Chapitre 13 · 25 min de lecture · 33 min d’écoute
L’homme propose, Dieu dispose
IL est intéressant de remarquer les divers événements qui concoururent, dans la providence de Dieu, à empêcher mon retour à Swatow, et qui m’amenèrent finalement à m’établir à Ningbo et à en faire le centre du développement de mes travaux futurs.
En arrivant à Shanghai, quelle ne fut pas ma consternation de trouver que le local où j’avais entreposé mes médicaments et mes instruments avait brûlé, et que tous les médicaments et beaucoup d’instruments étaient entièrement détruits ! Cela me parut une grande calamité, et je crains d’avoir été plus disposé à dire avec Jacob incrédule : « C’est sur moi que tout cela retombe », qu’à reconnaître que « toutes choses concourent au bien ». Je n’avais pas encore appris à penser à Dieu comme à la seule grande Circonstance — car « en lui nous avons la vie, le mouvement, et l’être » — et à toutes les circonstances moindres et extérieures comme nécessairement les plus bienveillantes, les plus sages et les meilleures, puisqu’elles sont ordonnées ou permises par lui. Aussi ma déception et mon épreuve furent-elles très grandes.
Les médicaments coûtaient cher à Shanghai, et mes ressources étaient limitées. Je partis donc pour Ningbo par l’intérieur, espérant m’en procurer une provision auprès du docteur William Parker, membre de la même mission que moi. J’emportai avec moi le peu de biens qui me restaient, dont les principaux étaient ma montre, quelques instruments de chirurgie, un concertina, et des livres pour l’étude du chinois, qui coûtaient fort cher en ce temps-là ; mais je laissai à Shanghai une partie de mon argent.
La région que je devais traverser souffrait beaucoup de la sécheresse ; c’était le plein été ; et l’eau du Grand Canal était très basse, car on y avait largement puisé pour les rizières voisines, et la chaleur intense en avait aussi fait évaporer une grande partie. J’avais résolu de faire de ce voyage, autant que possible, une tournée missionnaire, et je partis bien pourvu de traités et de livres chrétiens. Après quatorze jours passés à voyager lentement à travers ce pays populeux, prêchant et distribuant des livres, etc., nous atteignîmes une grande ville appelée Shih-mun-wan ; et là, constatant que ma provision de littérature était épuisée, je résolus de ne pas m’attarder sur le reste du chemin, mais de gagner Ningbo aussi rapidement que possible, via la ville de Hai-ning.
4 août 1856.
Il n’y avait plus d’eau au-delà de Shih-mun-wan ; je congédiai donc mon bateau, louai des coolies pour porter mes affaires jusqu’à Chang-gan, et avant le lever du soleil nous étions en route. Je marchai seul en avant, laissant mon domestique suivre avec les hommes, qui s’arrêtaient fréquemment pour se reposer ; et en arrivant à une ville que nous devions traverser, je les attendis dans une maison de thé juste à l’extérieur de la porte Nord. Les coolies avançaient très lentement et semblaient fatigués à leur arrivée. Je découvris bientôt qu’ils fumaient tous deux l’opium, si bien que, quoiqu’ils n’eussent porté qu’une charge qu’un homme robuste n’aurait pas hésité à porter trois fois plus loin, ils paraissaient réellement épuisés.
Après un peu de riz et de thé et une heure de repos — y compris, je n’en doute pas, une pipe d’opium —, ils furent un peu remis, et je proposai de repartir, afin d’arriver à Chang-gan avant que le soleil ne devînt trop ardent. Mon domestique, cependant, avait un ami dans la ville, et il désirait y passer la journée et repartir le lendemain matin. Mais je m’y opposai, souhaitant atteindre Hai-ning le soir même si possible. . . . Nous partîmes donc, entrâmes par la porte Nord, et avions traversé environ le tiers de la ville quand les coolies s’arrêtèrent pour se reposer, et dirent qu’ils seraient incapables de porter le fardeau jusqu’à Chang-gan. Finalement, ils acceptèrent de le porter jusqu’à la porte Sud, où ils devaient être payés en proportion de la distance parcourue ; et le domestique se chargea d’appeler d’autres coolies et de venir avec eux.
Je marchai en avant comme la première fois, et, la distance n’étant que d’environ quatre milles, j’atteignis bientôt Chang-gan, où j’attendis leur arrivée, engageant entre-temps des coolies pour le reste du voyage jusqu’à Hai-ning. Après avoir attendu longtemps, je commençai à m’étonner de ce retard ; et à la fin il fut trop tard pour achever ce soir-là le voyage jusqu’à Hai-ning. Je me sentis quelque peu contrarié ; et, n’eussent été mes pieds couverts d’ampoules et la grande chaleur de l’après-midi, je serais retourné à leur rencontre pour les presser. Enfin, je conclus que mon domestique avait dû aller chez son ami et ne paraîtrait pas avant le soir. Mais le soir vint, et il n’y avait toujours aucun signe d’eux.
Très inquiet, je me mis à demander avec soin si on les avait vus. Enfin un homme répondit : « Êtes-vous un voyageur venant de Shih-mun-wan ? » Je répondis affirmativement. « Allez-vous à Hai-ning ? » « C’est là que je vais. » « Alors vos affaires sont parties avant vous ; car j’étais assis dans une maison de thé quand un coolie est entré, a pris une tasse de thé et est reparti en grande hâte pour Hai-ning, disant que la caisse de bambou et le lit qu’il portait, qui étaient tout à fait tels que vous décrivez les vôtres, venaient de Shih-mun-wan, et qu’il devait les porter ce soir à Hai-ning, où on devait le payer à raison de dix sapèques la livre. » J’en conclus que mes affaires me précédaient ; mais il était impossible de les suivre tout de suite, car j’étais trop fatigué pour marcher, et il faisait déjà nuit.
Dans ces circonstances, tout ce que je pouvais faire était de chercher un gîte pour la nuit ; et je trouvai que ce n’était pas chose facile. Après avoir élevé mon cœur à Dieu pour lui demander son aide, je traversai la ville jusqu’à l’autre bout, où je pensais que la nouvelle de la présence d’un étranger ne s’était peut-être pas répandue, et cherchai une auberge. J’en trouvai bientôt une et j’y entrai, espérant passer sans être interrogé, puisqu’il faisait déjà nuit. Demandant ce qu’il y avait à manger, on me dit que du riz froid — qui se révéla bien plus qu’« un peu brûlé » — et des serpents frits dans l’huile de lampe étaient tout ce qu’on pouvait avoir. Ne voulant pas que l’on soulevât de question sur ma nationalité, je fus contraint d’en commander, et j’essayai de faire un repas, mais avec peu de succès.
Tout en mangeant, je dis à l’aubergiste : « Je suppose que je peux m’arranger pour passer la nuit ici ? »
Il répondit affirmativement ; mais, sortant son registre, il ajouta —
« En ces temps troublés, les autorités nous obligent à tenir un registre de nos hôtes : puis-je vous demander votre respectable nom de famille ? »
« Mon indigne nom de famille est Tai », répondis-je.
« Et votre honorable nom personnel ? »
« Mon humble nom est Ia-koh » (Jacques).
« Quel nom extraordinaire ! Je ne l’ai jamais entendu. Comment l’écrivez-vous ? »
Je le lui dis, et ajoutai : « C’est un nom courant dans le district d’où je viens. »
« Et puis-je vous demander d’où vous venez et où vous allez ? »
« Je voyage de Shanghai à Ningbo, en passant par Hang-chau. »
« Quelle est votre honorable profession ? »
« Je soigne les malades. »
« Oh ! vous êtes médecin », remarqua l’aubergiste ; et, à mon immense soulagement, il ferma le registre. Sa femme, cependant, reprit la conversation.
« Vous êtes médecin, n’est-ce pas ? dit-elle ; j’en suis bien aise, car j’ai une fille atteinte de la lèpre. Si vous la guérissez, vous aurez votre souper et votre lit pour rien. »
J’eus la curiosité de demander ce que mon souper et mon lit devaient coûter, si je les payais ; et je découvris avec amusement qu’ils valaient moins de trois demi-pence de notre monnaie !
Ne pouvant être utile à la jeune fille, je refusai de lui prescrire quoi que ce soit, disant que la lèpre était une maladie très rebelle et que je n’avais pas de médicaments avec moi.
La mère apporta toutefois de quoi écrire, insistant : « Vous pouvez au moins écrire une ordonnance ; cela ne fera pas de mal, si cela ne fait pas de bien. »
Mais cela aussi, je le refusai, et je demandai qu’on me montrât mon lit. On me conduisit dans une chambre très misérable au rez-de-chaussée, où je passai la nuit sur quelques planches posées sur deux tabourets, sans lit ni oreiller, sinon mon parapluie et ma chaussure, et sans moustiquaire. Dix ou onze autres voyageurs dormaient dans la même pièce, de sorte que je ne pouvais rien ôter, de peur qu’on ne me le volât ; mais je n’avais, je le constatai, nullement trop chaud quand vint minuit.
5 août.
Comme on peut le supposer, je me levai bien peu reposé ou restauré, et je me sentais très loin d’être bien. Je dus attendre longtemps avant de pouvoir obtenir un déjeuner, et il y eut ensuite un nouveau retard avant que je pusse faire changer le seul dollar que j’avais sur moi, parce qu’il était ébréché en un ou deux endroits. Pour cette raison, on retint aussi plus de trois cents sapèques sur sa valeur, ce qui était pour moi une perte sérieuse dans ma situation difficile.
Je cherchai alors dans toute la ville des nouvelles de mon domestique et des coolies, car je pensais possible qu’ils fussent arrivés plus tard, ou qu’ils fussent venus dans la matinée. La ville est grande, longue et étirée, mesurant près de deux milles d’un bout à l’autre, de sorte que cela me prit un certain temps. Je n’obtins cependant aucun renseignement ; et, les pieds endoloris et las, je partis pour Hai-ning en pleine chaleur du jour. Le trajet — environ huit milles — me prit longtemps ; mais un village à mi-chemin m’offrit un lieu de repos et une tasse de thé, dont je profitai avec joie. Au moment où j’allais repartir, une forte averse survint, et le retard ainsi occasionné me permit de parler un peu aux gens des vérités de l’Évangile.
L’après-midi était fort avancé quand j’approchai du faubourg nord de Hai-ning, où je commençai mes recherches, mais sans pouvoir apprendre de nouvelles de mon domestique ni de mes affaires. On me dit que j’aurais plus de chances d’en entendre parler hors de la porte Est, car c’était là que faisaient escale les jonques de mer. Je m’y rendis donc, et les cherchai hors de la Petite porte Est, mais en vain. Très las, je m’assis dans une maison de thé pour me reposer ; et, pendant que j’y étais, plusieurs personnes de l’un des bureaux du mandarin entrèrent et s’enquirent de qui j’étais, d’où je venais, etc. Apprenant l’objet de ma recherche, l’un des hommes de la maison de thé dit : « Une caisse de bambou et un lit, comme vous les décrivez, ont été portés par ici il y a environ une demi-heure. Le porteur semblait se diriger soit vers la Grande porte Est, soit vers la porte Sud ; vous feriez bien d’aller vous renseigner dans les hongs de ce côté-là. » Je lui demandai de m’accompagner dans ma recherche et lui promis de le récompenser de sa peine, mais il refusa. Un autre homme offrit de venir avec moi ; nous partîmes donc ensemble, et, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur des deux portes, nous fîmes des recherches diligentes, mais tout fut vain. J’engageai alors un homme pour faire une recherche complète, en lui promettant une généreuse récompense s’il réussissait. En attendant, je pris un repas, et m’adressai à une grande foule qui s’était rassemblée.
Quand il revint sans avoir réussi, je lui dis : « Je suis maintenant à bout de forces : voulez-vous m’aider à trouver un logement pour la nuit ? Ensuite je vous paierai votre peine. » Il voulut bien me rendre ce service, et nous partîmes à la recherche d’un gîte. Au premier ou au deuxième endroit, les gens refusèrent de me recevoir ; car, bien qu’ils semblassent d’abord disposés à le faire quand nous entrions, la présence d’un homme qui nous suivait, et qui, je l’appris, était employé dans l’un des bureaux du gouvernement, semblait les effrayer, et l’on me refusa. Nous allâmes alors à un troisième endroit, et, n’étant plus suivis par le messager du mandarin, on nous promit un logement ; on apporta du thé, et je payai sa peine à l’homme qui m’avait accompagné.
Peu après son départ, des gens officiels entrèrent ; ils ne tardèrent pas à repartir, mais leur visite eut pour résultat qu’on me dit que l’on ne pouvait me recevoir là cette nuit. Un jeune homme présent leur reprocha leur conduite sans cœur, et dit : « Peu importe, venez avec moi ; et si nous ne pouvons vous trouver un meilleur logement, vous dormirez chez nous. » J’allai avec lui, mais nous trouvâmes les gens de sa maison peu disposés à me recevoir. Las et les pieds si endoloris que je pouvais à peine me tenir debout, je dus de nouveau chercher un gîte, et j’en obtins enfin la promesse ; mais, une petite foule s’amassant devant la porte, on me pria d’aller dans une maison de thé et d’y attendre que les gens se fussent retirés, sans quoi on ne pourrait me loger. Il n’y avait rien d’autre à faire ; j’y allai donc, toujours accompagné du jeune homme, et j’attendis jusqu’après minuit. Puis nous partîmes pour le lieu de repos promis ; mais mon guide refusa de le trouver ; il me promena dans une autre partie de la ville, et finalement, entre une et deux heures du matin, il me laissa passer le reste de la nuit comme je le pourrais.
Je me trouvais en face d’un temple, mais il était fermé ; je m’étendis donc sur les marches de pierre devant l’entrée, et, mettant mon argent sous ma tête en guise d’oreiller, je me serais bientôt endormi malgré le froid si je n’avais aperçu quelqu’un qui s’approchait furtivement de moi. Quand il fut plus près, je vis que c’était l’un de ces mendiants si communs en Chine, et je ne doutai pas qu’il eût l’intention de me voler mon argent. Je ne bougeai pas, mais j’observai ses mouvements, et regardai à mon Père pour qu’il ne m’abandonnât pas en cette heure d’épreuve. L’homme s’approcha, me regarda quelque temps pour s’assurer que je dormais (il faisait si sombre qu’il ne pouvait voir mes yeux fixés sur lui), puis se mit à me tâter doucement. Je lui dis du ton le plus calme, mais de manière à le convaincre que je ne dormais pas et n’avais pas dormi : « Que voulez-vous ? » Il ne répondit rien, mais s’en alla.
Je fus très reconnaissant de le voir partir, et, quand il fut hors de vue, je glissai soigneusement dans ma manche toutes les sapèques qui n’entraient pas dans ma poche, et me fis un oreiller d’une saillie de pierre du mur. Je ne tardai pas à m’assoupir, mais je fus réveillé par les pas presque silencieux de deux personnes qui s’approchaient ; car l’épuisement avait rendu mon système nerveux si sensible que le moindre bruit me faisait sursauter. De nouveau, je cherchai la protection de celui qui était mon seul appui, et restai immobile comme auparavant, jusqu’à ce que l’un d’eux vînt tâter sous ma tête pour y trouver les sapèques. Je parlai encore, et ils s’assirent à mes pieds. Je leur demandai ce qu’ils faisaient ; ils répondirent qu’ils allaient, comme moi, passer la nuit là. Je les priai alors de prendre le côté opposé, puisqu’il y avait beaucoup de place, et de me laisser ce côté-ci ; mais ils ne voulurent pas quitter mes pieds ; je me redressai donc et m’adossai au mur.
Ils dirent : « Vous feriez mieux de vous coucher et de dormir ; sinon, vous serez incapable de marcher demain. N’ayez pas peur ; nous ne vous quitterons pas, et nous veillerons à ce que personne ne vous fasse de mal. »
« Écoutez-moi, répondis-je. Je ne veux pas de votre protection ; je n’en ai pas besoin ; je ne suis pas un Chinois ; je n’adore pas vos idoles insensées et impuissantes. J’adore Dieu ; il est mon Père ; je me confie en lui. Je sais bien qui vous êtes et quelles sont vos intentions ; je ne vous quitterai pas des yeux, et je ne dormirai pas. »
Là-dessus, l’un d’eux s’en alla, mais revint bientôt avec un troisième compagnon. J’étais très inquiet, mais je regardai à Dieu pour obtenir du secours. Une ou deux fois, l’un d’eux se leva pour voir si je dormais. Je disais seulement : « Ne vous y trompez pas ; je ne dors pas. » De temps à autre, ma tête retombait, et c’était pour l’un d’eux le signal de se lever ; mais aussitôt je me ressaisissais et faisais quelque remarque. Tandis que la nuit s’écoulait lentement, je me sentais très las ; et, pour me tenir éveillé aussi bien que pour réconforter mon esprit, je chantai plusieurs cantiques, récitai à haute voix quelques portions de l’Écriture et priai en anglais, au grand mécontentement de mes compagnons, qui semblaient prêts à donner n’importe quoi pour me faire cesser. Après cela, ils ne m’importunèrent plus ; et peu avant le point du jour, ils me quittèrent, et je pus dormir un peu.
6 août.
Je fus réveillé par le jeune homme qui m’avait si bien égaré la veille au soir. Il fut très grossier, exigea que je me lève et que je le paie pour sa peine, et alla même jusqu’à essayer d’obtenir par la force ce qu’il voulait. Cela me piqua au vif ; et, dans un moment d’inattention, avec un sentiment fort répréhensible, je lui saisis le bras avec une poigne dont il ne me croyait guère capable, et le défiai de porter encore la main sur moi ou de m’importuner davantage. Cela changea tout à fait son attitude ; il me laissa tranquille jusqu’à ce que les coups de canon annoncent l’ouverture des portes de la ville, et alors il me supplia de lui donner un peu d’argent pour acheter de l’opium. Inutile de dire que je refusai. Je lui donnai le prix de deux chandelles qu’il dit avoir brûlées pendant qu’il était avec moi la nuit précédente, et rien de plus. J’appris qu’il était attaché à l’un des bureaux du mandarin.
Aussitôt que possible, j’achetai un peu de bouillie de riz et du thé pour déjeuner, puis je fis de nouveau en personne des recherches pour retrouver mes affaires. Quelques heures ainsi passées étant restées sans résultat, je repris le chemin du retour, et, après une marche longue, lasse et douloureuse, j’atteignis Chang-gan vers midi. Là aussi, mes recherches ne me donnèrent aucune trace des effets disparus ; je me fis donc préparer un repas dans une maison de thé, me lavai à fond et baignai mes pieds enflammés, et, après le repas, je me reposai et dormis jusqu’à quatre heures de l’après-midi.
Bien reposé, je me remis alors en route pour retourner à la ville à la porte Sud de laquelle je m’étais séparé de mon domestique et des coolies deux jours plus tôt. En chemin, je fus amené à réfléchir à la bonté de Dieu, et je me souvins que je n’avais pas fait de la nuit précédente un sujet de prière pour qu’un logement me fût accordé. Je me sentis condamné aussi d’avoir été si inquiet pour mes quelques affaires, tandis que les nombreuses âmes précieuses autour de moi m’avaient causé si peu d’émotion. Je vins comme un pécheur et invoquai le sang de Jésus, comprenant que j’étais agréé en lui — pardonné, purifié, sanctifié — et oh ! l’amour de Jésus, combien je le sentis grand ! Je connaissais un peu mieux que jamais auparavant ce que c’est que d’être méprisé et rejeté, et de n’avoir pas où reposer sa tête ; et je sentais plus que je ne l’avais jamais fait la grandeur de cet amour qui l’avait poussé à quitter sa demeure dans la gloire et à souffrir ainsi pour moi ; bien plus, à donner sa vie même sur la croix. Je pensais à lui comme à celui qui fut « Méprisé et abandonné des hommes, Homme de douleur et habitué à la souffrance » ; je pensais à lui au puits de Jacob, las, affamé et assoiffé, et trouvant pourtant sa nourriture et son breuvage à faire la volonté de son Père ; et je comparais cela avec la petitesse de mon amour. Je regardai à lui pour obtenir le pardon du passé, et la grâce et la force de faire sa volonté à l’avenir, de marcher de plus près sur ses traces, et d’être plus que jamais entièrement à lui. Je priai pour moi-même, pour mes amis en Angleterre et pour mes frères dans l’œuvre. De douces larmes, mêlées de joie et de tristesse, coulèrent librement ; j’en oubliai presque la route, et, avant de m’en apercevoir, j’étais arrivé à destination. Hors de la porte Sud, je pris une tasse de thé, demandai des nouvelles de mes bagages perdus et parlai de l’amour de Jésus. Puis j’entrai dans la ville, et, après bien des recherches vaines, j’en sortis par la porte Nord.
Je me sentais si restauré, d’esprit et de corps, par la communion que j’avais goûtée en marchant vers la ville, que je me crus capable de faire ce soir-là les six milles qui restaient pour retourner à Shih-mun-wan. J’entrai d’abord dans une autre maison de thé pour acheter quelques gâteaux du pays, et j’étais en train d’en faire mon repas quand qui vis-je entrer, sinon l’un des coolies mêmes qui avaient porté mes affaires lors de la première étape ! J’appris de lui qu’après les avoir quittés, ils avaient porté mes bagages jusqu’à la porte Sud ; là, mon domestique s’était éloigné, et il avait dit à son retour que j’étais parti en avant, que lui-même n’avait pas l’intention de partir tout de suite, mais qu’il passerait la journée avec son ami et me rejoindrait ensuite ; ils avaient porté les affaires à la maison de cet ami et les y avaient laissées. Je le décidai à m’accompagner à cette maison, et là j’appris que l’homme avait passé le jour et la nuit avec eux, et que le lendemain matin il avait appelé d’autres coolies et était parti pour Hang-chau. C’est tout ce que je pus apprendre ; aussi, ne pouvant rien faire d’autre que de reprendre en toute hâte le chemin du retour vers Shanghai, je quittai de nouveau la ville. Il était désormais trop tard pour aller jusqu’à Shih-mun-wan. Je regardai à mon Père, qui pouvait pourvoir à tous mes besoins, et je reçus un nouveau gage de son amour et de ses soins incessants : on m’invita à dormir sur un bateau de hong, alors à sec dans le lit de la rivière. La nuit fut de nouveau très froide, et les moustiques importuns. Je pris cependant un peu de repos, et au lever du soleil j’étais debout et poursuivais mon voyage.
7 août.
Je me sentis d’abord très malade, et j’avais mal à la gorge ; mais je réfléchis à la merveilleuse bonté de Dieu qui m’avait rendu capable de supporter si longtemps la chaleur du jour et le froid de la nuit. Je sentais aussi qu’un véritable fardeau avait été ôté de mon esprit. Je m’étais remis, moi et mes affaires, au Seigneur, et je savais que, si c’était pour mon bien et pour sa gloire, mes affaires me seraient rendues ; sinon, tout serait pour le mieux. J’espérais que la partie la plus éprouvante de mon voyage touchait à sa fin, et cela m’aida à poursuivre ma route, las et les pieds endoloris. Arrivé à Shih-mun-wan, après avoir déjeuné, je trouvai qu’il me restait encore huit cent dix sapèques ; et je savais que le prix du bateau de hong jusqu’à Kia-hing Fu était de cent vingt sapèques, et de là jusqu’à Shanghai de trois cent soixante, ce qui me laissait juste trois cent trente sapèques — soit douze pence et une fraction — pour trois ou quatre jours de vivres. J’allai aussitôt au bureau des bateaux, mais, à ma consternation, je trouvai qu’à cause de l’état desséché de la rivière les marchandises n’étaient pas descendues, de sorte qu’aucun bateau ne partirait ce jour-là, et peut-être aucun le lendemain. Je demandai s’il n’y avait pas de bateaux-courriers pour Kia-hing Fu, et l’on me dit qu’ils étaient déjà partis. La seule ressource qui restait était de m’informer si quelque bateau particulier partait, sur lequel je pourrais obtenir un passage. Ma recherche fut toutefois vaine ; et je ne pus trouver aucun bateau qui consentît à aller jusqu’à Shanghai, sans quoi ma difficulté eût été résolue.
Juste à ce moment, je vis devant moi, à un tournant du canal, un bateau-courrier qui allait dans la direction de Kia-hing Fu. Ce devait être, conclus-je, l’un des bateaux de Kia-hing qui avaient été retenus à l’improviste, et je m’élançai à sa poursuite aussi vite que l’espérance et la nécessité pouvaient me porter. Pour le moment, la fatigue et les pieds endoloris furent également oubliés. Après une course d’environ un mille, je le rattrapai.
« Allez-vous à Kia-hing Fu ? » criai-je.
« Non », fut la seule réponse.
« Allez-vous dans cette direction ? »
« Non. »
« Voulez-vous me prendre à bord aussi loin que vous allez de ce côté ? »
Toujours « Non », et rien de plus.
Complètement découragé et épuisé, je m’affaissai sur l’herbe et m’évanouis.
Comme je reprenais connaissance, des voix parvinrent à mon oreille, et je compris qu’on parlait de moi. L’un disait : « Il parle le pur dialecte de Shanghai » ; et, à leur propre parler, je reconnus des gens de Shanghai. Me redressant, je vis qu’ils étaient sur un grand bateau de hong de l’autre côté du canal ; après quelques mots, ils envoyèrent leur petite embarcation me chercher, et je montai à bord de la jonque. Ils furent très bons pour moi et me donnèrent du thé ; et, quand je fus remis et capable de manger, de la nourriture aussi. J’ôtai alors mes chaussures et mes bas pour soulager mes pieds, et le batelier eut la bonté de me procurer de l’eau chaude pour les baigner. Quand ils entendirent mon histoire et virent les ampoules de mes pieds, ils eurent visiblement pitié de moi, et hélèrent chaque bateau qui passait pour voir s’il allait dans ma direction. N’en trouvant aucun, au bout d’un moment, après quelques heures de sommeil, je descendis à terre avec le capitaine, dans l’intention de prêcher dans le temple de Kwan-ti.
Avant de quitter la jonque, je dis au capitaine et à ceux qui étaient à bord que j’étais désormais incapable de me tirer d’affaire moi-même ; que je n’avais pas la force de marcher jusqu’à Kia-hing Fu, et que, ayant manqué ce jour-là un passage, je n’aurais plus assez de ressources pour m’y rendre en bateau-courrier, qui était une manière coûteuse de voyager ; que je ne savais pas comment le Dieu que je servais me viendrait en aide, mais que je ne doutais pas qu’il le ferait ; et que mon affaire était maintenant de le servir là où j’étais. Je leur dis aussi que le secours qui, je le savais, viendrait, devrait être pour eux une preuve de la vérité de la religion que je prêchais, ainsi que les autres missionnaires de Shanghai.
En allant vers la ville, tandis que je m’entretenais avec le capitaine, nous vîmes arriver un bateau-courrier. Le capitaine attira mon attention sur lui ; mais je lui rappelai que je n’avais plus les moyens de payer mon passage à son bord. Il le héla néanmoins, et apprit qu’il allait à un endroit situé à environ neuf milles anglais de Shanghai, d’où l’un des bateliers porterait le courrier par voie de terre jusqu’à la ville. Il dit alors : « Ce monsieur est un étranger de Shanghai, qui a été volé et n’a plus les moyens de rentrer. Si vous le prenez avec vous aussi loin que vous allez, et qu’ensuite vous louiez une chaise à porteurs pour le transporter le reste du chemin, il vous paiera à Shanghai. Vous voyez que mon bateau est échoué là-bas faute d’eau, et ne peut partir. Eh bien, je me porte garant ; et si ce monsieur ne paie pas quand vous arriverez à Shanghai, je le ferai à votre retour. » Cette bonté non sollicitée de la part d’un Chinois, parfait inconnu, paraîtra d’autant plus remarquable à quiconque connaît le caractère des Chinois, qui répugnent généralement beaucoup à risquer leur argent. Ceux du bateau-courrier ayant accepté ces conditions, on me prit à bord comme passager. Oh ! combien je fus reconnaissant de cette intervention providentielle, et d’être une fois de plus en route pour Shanghai !
Les bateaux-courriers comme celui sur lequel je voyageais alors sont de construction longue et étroite, et très limités quant à la place intérieure. Il faut rester couché tout le temps qu’ils sont en marche, car un léger mouvement suffirait à les faire chavirer. Ce n’était pourtant pas pour moi une condition pénible ; au contraire, je n’étais que trop heureux de rester tranquille. Ce sont les bateaux les plus rapides que j’aie vus en Chine. Chacun est manœuvré par deux hommes, qui se relaient sans cesse nuit et jour. Ils rament avec les pieds et pagaient avec les mains ; ou, si le vent est tout à fait favorable, ils rament avec les pieds et, d’une main, manœuvrent une petite voile, tout en gouvernant de l’autre.
Après un voyage agréable et rapide, j’arrivai sain et sauf à Shanghai le 9 août, grâce au secours de celui qui a dit : « Je ne te délaisserai point, et je ne t’abandonnerai point. » « Et voici, je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde. »
Chapitre 13 terminé
L’homme propose, Dieu dispose