Appel sérieux à une vie dévote et sainte
Où l’on montre comment une grande dévotion remplit notre vie de la plus grande paix et du plus grand bonheur dont on puisse jouir en ce monde

Chapitre 11 · 33 min de lecture · 42 min d’écoute

Où l’on montre comment une grande dévotion remplit notre vie de la plus grande paix et du plus grand bonheur dont on puisse jouir en ce monde

CERTAINES PERSONNES objecteront peut-être que toutes ces règles d’une vie sainte, consacrée à Dieu dans tout ce que nous faisons, imposent une trop grande contrainte à la vie humaine ; qu’en introduisant ainsi le souci de Dieu dans toutes nos actions, on en fera un état trop inquiet ; et qu’en nous privant de tant de plaisirs en apparence innocents, nous rendrons notre vie morne, pénible et mélancolique.

À quoi l’on peut répondre,

Premièrement, que ces règles sont prescrites pour une fin tout opposée, et qu’elles la procureront certainement. Qu’au lieu de rendre notre vie morne et mélancolique, elles la rempliront de contentement et de fortes satisfactions. Que, par ces règles, nous ne faisons qu’échanger les satisfactions puériles de nos passions vaines et maladives contre les jouissances solides et le bonheur véritable d’un esprit sain.

Secondement, que, comme il n’y a de fondement à la consolation dans les jouissances de cette vie que dans l’assurance qu’un Dieu sage et bon gouverne le monde, plus nous découvrons Dieu en toutes choses, plus nous nous adressons à lui en tout lieu, plus nous levons les yeux vers lui dans toutes nos actions, plus nous nous conformons à sa volonté, plus nous agissons selon sa sagesse et imitons sa bonté, d’autant plus nous jouissons de Dieu, participons à la nature divine, et élevons et accroissons tout ce qu’il y a d’heureux et de consolant dans la vie humaine.

Troisièmement, celui qui s’efforce de soumettre et d’extirper de son âme toutes ces passions d’orgueil, d’envie et d’ambition que la religion combat, fait plus pour se rendre heureux, même en cette vie, que celui qui cherche les moyens de les satisfaire. Car ces passions sont les causes de toutes les inquiétudes et de tous les tourments de la vie humaine : elles sont les hydropisies et les fièvres de nos âmes ; elles les tourmentent de faux appétits et de convoitises sans repos pour des choses dont nous n’avons pas besoin, et nous ôtent le goût de celles qui sont notre bien véritable.

Imaginez seulement que vous ayez vu, quelque part, un homme qui eût pris la raison pour règle de toutes ses actions ; qui n’eût de désirs que pour les choses dont la nature a besoin et que la religion approuve ; qui fût aussi pur de tous les mouvements de l’orgueil, de l’envie et de la convoitise que de pensées de meurtre ; et qui, dans cet affranchissement des passions mondaines, eût l’âme pleine d’amour divin, souhaitant et demandant dans ses prières que tous les hommes aient ce qui leur manque des choses de ce monde, et soient participants de la gloire éternelle dans la vie à venir. Figurez-vous seulement un homme vivant de cette manière, et votre propre conscience vous dira aussitôt qu’il est l’homme le plus heureux du monde, et qu’il n’est pas au pouvoir de l’imagination la plus riche d’inventer un bonheur plus élevé dans l’état présent de la vie.

Et, d’un autre côté, si vous le supposez tant soit peu moins parfait ; si vous le supposez seulement sujet à un seul attachement insensé ou à une seule passion vaine, votre conscience vous dira encore qu’il diminue d’autant son propre bonheur, et se prive de la vraie jouissance de ses autres vertus. Tant il est vrai que plus nous vivons selon les règles de la religion, plus nous rendons notre vie paisible et heureuse.

De plus, comme il paraît ainsi que le bonheur véritable ne se trouve que dans les plus hauts degrés de piété, dans le plus grand renoncement à nos passions et dans les règles les plus strictes de la religion, la même vérité apparaîtra si l’on considère la misère humaine. Si nous regardons le monde, et que nous considérions les inquiétudes et les troubles de la vie humaine, nous trouverons qu’ils viennent tous de nos passions violentes et irréligieuses.

Or tout trouble et tout malaise est fondé sur le manque de quelque chose : si donc nous voulons connaître la vraie cause de nos troubles et de nos inquiétudes, il nous faut découvrir la cause de nos besoins ; car ce qui crée et accroît nos besoins crée et accroît, dans la même mesure, nos troubles et nos inquiétudes.

Le Dieu tout-puissant nous a envoyés dans le monde avec fort peu de besoins : la nourriture, la boisson et le vêtement sont les seules choses nécessaires à la vie ; et comme ce sont là nos seuls besoins présents, le monde présent est bien pourvu pour y subvenir.

Un homme eût-il la moitié du monde en son pouvoir, il n’en peut tirer rien de plus ; comme il n’en a besoin que pour soutenir une vie animale, le monde est incapable de faire autre chose pour lui, ou de lui procurer aucun autre bonheur.

Tel est l’état de l’homme, — né avec peu de besoins, et dans un vaste monde très capable d’y satisfaire. De sorte qu’on pourrait raisonnablement supposer que les hommes devraient passer leur vie dans le contentement et la reconnaissance envers Dieu ; ou du moins qu’ils devraient être exempts d’inquiétudes et de tourments violents, étant placés dans un monde qui a plus qu’il ne faut pour subvenir à tous leurs besoins.

Mais si à tout cela nous ajoutons que cette courte vie, ainsi pourvue de tout ce dont nous y avons besoin, n’est qu’un court passage vers la gloire éternelle, où nous serons revêtus de l’éclat des Anges et entrerons dans les joies de Dieu, nous pourrions attendre plus raisonnablement encore que la vie humaine fût un état de paix, de joie et de délices en Dieu. C’est assurément ce qu’elle serait, si la raison avait sur nous tout son pouvoir.

Mais, hélas ! bien que Dieu, la nature et la raison rendent ainsi la vie humaine si libre de besoins et si pleine de bonheur, nos passions, révoltées contre Dieu, contre la nature et la raison, créent un monde nouveau de maux et remplissent la vie humaine de besoins imaginaires et de vaines inquiétudes.

L’orgueilleux a mille besoins que son seul orgueil a créés ; et ces besoins le remplissent d’autant de tourments que si Dieu l’avait créé avec mille appétits, sans rien créer qui fût propre à les satisfaire. L’envie et l’ambition ont aussi leurs besoins sans fin, qui inquiètent l’âme des hommes et qui, par leurs mouvements contradictoires, les rendent aussi sottement misérables que ceux qui voudraient voler et ramper en même temps.

Qu’un homme plaintif et inquiet vous dise seulement le fondement de son malaise, et vous verrez clairement qu’il est l’auteur de son propre tourment ; qu’il se tourmente de quelque mal imaginaire, qui cessera de le tourmenter dès qu’il consentira à être ce que Dieu, la nature et la raison exigent qu’il soit.

Si vous voyiez un homme passer ses jours dans l’inquiétude parce qu’il ne peut marcher sur l’eau, ou attraper les oiseaux qui volent près de lui, vous conviendriez sans peine qu’un tel homme ne doit s’en prendre qu’à lui-même de ce malaise. Or, si vous examinez toutes les inquiétudes les plus tourmentantes de la vie, vous les trouverez toutes aussi absurdes : les gens n’y sont tourmentés que par leur propre folie, et se tourmentent de choses qui ne les regardent pas plus, et ne sont pas plus leur bien véritable, que de marcher sur l’eau ou d’attraper des oiseaux.

Que pouvez-vous concevoir de plus sot et de plus extravagant que de supposer un homme qui se mettrait l’esprit à la torture, et chercherait nuit et jour comment voler ? — errant loin de sa maison et de son foyer, s’épuisant à grimper sur chaque hauteur, faisant des courbettes et sa cour à tous ceux qu’il rencontre pour qu’ils le soulèvent de terre, se meurtrissant par des chutes continuelles, et se rompant enfin le cou ? — et tout cela parce qu’il s’imagine qu’il serait glorieux d’avoir les yeux du monde levés vers lui, et merveilleusement heureux de manger, de boire et de dormir au sommet des plus hauts arbres du royaume : ne reconnaîtriez-vous pas aussitôt qu’un tel homme n’est inquiété que par sa propre folie ?

Si vous demandez à quoi bon supposer d’aussi sottes créatures, qu’on ne trouve nulle part dans la vie humaine ?

On peut répondre que partout où vous voyez un ambitieux, là vous voyez cet homme vain et insensé qui veut voler.

De même, si vous voyiez un homme possédant un grand étang plein d’eau, et vivant pourtant dans une soif continuelle, ne se permettant pas d’en boire une demi-gorgée de peur de diminuer son étang ; si vous le voyiez perdre son temps et ses forces à aller chercher encore de l’eau pour son étang ; toujours assoiffé, et portant pourtant toujours un seau d’eau à la main ; guettant tôt et tard les gouttes de pluie, bayant après chaque nuage, et courant avidement dans toute fange et toute boue dans l’espoir d’y trouver de l’eau, et cherchant toujours comment faire se vider chaque fossé dans son étang ; si vous le voyiez blanchir et vieillir dans ces travaux inquiets, et finir enfin une vie de soucis et de soif en tombant dans son propre étang : ne diriez-vous pas qu’un tel homme est non seulement l’auteur de toutes ses inquiétudes, mais assez insensé pour être compté parmi les idiots et les fous ? Et pourtant, tout insensé et absurde qu’est ce caractère, il ne représente pas la moitié des folies et des inquiétudes absurdes de l’avare.

Je pourrais maintenant aisément montrer les mêmes effets de toutes nos autres passions, et faire voir clairement que toutes nos misères, nos tourments et nos plaintes sont entièrement notre ouvrage, et cela de la même manière absurde que dans ces exemples de l’avare et de l’ambitieux. Regardez où vous voudrez, vous verrez que tous les tourments du monde ne sont que comme le tourment de cet homme qui était toujours dans la fange et la boue, à chercher de l’eau à boire, alors qu’il en avait chez lui plus qu’il n’en fallait pour cent chevaux.

Celia vous dit toujours combien elle est outrée, quelles choses intolérables et choquantes lui arrivent, quels traitements monstrueux elle subit, et quels déplaisirs elle rencontre partout. Elle vous dit que sa patience est tout à fait à bout, et qu’on ne saurait supporter la conduite des gens. Chaque assemblée où elle se rend la renvoie chez elle outrée ; on y a dit ou fait quelque chose qu’aucune personne raisonnable et bien élevée ne devrait souffrir. Les pauvres qui ont besoin de sa charité sont renvoyés avec des réponses brusques, non qu’elle n’ait pas le cœur de se défaire de quelque argent, mais parce qu’elle est trop pleine de quelque trouble à elle pour prêter attention aux plaintes des autres. Celia n’a d’autre affaire sur les bras que de recevoir le revenu d’une ample fortune ; et pourtant, à voir le tour lugubre de son esprit, vous seriez porté à croire qu’elle n’a ni de quoi manger ni où se loger. Si vous la voyez plus pâle qu’à l’ordinaire, si ses lèvres tremblent quand elle vous parle, c’est qu’elle sort à l’instant d’une visite où Lupus n’a fait aucune attention à elle, mais a parlé tout le temps à Lucinda, qui n’a pas la moitié de sa fortune. Quand des contrariétés ont tellement dérangé ses esprits qu’elle est obligée d’envoyer chercher le médecin pour pouvoir manger, elle lui dit, en grande colère contre la Providence, qu’elle ne s’est jamais bien portée depuis sa naissance, et qu’elle envie tout mendiant qu’elle voit en bonne santé.

Telle est la vie inquiète de Celia, qui n’a rien pour la tourmenter que son propre esprit.

Si vous pouviez lui inspirer l’humilité chrétienne, vous n’auriez rien de plus à faire pour la rendre aussi heureuse que personne au monde. Cette vertu la rendrait reconnaissante envers Dieu pour moitié moins de santé qu’elle n’en a eu, et l’aiderait à en avoir davantage à l’avenir. Cette vertu préviendrait les tremblements des esprits et la perte de l’appétit, et son sang n’aurait besoin de rien d’autre pour s’adoucir.

Je n’ai fait qu’effleurer ces caractères absurdes, sans autre but que de vous convaincre, de la manière la plus claire, que les règles les plus strictes de la religion sont si loin de rendre la vie morne, inquiète et sans consolation (comme on l’a objecté plus haut), qu’au contraire toutes les misères, tous les tourments et toutes les plaintes qui sont dans le monde viennent du manque de religion, étant directement causés par ces passions absurdes que la religion nous enseigne à renier.

Car tous les besoins qui troublent la vie humaine, qui nous rendent pénibles à nous-mêmes, querelleurs envers les autres et ingrats envers Dieu ; qui nous épuisent en vains travaux et en sottes anxiétés ; qui nous portent de projet en projet, de lieu en lieu, dans une pauvre poursuite de nous ne savons quoi, sont des besoins auxquels ni Dieu, ni la nature, ni la raison ne nous ont assujettis, mais qui nous sont uniquement inspirés par l’orgueil, l’envie, l’ambition et la convoitise.

Autant donc vous réduisez vos désirs aux choses que la nature et la raison exigent, autant vous réglez tous les mouvements de votre cœur par les règles strictes de la religion, autant vous vous éloignez de cette infinité de besoins et de tourments qui torturent tout cœur abandonné à lui-même.

La plupart des gens, il est vrai, avouent que la religion nous préserve d’un grand nombre de maux, et nous aide à bien des égards à jouir plus heureusement de nous-mêmes ; mais ils s’imaginent que cela n’est vrai que d’une dose modérée de religion, qui ne fait que nous retenir doucement des excès de nos passions. Ils supposent que les règles strictes et les contraintes d’une piété élevée sont tellement contraires à notre nature qu’elles doivent nécessairement rendre notre vie morne et sans consolation.

Bien que la faiblesse de cette objection paraisse suffisamment par ce qui a déjà été dit, j’y ajouterai pourtant encore un mot.

Cette objection suppose que la religion, pratiquée modérément, ajoute beaucoup au bonheur de la vie, mais que ces hauteurs de piété qu’exige la perfection de la religion ont un effet contraire.

Elle suppose donc qu’il est heureux d’être gardé des excès de l’envie, mais malheureux d’être gardé de ses autres degrés. Qu’il est heureux d’être délivré d’une ambition sans bornes, mais malheureux d’être sans une ambition plus modérée. Elle suppose aussi que le bonheur de la vie consiste dans un mélange de vertu et de vice, un mélange d’ambition et d’humilité, de charité et d’envie, d’affection céleste et de convoitise. Tout cela est aussi absurde que de supposer qu’il est heureux d’être exempt de douleurs excessives, mais malheureux d’être sans des douleurs plus modérées ; ou que le bonheur de la santé consiste à être en partie malade et en partie bien portant.

Car si l’humilité est la paix et le repos de l’âme, nul ne tire autant de bonheur de l’humilité que celui qui est le plus humble. Si l’envie excessive est un tourment de l’âme, celui-là se délivre le plus parfaitement du tourment qui éteint le plus parfaitement toute étincelle d’envie. S’il y a quelque paix et quelque joie à faire une action selon la volonté de Dieu, celui qui ramène le plus grand nombre de ses actions à cette règle est aussi celui qui accroît le plus la paix et la joie de sa vie.

Et il en est ainsi de toute vertu : plus vous la pratiquez jusqu’en ses moindres degrés, plus elle vous donne de bonheur. Et de même de tout vice : si vous n’en retranchez que les excès, vous ne faites que peu de chose pour vous-même ; mais si vous le rejetez à tous ses degrés, alors vous sentez la vraie paix et la vraie joie d’une âme réformée.

Par exemple : si la religion ne fait que réprimer les excès de la vengeance, mais laisse cet esprit vivre encore en vous dans des occasions moindres, votre religion a pu rendre votre vie un peu plus décente au-dehors, mais elle ne vous a nullement rendu plus heureux ni plus en paix avec vous-même. Mais si vous avez une fois sacrifié toute pensée de vengeance par obéissance à Dieu, et que vous soyez résolu à rendre en tout temps le bien pour le mal, afin de vous rendre plus semblable à Dieu et plus propre à recevoir sa miséricorde dans le royaume d’amour et de gloire, c’est là une hauteur de vertu qui vous en fera sentir le bonheur.

Secondement, quant à ces satisfactions et à ces jouissances qu’une piété élevée nous demande de nous refuser, cela ne nous prive d’aucune consolation réelle de la vie.

Car, premièrement, la piété ne nous demande de renoncer à aucun genre de vie où nous puissions agir raisonnablement et offrir ce que nous faisons à la gloire de Dieu. Tous les genres de vie, toutes les satisfactions et toutes les jouissances qui sont renfermées dans ces bornes ne nous sont nullement refusés par les règles les plus strictes de la piété. Tout ce que vous pouvez faire ou goûter comme en la présence de Dieu, comme son serviteur, comme sa créature raisonnable qui a reçu de lui la raison et la connaissance ; tout ce que vous pouvez accomplir conformément à une nature raisonnable et à la volonté de Dieu, tout cela est permis par les lois de la piété. Et penserez-vous que votre vie sera sans consolation, à moins qu’il ne vous soit permis de déplaire à Dieu, d’être un insensé et un fou, et d’agir contrairement à cette raison et à cette sagesse qu’il a mises en vous ?

Et quant à ces satisfactions que nous n’osons offrir à un Dieu saint, qui ne sont inventées que par la folie et la corruption du monde, qui enflamment nos passions, plongent nos âmes dans la grossièreté et la sensualité, et nous rendent incapables de la faveur divine, soit ici-bas, soit dans l’autre vie ; assurément ce ne peut être un état de vie sans consolation que d’être arraché par la religion à un tel meurtre de soi-même, et d’être rendu capable du bonheur éternel.

Supposons un homme dépourvu de la connaissance que nous tenons de nos sens, placé quelque part, seul avec lui-même, au milieu d’une variété de choses dont il ne saurait pas faire usage ; qu’il ait près de lui du pain, du vin, de l’eau, de la poudre d’or, des chaînes de fer, du gravier, des vêtements, du feu, etc. Supposons qu’il n’ait aucune connaissance du bon usage de ces choses, ni aucune direction de ses sens pour étancher sa soif, apaiser sa faim, ou tirer quelque usage des choses qui l’entourent. Supposons que, dans sa soif, il se mette de la poudre d’or dans les yeux ; que, lorsque ses yeux le cuisent, il se mette du vin dans les oreilles ; que, dans sa faim, il se mette du gravier dans la bouche ; que, dans la douleur, il se charge de chaînes de fer ; que, sentant le froid, il se mette les pieds dans l’eau ; qu’effrayé par le feu, il s’enfuie loin de lui ; que, las, il se fasse un siège de son pain. Supposons que, par son ignorance du bon usage des choses qui l’entourent, il se tourmente vainement tant qu’il vivra, et meure enfin aveuglé de poudre, étouffé de gravier et chargé de fers. Supposons qu’un être bon vienne à lui, lui montre la nature et l’usage de toutes les choses qui l’entourent, et lui donne pour s’en servir des règles si strictes qu’elles le rendraient certainement, s’il les observait, plus heureux de tout ce qu’il a, et le délivreraient des douleurs de la faim, de la soif et du froid.

Or pourriez-vous affirmer avec quelque raison que ces règles strictes, pour user des choses qui l’entouraient, ont rendu la vie de ce pauvre homme morne et sans consolation ?

Or c’est là, en quelque mesure, une image des règles strictes de la religion : elles ne font que remédier à notre ignorance, nous empêcher de nous tourmenter nous-mêmes, et nous enseigner à user de tout ce qui nous entoure pour notre véritable avantage.

L’homme est placé dans un monde plein d’une variété de choses ; son ignorance lui fait user de beaucoup d’entre elles aussi absurdement que cet homme qui se mettait de la poudre dans les yeux pour soulager sa soif, ou se chargeait de chaînes pour ôter sa douleur.

La religion vient donc ici à son secours, et lui donne des règles strictes pour user de tout ce qui l’entoure, afin qu’en en usant ainsi d’une manière conforme à sa propre nature et à la nature des choses, il ait toujours le plaisir d’en recevoir un véritable bienfait. Elle lui montre ce qui est strictement juste quant à la nourriture, à la boisson et aux vêtements ; et qu’il n’a rien d’autre à attendre des choses de ce monde que de satisfaire ces besoins qui sont les siens ; et ensuite d’étendre son assistance à tous ses frères, afin que, autant qu’il le peut, il aide tous ses semblables à tirer du monde le même bienfait qu’il en tire lui-même.

Elle lui dit que ce monde est incapable de lui donner aucun autre bonheur ; et que tous les efforts pour être heureux dans des monceaux d’argent ou des arpents de terre, dans de beaux habits, des lits somptueux, de magnifiques équipages, l’apparat et la splendeur, ne sont que de vains efforts, des tentatives ignorantes après des choses impossibles, ces choses n’étant pas plus capables de donner le moindre degré de bonheur que la poudre dans les yeux ne peut guérir la soif, ou le gravier dans la bouche apaiser la faim ; mais que, comme la poudre et le gravier mal employés, elles ne serviront qu’à le rendre plus malheureux par un usage si ignorant.

Elle lui dit que, bien que ce monde ne puisse rien faire de plus pour lui que satisfaire ces besoins du corps, il y a pourtant un bien beaucoup plus grand préparé pour l’homme que de manger, de boire et de se vêtir ; que ce bien est encore invisible à ses yeux, étant trop glorieux pour être saisi par la chair et le sang ; mais qu’il lui est réservé pour qu’il y entre aussitôt que cette courte vie sera finie ; et que là, dans un corps nouveau formé à une ressemblance angélique, il habitera dans la lumière et la gloire de Dieu pour toute l’éternité.

Elle lui dit que cet état de gloire sera donné à tous ceux qui font un bon usage des choses de ce monde présent, qui ne s’aveuglent pas avec de la poudre d’or, ne mangent pas de gravier, ou ne gémissent pas sous des charges de fer qu’ils se sont eux-mêmes imposées ; mais qui usent du pain, de l’eau, du vin et des vêtements pour des fins conformes à la nature et à la raison ; et qui, avec foi et reconnaissance, adorent le bon Dispensateur de tout ce dont ils jouissent ici-bas et de tout ce qu’ils espèrent pour l’avenir.

Or quelqu’un peut-il dire que les règles les plus strictes d’une religion telle que celle-ci nous privent d’aucune des consolations de la vie ? Ne pourrait-on pas le dire avec autant de justice de ces règles qui ne font qu’empêcher un homme de s’étouffer avec du gravier ? Car la rigueur de ces règles ne consiste que dans l’exactitude de leur droiture.

Qui se plaindrait de la sévère rigueur d’une loi qui, sans aucune exception, défendrait de se mettre de la poudre dans les yeux ? Qui pourrait la trouver trop rigide parce qu’elle ne souffrirait aucun adoucissement ? Or telle est la rigueur de la religion : elle n’exige rien de nous strictement, ou sans adoucissement, que là où chaque degré de la chose est mauvais, où chaque complaisance nous fait quelque mal.

Si la religion défend toute espèce de vengeance, sans aucune exception, c’est que toute vengeance est de la nature du poison ; et quoique nous n’en prenions pas assez pour mettre fin à notre vie, si nous en prenons si peu que ce soit, il corrompt toute la masse du sang, et rend difficile le retour à notre santé première.

Si la religion commande une charité universelle, d’aimer notre prochain comme nous-mêmes, de pardonner à tous nos ennemis et de prier pour eux sans aucune réserve, c’est que tous les degrés d’amour sont des degrés de bonheur, qui fortifient et soutiennent la vie divine de l’âme, et sont aussi nécessaires à sa santé et à son bonheur qu’une nourriture convenable est nécessaire à la santé et au bonheur du corps.

Si la religion a des lois qui défendent d’amasser des trésors sur la terre, et nous commande de nous contenter de la nourriture et du vêtement, c’est que tout autre usage du monde est un abus qui tourne à notre propre tourment, et qui change toutes ses commodités en pièges et en filets pour nous perdre. C’est que cette simplicité et cette modestie de vie nous mettent à l’abri des soucis et des peines d’un orgueil et d’une envie sans repos, et nous rendent plus facile de garder ce droit chemin qui nous mènera à la vie éternelle.

Si la religion dit : « Va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres », c’est qu’il n’y a point d’autre usage naturel ou raisonnable de nos richesses, point d’autre manière de nous en rendre plus heureux ; c’est qu’il est aussi strictement juste de donner aux autres ce dont nous n’avons pas besoin nous-mêmes, qu’il est juste d’en user autant que nos propres besoins l’exigent. Car si un homme a plus de nourriture que sa nature n’en demande, combien n’est-il pas bas et déraisonnable d’inventer de sottes manières de la gaspiller, et d’en faire le jouet de son ventre rassasié, plutôt que de laisser ses semblables tirer de la nourriture le même réconfort qu’il en a tiré lui-même. Il s’en faut donc tant que ce soit une dure loi de la religion de faire cet usage de nos richesses, qu’un homme raisonnable se réjouirait d’une religion qui lui enseigne à être plus heureux de ce qu’il donne que de ce qu’il garde pour lui-même ; qui lui enseigne à faire de la nourriture et des vêtements dont il peut se passer de plus grandes bénédictions pour lui que ceux qui nourrissent et vêtent son propre corps.

Si la religion nous demande de jeûner quelquefois, et de refuser à nos appétits naturels, c’est pour diminuer cette lutte et cette guerre qui sont dans notre nature ; c’est pour faire de nos corps des instruments plus propres à la pureté et plus dociles aux bons mouvements de la grâce divine ; c’est pour tarir les sources de nos passions qui font la guerre à l’âme, pour rafraîchir l’ardeur de notre sang, et rendre l’esprit plus capable de méditations divines. De sorte que, bien que ces abstinences causent quelque peine au corps, elles diminuent tellement la puissance des appétits et des passions du corps, et augmentent tellement notre goût pour les joies spirituelles, que ces sévérités mêmes de la religion, pratiquées avec discrétion, ajoutent beaucoup à la douce jouissance de notre vie.

Si la religion nous appelle à une vie de vigilance et de prière, c’est que nous vivons au milieu d’une foule d’ennemis, et que nous avons toujours besoin du secours de Dieu. Si nous devons confesser et pleurer nos péchés, c’est que de telles confessions soulagent l’esprit et lui rendent le repos ; comme des fardeaux et des poids ôtés des épaules soulagent le corps et le mettent plus à son aise. Si nous devons être fréquents et fervents dans les saintes demandes, c’est pour nous tenir fermes sous le regard de notre vrai Dieu, et afin que nous ne manquions jamais du bonheur d’une foi vive, d’une espérance joyeuse et d’une confiance bien fondée en Dieu. Si nous devons prier souvent, c’est afin d’être souvent heureux de ces joies secrètes que seule la prière peut donner ; de ces communications de la présence divine qui rempliront notre esprit de tout le bonheur dont sont capables des êtres qui ne sont pas au Ciel.

S’il y avait au monde quelque chose qui méritât davantage nos soins, s’il y avait quelque exercice de l’esprit ou quelque commerce avec les hommes qui tournât plus à notre avantage que ce commerce avec Dieu, nous ne serions pas appelés à une telle persévérance dans la prière. Mais si un homme considère ce qu’il quitte lorsqu’il se retire pour la dévotion, il trouvera que ce n’est pas un petit bonheur d’être si souvent délivré de ne rien faire, ou de ne rien faire qui vaille ; d’une morne oisiveté, d’un travail sans profit ou d’une vaine conversation. S’il considère que tout ce qui est dans le monde, et tout ce qui s’y fait, n’est que pour le corps et les jouissances du corps, il aura sujet de se réjouir de ces heures de prière, qui le portent à des consolations plus hautes, qui l’élèvent au-dessus de ces pauvres soucis, qui ouvrent à son esprit une scène de plus grandes choses, et accoutument son âme à les espérer et à les attendre.

Si la religion nous commande de vivre entièrement pour Dieu, et de tout faire pour sa gloire, c’est que toute autre manière de vivre est vivre entièrement contre nous-mêmes, et aboutira à notre propre honte et à notre confusion de face.

Comme tout est ténèbres, que Dieu n’éclaire pas ; comme tout est privé de sens, qui ne reçoit pas de lui sa part de connaissance ; comme rien ne vit qu’en participant à la vie qui vient de lui ; comme rien n’existe que parce qu’il lui commande d’être ; ainsi il n’y a de gloire ou de grandeur que celle qui procède de la gloire et de la grandeur de Dieu.

Nous pouvons, il est vrai, parler de la gloire humaine comme nous parlons de la vie humaine ou de la connaissance humaine ; mais comme nous sommes sûrs que la vie humaine n’implique rien qui soit à nous, sinon une vie dépendante en Dieu, ou la jouissance de la part de vie que nous avons en Dieu, de même la gloire humaine, partout où nous la trouvons, ne peut être que la part de gloire dont nous jouissons dans la gloire de Dieu.

Tel est l’état de toutes les créatures, hommes ou Anges : comme elles ne se sont pas faites elles-mêmes, elles ne jouissent de rien par elles-mêmes ; si elles sont grandes, ce ne peut être que pour avoir beaucoup reçu des dons de Dieu ; leur puissance ne peut être que la part de la puissance divine qui agit en elles ; leur sagesse ne peut être que la part de la sagesse divine qui brille au-dedans d’elles ; et leur lumière et leur gloire, que la part de la lumière et de la gloire de Dieu qui brille sur elles.

Comme elles ne sont pas hommes ou Anges parce qu’elles ont voulu l’être d’elles-mêmes, mais parce que la volonté de Dieu les a formées pour être ce qu’elles sont ; de même elles ne peuvent jouir de tel ou tel bonheur des hommes ou des Anges parce qu’elles le désirent, mais parce que c’est la volonté de Dieu que telles choses soient le bonheur des hommes, et telles autres le bonheur des Anges. Or, si Dieu est ainsi tout en tous ; si sa volonté est ainsi la mesure de toutes choses et de toutes les natures ; si rien ne peut se faire que par sa puissance ; si rien ne peut se voir que par une lumière qui vient de lui ; si nous n’avons rien à craindre que de sa justice ; si nous n’avons rien à espérer que de sa bonté ; si telle est la nature de l’homme, ainsi impuissant en lui-même ; si tel est l’état de toutes les créatures, aussi bien de celles qui sont au Ciel que de celles qui sont sur la terre ; si elles ne sont rien, ne peuvent rien faire, ne peuvent souffrir aucune douleur ni sentir aucun bonheur, sinon dans la mesure et aux degrés où la puissance de Dieu opère tout cela ; si tel est l’état des choses, comment pouvons-nous avoir la moindre lueur de joie ou de consolation, comment pouvons-nous jouir paisiblement de nous-mêmes, si ce n’est en vivant entièrement pour ce Dieu, en usant de tout et en faisant tout conformément à sa volonté ? Une vie ainsi consacrée à Dieu, qui regarde entièrement à lui dans toutes nos actions et fait toutes choses d’une manière convenable à sa gloire, est si loin d’être morne et sans consolation qu’elle crée de nouvelles consolations dans tout ce que nous faisons.

Au contraire, si vous voulez voir combien sont heureux ceux qui vivent selon leur propre volonté, qui ne peuvent se soumettre à l’affaire morne et mélancolique d’une vie consacrée à Dieu, regardez l’homme de la parabole à qui son maître avait donné un talent.

Il ne pouvait supporter la pensée d’employer son talent selon la volonté de celui de qui il le tenait, et il choisit donc de se rendre plus heureux à sa manière. « Seigneur, dit-il, je savais que tu es un homme dur, qui moissonnes où tu n’as pas semé, et qui amasses où tu n’as pas vanné; j’ai eu peur, et je suis allé cacher ton talent dans la terre; voici, prends ce qui est à toi. »

Son maître, l’ayant convaincu par sa propre bouche, l’expédie par cette sentence : « Et le serviteur inutile, jetez-le dans les ténèbres du dehors, où il y aura des pleurs et des grincements de dents. » [Matthieu 25:24-25, 30]

Vous voyez ici combien cet homme se rendit heureux en n’agissant pas entièrement selon la volonté de son maître. Ce fut, de son propre aveu, un bonheur de murmure et de mécontentement : je savais, dit-il, que tu es un homme dur ; ce fut un bonheur de craintes et d’appréhensions : j’ai eu peur, dit-il ; ce fut un bonheur de vains travaux et de démarches stériles : je suis allé, dit-il, cacher ton talent ; et après avoir été quelque temps le jouet de passions insensées, de craintes tourmentantes et d’un travail stérile, il est récompensé par les ténèbres, les pleurs éternels et les grincements de dents.

Or tel est le bonheur de tous ceux qui regardent une piété stricte et élevée, c’est-à-dire un bon usage de leur talent, comme un état de vie morne et mélancolique.

Ils peuvent vivre quelque temps libres des contraintes et des directions de la religion ; mais, à la place, il leur faut être sous le gouvernement absurde de leurs passions : il leur faut, comme l’homme de la parabole, vivre dans les murmures et les mécontentements, dans les craintes et les appréhensions. Ils peuvent éviter la peine de faire le bien, d’employer leur temps avec dévotion, d’amasser des trésors dans le Ciel, de vêtir ceux qui sont nus, de visiter les malades ; mais alors il leur faut, comme cet homme, avoir des travaux et des peines en vain, qui ne tendent à aucun usage ni à aucun avantage, qui ne font aucun bien ni à eux-mêmes ni aux autres ; il leur faut aller, et peiner, et travailler, et creuser, pour cacher leur talent dans la terre. Il leur faut, comme lui, à la venue de leur Seigneur, être convaincus par leur propre bouche, être accusés par leur propre cœur, et voir tout ce qu’ils ont dit et pensé de la religion servir à montrer la justice de leur condamnation aux ténèbres éternelles, aux pleurs et aux grincements de dents.

Voilà le marché que font ceux qui fuient la rigueur et la perfection de la religion afin de vivre heureux.

D’un autre côté, si vous voulez voir une courte description du bonheur d’une vie bien employée, entièrement consacrée à Dieu, il vous faut regarder l’homme de la parabole à qui son maître avait donné cinq talents. « Seigneur, dit-il, tu m’as remis cinq talents; voici, j’en ai gagné cinq autres. Son maître lui dit: C’est bien, bon et fidèle serviteur; tu as été fidèle en peu de chose, je te confierai beaucoup; entre dans la joie de ton maître. »

Vous voyez ici qu’une vie entièrement appliquée à faire valoir ses talents, entièrement consacrée à Dieu, est un état de bonheur, de travaux prospères et de glorieux succès. On ne trouve pas ici, comme dans le cas précédent, de passions inquiètes, de murmures, de vaines craintes et de travaux stériles. L’homme ne peine pas et ne creuse pas la terre sans but ni avantage ; mais ses pieux travaux prospèrent entre ses mains, son bonheur s’accroît, la bénédiction de cinq talents devient la bénédiction de dix, et il est reçu par un « C’est bien, bon et fidèle serviteur; entre dans la joie de ton maître. »

Or, comme le cas de ces hommes de la parabole ne leur laissait d’autre choix que d’être heureux en employant leurs dons à la gloire du Seigneur, ou malheureux en les employant selon leurs propres humeurs et leurs fantaisies, ainsi l’état du christianisme ne nous laisse pas d’autre choix.

Tout ce que nous avons, tout ce que nous sommes, tout ce dont nous jouissons, ne sont qu’autant de talents reçus de Dieu : si nous les employons aux fins d’une vie pieuse et sainte, nos cinq talents deviendront dix, et nos travaux nous feront entrer dans la joie de notre Seigneur ; mais si nous en abusons pour satisfaire nos propres passions, sacrifiant les dons de Dieu à notre orgueil et à notre vanité, nous vivrons ici-bas dans de vains travaux et de sottes anxiétés, fuyant la religion comme une chose mélancolique, accusant notre Seigneur d’être un maître dur, et nous tomberons ensuite dans une misère éternelle.

Nous pouvons quelque temps nous amuser de noms et de sons, et d’ombres de bonheur ; nous pouvons parler de telle ou telle grandeur ou dignité ; mais si nous désirons le bonheur véritable, nous n’avons pas d’autre chemin possible pour y parvenir que de faire valoir nos talents, en usant si saintement et si pieusement des puissances et des facultés de l’homme dans l’état présent, que nous soyons heureux et glorieux dans les puissances et les facultés des Anges dans le monde à venir.

Combien sont donc ignorants de la nature de la religion, de la nature de l’homme et de la nature de Dieu, ceux qui croient qu’une vie de piété stricte et de dévotion à Dieu est un état morne et sans consolation, alors qu’il est si clair et si certain qu’on ne peut trouver ni consolation ni joie en aucune autre chose !

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