Chapitre 12 · 10 min de lecture · 12 min d’écoute
Appelé à Swatow
DEVOIR quitter ainsi à l’improviste les environs de la Ville Noire fut pour nous une vraie déception, car nous avions espéré passer quelque temps à évangéliser ce district. Nous devions cependant découvrir qu’il n’était survenu aucun contretemps imprévu, mais que ces circonstances, qui semblaient si éprouvantes, étaient des maillons nécessaires dans la chaîne d’une providence divinement ordonnée, qui nous conduisait vers d’autres champs plus vastes.
Dieu ne permet pas que la persécution s’élève sans raison suffisante. . . . Il nous conduisait par un chemin que nous ne connaissions pas ; mais ce n’en était pas moins son chemin.
« Ô Seigneur, que nous serions heureux
Si nous jetions sur toi tous nos soucis,
Si, las de nous-mêmes, nous savions nous reposer,
Et sentions dans nos cœurs qu’un Dieu, là-haut,
En parfaite sagesse, en parfait amour,
Fait tout concourir à notre bien ! »
Quand nous arrivâmes à Shanghai, pensant retourner dans l’intérieur au bout de quelques jours avec de nouvelles provisions de livres et d’argent, nous rencontrâmes un capitaine chrétien qui avait fait du commerce à Swatow ; il nous exposa avec beaucoup de force les besoins de cette région, et le fait que des marchands britanniques vivaient à Double Island, vendant de l’opium et se livrant à la traite des coolies (pratiquement une traite d’esclaves), alors qu’il n’y avait aucun missionnaire britannique pour prêcher l’Évangile. L’Esprit de Dieu me fit sentir que c’était là son appel, mais pendant des jours je sentis que je ne pouvais y obéir. Je n’avais jamais eu de père spirituel comme M. Burns ; je n’avais jamais connu une communion si sainte et si heureuse ; et je me disais que ce ne pouvait être la volonté de Dieu que nous nous séparions.
Dans une grande agitation d’âme, j’allai un soir, avec M. Burns, prendre le thé chez le révérend R. Lowrie, de la Mission presbytérienne américaine, à la porte Sud de Shanghai. Après le thé, Mme Lowrie nous joua « L’Appel missionnaire »[2]. Je ne l’avais jamais entendu, et il m’émut profondément. Mon cœur était presque brisé avant qu’il fût fini, et je dis au Seigneur, avec les paroles qui venaient d’être chantées —
« Et j’irai !
Je ne puis hésiter plus longtemps à quitter mes amis, et mes espérances-idoles,
Et tout lien qui attache mon cœur. . . .
Désormais, peu m’importe que l’orage ou le soleil soit mon lot sur la terre, amère
ou douce ma coupe ;
Je prie seulement : Dieu, rends-moi saint,
Et fortifie mon esprit pour l’heure rude du combat. »
En partant, je demandai à M. Burns de m’accompagner jusqu’à la petite maison qui était encore mon quartier général dans la ville chinoise, et là, avec beaucoup de larmes, je lui racontai comment le Seigneur m’avait conduit, et combien j’avais été rebelle et peu disposé à le quitter pour ce nouveau champ de travail. Il m’écouta avec un étrange air de surprise, où il y avait plus de plaisir que de peine ; et il me répondit qu’il avait résolu, ce soir même, de me dire qu’il avait entendu l’appel du Seigneur pour Swatow, et que son seul regret avait été la perspective de voir rompre notre heureuse communion. Nous partîmes ensemble ; et c’est ainsi que reprit l’œuvre missionnaire dans cette partie de la Chine, qui, dans les années suivantes, a été si abondamment bénie.
Longtemps avant cette époque, le révérend R. Lechler, de la Société des missions de Bâle, avait parcouru en tous sens les environs de Swatow et les régions avoisinantes. Chassé d’un lieu à l’autre, il avait accompli une œuvre qui ne fut pas oubliée, bien qu’il eût finalement été obligé de se retirer à Hong Kong. Depuis plus de quarante ans, ce fervent serviteur de Dieu a persévéré dans des « travaux plus abondants » ; et tout récemment il a quitté Hong Kong avec sa femme dévouée pour retourner dans l’intérieur, et dépenser la force des années qui lui restent parmi le peuple qu’il a si longtemps et si sincèrement aimé.
Le capitaine Bowers, l’ami chrétien dont Dieu s’était servi pour placer les besoins de Swatow devant M. Burns et moi, fut transporté de joie en apprenant notre décision de nous consacrer à l’évangélisation de ce marché actif, important et populeux. Comme il était sur le point de reprendre lui-même la mer pour son voyage de retour, il nous offrit de bon cœur le passage gratuit à bord du Geelong, sur lequel nous quittâmes Shanghai au début du mois de mars 1856.
Une traversée favorable de six jours nous amena à Double Island, où nous nous trouvâmes débarqués au milieu d’une petite communauté d’étrangers, mais très impie, qui se livrait au commerce de l’opium et à d’autres entreprises commerciales. Ne voulant en aucune façon être identifiés à ces compatriotes, nous désirions vivement trouver tout de suite à nous loger dans la ville chinoise, située sur un promontoire de la terre ferme, cinq milles plus haut, à l’embouchure de la rivière Han. Nous éprouvâmes une grande difficulté dans cette tentative de prendre pied parmi la population. En fait, il sembla que nous allions échouer complètement, et nous fûmes réduits, impuissants, à nous jeter sur le Seigneur dans la prière. Notre Dieu ne tarda pas à intervenir pour nous. Rencontrant un jour un marchand cantonais, parent du plus haut fonctionnaire de la ville, M. Burns lui adressa la parole dans le dialecte cantonais ; ce monsieur fut si content qu’un étranger lui parlât dans sa propre langue qu’il devint notre ami et nous procura un logement. Nous n’avions cependant qu’une petite chambre, et je n’oublierai pas facilement les longs mois chauds de l’été passés dans ce four, où, près de l’avant-toit, on pouvait toucher de la main les tuiles brûlantes. Il était impossible d’obtenir plus de place ou un meilleur logement.
Nous interrompions notre séjour par des visites dans la campagne environnante ; mais les difficultés et les dangers que nous rencontrions ici étaient si grands et si constants que notre ancien travail dans le Nord commença à paraître, en comparaison, sûr et facile. La haine et le mépris des Cantonais étaient très pénibles, « diable étranger », « chien étranger » ou « cochon étranger » étant les appellations les plus courantes ; mais tout cela nous fit entrer dans une communion plus profonde que je n’en avais jamais connu avec celui qui fut « Méprisé et abandonné des hommes ».
Lors de nos visites à la campagne, nous risquions à tout moment d’être saisis et retenus contre rançon ; et les gens déclaraient couramment que tout le district était « sans empereur, sans chef et sans loi ». Assurément, en ces jours-là, la force faisait le droit. Une fois, nous visitions une petite ville, et nous apprîmes que les habitants avaient capturé un homme riche d’un autre clan. On exigeait une forte rançon pour sa libération, et, comme il refusait de la payer, ils lui avaient brisé les os des chevilles, l’un après l’autre, à coups de massue, et lui avaient ainsi arraché la promesse qu’ils voulaient. Rien, sinon la protection de Dieu, n’empêchait qu’on nous traitât de la même façon. Les villes étaient toutes entourées de murailles, et une seule d’entre elles pouvait contenir dix ou vingt mille personnes du même clan et du même nom de famille, qui étaient souvent en guerre avec les habitants de la ville voisine. Être bien reçu dans un endroit était assez souvent une source de danger dans le suivant. Dans de telles circonstances, les soins protecteurs de notre Dieu se manifestèrent souvent.
Au bout de quelque temps, le mandarin de l’endroit tomba malade, et les médecins chinois furent incapables de le soulager. Il avait entendu certaines personnes que j’avais soignées parler du bien qu’elles en avaient retiré, et il fut amené à demander notre aide. Dieu bénit les remèdes donnés, et, reconnaissant d’avoir été soulagé, il nous conseilla de louer une maison pour en faire un hôpital et un dispensaire. Avec sa permission, nous pûmes obtenir tout l’immeuble, dont nous avions précédemment occupé une chambre. J’avais laissé ma provision de médicaments et mes instruments de chirurgie sous la garde de mon ami, le regretté M. Wylie, à Shanghai, et je repartis aussitôt les chercher.
M. Burns descendit d’une ville appelée Am-po, que nous avions visitée ensemble plusieurs fois, pour me voir partir, et y retourna après mon départ, avec deux évangélistes indigènes envoyés de Hong Kong par le révérend J. Johnson, de l’Union missionnaire baptiste américaine. Les gens voulaient bien écouter leur prédication et accepter leurs livres en cadeau, mais ils refusaient de les acheter. Une nuit, des voleurs entrèrent par effraction et emportèrent tout ce qu’ils possédaient, à l’exception de leur provision de littérature, que l’on jugeait sans valeur. Le lendemain, de très bonne heure, ils furent réveillés par des gens désireux d’acheter des livres, et les ventes continuèrent ; si bien qu’à l’heure du déjeuner, ils avaient non seulement assez de sapèques pour se procurer de la nourriture, mais encore pour payer le passage de l’un d’eux jusqu’à Double Island, en aval de Swatow, avec une lettre priant l’agent de M. Burns de lui fournir de l’argent. Les acheteurs continuèrent de venir ce jour-là et le suivant, et nos amis ne manquèrent de rien ; mais le troisième jour, ils ne purent vendre un seul livre. Ce fut alors, cependant, au moment même où l’argent de leurs ventes était épuisé, que le messager revint avec des provisions.
Ce fut au début de juillet, après un séjour d’environ quatre mois à Swatow, que je partis pour Shanghai, avec l’intention de revenir au bout de quelques semaines, rapportant mon matériel médical, afin de poursuivre le travail en association avec le révérend William Burns. Un champ nouveau et prometteur semblait s’ouvrir devant nous, et c’est avec beaucoup d’espoir que nous envisagions l’avenir de l’œuvre. Une bénédiction marquée était en effet réservée à la ville et aux environs de Swatow ; mais ce n’était pas le dessein de Dieu que l’un ou l’autre de nous y restât pour moissonner. M. Burns, alors qu’il était dans l’intérieur, fut arrêté et emprisonné par les autorités chinoises peu après mon départ, et envoyé à Canton. Et bien qu’il fût revenu à Swatow après que la guerre eut éclaté, il fut appelé ailleurs pour un autre service, qui l’empêcha d’y revenir par la suite ; tandis que mon voyage à Shanghai se révéla le premier pas sur un sentier divergent, menant vers d’autres champs.
2. Pourquoi vivre ici ? Les vœux de Dieu sont | sur moi ; | et je ne puis m’arrêter
à jouer avec des ombres ou à cueillir des fleurs terrestres, | avant d’avoir achevé
mon œuvre, et | rendu mes | comptes.
3. Et | j’irai ! | Je ne puis hésiter plus longtemps à quitter mes amis, et mes espérances- |
idoles, | et tout lien qui attache mon cœur à | toi, ma | patrie.
4. Désormais, peu m’importe que l’orage ou le soleil soit mon | lot sur
la terre, | amère ou douce ma | coupe ; | je prie seulement : « Dieu, rends-moi
saint, et fortifie mon esprit pour la rude | heure du combat ! »
5. Et quand celui pour qui Satan a lutté comme il l’a fait pour | moi, | aura
enfin atteint ce bienheureux | rivage, | oh ! combien ce cœur brûlera
de | reconnaissance et | d’amour.
Chapitre 12 terminé
Appelé à Swatow