Chapitre 9 · 26 min de lecture · 34 min d’écoute
Contenant quelques réflexions sur la vie de Miranda, et où l’on montre comment elle peut et doit être imitée par toutes les personnes de son sexe
OR cette vie de Miranda, que je recommande de tout mon cœur à l’imitation des personnes de son sexe, si contraire qu’elle puisse paraître aux manières et à la mode du monde, est pourtant conforme au véritable esprit du christianisme et fondée sur ses doctrines les plus claires.
Vivre comme elle vit est aussi véritablement conforme à l’Évangile de Christ qu’être baptisé ou recevoir le Sacrement.
Son esprit est celui qui animait les saints des siècles passés ; et c’est parce qu’ils ont vécu comme elle vit que nous célébrons aujourd’hui leur mémoire et louons Dieu de leurs exemples.
Il n’y a rien de bizarre, de futile ou de déraisonnable dans son caractère ; tout ce qui y est décrit est au contraire un exemple juste et convenable d’une piété solide et réelle.
Il est aussi aisé de montrer qu’il est bizarre d’aller à l’église ou de dire ses prières que de montrer qu’il est bizarre d’observer l’une de ces règles de vie. Car toutes les règles de Miranda pour vivre à Dieu, pour employer son temps et sa fortune, pour manger, travailler, se vêtir et converser, sont des parties aussi essentielles d’une vie raisonnable et sainte que la dévotion et la prière.
Car on ne peut rien dire en faveur de la sagesse de la sobriété, de la sagesse de la dévotion, de la sagesse de la charité ou de la sagesse de l’humilité, qui ne soit un aussi bon argument en faveur d’un usage sage et raisonnable du vêtement.
Et l’on ne peut rien dire non plus contre la folie du luxe, la folie de la sensualité, la folie de l’extravagance, la folie de la prodigalité, la folie de l’ambition, de l’oisiveté ou de la complaisance envers soi-même, qu’on ne doive dire contre la folie de la parure. Car la religion est aussi profondément intéressée à l’une qu’à l’autre.
Si vous pouvez être vain en une chose, vous pouvez l’être en toutes ; car une sorte de vanité ne diffère d’une autre que comme une sorte d’intempérance diffère d’une autre.
Si vous dépensez votre fortune en parures de vêtement inutiles et vaines, vous ne pouvez condamner la prodigalité, l’extravagance ou le luxe sans vous condamner vous-même.
Si vous vous figurez que c’est votre seule folie, et que par conséquent il ne saurait y avoir là grand mal, vous ressemblez à ceux qui pensent n’être coupables que de la folie de l’avarice ou de la folie de l’ambition. Or, quoique certaines personnes puissent mener une vie si spécieuse qu’elles ne paraissent coupables d’aucune autre faute que l’avarice ou l’ambition, la chose n’est pourtant pas telle qu’elle paraît ; car l’avarice ou l’ambition ne peuvent subsister dans un cœur qui serait, à d’autres égards, véritablement consacré à Dieu.
De même, quoique certaines personnes puissent dépenser la plus grande partie de ce qu’elles ont en ornements de vêtement inutiles et coûteux, et sembler pourtant véritablement pieuses à tous les autres égards, cela est certainement faux ; car il est aussi impossible à une âme qui est dans un véritable état de religion d’être vaine dans l’usage des habits que d’être vaine dans l’usage des aumônes ou des dévotions. Or, pour vous en convaincre par vos propres réflexions, supposons que quelque sainte éminente, par exemple la sainte Vierge Marie, fût envoyée dans le monde pour y être de nouveau, pendant quelques années, dans un état d’épreuve, et que vous alliez la trouver pour être édifiée par sa grande piété : vous attendriez-vous à la trouver parée et ornée d’habits fins et coûteux ? Non. Vous sauriez, en vous-même, que cela serait aussi impossible que de la trouver en train d’apprendre à danser. Ajoutez seulement le nom de saint, ou l’épithète de sainte, à une personne quelconque, homme ou femme, et votre propre esprit vous dit aussitôt qu’un tel caractère ne peut admettre la vanité des beaux habits. Un saint vêtu à la mode est une absurdité aussi grande qu’un apôtre en habit brodé ; le simple bon sens de chacun le convainc de l’incompatibilité de ces choses.
Or, quelle est la raison pour laquelle, lorsque vous pensez à un saint ou à un éminent serviteur de Dieu, vous ne pouvez admettre la vanité du vêtement ? N’est-ce pas parce qu’elle est incompatible avec un état du cœur si droit, avec une piété si vraie et si élevée ? Et n’est-ce donc pas là une démonstration que, là où une telle vanité est admise, un état du cœur droit, une piété vraie et élevée, doivent nécessairement manquer ? Car aussi certainement que la sainte Vierge Marie ne pouvait se complaire en elle-même, ni se conformer à la vanité du monde dans sa mise et son air, aussi certain est-il que nul ne peut se complaire en cette vanité, sinon ceux à qui manque sa piété de cœur ; et par conséquent il faut avouer que toute parure de vêtement inutile et coûteuse est l’effet d’un cœur déréglé, qui n’est pas gouverné par le véritable esprit de la religion.
L’avarice n’est pas un crime parce qu’il y aurait quelque mal dans l’or ou dans l’argent, mais parce qu’elle suppose un état de l’âme insensé et déraisonnable, déchu de son vrai bien et tombé dans une satisfaction si pauvre et si misérable.
De même, la parure coûteuse n’est pas un crime parce qu’il y aurait quelque chose de bon ou de mauvais dans les habits, mais parce que les ornements coûteux du vêtement révèlent un état du cœur insensé et déraisonnable, déchu des justes notions de la nature humaine, qui abuse de la fin du vêtement et change les nécessités de la vie en autant de marques d’orgueil et de folie.
Tout le monde s’accorde à condamner les petits-maîtres qui se font remarquer. Or quelle en est la raison ? Est-ce parce qu’il y a quelque chose de coupable dans leur mise particulière ou dans leurs manières affectées ? Non ; mais c’est parce que chacun sait que cela montre l’état de l’âme d’un homme, et qu’il est impossible qu’avec un dehors si ridicule il y ait au-dedans rien de sage, de raisonnable ou de bon. Et, en vérité, supposer un petit-maître d’une grande piété est une absurdité aussi grande que de supposer un lâche d’un grand courage. De sorte que tout le monde s’accorde à reconnaître que l’usage et la manière des habits sont une marque de l’état de l’âme d’un homme, et par conséquent que c’est une chose tout à fait essentielle à la religion. Mais il faut bien considérer que, comme ce n’est pas seulement l’ivrogne qui est coupable d’intempérance, mais quiconque transgresse les mesures justes et religieuses du manger et du boire, de même ce n’est pas seulement le petit-maître qui est coupable de la vanité et de l’abus de la parure, mais quiconque s’écarte des fins raisonnables et religieuses du vêtement.
Comme donc tout argument contre l’ivrognerie est un aussi bon argument contre toute sorte d’intempérance, de même tout argument contre la vanité des petits-maîtres est un aussi bon argument contre toute vanité et tout abus de la parure. Car elles sont toutes de même nature et ne diffèrent que comme un degré d’intempérance peut différer d’un autre. Celle qui ne se farde qu’un peu peut accuser avec autant de justice celle qui se farde beaucoup, que celle qui n’use que d’une parure ordinaire peut accuser celle qui est excessive dans la sienne.
Car, comme en matière de tempérance il n’y a d’autre règle que la sobriété conforme aux doctrines et à l’esprit de notre religion, de même, en matière de vêtement, il n’y a d’autre règle à observer qu’un usage des habits strictement conforme aux doctrines et à l’esprit de notre religion. Prétendre prendre pour mesure en ces choses les manières du monde est aussi faible et aussi absurde que de prendre les manières du monde pour mesure de notre sobriété, de notre abstinence ou de notre humilité. C’est une prétention extrêmement absurde dans la bouche de chrétiens, qui doivent être si éloignés de se conformer aux modes de cette vie qu’avoir vaincu le monde est donné pour une marque essentielle du christianisme.
Voici donc comment vous devez juger du crime de la vanité dans le vêtement : vous devez la considérer comme une offense contre le bon usage des habits, comme l’avarice est une offense contre le bon usage de l’argent ; vous devez la considérer comme une complaisance pour des dispositions orgueilleuses et déraisonnables, comme une offense contre l’humilité et la sobriété de l’esprit chrétien ; vous devez la considérer comme une offense contre toutes les doctrines qui vous ordonnent de tout faire pour la gloire de Dieu et de faire un bon usage de vos talents ; vous devez la considérer comme une offense contre tous les textes de l’Écriture qui vous commandent d’aimer votre prochain comme vous-même, de nourrir ceux qui ont faim, de vêtir ceux qui sont nus et de faire toutes les œuvres de charité dont vous êtes capable ; de sorte que vous ne devez pas vous abuser en disant : Quel mal peut-il y avoir dans les habits ? car l’avare pourrait dire tout aussi bien : Quel mal peut-il y avoir dans l’or ou dans l’argent ? mais vous devez considérer que c’est un grand mal que de manquer de cet état du cœur sage, raisonnable et humble, qui est conforme à l’esprit de la religion, et que nul ne peut avoir comme il doit l’avoir s’il se complaît soit dans la vanité de la parure, soit dans le désir des richesses.
Il n’y a donc rien de juste dans l’usage des habits, ni dans l’usage d’aucune autre chose au monde, que la simplicité et la sincérité de l’Évangile. Tout autre usage des choses (si poli et si à la mode qu’il soit dans le monde) distrait et dérègle le cœur, et est incompatible avec cet état intérieur de piété, cette pureté de cœur, cette sagesse d’esprit et cette régularité des affections que le christianisme requiert.
Si vous voulez être un bon chrétien, il n’y a qu’un moyen : vous devez vivre entièrement à Dieu ; et si vous voulez vivre entièrement à Dieu, vous devez vivre selon la sagesse qui vient de Dieu ; vous devez agir selon de justes jugements sur la nature et la valeur des choses ; vous devez vivre dans l’exercice d’affections saintes et célestes, et employer tous les dons de Dieu à sa louange et à sa gloire.
Quelques personnes peut-être, qui admirent la pureté et la perfection de cette vie de Miranda, diront : Comment peut-on la proposer comme un exemple commun ? Comment nous qui sommes mariées, ou nous qui sommes sous la conduite de nos parents, pourrions-nous imiter une telle vie ?
On répond : Tout comme vous pouvez imiter la vie de notre bienheureux Sauveur et de ses apôtres. Les circonstances de la vie de notre Sauveur, l’état et la condition de ses apôtres, étaient plus différents des vôtres que ne le sont ceux de Miranda ; et pourtant leur vie, la pureté et la perfection de leur conduite, est l’exemple commun proposé à tous les chrétiens.
C’est donc leur esprit, leur piété, leur amour de Dieu que vous devez imiter, et non la forme particulière de leur vie.
Agissez sous le regard de Dieu comme ils ont agi, dirigez vos actions ordinaires vers la fin vers laquelle ils dirigeaient les leurs, glorifiez votre état propre par un amour de Dieu, une charité envers votre prochain, une humilité et un renoncement à vous-même semblables aux leurs ; et alors, quoique vous ne fassiez qu’instruire vos propres enfants, tandis que saint Paul convertit des nations entières, vous suivez pourtant ses traces et agissez selon son exemple.
Ne pensez donc pas que vous ne puissiez pas, ou que vous n’ayez pas besoin d’être semblable à Miranda parce que vous n’êtes pas dans son état de vie ; car, comme le même esprit et les mêmes dispositions auraient fait de Miranda une sainte, eût-elle été contrainte de travailler pour gagner sa vie, de même, si seulement vous aspirez à son esprit et à ses dispositions, toute forme et toute condition de vie vous fourniront des moyens suffisants de les exercer.
Miranda est ce qu’elle est parce qu’elle fait tout au nom de Dieu et en vue de son devoir envers lui ; et quand vous ferez de même, vous lui serez exactement semblable, si différente d’elle que vous soyez dans l’état extérieur de votre vie.
Vous êtes mariée, dites-vous ; c’est pourquoi vous n’avez pas votre temps et votre fortune en votre pouvoir comme elle les a.
Cela est très vrai ; et c’est pourquoi vous ne pouvez dépenser autant de temps ni autant d’argent de la manière dont elle le fait.
Mais la perfection de Miranda ne consiste pas en ce qu’elle dépense tant de temps ou tant d’argent de cette manière, mais en ce qu’elle a soin de faire le meilleur usage de tout le temps et de toute la fortune que Dieu a mis entre ses mains. Faites donc le meilleur usage de tout le temps et de tout l’argent qui sont à votre disposition, et alors vous serez semblable à Miranda.
Si elle a deux cents livres de rente, et que vous n’ayez que deux petites pièces, n’avez-vous pas d’autant plus de raison d’être extrêmement exacte à en faire l’usage le plus sage ? Si elle a beaucoup de temps et que vous n’en ayez que peu, ne devez-vous pas être d’autant plus vigilante et circonspecte, de peur que ce peu ne se perde ?
Vous dites que si vous imitiez la propreté, la simplicité et le bon marché de sa mise, vous offenseriez vos maris.
Premièrement, assurez-vous bien que cela est vrai avant d’en faire une excuse.
Secondement, si vos maris exigent réellement de vous que vous vous couvriez le visage de mouches, que vous découvriez votre gorge, et que vous soyez recherchées et dépensières dans tous vos vêtements, alors prenez ces deux résolutions :
Premièrement, de vous abstenir de tout cela dès que vos maris vous le permettront.
Secondement, de faire tous vos efforts pour vous recommander à leur affection par des vertus si solides qu’elles puissent corriger la vanité de leur esprit, et leur apprendre à vous aimer pour des qualités qui vous rendront aimables aux yeux de Dieu et de ses saints anges.
Quant à cette doctrine touchant la simplicité et la modestie du vêtement, quelques-uns penseront peut-être l’avoir suffisamment réfutée en demandant si toutes les personnes doivent donc être vêtues de la même manière.
Ces questions sont ordinairement posées par ceux qui aiment mieux embrouiller les vérités les plus claires que d’être obligés de les suivre.
Supposons que j’aie recommandé une simplicité universelle dans le régime. N’est-ce pas une chose assez raisonnable pour être universellement recommandée ? Mais s’ensuivrait-il que le gentilhomme et le journalier dussent vivre de la même nourriture ?
Supposons que j’aie prêché une tempérance universelle : la religion ne justifie-t-elle pas assez une telle doctrine ? Mais s’ensuivrait-il pour autant que tout le monde dût boire les mêmes boissons, et en même quantité ?
De même, quoique la simplicité et la sobriété du vêtement soient recommandées à tous, il ne s’ensuit nullement que tous doivent être vêtus de la même manière.
Or, quelle est la règle particulière à l’égard de la tempérance ? Comment des personnes particulières, qui usent de boissons différentes et en différentes quantités, garderont-elles leur tempérance ?
N’est-ce pas là la règle ? Ne doivent-elles pas se garder de toute complaisance envers elles-mêmes, faire de l’usage des boissons une affaire de conscience, et ne se permettre d’autres rafraîchissements que ceux qui s’accordent avec les règles les plus strictes de la sobriété chrétienne ?
Or transportez cette règle à la question du vêtement, et toutes les questions qui s’y rapportent sont résolues.
Que chacun se garde seulement de la vanité de la parure, qu’il fasse seulement de l’usage des habits une affaire de conscience, qu’il désire seulement faire le meilleur usage de son argent ; et alors chacun aura une règle suffisante pour le diriger dans tout état de vie. Cette règle ne permettra pas plus aux grands d’être vains dans leur mise qu’intempérants dans leurs boissons ; et cependant elle laissera aussi légitime d’avoir quelque différence dans les vêtements que d’en avoir quelque différence dans la boisson.
Mais direz-vous maintenant que vous pouvez user des vins les plus fins et les plus riches quand et comme il vous plaît, que vous pouvez y faire autant de dépense qu’il vous en prend envie, parce que des boissons différentes sont permises ? Si vous ne le dites pas, comment peut-on dire que vous pouvez user des habits comme il vous plaît, et porter les choses les plus riches que vous puissiez vous procurer, parce que la simple différence des habits est légitime ?
Car, comme la légitimité de boissons différentes ne laisse aucune place ni aucune excuse au moindre degré d’intempérance dans le boire, de même la légitimité de vêtements différents ne laisse aucune place ni aucune excuse aux moindres degrés de vanité dans la parure.
Demander ce qu’est la vanité dans le vêtement n’est pas une question plus embarrassante que de demander ce qu’est l’intempérance dans le boire. Et quoique la religion ne fixe pas ici la mesure particulière pour chaque individu, elle donne pourtant des règles générales qui sont une direction suffisante dans tout état de vie.
Celui qui laisse la religion lui apprendre que la fin du boire est seulement de ranimer nos esprits autant qu’il le faut pour nous garder en bonne santé et rendre l’âme et le corps plus propres à tous les devoirs d’une vie sainte et pieuse, et qu’il doit désirer glorifier Dieu par un bon usage de cette liberté, saura toujours ce qu’est l’intempérance dans son état particulier.
De même, celui qui laisse la religion lui apprendre que la fin du vêtement est seulement de cacher notre honte et notre nudité et de garantir nos corps des injures du temps, et qu’il doit désirer glorifier Dieu par un usage sobre et sage de cette nécessité, saura toujours ce qu’est la vanité du vêtement dans son état particulier.
Et celui qui juge que c’est un scrupule superflu de parler de l’usage religieux du vêtement a autant de raison de juger que c’est un scrupule superflu de parler de l’usage religieux des boissons. Car le luxe et la complaisance envers soi-même dans le vêtement sont un abus aussi grand que le luxe et la complaisance envers soi-même dans le manger et le boire. Et il n’y a pas d’autre moyen d’éviter l’un et l’autre que de faire de la religion la mesure stricte de ce que nous nous accordons dans les deux cas. Et il n’y a rien dans la religion qui excite un homme à cette pieuse exactitude dans l’un des cas, qui ne soit un aussi bon motif pour la même exactitude dans l’autre.
De plus, comme toutes les choses permises ne sont pas pour cela utiles, il y a aussi dans l’usage des boissons et du vêtement certaines choses permises dont on peut, en s’en abstenant pour des fins pieuses, faire des moyens d’une grande perfection.
Ainsi, par exemple, si un homme se refusait l’usage des boissons qui lui est permis ; s’il s’abstenait, pour sa boisson, d’une dépense qui pourrait être permise sans péché ; s’il le faisait, non seulement pour un plus pieux renoncement à lui-même, mais afin de pouvoir soulager et réconforter les pauvres, les malades et ceux qui sont sans secours ; si un autre s’abstenait de ce qui est permis dans le vêtement, s’il était plus économe et plus humble dans son habit que les nécessités de la religion ne l’exigent absolument ; s’il le faisait non seulement comme un moyen de plus grande humilité, mais afin d’être plus en état de vêtir les autres, on pourrait dire de ces personnes qu’elles font une chose hautement conforme au véritable esprit de la loi de Christ, bien que la lettre ne l’exige pas absolument.
Car si ceux qui donnent un verre d’eau froide à un disciple de Christ ne perdront point leur récompense [Matthieu 10:42], combien doivent être chers à Christ ceux qui se donnent souvent de l’eau à eux-mêmes afin de pouvoir donner du vin aux membres malades et languissants du corps de Christ !
Mais revenons à notre sujet. Tout ce qui a été dit ici aux femmes mariées peut servir de même instruction à celles qui sont encore sous la conduite de leurs parents.
Or, quoique l’obéissance due aux parents n’oblige pas celles-ci à ne porter leurs vertus pas plus haut que leurs parents ne l’exigent, leur obéissance exige pourtant qu’elles se soumettent à leur direction en toutes les choses qui ne sont pas contraires aux lois de Dieu.
Si donc vos parents exigent que vous viviez davantage selon la mode et la société du monde, ou que vous fassiez plus de dépense pour vos habits et votre personne, ou que vous disposiez de votre temps autrement qu’il ne convient à vos désirs d’une plus grande perfection, vous devez vous soumettre et le porter comme votre croix, jusqu’à ce que vous soyez libre de suivre les conseils plus élevés de Christ, et qu’il soit en votre pouvoir de choisir les meilleures voies pour porter votre vertu à son plus haut degré.
Or, bien que, tant que vous êtes dans cet état, vous puissiez être obligée de renoncer à certains moyens d’avancer dans la vertu, il s’en trouve pourtant d’autres dans cet état qu’on ne saurait avoir dans une vie plus libre.
Car si, dans cet état où l’obéissance est une si grande vertu, vous vous soumettez en toutes les choses permises par un sentiment pieux et tendre du devoir, alors les choses que vous accomplissez ainsi, au lieu d’être des obstacles à votre vertu, sont changées en moyens de l’accroître.
Ce que vous perdez en étant empêchée de faire les choses que vous choisiriez d’observer, vous le gagnez par cette excellente vertu de l’obéissance, en vous soumettant humblement contre votre inclination.
Or ce qui est accordé ici ne l’est qu’à l’égard des choses permises ; c’est pourquoi le divertissement de notre théâtre anglais en est ici excepté, ayant été prouvé ailleurs, à ce que je crois, être absolument illicite.
Voilà ce que j’avais à dire pour montrer comment les personnes placées sous la direction d’autrui peuvent imiter la vie sage et pieuse de Miranda.
Mais quant à celles qui ne dépendent que d’elles-mêmes, si la liberté de leur état leur fait aspirer aux dons les meilleurs, si elle les porte à choisir les voies les plus excellentes, si, ayant tout en leur pouvoir, elles changent toute la forme de leur vie en un exercice réglé des plus hautes vertus, heureuses sont celles qui ont ainsi appris Christ !
Tous ne peuvent recevoir cette parole. Que ceux qui peuvent la recevoir la reçoivent, et qu’ils bénissent cet Esprit de Dieu qui a mis de si bons mouvements dans leurs cœurs.
Dieu peut être servi et glorifié dans tout état de vie. Mais comme il y a des états de vie plus désirables que d’autres, qui purifient davantage notre nature, qui font davantage croître nos vertus et nous consacrent à Dieu d’une manière plus élevée, ceux qui sont libres de choisir pour eux-mêmes semblent appelés de Dieu à se dévouer plus éminemment à son service.
Depuis le commencement du christianisme, il y a toujours eu deux ordres ou rangs de personnes parmi les bons chrétiens.
Les uns craignaient et servaient Dieu dans les devoirs et les occupations ordinaires d’une vie séculière et mondaine.
Les autres, renonçant aux occupations ordinaires et aux jouissances communes de la vie, comme les richesses, le mariage, les honneurs et les plaisirs, se consacraient à la pauvreté volontaire, à la virginité, à la dévotion et à la retraite, afin de pouvoir par ce moyen vivre entièrement à Dieu, dans l’exercice journalier d’une vie divine et céleste.
Ce témoignage, je le tiens du célèbre historien ecclésiastique Eusèbe, qui vivait au temps du premier concile général, lorsque fut établie la foi de notre symbole de Nicée, lorsque l’Église était dans sa plus grande gloire et dans sa plus grande pureté, lorsque ses évêques étaient autant de saints pères et de saints éminents.
« C’est pourquoi, dit-il, il a été institué dans l’Église de Christ deux voies ou deux manières de vivre. L’une, élevée au-dessus de l’état ordinaire de la nature et des manières communes de vivre, rejette le mariage, les possessions et les biens du monde, et, entièrement séparée et retirée de la société ordinaire de la vie commune, est consacrée et vouée uniquement au culte et au service de Dieu, par un degré extraordinaire d’amour céleste.
« Ceux qui sont de cet ordre semblent morts à la vie de ce monde, et, n’ayant que leur corps sur la terre, ils habitent dans le ciel par leur esprit et leurs contemplations. De là, comme autant d’habitants du ciel, ils abaissent leurs regards sur la vie humaine, offrant au Dieu tout-puissant des intercessions et des oblations pour tout le genre humain. Et cela non avec le sang des bêtes, ni avec la graisse, la fumée et la combustion des corps, mais par les plus hauts exercices d’une vraie piété, avec des cœurs nettoyés et purifiés, et par toute une forme de vie strictement consacrée à la vertu. Tels sont leurs sacrifices, qu’ils offrent continuellement à Dieu, implorant sa miséricorde et sa faveur pour eux-mêmes et pour leurs semblables.
« Le christianisme reçoit cette manière de vivre comme la manière parfaite.
« L’autre est d’un rang inférieur, et, s’accommodant davantage à la condition de la nature humaine, admet le chaste mariage, le soin des enfants et de la famille, le commerce et les affaires, et passe par tous les emplois de la vie dans un sentiment de piété et dans la crainte de Dieu.
« Or ceux qui ont choisi cette manière de vivre ont des temps fixés pour la retraite et les exercices spirituels, et des jours particuliers sont mis à part pour qu’ils entendent et apprennent la parole de Dieu. Et cet ordre de personnes est considéré comme étant au second degré de la piété. » [Eusèbe, Démonstration évangélique, liv. I, chap. 8]
Ainsi parle ce savant historien.
Si donc des personnes de l’un ou de l’autre sexe, touchées de la vie de Miranda et désireuses de la perfection, venaient à s’unir en de petites sociétés, faisant profession de pauvreté volontaire, de virginité, de retraite et de dévotion, vivant du strict nécessaire, afin que quelques-uns fussent soulagés par leurs charités, et que tous fussent bénis par leurs prières et édifiés par leur exemple ; ou si, à défaut de cela, elles pratiquaient seules la même manière de vivre, au plus haut degré qu’elles le pourraient, ces personnes seraient si loin de pouvoir être taxées de superstition ou de dévotion aveugle, qu’on pourrait dire avec justice qu’elles rétablissent cette piété qui fut l’honneur et la gloire de l’Église, quand ses plus grands saints étaient vivants.
Or, comme ce savant historien le remarque, c’était un degré extraordinaire d’amour céleste qui portait ces personnes si fort au-dessus des manières communes de vivre jusqu’à un état si éminent de sainteté ; aussi ne faut-il pas s’étonner que la religion de Jésus-Christ remplisse le cœur de beaucoup de chrétiens de ce haut degré d’amour.
Car une religion qui ouvre une telle scène de gloire, qui découvre des choses si infiniment élevées au-dessus du monde entier, qui triomphe ainsi de la mort, qui nous assure de telles demeures de félicité, où nous serons bientôt comme les anges de Dieu dans le ciel, quelle merveille si une telle religion, de telles vérités et de telles espérances détruisent, dans certaines âmes saintes, tous les désirs terrestres, et font de l’amour ardent des choses célestes l’unique et continuelle passion de leur cœur ?
Si la religion des chrétiens est fondée sur l’humiliation infinie, les cruelles moqueries et les flagellations, les souffrances prodigieuses, la vie pauvre et persécutée et la mort douloureuse d’un Fils de Dieu crucifié, quelle merveille si beaucoup d’humbles adorateurs de ce profond mystère, beaucoup d’amants affectueux d’un Seigneur crucifié, renoncent à leur part des plaisirs du monde et se livrent à une suite continuelle de mortification et de renoncement à soi-même, afin que, souffrant ainsi avec Christ ici-bas, ils règnent avec lui dans l’autre vie ?
Si la vérité même nous a assuré qu’une seule chose est nécessaire, quelle merveille qu’il y ait parmi les chrétiens des âmes assez remplies de foi pour le croire au sens le plus élevé de ces paroles, et pour désirer une séparation du monde telle que leur soin et leur attention à l’unique chose nécessaire ne puissent être interrompus ?
Si notre bienheureux Seigneur a dit : « Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel. Puis viens, et suis-moi. » [Matthieu 19:21], quelle merveille qu’il y ait parmi les chrétiens des disciples de Christ assez zélés, assez attachés au trésor céleste, assez désireux de la perfection, pour renoncer à la jouissance de leurs biens, choisir une pauvreté volontaire et soulager tous les pauvres qu’ils peuvent ?
Si le vase d’élection, saint Paul, a dit : « Celui qui n’est pas marié s’inquiète des choses du Seigneur, des moyens de plaire au Seigneur » ; et encore : « Il y a de même une différence entre la femme et la vierge: celle qui n’est pas mariée s’inquiète des choses du Seigneur, afin d’être sainte de corps et d’esprit » [1 Corinthiens 7:32-34], quelle merveille si la pureté et la perfection de l’état de virginité ont été la louange et la gloire de l’Église dans ses premiers et ses plus purs siècles ? s’il y a toujours eu des âmes si désireuses de plaire à Dieu, si zélées pour tout degré de pureté et de perfection, si heureuses de tout moyen d’avancer dans la vertu, qu’elles ont renoncé aux douceurs et aux jouissances du mariage, pour préparer leurs lampes, purifier leurs âmes et attendre Dieu dans un état de virginité perpétuelle ?
Et si, en nos jours, nous manquons d’exemples de ces divers degrés de perfection, si ni le clergé ni les laïques n’ont assez de cet esprit ; si nous nous en sommes tellement éloignés qu’un homme semble, comme saint Paul à Athènes, annoncer des doctrines étrangères [Actes 17:18], lorsqu’il recommande le renoncement à soi-même, la renonciation au monde, la dévotion réglée, la retraite, la virginité et la pauvreté volontaire, c’est que nous sommes tombés dans un siècle où la charité, non seulement de beaucoup, mais du plus grand nombre, s’est refroidie.
J’ai fait ce petit appel à l’antiquité, et cité ces quelques passages de l’Écriture, pour appuyer certaines pratiques peu communes de la vie de Miranda, et pour montrer que ses plus hautes règles de sainte vie, sa dévotion, son renoncement à soi-même, sa renonciation au monde, sa charité, sa virginité, sa pauvreté volontaire, sont fondées sur les conseils les plus sublimes de Christ et de ses apôtres, conformes aux hautes espérances d’une autre vie, des marques véritables d’un amour céleste, et toutes suivies par les plus grands saints des meilleurs et des plus purs siècles de l’Église.
« Que celui qui a des oreilles pour entendre entende. » [Matthieu 11:15]
Chapitre 9 terminé
Contenant quelques réflexions sur la vie de Miranda, et où l’on montre comment elle peut et doit être imitée par toutes les personnes de son sexe