Appel sérieux à une vie dévote et sainte
Le bonheur d’une vie entièrement consacrée à Dieu prouvé plus avant par la vanité, la sensualité et les pauvres et ridicules jouissances dont sont réduits à se contenter ceux qui vivent selon leurs propres humeurs. Ce qui est représenté en divers caractères

Chapitre 12 · 27 min de lecture · 35 min d’écoute

Le bonheur d’une vie entièrement consacrée à Dieu prouvé plus avant par la vanité, la sensualité et les pauvres et ridicules jouissances dont sont réduits à se contenter ceux qui vivent selon leurs propres humeurs. Ce qui est représenté en divers caractères

NOUS POUVONS ENCORE mieux voir le bonheur d’une vie consacrée à Dieu en considérant les pauvres expédients imaginés pour être heureux, et les manières de vivre méprisables où se jettent ceux qui, n’étant pas sous la conduite d’une piété exacte, cherchent le bonheur par d’autres voies.

Si l’on regarde la vie de ceux qui n’ont d’autre règle que leurs humeurs et leurs fantaisies ; si l’on voit seulement ce qu’ils appellent joie, grandeur et bonheur ; si l’on voit comment ils se réjouissent, puis se repentent, changent et volent d’une illusion à une autre, on trouvera grand sujet de se réjouir de ce que Dieu a établi un chemin étroit et resserré qui mène à la vie, et de ce que nous ne sommes pas abandonnés à la folie de notre propre esprit, ni contraints de nous contenter de ces ombres de joie et de bonheur que la faiblesse et la folie du monde ont inventées. Je dis inventées ; car les choses qui composent la joie et le bonheur du monde sont de pures inventions, qui n’ont aucun fondement dans la nature ni dans la raison, qui ne sont en aucune façon le bien propre ni le bonheur de l’homme, qui ne le perfectionnent en aucune façon, ni dans son corps ni dans son esprit, et qui ne le conduisent point à sa véritable fin.

Par exemple, quand un homme se propose d’être heureux par les voies de l’ambition, en s’élevant à quelque hauteur imaginaire au-dessus des autres, c’est là véritablement une invention de bonheur qui n’a aucun fondement dans la nature, mais qui n’est qu’une tromperie de notre façon, tout autant que si un homme entreprenait de se rendre heureux en grimpant à une échelle.

Si une femme cherche le bonheur dans les belles couleurs ou les mouches de son visage, dans les joyaux et les riches habits, c’est là une invention de bonheur tout aussi pure, tout aussi contraire à la nature et à la raison, que si elle se proposait de se rendre heureuse en peignant un poteau et en le parant des mêmes atours. C’est en ce sens que j’appelle ces joies et ce bonheur du monde de pures inventions de bonheur : car ni Dieu, ni la nature, ni la raison ne les ont établis comme tels ; mais tout ce qui y paraît joyeux, ou grand, ou heureux, est entièrement créé ou inventé par l’aveuglement et la vanité de notre propre esprit.

Et c’est sur ces inventions de bonheur que je désire vous faire jeter les yeux, afin que vous appreniez par là combien est grand le bien de la religion, qui vous délivre d’une telle multitude de folies et de vaines poursuites, lesquelles font le tourment et le chagrin des esprits qui s’égarent loin de leur véritable bonheur en Dieu.

Regardez Flatus, et apprenez combien sont misérables ceux qui sont abandonnés à la folie de leurs propres passions.

Flatus est riche et en bonne santé, et pourtant toujours inquiet, et toujours en quête du bonheur. Chaque fois que vous le visitez, vous lui trouvez quelque nouveau projet en tête ; il s’y porte avec ardeur, comme à une chose qui en vaut bien plus la peine et qui fera plus pour lui que tout ce qui est déjà passé. Toute nouveauté le saisit si fort que, si vous veniez à l’en arracher, il se croirait entièrement perdu. Son tempérament sanguin et la violence de ses passions lui promettent tant de bonheur en toutes choses qu’il est toujours trompé, et que rien ne le satisfait.

À son entrée dans le monde, les beaux habits faisaient ses délices ; il ne s’enquérait que des meilleurs tailleurs et des meilleurs perruquiers, et ne songeait à exceller qu’en matière de parure. Il n’épargnait aucune dépense, et portait chaque raffinement à son plus haut point. Mais ce bonheur ne répondant pas à son attente, il quitta ses brocarts, prit un habit uni, se déchaîna contre les petits-maîtres et les galants, et s’adonna au jeu avec une grande ardeur.

Ce nouveau plaisir le contenta quelque temps : il n’enviait aucun autre genre de vie. Mais, entraîné par les hasards du jeu dans un duel où il n’échappa à la mort que de justesse, il quitta les dés et ne chercha plus le bonheur parmi les joueurs.

Ce qui saisit ensuite son imagination vagabonde, ce furent les divertissements de la ville ; et pendant plus d’un an vous ne l’entendîtes parler que de dames, de réceptions, de fêtes pour l’anniversaire du roi, de comédies, de bals et d’assemblées. Mais, s’en étant dégoûté, il eut recours à la boisson. Il y passa mainte joyeuse nuit, et y rencontra des joies plus fortes qu’aucune de celles qu’il avait éprouvées auparavant. Il songea à s’y fixer et à ne plus chercher plus loin ; mais, étant malheureusement tombé dans une fièvre, il prit en aversion toutes les liqueurs fortes et prit congé du bonheur de l’ivresse.

Sa tentative suivante pour trouver le bonheur l’emmena aux champs ; pendant deux ou trois ans, rien ne fut si heureux que la chasse ; il s’y livra de toute son âme, et sauta plus de haies et de fossés qu’on n’en avait jamais vu sauter en si peu de temps. Vous ne le voyiez jamais qu’en habit vert ; il faisait l’envie de tous ceux qui sonnaient du cor, et parlait toujours à ses chiens dans les termes les plus propres. Si vous le trouviez chez lui par un mauvais jour, vous l’entendiez sonner du cor, et il vous entretenait des surprenantes péripéties de la dernière noble chasse. Flatus n’eut pas plus tôt surpassé tout le monde dans l’élevage et le dressage de ses chiens, bâti de nouveaux chenils, de nouvelles écuries, et acheté un nouveau pavillon de chasse, qu’il entrevit aussitôt un autre bonheur, prit en haine le bruit insensé et l’agitation de la chasse, donna ses chiens, et fut, quelque temps après, plongé dans les plaisirs de la construction.

Maintenant il invente de nouvelles sortes de colombiers, et a dans ses granges et ses écuries des aménagements tels qu’on n’en vit jamais ; il s’étonne de la lourdeur d’esprit des anciens bâtisseurs, est tout entier appliqué au perfectionnement de l’architecture, et c’est à peine s’il consent à poser une porte de la manière ordinaire. Il dit à ses amis qu’il n’a jamais rien goûté de sa vie avec tant de délices ; qu’il trouve plus de bonheur parmi ses briques et son mortier qu’il n’en eut jamais à la cour ; et qu’il cherche le moyen d’avoir quelque petite chose à faire en ce genre tant qu’il vivra.

L’année suivante, il laisse sa maison inachevée, se plaint à tout le monde des maçons et des charpentiers, et se consacre tout entier au bonheur de courir la campagne à cheval. Dès lors, vous ne pouvez plus le voir qu’à cheval, et si ravi de ce nouveau genre de vie qu’il vous dirait : qu’on lui donne seulement son cheval et une belle campagne où chevaucher, et vous pourrez garder pour vous tout le reste. Une variété de selles et de brides neuves, et un grand changement de chevaux, ajoutèrent beaucoup au plaisir de ce nouveau genre de vie. Mais, ayant au bout de quelque temps épuisé ses forces et celles de ses chevaux, la chose la plus heureuse qu’il put imaginer ensuite fut d’aller à l’étranger visiter les pays lointains ; et là, en vérité, le bonheur dépassa son imagination, et il n’avait d’autre regret que de n’avoir pas commencé plus tôt une si belle vie. Le mois suivant, il revint chez lui, ne pouvant supporter plus longtemps l’impertinence des étrangers.

Après cela, il fut un grand étudiant pendant une année entière ; il pâlissait matin et soir sur sa grammaire italienne, afin d’avoir le bonheur de comprendre l’opéra chaque fois qu’il en entendrait un, et de ne pas ressembler à ces gens déraisonnables qui sont charmés de ils ne savent quoi.

Flatus est d’humeur fort maussade, ou tout le contraire, selon l’état où se trouvent ses affaires quand vous le visitez ; si vous le trouvez au moment où quelque projet est presque usé, vous trouverez un homme chagrin et mal élevé ; mais si vous l’aviez vu juste au moment où il entrait dans son régime d’équitation, ou commençait d’exceller à sonner du cor, vous auriez été salué avec une grande civilité.

Flatus est maintenant au point mort, et fait ce qu’il n’avait jamais fait de sa vie : il raisonne et réfléchit en lui-même. Il perd plusieurs jours à considérer lequel de ses genres de vie abandonnés il essaiera de nouveau.

Mais voici qu’un nouveau projet vient à son secours. Il vit à présent d’herbes, et court par la campagne pour se donner un aussi bon souffle que n’importe quel valet de pied coureur du royaume.

Je me suis étendu ainsi en détail sur tant de sottes particularités de ce genre de vie, parce que j’espère que chacune des folies que vous voyez ici se changera naturellement en argument en faveur de la sagesse et du bonheur d’une vie religieuse.

Si je pouvais vous mettre sous les yeux un récit détaillé de toutes les circonstances de terreur et de détresse qui accompagnent chaque jour la vie en mer, plus j’entrerais dans le détail de ce récit, plus je vous ferais sentir le bonheur de vivre sur la terre ferme, et vous en réjouir.

De même, plus j’énumère les folies, les anxiétés, les illusions et les désirs inquiets qui traversent chaque partie d’une vie livrée aux passions humaines et aux jouissances du monde, plus vous devez être touché de cette paix, de ce repos et de ce solide contentement que la religion donne aux âmes des hommes.

Si vous ne faites que jeter les yeux sur un fou ou sur un insensé, cela ne vous dit peut-être que peu de chose ou rien ; mais si vous deviez demeurer auprès d’eux quelques jours, et observer la lamentable folie et la stupidité de toutes leurs actions, ce serait là un spectacle touchant, qui vous ferait souvent rendre grâce de jouir de votre raison et de vos sens.

De même, si l’on vous parle seulement en gros de la folie et de la démence d’une vie livrée au monde, cela ne fait sur vous que peu ou point d’impression ; mais si l’on vous montre comment ces gens vivent chaque jour ; si vous voyez la folie et la démence continuelles de toutes leurs actions et de tous leurs desseins particuliers, ce serait là un spectacle touchant, qui vous ferait bénir Dieu de vous avoir donné un plus grand bonheur auquel aspirer.

De sorte que les caractères de ce genre, plus ils ont de folie et de ridicule, pourvu seulement qu’ils soient naturels, sont des plus utiles pour corriger notre esprit ; et c’est pourquoi ils ne sont nulle part plus à leur place que dans les livres de dévotion et de piété pratique. Et comme, en plusieurs cas, nous apprenons le mieux la nature des choses en regardant ce qui leur est contraire, ainsi peut-être saisissons-nous le mieux l’excellence de la sagesse en contemplant les folles extravagances de la folie.

Je poursuivrai donc un peu plus loin cette méthode, et tâcherai de vous recommander le bonheur de la piété en vous montrant, par quelques autres exemples, combien vivent misérablement et pauvrement ceux qui vivent sans elle.

Mais vous direz peut-être que la vie ridicule et inquiète de Flatus n’est pas l’état ordinaire de ceux qui s’abandonnent à vivre selon leurs propres humeurs et négligent les règles exactes de la religion ; et que, par conséquent, ce n’est pas un argument aussi fort en faveur du bonheur d’une vie religieuse que je voudrais le faire paraître.

Je réponds que je crains bien que ce ne soit l’un des caractères les plus communs de la vie, et que peu de gens puissent le lire sans y voir quelque chose qui leur appartient. Car où trouverons-nous cet homme sage et heureux qui n’ait pas poursuivi avec ardeur diverses apparences de bonheur, croyant tantôt qu’il était ici, tantôt qu’il était là ?

Et si les gens divisaient leur vie en étapes particulières, et se demandaient ce qu’ils poursuivaient, ou ce qu’ils avaient principalement en vue, à vingt ans, ce que c’était à vingt-cinq, à trente, à quarante, à cinquante, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’ils fussent couchés sur leur dernier lit, quantité de gens trouveraient qu’ils ont aimé, puis dédaigné, et poursuivi autant d’apparences diverses de bonheur qu’on en voit dans la vie de Flatus.

Et il en doit nécessairement être ainsi, plus ou moins, de tous ceux qui se proposent un autre bonheur que celui qui naît d’une piété exacte et réglée.

Mais, en second lieu, accordons que la plupart des gens n’ont pas des dispositions aussi inquiètes et aussi inconstantes que Flatus : la différence n’est alors que celle-ci : Flatus change continuellement et essaie quelque chose de nouveau, tandis que d’autres se contentent d’un seul état ; ils ne quittent pas le jeu pour se mettre ensuite à la chasse. Mais ils ont tant de constance dans leurs dispositions que les uns ne cherchent d’autre bonheur que celui d’entasser des richesses ; que d’autres vieillissent dans les divertissements des champs ; que d’autres se contentent de boire jusqu’à en mourir, sans s’enquérir le moins du monde d’aucun autre bonheur.

Or y a-t-il rien de plus heureux ou de plus raisonnable dans une telle vie que dans la vie de Flatus ? N’est-il pas aussi grand et aussi désirable, aussi sage et aussi heureux, de passer sans cesse d’une chose à une autre, que de n’être rien d’autre, toute sa vie, qu’un amasseur d’argent, un chasseur, un joueur ou un ivrogne ?

Faudra-t-il regarder la religion comme un fardeau, comme un état morne et mélancolique, parce qu’elle appelle les hommes d’un tel bonheur à vivre selon les lois de Dieu, à travailler à la perfection de leur nature, et à se préparer à un état éternel de joie et de gloire en la présence de Dieu ?

Mais tournez maintenant les yeux d’un autre côté, et que les joies frivoles, le bonheur de colifichet de Feliciana, vous apprennent combien sont sages, et à quelle illusion échappent, ceux dont le cœur et les espérances sont fixés sur un bonheur en Dieu.

Si vous viviez avec Feliciana une demi-année seulement, vous verriez tout le bonheur qu’elle doit avoir tant qu’elle vivra. Il ne lui en reste pas davantage à venir, sinon la pauvre répétition de ce qui n’aurait jamais pu plaire une seule fois, si ce n’est par petitesse d’esprit et faute de réflexion.

Elle doit de nouveau se parer de beaux habits et tenir son jour de visites. Elle doit de nouveau changer la couleur de ses habits, avoir de nouveau une nouvelle coiffure, et de nouveau se mettre des mouches sur le visage. Elle doit de nouveau voir qui joue le mieux au théâtre, et qui chante le mieux à l’opéra. Elle doit de nouveau faire dix visites en un jour, et s’essayer dix fois en un jour à parler avec art, avec aisance et avec politesse, de rien.

Elle doit de nouveau être ravie de quelque mode nouvelle, et de nouveau fâchée qu’on en change quelque ancienne. Elle doit de nouveau être aux cartes et au jeu à minuit, et de nouveau au lit à midi. Elle doit de nouveau être charmée de compliments hypocrites, et de nouveau troublée d’affronts imaginaires. Elle doit de nouveau se réjouir de sa bonne fortune au jeu, et de nouveau être tourmentée de la perte de son argent. Elle doit de nouveau se préparer pour la fête de l’anniversaire du roi, et de nouveau voir la ville pleine de bonne compagnie. Elle doit de nouveau entendre les cabales et les intrigues de la ville ; avoir de nouveau des informations secrètes sur les amours cachées, et les premières nouvelles des mariages, des querelles et des séparations.

Si vous la voyez descendre de son carrosse plus vivement qu’à l’ordinaire, converser avec plus d’entrain, et paraître plus remplie de joie que la semaine passée, c’est qu’il vient d’arriver en ville quelque nouvelle toilette surprenante ou quelque nouveau divertissement.

Telles sont toutes les parties substantielles et régulières du bonheur de Feliciana ; et elle n’a jamais connu de sa vie une journée agréable qu’elle ne dût à l’une ou à plusieurs de ces choses.

C’est pour ce bonheur qu’elle a toujours été sourde aux raisonnements de la religion, que son cœur a été trop gai et trop enjoué pour considérer ce qui est bien ou mal au regard de l’éternité, ou pour prêter l’oreille au son de mots aussi ennuyeux que sagesse, piété et dévotion.

C’est par crainte de perdre quelque chose de ce bonheur qu’elle n’ose méditer sur l’immortalité de son âme, considérer sa relation avec Dieu, ni tourner ses pensées vers ces joies qui rendent les saints et les Anges infiniment heureux dans la présence et la gloire de Dieu.

Mais qu’on remarque ici que, si pauvre que paraisse ce cercle de bonheur, la plupart des femmes qui fuient la contrainte de la religion pour une vie de plaisirs doivent pourtant se contenter d’une très petite partie de ce bonheur. Comme elles n’ont pas la fortune ni le rang de Feliciana dans le monde, elles doivent abandonner les consolations d’une vie pieuse pour une très petite partie de son bonheur.

Et si vous regardez le monde, et observez la vie de ces femmes qu’aucun argument ne peut persuader de vivre entièrement pour Dieu, dans un emploi sage et pieux d’elles-mêmes, vous trouverez que la plupart d’entre elles perdent toutes les consolations de la religion sans gagner la dixième partie du bonheur de Feliciana. Ce sont des femmes qui ne dépensent leur temps et leur fortune qu’à contrefaire les plaisirs des gens plus riches, et qui regardent et convoitent ces illusions plutôt qu’elles n’en jouissent, car on ne peut les acheter qu’avec des fortunes considérables.

Mais si une femme de haute naissance et de grande fortune, ayant lu l’Évangile, souhaitait plutôt d’être une simple servante dans quelque famille pieuse, où la sagesse, la piété et une grande dévotion dirigeraient toutes les actions de chaque jour ; si elle souhaitait cela plutôt que de vivre au sommet du bonheur de Feliciana, je ne la croirais ni folle ni mélancolique ; mais je penserais qu’elle juge aussi justement de l’esprit de l’Évangile que si elle avait mieux aimé être le pauvre Lazare à la porte, que d’être l’homme riche qui était vêtu de pourpre et de fin lin, et qui chaque jour menait joyeuse et brillante vie. [Luc 16:19, etc.]

Mais poursuivons : voulez-vous savoir quel bonheur c’est d’être gouverné par la sagesse de la religion, et d’être voué aux joies et aux espérances d’une vie pieuse ? Regardez la pauvre condition de Succus, dont le plus grand bonheur est une bonne nuit de repos dans son lit, et un bon repas quand il est levé. Quand il parle de bonheur, c’est toujours en des termes qui vous montrent qu’il n’a en pensée que son lit et son dîner.

Ce souci de ses repas et de son repos fait que Succus règle tout le reste de son temps par rapport à eux. Il n’entreprendra aucune affaire qui puisse agiter ses esprits, ou empiéter sur ses heures de manger et de repos. S’il lit, ce ne sera que pendant une demi-heure, parce que cela suffit pour amuser les esprits ; et il lira quelque chose qui puisse le faire rire, comme rendant le corps plus propre à la nourriture et au repos. Ou si, en quelque occasion, il lui prend envie de s’accorder une pensée grave, il a toujours recours à quelque utile traité sur la cuisine des anciens. Succus est ennemi de toutes les querelles de parti, ayant fait cette observation qu’on mange aussi bien chez les whigs que chez les tories.

Il parle froidement et modérément sur tous les sujets, et craint autant de se mettre en colère que de prendre froid, étant bien persuadé que l’un et l’autre sont également nuisibles à l’estomac. Si jamais vous le voyez plus échauffé qu’à l’ordinaire, c’est en quelque occasion irritante, quand la dispute sur la cuisine s’anime fort, ou pour la défense de quelque plat chéri qui l’a souvent rendu heureux. Mais il y a si longtemps qu’il s’occupe de ces sujets, il connaît si bien tout ce qu’on peut dire de part et d’autre, et il a si souvent répondu à toutes les objections, qu’il tranche généralement la question avec une grande gravité.

Succus est fort loyal, et, dès qu’un vin lui plaît, il boit de tout son cœur à la santé du roi. Rien ne pourrait lui mettre en tête des pensées de rébellion, à moins qu’il ne vécût assez pour voir une proclamation défendant de manger des œufs de faisan.

Toutes les heures qui ne sont consacrées ni au repos ni à la nourriture sont regardées par Succus comme du temps perdu ou de reste. C’est pourquoi il loge près d’un café et d’une taverne, afin que, lorsqu’il se lève le matin, il soit près des nouvelles, et que, lorsqu’il prend congé le soir, il n’ait pas loin à aller pour se coucher. Le matin, vous le voyez toujours à la même place dans la salle du café ; et s’il paraît plus attentif qu’à l’ordinaire, c’est que quelque criminel s’est évadé de Newgate, ou que quelque dame a été volée la nuit dernière, mais on ne peut dire où. Quand il a appris tout ce qu’il peut, il rentre chez lui pour régler l’affaire avec le garçon du barbier qui vient le raser.

Le temps perdu suivant qui lui reste sur les bras va du dîner au souper. Et si jamais des pensées mélancoliques lui viennent en tête, c’est à ce moment-là, où il est souvent laissé à lui-même une heure ou davantage, et cela juste après que le plus grand plaisir qu’il connaisse vient de finir. Il a peur de dormir, parce qu’il a entendu dire que cela n’est pas sain à cette heure-là, de sorte qu’il est contraint de refuser un hôte si bienvenu.

Mais il est bientôt soulagé par une partie de cartes réglée, jusqu’à ce qu’il soit temps de songer à quelque petite chose délicate pour le souper.

Après cela, Succus prend son verre, parle de l’excellence de la constitution anglaise, et loue par-dessus tous le ministre qui tient la meilleure table.

Le dimanche soir, vous pouvez quelquefois l’entendre condamner l’iniquité des débauchés de la ville ; et la chose la plus amère qu’il dise contre eux, c’est qu’il croit vraiment que quelques-uns d’entre eux sont si perdus qu’ils ne prennent pas un repas réglé, ni ne dorment une bonne nuit, en toute une semaine.

À onze heures, Succus souhaite à tous une bonne nuit et se retire en grande amitié. Il est aussitôt au lit, et dort jusqu’à ce qu’il soit temps d’aller au café le lendemain matin.

Si vous viviez avec Succus pendant une année, c’est là tout ce que vous verriez dans sa vie, excepté quelques jurons et quelques serments qu’il lâche selon que l’occasion s’en présente.

Et maintenant je ne puis m’empêcher de faire cette réflexion :—

Que, comme je crois que le moyen le plus propre du monde à inspirer à quelqu’un une vraie piété est de voir l’exemple de quelque éminent disciple de la religion, de même la chose la plus propre ensuite à remplir l’âme du même zèle est de voir la folie, la bassesse et les pauvres satisfactions d’une vie dénuée de religion. Comme l’une nous excite à aimer et à admirer la sagesse et la grandeur de la religion, ainsi l’autre peut nous faire craindre de vivre sans elle.

Car qui peut s’empêcher de bénir Dieu pour les moyens de grâce et pour l’espérance de la gloire, quand il voit dans quelle variété de folies tombent ceux qui vivent sans eux ? Qui ne s’engagerait de tout cœur dans tous les travaux et tous les exercices d’une vie pieuse, et ne voudrait être de ceux qui sont « fermes, inébranlables, travaillant de mieux en mieux à l’œuvre du Seigneur » [1 Corinthiens 15:58], quand il voit à quelle morne sensualité, à quelles pauvres vues, à quelles grossières jouissances sont abandonnés ceux qui cherchent le bonheur par d’autres voies ?

De sorte que, soit que nous considérions la grandeur de la religion, soit la petitesse de toutes les autres choses et la bassesse de toutes les autres jouissances, il n’y a rien dans toute la nature des choses sur quoi un esprit réfléchi puisse se reposer, sinon un bonheur fondé sur les espérances de la religion.

Considérez maintenant en vous-même combien on prétend déraisonnablement qu’une vie de piété exacte doit être un état morne et inquiet. Car peut-on dire avec quelque raison que les devoirs et les contraintes de la religion doivent rendre notre vie pesante et mélancolique, lorsqu’ils ne nous privent que d’un bonheur tel que celui qui vient de vous être exposé ?

Doit-il être fastidieux et lassant de vivre dans l’exercice continuel de la charité, de la dévotion et de la tempérance, d’agir sagement et vertueusement, de faire le bien de tout votre pouvoir, d’imiter les perfections divines et de vous préparer à la jouissance de Dieu ? Doit-il être morne et lassant d’être délivré de l’aveuglement et de la vanité, des fausses espérances et des vaines craintes, de croître en sainteté, de sentir les consolations de la conscience dans toutes vos actions, de savoir que Dieu est votre Ami, que tout doit concourir à votre bien, que ni la vie ni la mort, ni les hommes ni les démons, ne peuvent vous faire aucun mal ; mais que toutes vos souffrances et toutes vos œuvres offertes à Dieu, toutes vos veilles et vos prières, et vos travaux d’amour et de charité, tous vos progrès, doivent dans peu de temps être récompensés d’une gloire éternelle en la présence de Dieu ? Un tel état doit-il être morne et lassant, faute d’un bonheur pareil à celui dont jouissent Flatus ou Feliciana ?

Or, si on ne peut le dire, alors on ne perd aucun bonheur ni aucun plaisir à être exactement pieux, et l’homme dévot n’a rien à envier dans aucun autre état de vie. Car tout l’art et toute l’industrie du monde, sans la religion, ne peuvent tirer davantage de la vie humaine, ni porter son bonheur à un plus haut point, que ne l’ont fait Flatus et Feliciana.

Le plus bel esprit, le plus grand génie de la terre, s’il n’est pas gouverné par la religion, doit être aussi insensé, aussi bas et aussi vain dans ses manières de chercher le bonheur que le pauvre Succus.

Si vous voyiez un homme s’efforcer lourdement, toute sa vie, d’étancher sa soif en portant à sa bouche une seule et même coupe vide, vous mépriseriez certainement son ignorance.

Mais si vous voyiez d’autres hommes, d’esprit plus brillant et d’intelligence plus fine, tourner en ridicule la sotte satisfaction d’une seule coupe, et penser étancher leur propre soif par une variété de coupes vides, dorées et d’or massif, penseriez-vous que ceux-ci en fussent le moins du monde plus sages, ou plus heureux, ou mieux occupés, pour avoir un esprit plus fin ?

Or c’est là toute la différence que vous pouvez voir dans le bonheur de cette vie.

L’âme lourde et pesante peut se contenter d’une seule apparence vide de bonheur, et s’efforcer continuellement, toute sa vie, de porter à sa bouche une seule et même coupe vide. Mais que le bel esprit, le grand savant, le beau génie, le grand homme d’État, le gentilhomme poli, se concertent tous ensemble, ils ne pourront vous montrer que des apparences vides de bonheur, plus nombreuses et plus variées ; donnez-leur le monde entier entre les mains, qu’ils taillent et tranchent comme il leur plaît, ils ne pourront faire qu’une plus grande variété de coupes vides.

De sorte que, si vous ne trouvez pas dur d’être privé des plaisirs de la gourmandise à cause de la religion, vous n’avez aucune raison de trouver dur d’être retenu loin de quelque autre plaisir du monde que ce soit. Car cherchez aussi profondément, et regardez aussi loin que vous voudrez, il n’y a rien ici-bas de plus noble ni de plus grand que la bonne chère et la boisson, à moins que vous ne le cherchiez dans la sagesse et les lois de la religion.

Et si tout ce qui est dans le monde n’est qu’autant de coupes vides, qu’importe laquelle vous prenez, ou combien vous en prenez, ou combien vous en avez ?

Si vous vouliez seulement vous accoutumer à des méditations comme celles-ci, réfléchir sur la vanité de tous les états de vie sans la piété, considérer comment toutes les voies du monde ne sont qu’autant de chemins différents d’erreur, d’aveuglement et de méprise, vous trouveriez bientôt votre cœur rendu plus sage et meilleur. Ces méditations éveilleraient votre âme à un désir zélé de ce bonheur solide qui ne se trouve qu’en recourant à Dieu.

Les exemples de grande piété ne sont pas communs aujourd’hui dans le monde ; il se peut que vous n’ayez pas le bonheur de vivre en vue d’aucun d’eux, ni de voir votre vertu enflammée par leur lumière et leur ferveur. Mais la misère et la folie des hommes du monde, voilà ce qui frappe vos yeux en tout lieu, et vous n’avez pas besoin de regarder loin pour voir combien pauvrement, combien vainement les hommes passent leur vie à rêver, faute de sagesse religieuse.

Voilà pourquoi je vous ai mis sous les yeux tant de caractères de la vanité d’une vie mondaine : pour vous apprendre à tirer profit de la corruption du siècle, et afin que vous deveniez sage, sinon par la vue de ce qu’est la piété, du moins en voyant quelle misère et quelle folie règnent là où la piété n’est pas.

Si vous vouliez tourner votre esprit vers de telles réflexions, votre propre observation porterait cette instruction beaucoup plus loin, et toute votre conversation et tout votre commerce avec le monde vous seraient une conviction quotidienne de la nécessité de chercher quelque bonheur plus grand que tout ce que peuvent donner les pauvres jouissances de ce monde.

Méditer sur la perfection des attributs divins, contempler les gloires du ciel, considérer les joies des saints et des anges, qui vivent à jamais dans l’éclat et la gloire de la présence divine, ce sont là les méditations des âmes avancées dans la piété, et elles ne sont pas aussi bien à la portée de tous.

Mais voir et considérer le vide et l’erreur de tout bonheur mondain ; voir la grossièreté de la sensualité, la pauvreté de l’orgueil, la stupidité de l’avarice, la vanité de la parure, l’illusion de l’honneur, l’aveuglement de nos passions, l’incertitude de notre vie et la brièveté de tous les projets du monde, ce sont là des méditations qui sont à la portée de tous, propres à frapper tous les esprits ; elles ne demandent ni profondeur de pensée ni spéculation sublime, mais elles nous sont imposées par tous nos sens, et enseignées par presque tout ce que nous voyons et entendons.

C’est là cette sagesse qui « crie et élève sa voix » [Proverbes 8:1] dans les rues, qui se tient à toutes nos portes, qui en appelle à tous nos sens, qui nous enseigne en toutes choses et en tout lieu, par tout ce que nous voyons et tout ce que nous entendons, par les naissances et les enterrements, par la maladie et la santé, par la vie et la mort, par les douleurs et la pauvreté, par la misère et la vanité, et par tous les changements et tous les hasards de la vie, qu’il n’y a rien d’autre que l’homme doive rechercher, aucune autre fin dans la nature vers laquelle il doive tendre, qu’un bonheur qui ne se trouve que dans les espérances et l’attente de la religion.

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