Chapitre 14 · 8 min de lecture · 11 min d’écoute
Direction providentielle
IL parut alors très clair que les biens perdus — c’est-à-dire tout ce que je possédais en Chine, à l’exception d’une petite somme d’argent providentiellement laissée à Shanghai — avaient été délibérément volés par mon domestique, qui était parti avec eux pour Hang-chau. La première question était, naturellement, de savoir comment agir au mieux pour le bien de l’homme qui avait causé tant d’ennuis. Il n’aurait pas été difficile de prendre des mesures qui l’auraient fait punir ; mais il y avait bien peu de chances que la perte subie fût jamais réparée. La considération qui pesait le plus lourdement, cependant, était que le voleur était un homme pour le salut duquel j’avais travaillé et prié ; et je sentais que le poursuivre en justice ne serait pas mettre en valeur l’enseignement du Sermon sur la montagne, où nous avions lu ensemble qu’il nous est demandé « de ne pas résister au méchant », ainsi que d’autres préceptes semblables. Finalement, concluant que son âme avait plus de valeur que les 40 £ d’affaires que j’avais perdues, je lui écrivis pour le lui dire, en le pressant de reconnaître son besoin de repentance et de foi au Seigneur Jésus-Christ. La conduite que je tins eut l’approbation de mes amis chrétiens en Angleterre, et l’un d’eux fut ensuite amené à m’envoyer un chèque de 40 £ — le premier de beaucoup d’autres que je reçus par la suite du même aimable bienfaiteur.
Ayant retiré le peu d’argent laissé à Shanghai, je repartis pour Ningbo, afin de demander l’aide du docteur Parker pour remplacer les médicaments que j’avais perdus dans l’incendie. Cela fait de façon satisfaisante, je revins encore une fois à Shanghai, en route pour Swatow, espérant rejoindre bientôt mon ami bien-aimé, M. Burns, dans l’œuvre de ce centre important. Mais Dieu en avait décidé autrement ; et le retard causé par le vol suffit juste à m’empêcher de partir pour le Sud comme je l’avais projeté.
Depuis longtemps, des nuages d’orage s’amoncelaient à l’horizon politique, avant-coureurs d’une guerre prochaine ; et au début d’octobre de cette année-là (1856), l’affaire de la lorcha Arrow, à Canton, marqua le commencement effectif des hostilités. Très vite, la Chine se trouva profondément engagée dans une seconde lutte prolongée contre les puissances étrangères ; et les opérations missionnaires, dans le Sud tout au moins, durent être en grande partie suspendues. Les nouvelles de ces événements, ainsi que des lettres de M. Burns, me parvinrent à Shanghai juste au moment où je partais pour Swatow ; et, ainsi arrêté, je ne pus que reconnaître la main de Dieu qui fermait la porte par laquelle j’avais tant désiré entrer.
Pendant mon séjour à Ningbo, j’avais fait la connaissance de M. John Jones, qui, avec le docteur Parker, représentait dans cette ville la Chinese Evangelisation Society. Empêché de retourner à Swatow, je décidai alors de me joindre à ces frères dans l’œuvre de Ningbo, et me mis aussitôt en route. L’après-midi du deuxième jour, alors que nous étions déjà à une trentaine de milles de Shanghai, M. Jones et moi approchâmes de la grande et importante ville de Sung-kiang, et je parlai de descendre à terre pour prêcher l’Évangile aux foules nombreuses qui bordaient les rives et se pressaient aux abords des portes de la ville.
Parmi les passagers du bateau se trouvait un homme intelligent qui, au cours de ses voyages, avait beaucoup séjourné à l’étranger et avait même visité l’Angleterre, où on l’appelait Peter. Comme on pouvait s’y attendre, il avait entendu parler quelque peu de l’Évangile, mais n’en avait jamais éprouvé la puissance salvatrice. La veille au soir, je l’avais engagé dans une conversation sérieuse sur le salut de son âme. L’homme avait écouté avec attention, et avait même été ému jusqu’aux larmes, mais aucun résultat précis n’était encore apparu. Je fus donc content quand il demanda la permission de m’accompagner et de m’entendre prêcher.
J’entrai dans la cabine du bateau pour préparer des traités et des livres à distribuer en débarquant avec mon ami chinois, quand soudain je fus saisi par le bruit d’un plongeon et par un cri venant du dehors. Je bondis sur le pont et compris la situation d’un coup d’œil. Peter avait disparu ! Les autres hommes étaient tous là, à bord, regardant impuissants l’endroit où il avait disparu, mais ne faisant aucun effort pour le sauver. Un vent fort poussait rapidement la jonque en avant, malgré un courant régulier en sens contraire, et la rive basse et sans arbustes n’offrait aucun repère pour indiquer à quelle distance nous avions laissé derrière nous l’homme qui se noyait.
J’abaissai aussitôt la voile et sautai par-dessus bord dans l’espoir de le trouver. N’y réussissant pas, je regardai autour de moi dans une angoisse poignante, et vis tout près de moi un bateau de pêche muni d’un filet traînant particulier, garni d’hameçons, qui, je le savais, le ramènerait.
« Venez ! criai-je, tandis que l’espoir renaissait dans mon cœur. Venez draguer cet endroit immédiatement ; un homme se noie juste ici ! »
« Veh bin » (Cela ne nous convient pas), fut la réponse insensible.
« Ne parlez pas de ce qui vous convient ! m’écriai-je dans l’angoisse ; un homme se noie, vous dis-je ! »
« Nous sommes occupés à pêcher, répondirent-ils, et nous ne pouvons pas venir. »
« Laissez là votre pêche, dis-je, je vous donnerai plus d’argent que ne vous en rapporteraient bien des journées de pêche ; venez seulement — venez tout de suite ! »
« Combien d’argent nous donnerez-vous ? »
« Nous ne pouvons pas nous arrêter à en discuter maintenant ! Venez, ou il sera trop tard. Je vous donnerai cinq dollars » (valant alors environ trente shillings en monnaie anglaise).
« Nous ne le ferons pas pour cela, répliquèrent les hommes. Donnez-nous vingt dollars, et nous draguerons. »
« Je ne possède pas autant : venez vite, je vous en prie, et je vous donnerai tout ce que j’ai ! »
« Combien cela peut-il faire ? »
« Je ne sais pas exactement, environ quatorze dollars. »
Enfin, mais même alors avec assez de lenteur, le bateau fut amené à la pagaie, et le filet descendu. Moins d’une minute suffit pour ramener le corps de l’homme disparu. Les pêcheurs se montrèrent bruyants et indignés de ce que leur demande exorbitante fût différée tandis que l’on tentait de le ranimer. Mais tout fut vain : la vie s’était éteinte.
Pour moi, cet incident fut profondément triste et plein de signification, évoquant une réalité bien plus douloureuse. Ces pêcheurs n’étaient-ils pas réellement coupables de la mort de ce pauvre Chinois, puisqu’ils avaient sous la main les moyens de le sauver, s’ils avaient seulement voulu s’en servir ? Assurément, ils étaient coupables. Et pourtant, arrêtons-nous avant de prononcer un jugement contre eux, de peur que quelqu’un de plus grand que Nathan ne réponde : « Tu es cet homme-là. » Est-ce une chose si dure, si méchante, de négliger de sauver le corps ? De quel châtiment plus sévère, alors, est digne celui qui laisse périr l’âme et dit, comme Caïn : « suis-je le gardien de mon frère? » Le Seigneur Jésus commande, il me commande, il vous commande, mon frère, et vous, ma sœur. « Allez, dit-il, allez par tout le monde, et prêchez la bonne nouvelle à toute la création. » Lui dirons-nous, à lui : « Non, cela ne nous convient pas » ? lui dirons-nous, à lui, que nous sommes occupés à pêcher et ne pouvons aller ? que nous avons acheté un champ et ne pouvons aller ? que nous avons acheté cinq paires de bœufs, ou que nous nous sommes mariés, ou que nous sommes engagés dans d’autres occupations plus intéressantes, et que nous ne pouvons aller ? Avant longtemps, « il nous faut tous comparaître devant le tribunal de Christ, afin que chacun reçoive » ce qu’il aura fait « étant dans son corps. » Souvenons-nous des Chinois qui n’ont pas été évangélisés, prions pour eux, travaillons pour eux ; sinon nous pécherons contre notre propre âme. Considérons qui a dit : « Si tu t’abstiens de délivrer ceux qu’on traîne à la mort, et ceux qu’on va égorger ; si tu dis: Ah! Nous ne savions pas!… Celui qui pèse les cœurs ne le voit-il pas? Celui qui veille sur ton âme ne le connaît-il pas? Et ne rendra-t-il pas à chacun selon ses œuvres? »
À travers la nuit, de la Macédoine,
Monte le cri de myriades comme d’un seul ;
Le silence parlant du désespoir
Se fait éloquent en une prière redoutable :
C’est le cri très amer de l’âme :
« Passe vers nous, secours-nous, ou nous mourons. »
Avec quelle tristesse il se prolonge en écho,
Car la moitié de la terre est Macédoine ;
Ces frères appellent leurs frères,
Et par l’Amour qui les aime tous,
Et par la Vie du monde entier, ils crient :
« Ô vous qui vivez, voici, nous mourons ! »
D’autres voix captivent le monde
Que celle qui gémit de la Macédoine ;
Le grondement du gain roule autour de lui,
Ou les hommes se sont vendus à eux-mêmes,
Et ne peuvent écouter le cri de l’étranger :
« Oh ! écoutez, secourez-nous, de peur que nous ne mourions ! »
Pourtant, avec ce cri de la Macédoine,
Le char même de Christ s’avance :
« Je viens ; qui veut soutenir mon jour,
Qu’il prépare ma voie en ces déserts lointains ;
Ma voix crie dans leur cri :
Secourez ceux qui meurent, de peur de mourir vous-mêmes. »
Jésus, pour les hommes Fils de l’homme,
Oui, c’est ton cri, ce cri de Macédoine ;
Oh ! par le règne et la puissance
Et la gloire de l’heure de ton avènement,
Éveille cœur et volonté pour entendre leur cri :
Aide-nous à les secourir, de peur que nous ne mourions.
Chapitre 14 terminé
Direction providentielle