Chapitre 10 · 32 min de lecture · 42 min d’écoute
Où l’on montre comment tous les ordres et tous les rangs d’hommes et de femmes, de tout âge, sont obligés de se consacrer à Dieu
J’AI, dans les chapitres précédents, parcouru les divers grands exemples de la dévotion chrétienne, et j’ai montré que toutes les parties de notre vie commune, nos occupations, nos talents et les dons de la fortune, doivent tous être rendus saints et agréables à Dieu par un usage sage et religieux de toutes choses, et en dirigeant nos actions et nos desseins vers des fins qui conviennent à l’honneur et à la gloire de Dieu.
Je vais montrer maintenant que cette régularité de la dévotion, cette sainteté de la vie commune, cet usage religieux de tout ce que nous possédons, est une dévotion qui est le devoir de tous les ordres de chrétiens.
Fulvius a reçu une éducation savante et a pris ses grades à l’université ; il en est sorti afin d’être libre de toute règle de vie. Il ne prend aucun emploi et n’entre dans aucune affaire, parce qu’il pense que tout emploi, toute affaire, appelle ceux qui s’y engagent à en accomplir soigneusement et à en remplir exactement les divers devoirs. Quand il est d’humeur grave, il vous dira qu’il n’est pas entré dans les ordres sacrés, parce qu’il regarde cet état comme un état qui demande une grande sainteté de vie, et qu’il n’est pas dans son humeur d’être si bon. Il vous dira qu’il n’a nullement l’intention de se marier, parce qu’il ne saurait s’astreindre à cette régularité de vie et de conduite qu’il estime être le devoir de ceux qui sont à la tête d’une famille. Il a refusé d’être le parrain de son neveu, parce qu’il ne veut avoir à répondre d’aucune charge, de quelque nature qu’elle soit.
Fulvius pense qu’il est consciencieux dans cette conduite, et il se contente donc de la vie la plus oisive, la plus frivole et la plus négligente.
Il n’a point de religion, point de dévotion, aucune prétention à la piété. Il ne vit selon aucune règle, et pense que tout va fort bien, parce qu’il n’est ni prêtre, ni père, ni tuteur, et qu’il n’a ni emploi ni famille dont il doive prendre soin.
Mais, Fulvius, vous êtes une créature raisonnable, et, comme telle, vous êtes tout aussi obligé de vivre selon la raison et l’ordre qu’un prêtre est obligé de servir à l’autel, ou un tuteur d’être fidèle à sa charge : si vous vivez contrairement à la raison, vous ne commettez pas un petit crime, vous ne trahissez pas une petite charge ; mais vous violez la loi de votre nature, vous vous révoltez contre Dieu qui vous a donné cette nature, et vous vous rangez parmi ceux que le Dieu de la raison et de l’ordre punira comme des apostats et des déserteurs.
Bien que vous n’ayez aucun emploi, cependant, puisque vous avez été baptisé dans la profession de la religion du Christ, vous êtes tout aussi obligé de vivre selon la sainteté de l’esprit chrétien, et d’accomplir toutes les promesses faites à votre baptême, qu’aucun homme n’est obligé d’être honnête et fidèle dans son état. Si vous abusez de cette haute vocation, vous n’êtes pas infidèle en une petite chose, mais vous abusez du sang précieux du Christ ; vous crucifiez de nouveau le Fils de Dieu ; vous négligez les plus hautes marques de la bonté divine ; vous déshonorez l’Église de Dieu ; vous souillez le corps du Christ ; vous abusez des moyens de grâce et des promesses de la gloire ; et au jour du jugement, Tyr et Sidon seront traitées moins rigoureusement que vous.
C’est donc une grande folie, pour qui que ce soit, de se croire libre de vivre comme il lui plaît, parce qu’il n’est pas dans le même état de vie que certains autres : car s’il y a quelque chose de terrible dans l’abus d’une charge quelconque ; s’il y a quelque chose à craindre pour la négligence d’une vocation quelconque, il n’y a rien de plus à craindre que le mauvais usage de notre raison, ni rien de plus redoutable que la négligence de notre vocation chrétienne, laquelle n’est pas de servir aux petits besoins d’une vie courte, mais de racheter des âmes pour Dieu, de remplir le Ciel de saints, et d’achever pour Dieu un royaume de gloire éternelle.
Nul homme ne doit donc se croire dispensé de l’exactitude de la piété et de la morale, parce qu’il a choisi d’être oisif et indépendant dans le monde ; car les nécessités d’une vie raisonnable et sainte ne sont pas fondées sur les diverses conditions et les divers emplois de cette vie, mais sur la nature immuable de Dieu et sur la nature de l’homme. Un homme ne doit pas être raisonnable et saint parce qu’il est prêtre ou père de famille ; mais il doit être un prêtre pieux et un bon père, parce que la piété et la bonté sont les lois de la nature humaine. Si un homme pouvait plaire à Dieu sans vivre selon la raison et l’ordre, il n’y aurait rien qui déplût à Dieu dans un prêtre oisif ou dans un père réprouvé. Celui donc qui abuse de sa raison est semblable à celui qui abuse du sacerdoce ; et celui qui néglige la sainteté de la vie chrétienne est comme l’homme qui méprise la charge la plus importante.
Si un homme choisissait de se crever les yeux plutôt que de jouir de la lumière et de voir les œuvres de Dieu ; s’il se tuait volontairement en refusant de manger et de boire, chacun reconnaîtrait qu’un tel homme est un rebelle contre Dieu, qui mérite justement sa plus haute indignation. Vous ne diriez pas que cela n’est un péché que chez un prêtre ou chez un maître de maison, mais chez tout homme, en tant qu’homme.
Or, en quoi consiste le caractère coupable de cette conduite ? Ne consiste-t-il pas en ceci, qu’il abuse de sa nature et refuse de remplir le rôle pour lequel Dieu l’a créé ? Mais si cela est vrai, alors toutes les personnes qui abusent de leur raison, qui jouent un autre rôle que celui pour lequel Dieu les a créées, sont semblables à cet homme, rebelles contre Dieu, et, pour la même raison, sujettes à sa colère.
Supposons que cet homme, au lieu de se crever les yeux, ne les eût employés qu’à regarder des choses ridicules, ou les eût tenus fermés dans le sommeil ; qu’au lieu de se laisser mourir de faim en ne mangeant point du tout, il fît de chaque repas un festin, et mangeât et bût comme un épicurien : pourrait-on dire qu’il a vécu davantage pour la gloire de Dieu ? Pourrait-on dire qu’il a mieux rempli le rôle pour lequel Dieu l’avait créé, que s’il s’était crevé les yeux et laissé mourir de faim ?
Or, supposez seulement un homme qui agit déraisonnablement ; supposez-le seulement éteignant sa raison au lieu de se crever les yeux, et vivant dans une suite de folies et de frivolités au lieu de se laisser mourir de faim, et vous aurez trouvé un rebelle contre Dieu tout aussi grand.
Car celui qui se crève les yeux, ou qui se donne la mort, n’a que cette seule culpabilité, qu’il abuse des facultés que Dieu lui a données ; qu’il refuse de remplir le rôle pour lequel il a été créé, et qu’il se met dans un état contraire à la volonté divine. Et assurément, telle est la culpabilité de quiconque mène une vie déraisonnable, profane et insensée.
Comme donc aucun état particulier, aucune vie privée, n’excuse l’abus de notre corps ou le meurtre de soi-même, de même aucun état particulier, aucune vie privée, n’excuse l’abus de notre raison ou la négligence de la sainteté de la religion chrétienne. Car assurément, c’est tout autant la volonté de Dieu que nous fassions le meilleur usage de nos facultés raisonnables, que nous nous conformions à la pureté et à la sainteté du christianisme, qu’il est la volonté de Dieu que nous nous servions de nos yeux, et que nous mangions et buvions pour la conservation de notre vie.
Jusqu’à ce donc qu’un homme puisse montrer qu’il s’efforce sincèrement de vivre selon la volonté de Dieu, d’être ce que Dieu exige qu’il soit ; jusqu’à ce qu’il puisse montrer qu’il travaille à vivre selon la sainteté de la religion chrétienne, qui qu’il soit et où qu’il soit, il a à répondre de tout ce dont ont à répondre ceux qui refusent de vivre, qui abusent des plus grandes charges et négligent la plus haute vocation du monde.
Tout le monde reconnaît que tous les ordres d’hommes doivent être également et exactement honnêtes et fidèles ; il n’y a point d’exception à faire dans ces devoirs pour aucun état de vie privé ou particulier. Or, si nous voulions seulement prêter attention à la raison et à la nature des choses, si nous voulions seulement considérer la nature de Dieu et la nature de l’homme, nous trouverions la même nécessité pour tout autre bon usage de notre raison, pour chaque grâce ou chaque disposition religieuse de la vie chrétienne ; nous trouverions qu’il est aussi absurde de supposer qu’un homme doit être exact dans la piété et qu’un autre n’en a pas besoin, que de supposer qu’un homme doit être exact dans l’honnêteté et qu’un autre n’en a pas besoin ; car l’humilité chrétienne, la sobriété, la dévotion et la piété sont des parties aussi grandes et aussi nécessaires d’une vie raisonnable que la justice et l’honnêteté. Et d’autre part, l’orgueil, la sensualité et la convoitise sont d’aussi grands désordres de l’âme, un aussi grave abus de notre raison, et aussi contraires à Dieu, que la fraude et la malhonnêteté. Le vol et la malhonnêteté semblent, à la vérité, aux yeux du vulgaire, de plus grands péchés, parce qu’ils sont si nuisibles à la société civile et si sévèrement punis par les lois humaines. Mais si nous considérons le genre humain d’un point de vue plus élevé, comme l’ordre ou la société d’êtres raisonnables que Dieu a établie, qui doivent le glorifier par le bon usage de leur raison et en agissant conformément à l’ordre de leur nature, nous trouverons que toute disposition également contraire à la raison et à l’ordre, qui s’oppose aux fins et aux desseins de Dieu et trouble la beauté et la gloire du monde raisonnable, est également coupable chez l’homme et également odieuse à Dieu.
Cela nous montrerait que le péché de sensualité est semblable au péché de malhonnêteté, et qu’il fait de nous des objets tout aussi grands du déplaisir divin.
De plus, si nous considérons le genre humain d’un point de vue plus élevé encore, comme un ordre racheté d’esprits déchus, baptisés dans la communion du Fils de Dieu, pour être les temples du Saint-Esprit ; pour vivre selon ses saintes inspirations ; pour offrir à Dieu le sacrifice raisonnable d’une vie humble, pieuse et reconnaissante ; pour se purifier des désordres de leur chute ; pour faire un bon usage des moyens de grâce, afin d’être des fils de la gloire éternelle ; si nous regardons le genre humain sous ce vrai jour, alors nous trouverons que toutes les dispositions contraires à cette sainte société, qui sont des abus de cette miséricorde infinie, que toutes les actions qui nous rendent dissemblables du Christ, qui déshonorent son corps, qui abusent des moyens de grâce et s’opposent à nos espérances de gloire, ont en elles tout ce qui peut nous rendre à jamais odieux à Dieu. De sorte que, bien que l’orgueil et la sensualité, et les autres vices de même nature, ne nuisent pas à la société civile comme le font la fraude et la malhonnêteté, ils nuisent cependant à cette société-là, et s’opposent à ces fins-là, qui sont plus grandes et plus glorieuses aux yeux de Dieu que toutes les sociétés qui se rapportent à ce monde.
Rien donc ne peut être plus faux que de s’imaginer que, parce que nous sommes des personnes privées, qui ne nous sommes chargées d’aucune fonction ni d’aucun emploi dans la vie, nous pouvons pour cela vivre plus au large, satisfaire nos appétits et être moins attentifs aux devoirs de la piété et de la sainteté ; car ce serait une aussi bonne excuse pour la fraude et la malhonnêteté. Car celui qui abuse de sa raison, qui s’abandonne à la convoitise et à la sensualité, et qui néglige de remplir le rôle sage et raisonnable d’un vrai chrétien, a dans sa vie tout ce qui se trouve dans la fraude et la malhonnêteté pour le rendre odieux à Dieu.
Si donc vous aimez mieux être un épicurien oisif que d’être infidèle ; si vous aimez mieux vivre dans la convoitise et la sensualité que de faire tort à votre prochain dans ses biens, vous ne vous êtes pas mieux assuré la faveur de Dieu que celui qui aime mieux dévaliser une maison que de dévaliser une église.
Car abuser de notre propre nature est une désobéissance envers Dieu aussi grande que de faire tort à notre prochain ; et celui qui manque de piété envers Dieu en a fait autant pour se damner que celui qui manque d’honnêteté envers les hommes. Tout argument, donc, qui prouve qu’il est nécessaire à tous les hommes, dans toutes les conditions de la vie, d’être vraiment honnêtes, prouve qu’il est également nécessaire à tous les hommes, dans toutes les conditions de la vie, d’être vraiment saints et pieux, et de faire toutes choses de la manière qui convient à la gloire de Dieu.
De plus, un autre argument pour prouver que tous les ordres d’hommes sont obligés d’être ainsi saints et dévots dans le cours ordinaire de leur vie, dans l’usage de tout ce dont ils jouissent, peut se tirer de notre obligation à la prière.
On accorde que la prière est un devoir qui appartient à tous les états et à toutes les conditions des hommes : or, si nous recherchons la raison de cela, pourquoi aucun état de vie ne doit être dispensé de la prière, nous trouverons qu’elle est une aussi bonne raison pour que tout état de vie soit fait un état de piété et de sainteté dans toutes ses parties.
Car la raison pour laquelle nous devons prier Dieu, et le glorifier par des hymnes et des psaumes d’actions de grâces, est celle-ci : c’est que nous devons vivre entièrement pour Dieu, et le glorifier de toutes les manières possibles. Ce n’est pas que les louanges en paroles, ou les formules d’actions de grâces, soient plus particulièrement des parties de la piété, ou davantage le culte de Dieu que d’autres choses ; mais c’est qu’elles sont des manières possibles d’exprimer notre dépendance, notre obéissance et notre dévotion envers Dieu. Or, si telle est la raison des louanges et des actions de grâces que nous rendons à Dieu par nos paroles, à savoir que nous devons vivre pour Dieu de toutes les manières possibles, il s’ensuit clairement que nous sommes également obligés d’adorer et de glorifier Dieu dans toutes les autres actions qui peuvent être changées en actes de piété et d’obéissance envers lui. Et, comme les actions ont beaucoup plus de portée que les paroles, ce doit être un culte bien plus agréable à Dieu de le glorifier dans toutes les actions de notre vie commune, que par quelque petite formule de paroles à certains moments particuliers.
Ainsi, si Dieu doit être adoré par des formules d’actions de grâces, celui qui se fait une règle d’être content et reconnaissant dans chaque partie et dans chaque accident de sa vie, parce qu’il vient de Dieu, loue Dieu d’une manière bien plus élevée que celui qui a quelque temps fixé pour chanter des psaumes. Celui qui n’ose dire une parole malveillante ni faire une chose déraisonnable, parce qu’il considère Dieu comme présent partout, accomplit une meilleure dévotion que celui qui n’ose manquer l’église. Vivre dans le monde comme un étranger et un voyageur, usant de toutes ses jouissances comme n’en usant pas, faisant de toutes nos actions autant de pas vers une vie meilleure, c’est offrir à Dieu un meilleur sacrifice que toutes les formules de prières saintes et célestes.
Être humble dans toutes nos actions, éviter toute apparence d’orgueil et de vanité, être doux et humble dans nos paroles, nos actions, nos vêtements, notre conduite et nos desseins, à l’imitation de notre bienheureux Sauveur, c’est adorer Dieu d’une manière plus élevée que ceux qui ont seulement des moments pour se prosterner à genoux dans leurs dévotions. Celui qui se contente du nécessaire, afin de pouvoir donner le reste à ceux qui en ont besoin ; qui n’ose dépenser follement aucun argent, parce qu’il le regarde comme un talent reçu de Dieu, dont il faut user selon sa volonté, loue Dieu par quelque chose de plus glorieux que des cantiques de louange.
Celui qui a des temps marqués pour l’usage de prières sages et pieuses accomplit un acte de dévotion convenable ; mais celui qui ne se permet aucun temps, aucun lieu, aucune action, qui ne soit strictement conforme à la sagesse et à la sainteté, adore la nature divine par la dévotion la plus vraie et la plus solide. Car qui ne sait qu’il vaut mieux être pur et saint que de parler de pureté et de sainteté ? Bien plus, qui ne sait qu’un homme ne doit être réputé pur, ou saint, ou juste, que dans la mesure où il est pur, et saint, et juste dans le cours ordinaire de sa vie ? Mais si cela est clair, il est clair aussi qu’il vaut mieux être saint que d’avoir de saintes prières.
Les prières, donc, sont si loin d’être une dévotion suffisante, qu’elles en sont la plus petite partie. Nous devons louer Dieu par des paroles et des prières, parce que c’est une manière possible de glorifier Dieu, qui nous a donné des facultés dont on peut ainsi user. Mais, comme les paroles ne sont en elles-mêmes que de petites choses, comme les temps de prière sont bien peu de chose si on les compare au reste de notre vie, de même cette dévotion qui consiste en des temps et des formules de prière n’est qu’une bien petite chose, si on la compare à cette dévotion qui doit paraître dans toutes les autres parties et dans toutes les autres circonstances de notre vie.
De plus, comme c’est une chose facile d’adorer Dieu par des formules de paroles, et d’observer des temps pour les lui offrir, c’est aussi la plus petite sorte de piété. Et, d’autre part, comme il est plus difficile d’adorer Dieu par nos biens, de l’honorer par le bon usage de notre temps, de lui offrir le sacrifice continuel du renoncement à soi-même et de la mortification ; comme il faut plus de piété pour ne manger et ne boire que pour des fins qui puissent glorifier Dieu, pour n’entreprendre aucun travail et ne se permettre aucun divertissement, si ce n’est là où nous pouvons agir au nom de Dieu ; comme il est plus difficile de sacrifier toutes nos dispositions corrompues, de corriger toutes nos passions, et de faire de la piété envers Dieu la règle et la mesure de toutes les actions de notre vie commune, ainsi la dévotion de cette sorte est un service bien plus agréable à Dieu que ces paroles de dévotion que nous lui offrons, soit à l’église, soit dans notre cabinet.
Tout lecteur sensé s’apercevra aisément que je n’ai pas l’intention de diminuer la vraie et grande valeur des prières, soit publiques, soit privées ; mais seulement de lui montrer qu’elles ne sont certainement qu’une bien mince partie de la dévotion, lorsqu’on les compare à une vie dévote.
Pour voir cela sous un jour plus clair encore, supposons une personne qui ait des temps marqués pour louer Dieu par des psaumes et des hymnes, et qui soit exacte à les observer ; supposons aussi que, dans sa vie commune, elle soit inquiète et mal à l’aise, pleine de murmures et de plaintes à propos de tout, jamais satisfaite que par hasard, selon que son humeur se trouve la porter, mais murmurant et se chagrinant contre les saisons mêmes, et trouvant quelque chose à redire à tout ce qui lui arrive.
Or, pouvez-vous concevoir quelque chose de plus absurde et de plus déraisonnable qu’un tel caractère ? Faut-il tenir une telle personne pour reconnaissante envers Dieu, parce qu’elle a des formules de louange qu’elle lui offre ? Bien plus, n’est-il pas certain que de telles formules de louange doivent être si loin d’être une dévotion agréable à Dieu, qu’elles doivent être en horreur comme une abomination ? Or, l’absurdité que vous voyez dans cet exemple est la même dans toute autre partie de notre vie ; si notre vie commune a quelque chose de contraire à nos prières, c’est la même abomination que des cantiques d’actions de grâces dans la bouche de ceux qui murmurent.
Des genoux fléchis, tandis que vous êtes vêtu d’orgueil ; des requêtes célestes, tandis que vous amassez des trésors sur la terre ; de saintes dévotions, tandis que vous vivez dans les folies du monde ; des prières de douceur et de charité, tandis que votre cœur est le siège de l’orgueil et du ressentiment ; des heures de prière, tandis que vous livrez des jours et des années à des divertissements oisifs, à des visites frivoles et à de sots plaisirs : ce sont là des services aussi absurdes et aussi inacceptables à Dieu que des formules d’actions de grâces dans la bouche d’une personne qui vit dans les murmures et le mécontentement.
De sorte que, à moins que le cours ordinaire de notre vie ne soit conforme à l’esprit ordinaire de nos prières, nos prières sont si loin d’être un degré réel ou suffisant de dévotion, qu’elles deviennent un vain travail des lèvres, ou, ce qui est pire, une hypocrisie notoire.
Puis donc que nous devons faire de l’esprit et de la disposition de nos prières l’esprit et la disposition ordinaires de notre vie, cela peut servir à nous convaincre que tous les ordres de personnes doivent travailler et aspirer à la même perfection suprême de la vie chrétienne. Car, comme tous les chrétiens doivent user des mêmes dévotions saintes et célestes, comme ils doivent tous, avec le même empressement, prier pour obtenir l’Esprit de Dieu, c’est là une preuve suffisante que tous les ordres de personnes doivent, de tout leur pouvoir, rendre leur vie conforme à ce même Esprit pour lequel ils doivent tous prier.
Aussi certainement donc que la même sainteté des prières demande la même sainteté de vie, aussi certainement tous les chrétiens sont-ils appelés à la même sainteté de vie.
Un soldat, un marchand, n’est pas appelé à servir à l’autel, ni à prêcher l’Évangile ; mais tout soldat, tout marchand, est tout aussi obligé d’être dévot, humble, saint, et d’avoir l’esprit tourné vers le ciel, dans toutes les parties de sa vie commune, qu’un ecclésiastique est obligé d’être zélé, fidèle et laborieux dans toutes les parties de sa profession.
Et tout cela pour cette seule et simple raison, que tous doivent prier pour obtenir la même sainteté, la même sagesse et les mêmes dispositions divines, et se rendre aussi propres qu’ils le peuvent au même Ciel.
Tous les hommes donc, en tant qu’hommes, ont une seule et même affaire importante : se montrer à la hauteur de l’excellence de leur nature raisonnable, et faire de la raison et de l’ordre la loi de tous leurs desseins et de toutes leurs actions. Tous les chrétiens, en tant que chrétiens, ont une seule et même vocation : vivre selon l’excellence de l’esprit chrétien, et faire des préceptes sublimes de l’Évangile la règle et la mesure de toutes leurs dispositions dans la vie commune. La seule chose nécessaire à l’un est la seule chose nécessaire à tous.
Le marchand ne doit plus amasser des trésors sur la terre ; le soldat ne doit plus combattre pour la gloire ; le grand savant ne doit plus s’enorgueillir des profondeurs de la science ; mais ils doivent tous, d’un même esprit, « regarder toutes choses comme une perte, à cause de l’excellence de la connaissance de Jésus-Christ ». [Philippiens 3:8]
La belle dame doit apprendre à ses yeux à pleurer, et se revêtir d’humilité. Le gentilhomme poli doit échanger les gaies pensées de l’esprit et de l’imagination contre un cœur brisé et contrit. L’homme de qualité doit renoncer à la dignité de sa naissance au point de se croire misérable jusqu’à ce qu’il soit né de nouveau. Les serviteurs doivent regarder leur service comme rendu à Dieu. Les maîtres doivent regarder leurs serviteurs comme leurs frères en Christ, qui doivent être traités comme des membres avec eux du corps mystique du Christ.
Les jeunes demoiselles doivent ou bien se consacrer à la piété, à la prière, au renoncement à soi-même et à toutes les bonnes œuvres, dans l’état de virginité ; ou bien se marier, pour être saintes, sobres et prudentes dans le soin d’une famille, élevant leurs enfants dans la piété, l’humilité et la dévotion, et abondant en toutes les autres bonnes œuvres, autant que le permettent leur état et leurs moyens. Elles n’ont le choix de rien d’autre, mais doivent se consacrer à Dieu dans l’un de ces états. Elles peuvent choisir la vie conjugale ou le célibat ; mais il n’est pas laissé à leur choix de faire ou non de l’un ou l’autre état un état de sainteté, d’humilité, de dévotion et de tous les autres devoirs de la vie chrétienne. Il n’est pas plus en leur pouvoir, parce qu’elles ont de la fortune ou qu’elles sont nées de parents riches, de se partager entre Dieu et le monde, ou de prendre les plaisirs que leur fortune peut leur procurer, qu’il ne leur est permis d’être tantôt chastes et modestes, et tantôt de ne l’être pas.
Elles ne doivent pas considérer combien la religion peut leur assurer une belle réputation, ni comment elles peuvent ajouter de la dévotion à une vie frivole, vaine et étourdie ; mais elles doivent examiner l’esprit et la disposition de leurs prières, la nature et la fin du christianisme ; et alors elles trouveront que, mariées ou non, elles n’ont qu’une seule affaire entre les mains : être sages, et pieuses, et saintes, non dans de petites manières et de petites formes de culte, mais dans tout le tour de leur esprit, dans toute la forme de leur conduite, et dans le cours journalier de la vie commune.
Les jeunes gentilshommes doivent considérer ce que notre bienheureux Sauveur dit au jeune homme de l’Évangile ; il lui ordonna de vendre tout ce qu’il avait et de le donner aux pauvres. Or, bien que ce texte n’oblige peut-être pas tout le monde à tout vendre, il oblige certainement toutes sortes de personnes à employer tous leurs biens de manières si sages, si raisonnables et si charitables, qu’elles montrent suffisamment que tout ce qu’elles ont est consacré à Dieu, et qu’aucune part n’en est retenue aux pauvres pour être dépensée en frais inutiles, vains et insensés.
Si donc les jeunes gentilshommes se proposent une vie de plaisir et de complaisance pour eux-mêmes, s’ils dépensent leurs biens à faire grande chère, dans le luxe et l’intempérance, dans le faste et les équipages, dans les plaisirs et les divertissements, dans la chasse et le jeu, et dans d’autres semblables satisfactions déréglées de leurs folles passions, ils ont autant de raison de se regarder comme des anges que comme des disciples du Christ.
Qu’ils soient bien assurés que c’est l’unique affaire d’un gentilhomme chrétien de se distinguer par les bonnes œuvres, d’exceller dans les vertus les plus sublimes de l’Évangile, de supporter l’ignorance et la faiblesse du peuple, d’être l’ami et le protecteur de tous ceux qui habitent autour de lui, de vivre dans les plus hautes cimes de la sagesse et de la sainteté, et de montrer dans tout le cours de sa vie une vraie grandeur d’âme religieuse. Ils doivent aspirer à une noblesse telle qu’ils auraient pu l’apprendre en voyant le bienheureux Jésus, et ne montrer d’autre esprit de gentilhomme que celui qu’ils auraient pu acquérir en vivant avec les saints apôtres. Ils doivent apprendre à aimer Dieu de tout leur cœur, de toute leur âme et de toute leur force, et leur prochain comme eux-mêmes ; et alors ils ont toute la grandeur et toute la distinction qu’ils peuvent avoir ici-bas, et ils sont propres à un bonheur éternel dans le Ciel, dans l’autre vie.
Ainsi, dans tous les ordres et dans toutes les conditions, qu’il s’agisse d’hommes ou de femmes, telle est la seule sainteté commune, qui doit être la vie commune de tous les chrétiens.
Le marchand ne doit pas laisser la dévotion à l’ecclésiastique, ni l’ecclésiastique laisser l’humilité au journalier ; les femmes de fortune ne doivent pas laisser aux pauvres de leur sexe le soin d’être retenues, chastes, occupées aux soins domestiques, de se parer d’une manière décente, avec pudeur et modestie ; ni les femmes pauvres laisser aux riches le soin d’assister au culte et au service de Dieu. Les grands doivent se distinguer par une vraie pauvreté d’esprit ; et les gens d’une condition basse et affligée doivent se réjouir grandement en Dieu.
L’homme fort et puissant doit pardonner à ses ennemis et prier pour eux, et celui qui souffre innocemment, enchaîné dans une prison, doit, avec Paul et Silas, chanter vers le milieu de la nuit les louanges de Dieu. Car Dieu doit être glorifié, la sainteté doit être pratiquée, et l’esprit de la religion doit être l’esprit commun de tout chrétien, dans tout état et dans toute condition de la vie.
Car le Fils de Dieu n’est pas descendu d’en haut pour ajouter une forme extérieure de culte aux diverses manières de vivre qui sont dans le monde, et laisser ainsi les gens vivre comme ils vivaient auparavant, dans les dispositions et les jouissances qu’approuvent la mode et l’esprit du monde ; mais, comme il est descendu du Ciel tout divin et tout céleste dans sa propre nature, ainsi est-il venu appeler le genre humain à une vie divine et céleste ; au plus grand changement de leur propre nature et de leurs dispositions ; à naître de nouveau du Saint-Esprit ; à marcher dans la sagesse, dans la lumière et dans l’amour de Dieu, et à lui être semblables de tout leur pouvoir ; à renoncer à toutes les voies du monde les plus spécieuses, qu’il s’agisse de grandeur, d’affaires ou de plaisir ; à la mortification de toutes leurs passions les plus agréables ; et à vivre dans une sagesse, une pureté et une sainteté telles qu’elles puissent les rendre propres à être glorieux dans la jouissance de Dieu pendant toute l’éternité.
Tout ce qui est donc insensé, ridicule, vain, ou terrestre, ou sensuel, dans la vie d’un chrétien, est quelque chose qui ne devrait pas s’y trouver ; c’est une tache et une souillure qu’il faut laver par les larmes de la repentance. Mais si quelque chose de cette sorte court à travers tout le cours de notre vie, si nous nous permettons des choses qui sont ou vaines, ou insensées, ou sensuelles, nous renonçons à notre profession.
Car aussi sûrement que Jésus-Christ était la sagesse et la sainteté, aussi sûrement qu’il est venu pour nous rendre semblables à lui-même, et pour que nous soyons baptisés dans son Esprit, aussi sûrement nul ne peut être dit fidèle à sa profession chrétienne, sinon ceux qui, de tout leur pouvoir, mènent une vie sage, sainte et céleste. Cela, et cela seul, est le christianisme : une sainteté universelle dans chaque partie de la vie, une sagesse céleste dans toutes nos actions, qui ne se conforme pas à l’esprit et aux dispositions du monde, mais qui change toutes les jouissances du monde en moyens de piété et de dévotion envers Dieu.
Mais maintenant, si cet état dévot du cœur, si ces habitudes de sainteté intérieure sont la vraie religion, alors la vraie religion est également le devoir et le bonheur de tous les ordres d’hommes ; car il n’y a rien qui la recommande à l’un qui ne la recommande pareillement à tous les états de personnes.
Si c’est le bonheur et la gloire d’un évêque de vivre dans cet esprit dévot, plein de ces saintes dispositions, faisant tout comme pour Dieu, c’est tout autant la gloire et le bonheur de tous les hommes et de toutes les femmes, jeunes ou vieux, de vivre dans le même esprit. Et quiconque peut trouver des raisons pour lesquelles un vieil évêque devrait être appliqué aux choses divines, changeant toute sa vie en les plus hauts exercices de piété, de sagesse et de dévotion, y trouvera autant de raisons pour lesquelles il devrait, de tout son pouvoir, faire de même lui-même.
Si vous dites qu’un évêque doit être un exemple éminent de sainteté chrétienne, à cause de sa haute et sainte vocation, vous dites bien. Mais si vous dites qu’il lui est plus avantageux d’être exemplaire qu’à vous, vous vous trompez grandement : car il n’y a rien qui rende les plus hauts degrés de sainteté désirables à un évêque, qui ne les rende également désirables à toute jeune personne de toute famille.
Car une piété élevée, une haute dévotion et l’usage religieux de toutes choses sont autant la gloire et le bonheur d’un état de vie que d’un autre.
Figurez-vous seulement en esprit quel esprit de piété vous voudriez trouver dans le meilleur évêque du monde, combien vous voudriez qu’il aimât Dieu, combien vous voudriez qu’il imitât la vie de notre Sauveur et de ses apôtres, combien vous voudriez qu’il vécût au-dessus du monde, brillant dans tous les exemples d’une vie céleste, et alors vous aurez trouvé cet esprit dont vous devriez faire l’esprit de votre propre vie.
Je désire que chaque lecteur s’arrête quelque temps sur cette réflexion, et peut-être y trouvera-t-il plus de conviction qu’il ne l’imagine. Chacun peut dire combien il voudrait que certaines personnes fussent bonnes et pieuses ; chacun sait combien c’est une chose sage et raisonnable chez un évêque d’être entièrement au-dessus du monde et d’être un exemple éminent de la perfection chrétienne ; dès que vous pensez à un évêque sage et vénérable, vous vous figurez quelque degré élevé de piété, un exemple vivant de toutes ces saintes dispositions que vous trouvez décrites dans l’Évangile.
Or, si vous vous demandez : Quelle est la chose la plus heureuse que puisse faire un jeune ecclésiastique ? vous serez forcé de répondre que rien ne peut être si heureux et si glorieux pour lui que d’être semblable à cet excellent et saint évêque.
Si vous allez plus loin, et demandez : Quelle est la chose la plus heureuse que puisse faire un jeune gentilhomme, ou ses sœurs ? la réponse doit être la même : rien ne peut être si heureux ou si glorieux pour eux que de vivre dans de telles habitudes de piété, dans de tels exercices d’une vie divine, que ce bon vieil évêque. Car tout ce qui est grand et glorieux dans la religion est autant la vraie gloire de tout homme ou de toute femme que la gloire de quelque évêque que ce soit. Si de hauts degrés d’amour divin, si une charité fervente, si une pureté sans tache, si une affection céleste, si une mortification constante, si une dévotion fréquente, sont la meilleure et la plus heureuse manière de vivre pour un chrétien, elles le sont pour tout chrétien.
Considérez encore : si vous voyiez un évêque, dans tout le cours de sa vie, vivre au-dessous de son caractère, se conformer à toutes les sottes dispositions du monde, et être gouverné par les mêmes soucis et les mêmes craintes qui gouvernent les hommes vains et mondains, que penseriez-vous de lui ? Penseriez-vous qu’il n’est coupable que d’une petite méprise ? Non, vous le condamneriez comme s’égarant dans ce qui n’est pas seulement la plus importante, mais la seule importante des affaires qui le concernent. Arrêtez-vous quelque temps dans cette considération, jusqu’à ce que votre esprit soit pleinement convaincu de la misérable méprise que commet un évêque en menant une vie négligente et mondaine.
Tandis que vous pensez de cette manière, tournez vos pensées vers quelques-unes de vos connaissances, votre frère ou votre sœur, ou quelque jeune personne. Or, si vous voyez que le cours ordinaire de leur vie n’est pas conforme aux doctrines de l’Évangile, si vous voyez que leur manière de vivre ne peut être dite un effort sincère pour entrer par la porte étroite, vous voyez quelque chose que vous devez condamner au même degré et pour les mêmes raisons. Ils ne commettent pas une petite méprise, mais ils se trompent dans ce qui est leur tout, et se méprennent sur leur vrai bonheur, autant que cet évêque qui néglige les hauts devoirs de sa vocation. Appliquez ce raisonnement à vous-même ; si vous vous trouvez menant une vie oisive, complaisante pour vous-même et vaine, aimant mieux satisfaire vos passions que de vivre à la hauteur des doctrines du christianisme et de pratiquer les simples préceptes de notre bienheureux Seigneur, vous avez à vous reprocher tout cet aveuglement et toute cette déraison que vous pouvez reprocher à n’importe quel évêque déréglé.
Car toutes les vertus de la vie chrétienne, sa parfaite pureté, ses dispositions célestes, sont tout autant la règle unique de votre vie que la règle unique de la vie d’un évêque. Si vous négligez ces saintes dispositions, si vous n’y aspirez pas avec ardeur, si vous ne vous en montrez pas un exemple visible, vous êtes tout aussi déchu de votre vrai bonheur, vous êtes un aussi grand ennemi de vous-même et vous avez fait un aussi mauvais choix que cet évêque qui aime mieux enrichir sa famille que d’être semblable à un apôtre. Car il n’y a aucune raison qui doive vous faire penser que la plus haute sainteté, les dispositions les plus célestes, sont le devoir et le bonheur d’un évêque, qui ne soit une aussi bonne raison de penser que ces mêmes dispositions sont le devoir et le bonheur de tous les chrétiens. Et comme le plus sage évêque du monde est celui qui vit dans les plus hautes cimes de la sainteté, qui est le plus exemplaire dans tous les exercices d’une vie divine, de même le plus sage jeune homme, la plus sage femme, mariée ou non, est celle qui vit dans les plus hauts degrés de la sainteté chrétienne et dans tous les exercices d’une vie divine et céleste.
Chapitre 10 terminé
Où l’on montre comment tous les ordres et tous les rangs d’hommes et de femmes, de tout âge, sont obligés de se consacrer à Dieu