent à ce discours, rentra chez lui un homme nouveau, pleinement résolu à se consacrer entièrement à Dieu.
Jamais, dit Eugenius, je n’ai été si profondément touché de la sagesse et de l’importance de la religion que lorsque j’ai vu avec quelle pauvreté et quelle bassesse le savant Octavius allait quitter le monde, faute de l’avoir.
Combien de fois n’avais-je pas envié son grand savoir, son habileté dans les langues, sa connaissance de l’Antiquité, son aisance et la belle manière dont il s’exprimait sur tous les sujets ! Mais quand j’ai vu combien pauvrement tout cela finissait, ce que devait être la dernière année d’une telle vie, et combien sottement le maître de tous ces talents était alors réduit à parler, faute de connaître les joies et les espérances de la piété, j’ai été pleinement convaincu qu’il n’y avait rien à envier ni à désirer qu’une vie de vraie piété, ni rien de si pauvre et de si désolé qu’une mort sans elle.
Or, comme le jeune Eugenius fut ainsi édifié et instruit dans le cas présent, de même, si vous avez le bonheur d’avoir quelque chose de son humeur réfléchie, vous rencontrerez quantité d’instructions de ce genre ; vous trouverez que les arguments en faveur de la sagesse et du bonheur d’une piété exacte se présentent en tous lieux, et en appellent à tous vos sens de la manière la plus claire.
Vous trouverez que le monde entier prêche à un esprit attentif, et que, si vous avez seulement des oreilles pour entendre, presque tout ce que vous rencontrez vous enseigne quelque leçon de sagesse.
Mais maintenant, si à ces avertissements et à ces instructions que nous recevons de nos sens, de l’expérience de l’état de la vie humaine, si à cela nous ajoutons les lumières de la religion, ces grandes vérités que le Fils de Dieu nous a enseignées, il sera alors aussi hors de doute qu’il n’y a qu’un seul bonheur pour l’homme, qu’il est hors de doute qu’il n’y a qu’un seul Dieu.
Car, puisque la religion nous enseigne que nos âmes sont immortelles, que la piété et la dévotion les porteront à une éternelle jouissance de Dieu, et que des dispositions charnelles et mondaines les feront sombrer dans une misère éternelle avec les esprits damnés, quelle grossière absurdité et quelle stupidité n’est-ce pas de donner le nom de joie ou de bonheur à quoi que ce soit, sinon à ce qui nous porte à cette joie et à ce bonheur en Dieu !
Si tout devait mourir avec nos corps, il pourrait y avoir quelque prétexte à ces différentes sortes de bonheur dont on parle tant aujourd’hui ; mais puisque notre tout commence à la mort de notre corps ; puisque tous les hommes doivent être immortels, soit dans la misère, soit dans le bonheur, dans un monde entièrement différent de celui-ci ; puisqu’ils s’en vont tous d’ici, sans savoir quand, aussi vite que la mort peut les faucher, les uns dans la maladie, les autres en santé, les uns endormis, les autres éveillés, les uns à minuit, les autres au chant du coq, et tous à des heures qu’ils ne connaissent pas, n’est-il pas certain qu’aucun homme ne peut surpasser un autre en joie et en bonheur, sinon dans la mesure où il le surpasse dans ces vertus qui le rendent propre à une heureuse mort ?
Cognatus est un ecclésiastique sobre et réglé, de bonne réputation dans le monde, et fort estimé dans sa paroisse. Tous ses paroissiens disent que c’est un honnête homme, et fort habile à conclure un marché. Les fermiers l’écoutent avec une grande attention quand il parle du moment le plus propice pour vendre le blé.
Il a été, pendant vingt ans, un observateur diligent des marchés, et s’est fait une fortune considérable par une bonne administration.
Cognatus est très orthodoxe, et plein d’estime pour notre liturgie anglaise ; et s’il n’y a pas d’office de prières le mercredi et le vendredi, c’est que son prédécesseur n’avait pas habitué la paroisse à une telle coutume.
Comme il ne peut desservir lui-même ses deux bénéfices, il se fait un cas de conscience d’entretenir sur l’un d’eux un vicaire sobre, qu’il loue pour prendre soin de toutes les âmes de la paroisse, au prix le plus bas auquel on puisse se procurer un homme sobre.
Cognatus a été fort prospère toute sa vie ; mais il a pourtant connu les inquiétudes et les tracas de ceux qui sont plongés dans les affaires du monde. Les impôts, les pertes, les contrariétés, les mauvaises hypothèques, les mauvais fermiers et la dureté des temps sont des sujets fréquents de sa conversation ; et une bonne ou une mauvaise saison a un grand effet sur son humeur.
Cognatus n’a d’autre but, en s’enrichissant, que de laisser une fortune considérable à une nièce qu’il a élevée avec distinction dans une coûteuse élégance, grâce à ce qu’il a épargné sur les dîmes de deux bénéfices.
Les voisins regardent Cognatus comme un ecclésiastique heureux, parce qu’ils le voient (comme ils disent) dans une belle aisance ; et quelques-uns d’entre eux se proposent de destiner leurs propres fils à l’Église, parce qu’ils voient combien cela a bien réussi à Cognatus, dont le père n’était qu’un homme ordinaire.
Mais maintenant, si Cognatus, lorsqu’il entra dans les ordres sacrés, avait aperçu combien c’est une chose absurde de s’enrichir par l’Évangile ; s’il s’était proposé l’exemple de quelque chrétien des premiers temps ; s’il avait eu devant les yeux la piété du grand saint Augustin, qui n’osa enrichir aucun de ses parents des revenus de l’Église ; si, au lieu de vingt ans de soins pour s’amasser des trésors sur la terre, il avait distribué le revenu de chaque année en œuvres de charité et de compassion les plus chrétiennes ; si, au lieu de pousser sa nièce à l’orgueil et de lui fournir des ornements tels que l’Apôtre les défend, il avait vêtu, consolé et secouru quantité de veuves, d’orphelins et de malheureux, qui devaient tous comparaître en sa faveur au dernier jour ; si, au lieu des soucis et des anxiétés que donnent les mauvaises créances, les hypothèques embarrassantes et les mauvais marchés, il avait eu la constante consolation de savoir que son trésor était amassé en sûreté, là où la teigne ne détruit point, et où les voleurs ne percent ni ne dérobent [Matthieu 6:20], pourrait-on dire avec quelque raison qu’il se serait mépris sur l’esprit et la dignité de son ordre, ou qu’il aurait diminué en rien ce bonheur que l’on trouve dans son ministère sacré ?
Si, au lieu de se réjouir du bonheur d’un second bénéfice, il avait jugé aussi peu convenable à la charge d’un ecclésiastique de trafiquer pour le gain des choses saintes que d’ouvrir une boutique ; s’il avait jugé meilleur de recommander à sa nièce quelque honnête travail que de l’entretenir dans l’oisiveté par les travaux d’un vicaire ; meilleur qu’elle manquât de beaux habits et d’un riche mari, que de voir les cures d’âmes affermées et des confrères dans le ministère empêchés de vivre de ces autels où ils servent ; — si tel avait été l’esprit de Cognatus, pourrait-on dire avec quelque raison que ces règles de la religion, cette exactitude de la piété, auraient ravi à Cognatus quelque bonheur véritable ? Pourrait-on dire qu’une vie ainsi gouvernée par l’esprit de l’Évangile doive être morne et mélancolique, si on la compare à celle qui consiste à amasser une fortune pour une nièce ?
Or, comme on ne peut le dire dans le cas présent, de même, dans tout autre genre de vie, si vous en examinez les particularités, vous trouverez que, si aisé et si prospère qu’il puisse paraître, vous ne pouvez ajouter la piété à aucune de ses parties sans lui ajouter d’autant une joie et un bonheur meilleurs.
Regardez maintenant cette condition de vie qui attire l’envie de tous les yeux.
Negotius est un homme tempérant et honnête. Il a fait son apprentissage chez un maître de grand négoce, mais il a, par sa propre conduite, rendu l’affaire plus considérable qu’elle ne l’avait jamais été. Depuis trente ans, il écrit cinquante ou soixante lettres par semaine, et il est occupé à correspondre avec toutes les parties de l’Europe. Le bien général du commerce semble à Negotius être le bien général de la vie ; quiconque il admire, quoi qu’il loue ou condamne, soit dans l’Église, soit dans l’État, est admiré, loué ou condamné avec quelque égard au commerce.
Comme l’argent afflue continuellement chez lui, il le laisse souvent partir en diverses sortes de dépenses et de libéralités, et quelquefois en œuvres de charité.
Negotius est toujours prêt à se joindre à toute souscription publique. Si l’on fait une collecte en quelque endroit où il se trouve, que ce soit pour acheter une coupe d’argent pour une course de chevaux, ou pour racheter un prisonnier de la geôle, vous êtes toujours sûr d’avoir quelque chose de lui.
Il a donné un beau carillon de cloches à une église de campagne ; et l’on s’attend fort à ce qu’il dote un jour ou l’autre la halle du marché d’une façade plus belle qu’on n’en a jamais vu en aucun lieu. Car c’est l’esprit généreux de Negotius de ne rien faire petitement.
Si vous demandez ce qui a préservé Negotius de tous les vices scandaleux, c’est la même chose qui l’a tenu éloigné de toute exactitude dans la dévotion, — ce sont ses grandes affaires. Il a toujours eu trop de choses importantes en tête, ses pensées ont été trop occupées, pour lui permettre soit de tomber dans quelque débauche, soit de sentir la nécessité d’une piété intérieure et solide.
C’est pourquoi il entend parler des plaisirs de la débauche et des plaisirs de la piété avec la même indifférence, et n’a pas plus envie de vivre dans les uns que dans les autres, parce que ni les uns ni les autres ne s’accordent avec ce tour d’esprit et cette multiplicité d’affaires qui font son bonheur.
Si l’on demandait à Negotius quel est le but qu’il poursuit dans la vie, il serait aussi embarrassé pour répondre que si on lui demandait à quoi pense une autre personne. Car, bien qu’il lui semble toujours savoir ce qu’il fait, et qu’il ait en tête beaucoup de choses qui sont les motifs de ses actions, il ne saurait pourtant vous indiquer aucune fin générale de la vie qu’il ait choisie avec délibération, comme étant vraiment digne de tout son travail et de toutes ses peines.
Il a en tête plusieurs notions confuses qui y sont depuis longtemps, comme celles-ci, à savoir : que c’est quelque chose de grand d’avoir plus d’affaires que les autres ; d’avoir plus de transactions sur les bras que cent personnes de la même profession ; de devenir continuellement de plus en plus riche, et d’amasser une immense fortune avant de mourir. Ce qui semble donner à Negotius le plus de vie et d’entrain, et occuper le plus ses pensées, c’est l’espérance qu’il a de mourir plus riche que ne mourut jamais aucun homme de son négoce.
La plupart des gens, quand ils pensent au bonheur, pensent à Negotius, en la vie duquel on suppose que se réunissent tous les traits du bonheur : sobre, prudent, riche, prospère, généreux et charitable.
Regardons donc maintenant cette condition sous un autre jour, mais plus vrai.
Supposons que ce même Negotius fût un homme laborieux et appliqué, chaque jour plongé dans une variété d’affaires ; qu’il ne bût ni ne se débauchât, mais fût sobre et réglé dans ses affaires. Supposons qu’il vieillît dans ce train de commerce, et que la fin et le dessein de tout ce travail, de tout ce soin et de toute cette application aux affaires, ne fussent que ceci : qu’il pût mourir possesseur de plus de cent mille paires de bottes et d’éperons, et d’autant de redingotes.
Supposons que la partie sobre du monde dise de lui, quand il est mort, qu’il était un homme grand et heureux, un maître accompli dans les affaires, et qu’il avait acquis cent mille paires de bottes et d’éperons quand il mourut.
Or, si c’était réellement le cas, je crois qu’on accorderait volontiers qu’une vie d’affaires de cette sorte est aussi pauvre et aussi ridicule qu’aucune qu’on puisse inventer. Mais on serait bien embarrassé de montrer qu’un homme qui a passé tout son temps et toutes ses pensées dans les affaires et l’agitation, afin de mourir, comme on dit, riche de cent mille livres, est en rien plus sage que celui qui s’est donné la même peine pour avoir autant de paires de bottes et d’éperons quand il quitte le monde.
Car si les dispositions et l’état de notre âme sont tout notre état ; si la seule fin de la vie est de mourir aussi libre de péché et aussi élevé en vertu que nous le pouvons ; si, nus comme nous sommes venus, nus aussi nous devons nous en retourner, et subir un jugement devant le Christ et ses saints Anges, pour un bonheur ou une misère éternels, que peut-il bien importer de ce qu’un homme a eu ou n’a pas eu en ce monde ? Que peut-il importer comment vous appelez ces choses qu’un homme a laissées derrière lui ; que vous les appeliez siennes ou celles d’un autre ; que vous les appeliez arbres ou champs, ou oiseaux et plumes ; que vous les appeliez cent mille livres, ou cent mille paires de bottes et d’éperons ? Je dis : les appeler ; car les choses ne signifient pas plus pour lui que les noms.
Or il est aisé de voir la folie d’une vie ainsi passée à pourvoir un homme d’un tel nombre de bottes et d’éperons. Mais il ne faut pourtant ni meilleure vue ni intelligence plus fine pour voir la folie d’une vie passée à faire d’un homme le possesseur de dix villes avant sa mort.
Car si, lorsqu’il a obtenu toutes ses villes, ou toutes ses bottes, son âme doit aller en son propre lieu parmi les esprits séparés, et son corps être déposé dans un cercueil jusqu’à ce que la dernière trompette l’appelle au jugement ; où l’on s’enquerra de savoir avec quelle humilité, quelle dévotion, quelle pureté, quelle douceur, quelle piété, quelle charité, quel esprit céleste nous avons parlé, pensé et agi pendant que nous étions dans le corps ; comment pouvons-nous dire que celui qui a usé sa vie à amasser cent mille livres a agi plus sagement pour lui-même que celui qui a mis le même soin à se procurer cent mille de n’importe quelle autre chose ?
Mais allons plus loin : supposons maintenant que Negotius, lorsqu’il entra dans les affaires, ayant lu par hasard l’Évangile avec attention et les yeux ouverts, eût trouvé qu’il avait sur les bras une affaire beaucoup plus grande que celle pour laquelle il avait fait son apprentissage ; qu’il y avait des choses qui appartiennent à l’homme, d’une importance bien plus grande que tout ce que nos yeux peuvent voir ; si glorieuses qu’elles méritent toutes nos pensées ; si périlleuses qu’elles exigent tous nos soins ; et si certaines qu’elles ne trompent jamais l’ouvrier fidèle. Supposons que, par la lecture de ce livre, il eût découvert que son âme était plus pour lui que son corps ; qu’il valait mieux croître dans les vertus de l’âme que d’avoir un grand corps ou une bourse pleine ; qu’il valait mieux être propre pour le ciel que d’avoir une variété de belles maisons sur la terre ; qu’il valait mieux s’assurer un bonheur éternel que d’avoir une abondance de choses qu’il ne peut garder ; qu’il valait mieux vivre dans des habitudes d’humilité, de piété, de dévotion, de charité et de renoncement à soi-même, que de mourir sans être préparé pour le jugement ; qu’il valait mieux être le plus semblable à notre Sauveur, ou à quelque saint éminent, que de surpasser tous les marchands du monde dans les affaires et la grandeur de la fortune. Supposons que Negotius, croyant ces choses vraies, se fût entièrement consacré à Dieu dès son entrée dans le monde, résolu à ne poursuivre ses affaires qu’autant qu’elles s’accordaient avec une grande dévotion, l’humilité et le renoncement à soi-même, et pour nulle autre fin que de se procurer une subsistance modeste et de faire tout le bien qu’il pourrait aux âmes et aux corps de ses semblables. Supposons donc qu’au lieu de l’agitation continuelle des affaires, il eût été fréquent dans ses retraites, et observateur exact de toutes les heures de prière ; qu’au lieu de désirs inquiets de plus grandes richesses, son âme eût été remplie de l’amour de Dieu et d’affections célestes, veillant constamment contre les dispositions mondaines, et aspirant toujours à la grâce divine ; qu’au lieu des soucis et des combinaisons du monde, il eût été occupé à fortifier son âme contre toutes les approches du péché ; qu’au lieu de l’apparat coûteux et de la générosité dispendieuse d’une vie fastueuse, il eût aimé et pratiqué toutes les formes de l’humilité et de l’abaissement ; qu’au lieu de grands festins et de tables bien garnies, sa maison n’eût fourni qu’un sobre rafraîchissement à ceux qui en avaient besoin. Supposons que son contentement l’eût gardé de toute espèce d’envie ; que sa piété l’eût rendu reconnaissant envers Dieu dans toutes les croix et toutes les déceptions ; que sa charité l’eût empêché d’être riche, par une distribution continuelle à tous ceux qui étaient dignes de compassion. Or, si tel avait été l’esprit chrétien de Negotius, quelqu’un peut-il dire qu’il aurait perdu la vraie joie et le vrai bonheur de la vie en se conformant ainsi à l’esprit de l’Évangile et en vivant à la hauteur de ses espérances ? Peut-on dire qu’une vie rendue exemplaire par des vertus comme celles-là, qui tiennent toujours le ciel sous nos yeux, qui à la fois réjouissent et élèvent l’âme ici-bas et la préparent à paraître un jour en la présence de Dieu, doive être pauvre et morne, si on la compare à celle qui consiste à entasser des richesses, lesquelles ne peuvent ni demeurer avec nous, ni nous avec elles ?
Il serait infini de multiplier les exemples de ce genre, pour vous montrer combien peu l’on perd et combien l’on gagne à introduire une piété exacte et rigoureuse dans chaque condition de la vie humaine.
Je laisserai donc maintenant à votre propre méditation le soin de pousser plus loin cette manière de penser, espérant que ce qui a été dit ici suffit à vous diriger pour vous convaincre vous-même qu’une piété vraie et élevée est si loin de rendre une vie morne et lassante qu’elle est la seule joie et le seul bonheur de toute condition dans le monde.
Représentez-vous quelque personne atteinte de consomption, ou de quelque autre maladie de langueur qui fût incurable.
Si vous voyiez un tel homme tout entier appliqué à faire chaque chose dans l’esprit de la religion, faisant l’usage le plus sage de tout son temps, de sa fortune et de ses facultés ; s’il voulait porter chaque devoir de la piété à son plus haut point, et s’efforcer de tirer tout l’avantage possible du reste de sa vie ; s’il évitait toutes les affaires, sauf celles qui étaient nécessaires ; s’il avait de l’aversion pour toutes les folies et les vanités du monde, n’avait aucun goût pour la parure et l’apparat, mais cherchait toute sa consolation dans les espérances et l’attente de la religion, vous loueriez certainement sa prudence ; vous diriez qu’il a pris le bon moyen de se rendre aussi joyeux et aussi heureux qu’on peut l’être dans un état d’une telle infirmité.
Au contraire, si vous voyiez le même homme, les mains tremblantes, le souffle court, les joues creuses et les yeux caves, tout entier appliqué aux affaires et aux marchés tant qu’il pourrait parler ; si vous le voyiez se plaire aux beaux habits quand il peut à peine se tenir debout pour être habillé, et dépenser son argent en chevaux et en chiens plutôt que d’acheter les prières des pauvres pour son âme, qui devait si tôt être séparée de son corps, vous le condamneriez certainement comme un homme faible et sot.
Or, comme il est aisé de voir combien un esprit religieux est raisonnable, sage et heureux chez un homme atteint de consomption, de même, si vous suivez la même manière de penser, vous apercevrez aussi aisément la même sagesse et le même bonheur d’une disposition pieuse dans tout autre état de vie.
Car tout homme qui est en santé sera bien vite dans l’état de celui qui est atteint de consomption ! Bien vite il aura besoin de toutes les mêmes consolations et de toutes les mêmes satisfactions de la religion dont a besoin tout mourant !
Et s’il est sage et heureux de vivre pieusement parce que nous n’avons pas plus d’un an à vivre, n’est-ce pas être plus sage, et nous rendre plus heureux, que de le faire parce que nous pouvons avoir plus d’années à venir ? Si une année de piété avant de mourir est si désirable, plusieurs années de piété ne sont-elles pas beaucoup plus désirables ?
Si un homme avait cinq années fixes à vivre, il ne pourrait absolument pas réfléchir sans se proposer de les employer toutes le mieux possible. Voyant son séjour si court en ce monde, il devrait nécessairement penser que ce n’était pas là un monde pour lui ; et voyant combien il était près d’un autre monde qui était éternel, il devrait sûrement juger fort nécessaire d’être très diligent à s’y préparer.
Or, si raisonnable que paraisse la piété dans une telle circonstance de la vie, elle est plus raisonnable encore dans toute circonstance de la vie, pour tout homme qui réfléchit.
Car qui, sinon un fou, peut compter qu’il a cinq ans certains devant lui ?
Et s’il est raisonnable et nécessaire de renoncer à nos dispositions mondaines et de vivre entièrement pour Dieu, parce que nous sommes certains de mourir au bout de cinq ans, il doit sûrement être beaucoup plus raisonnable et nécessaire pour nous de vivre dans le même esprit, parce que nous n’avons aucune certitude de vivre cinq semaines.
De plus, si nous ajoutions vingt ans aux cinq, ce qui est selon toute probabilité plus qu’il ne sera ajouté à la vie de beaucoup de gens parvenus à l’âge d’homme, quelle pauvre chose que cela ! Quelle petite différence y a-t-il entre cinq et vingt-cinq ans !
On dit que, devant Dieu, un jour est comme mille ans, et mille ans sont comme un jour, parce que, au regard de son éternité, cette différence n’est rien.
Or, comme nous sommes tous créés pour être éternels, pour vivre dans une succession sans fin de siècles après siècles, où des milliers et des millions de milliers d’années n’auront aucune proportion avec notre vie éternelle en Dieu, ainsi, au regard de cet état éternel, qui est notre état réel, vingt-cinq ans sont une aussi pauvre portion que vingt-cinq jours.
Or nous ne pouvons jamais juger sainement du temps par rapport à nous sans considérer la vraie nature de notre durée. Si nous sommes des êtres temporaires, alors un peu de temps peut à juste titre être appelé beaucoup par rapport à nous ; mais si nous sommes des êtres éternels, alors la différence de quelques années n’est rien.
Supposons trois sortes différentes d’êtres raisonnables, tous d’une durée différente, mais fixe : une sorte qui ne vivrait certainement qu’un mois, l’autre un an, et la troisième cent ans. Or, si ces êtres se rencontraient et parlaient du temps, ils devraient parler un langage très différent : une demi-heure, pour ceux qui ne devraient vivre qu’un mois, serait une chose bien différente de ce qu’elle est pour ceux qui doivent vivre cent ans.
Comme donc le temps est une chose si différente selon l’état de ceux qui en jouissent, de même, si nous voulons savoir ce qu’est le temps par rapport à nous-mêmes, nous devons considérer notre état.
Or, puisque notre état éternel est aussi certainement le nôtre que notre état présent ; puisque nous devons aussi certainement vivre à jamais que nous vivons maintenant, il est clair que nous ne pouvons juger de la valeur d’un temps particulier, en ce qui nous concerne, qu’en le comparant à cette durée éternelle pour laquelle nous sommes créés.
Si vous voulez savoir ce que cinq ans signifient pour un être qui doit vivre cent ans, vous devez comparer cinq à cent, et voir quelle proportion il y a de l’un à l’autre ; et alors vous jugerez juste.
De même, si vous voulez savoir ce que vingt ans signifient pour un fils d’Adam, vous devez les comparer, non à un million de siècles, mais à une durée éternelle, avec laquelle aucun nombre de millions n’a de proportion ; et alors vous jugerez juste, en trouvant qu’ils ne sont rien.
Considérez donc ceci : combien vous condamneriez la folie d’un homme qui perdrait sa part de la gloire à venir pour le plaisir d’être riche, ou grand, ou loué, ou charmé de quelque jouissance, un seul pauvre jour avant de mourir !
Mais si le temps doit venir où un nombre d’années paraîtra moindre à chacun que ne le paraît maintenant un jour, quelle condamnation ne sera-ce pas alors, s’il apparaît que le bonheur éternel a été perdu pour quelque chose de moindre que la jouissance d’un jour !
Pourquoi un jour nous paraît-il maintenant une bagatelle ? C’est parce que nous avons des années à lui opposer. C’est la durée des années qui le fait paraître comme rien.
Quelle bagatelle doivent donc paraître les années de l’âge d’un homme, quand on sera contraint de les opposer à l’éternité, quand il n’y aura plus que l’éternité pour les comparer !
Or tel sera le cas de chaque homme dès qu’il sera hors du corps ; il sera contraint d’oublier la distinction des jours et des années, et de mesurer le temps, non par le cours du soleil, mais en l’opposant à l’éternité.
Comme les étoiles fixes, à cause de la grande distance où nous sommes placés d’elles, ne paraissent que comme autant de points, de même, quand nous, placés dans l’éternité, regarderons en arrière tout le temps écoulé, il ne nous paraîtra tout entier qu’un moment.
Alors un luxe, une complaisance pour soi-même, une prospérité, une grandeur de cinquante ans paraîtront, à quiconque les regardera en arrière, une jouissance aussi pauvre et aussi courte que s’il avait été enlevé dès son premier péché.
Ces quelques réflexions sur le temps ne sont que pour montrer combien pauvrement pensent, combien misérablement jugent ceux qui ont moins de souci d’un état éternel parce qu’ils en sont peut-être à quelques années de distance, qu’ils n’en auraient s’ils savaient qu’ils n’en sont qu’à quelques semaines.
Chapitre 13 terminé
Que non seulement une vie de vanité ou de sensualité, mais même le genre de vie le plus réglé, s’il n’est pas gouverné par une grande dévotion, montre suffisamment ses misères, ses manques et son vide aux yeux de tout le monde. Ce qui est représenté en divers caractères