Chapitre 11 · 21 min de lecture · 27 min d’écoute
Avec le révérend William Burns
APRÈS que les Impériaux eurent repris Shanghai, en février 1855, je pus louer une maison à l’intérieur des murs de la ville chinoise, et je saisis avec joie cette occasion de demeurer au milieu de la population serrée qui restait à habiter les ruines épargnées par la guerre. J’y établis mon quartier général, bien que je fusse souvent absent pour des tournées plus ou moins prolongées.
Sur le conseil du révérend docteur Medhurst, le vétéran qui dirigeait la Mission de Londres, je fus amené vers cette époque à adopter le costume indigène de préférence au vêtement étranger, afin de faciliter les voyages et le séjour dans l’intérieur. Les Chinois avaient permis à une maison étrangère de construire une filature de soie à quelque distance dans l’intérieur, à la condition que le style du bâtiment fût purement chinois et que rien à l’extérieur ne laissât soupçonner qu’il était étranger. On trouva beaucoup d’avantages à ce changement de costume ; et moi-même, ainsi que la plupart de ceux qui me sont associés, avons continué de porter l’habit indigène.
La rébellion des T’ai-p’ing, commencée en 1851, avait alors atteint le sommet de son succès éphémère. La grande ville de Nankin était tombée devant l’armée envahissante ; et là, à moins de deux cents milles de Shanghai, les rebelles avaient établi leur quartier général et entrepris de se fortifier en vue de nouvelles conquêtes. Pendant l’été de 1855, on fit diverses tentatives pour rendre visite aux chefs du mouvement, afin d’exercer sur eux quelque influence nettement chrétienne ; mais on rencontra si peu de succès que l’on renonça à ces efforts.
Entre autres, j’avais moi-même cherché à atteindre Nankin ; mais, trouvant la chose impossible, je tournai de nouveau mon attention vers l’œuvre d’évangélisation dans l’île de Ts’ung-ming. Au bout de quelque temps, je parvins à vaincre assez les préjugés et les craintes des habitants pour louer une petite maison et m’établir au milieu d’eux. Ce fut pour moi une grande joie et un grand encouragement ; mais, avant que bien des semaines se fussent écoulées, les autorités locales portèrent plainte auprès du consul britannique, qui m’obligea à me retirer ; et cela, bien que le consul de France eût lui-même assuré aux missionnaires romains une propriété à trois ou quatre milles de la maison que je devais quitter. Douloureusement éprouvé et déçu par cet obstacle inattendu, je revins à contrecœur à Shanghai, loin de me douter de la bénédiction que Dieu m’y réservait.
Quelques mois auparavant, le révérend William Burns, de la Mission presbytérienne anglaise, était arrivé dans ce port, en revenant de son pays ; et, avant de regagner son ancien champ de travail dans la province méridionale du Fu-kien, il avait tenté, comme moi et sans plus de succès, de rendre visite aux rebelles T’ai-p’ing à Nankin. Ayant échoué dans cette tentative, il établit pour un temps son quartier général à Shanghai, se consacrant à l’évangélisation des régions populeuses d’alentour. C’est ainsi qu’en automne de cette année-là, je fus providentiellement amené à m’associer à ce serviteur de Dieu bien-aimé et honoré.
Nous voyageâmes ensemble, évangélisant les villes et les bourgs du sud du Kiang-su et du nord du Cheh-kiang, vivant dans nos bateaux et suivant le cours des canaux et des rivières qui s’étendent ici comme un réseau sur toute la surface de ce pays riche et fertile. M. Burns portait alors l’habit anglais ; mais il remarqua que, bien que je fusse le plus jeune et à tous égards le moins expérimenté, j’avais les auditeurs paisibles, tandis que lui était suivi par les garnements, et par les curieux mais insouciants ; que j’étais invité dans les maisons, tandis que lui recevait des excuses : la foule qui le suivrait empêchait qu’on l’invitât. Après quelques semaines d’observation, il adopta lui aussi l’habit indigène et jouit des facilités accrues qu’il procurait.
Ces mois heureux furent pour moi une joie et un privilège indicibles. Son amour pour la Parole était un délice, et sa vie sainte et pleine de révérence, ainsi que sa communion constante avec Dieu, faisaient de sa compagnie une réponse aux profonds besoins de mon cœur. Ses récits de réveils et de persécutions au Canada, à Dublin et dans la Chine du Sud étaient des plus instructifs, autant qu’intéressants ; car, avec une véritable intelligence spirituelle, il faisait souvent ressortir les desseins de Dieu dans l’épreuve d’une manière qui donnait à toute la vie un aspect et une valeur tout nouveaux. Ses vues, en particulier sur l’évangélisation comme grande œuvre de l’Église, et sur l’ordre des évangélistes laïques comme un ordre perdu que l’Écriture demandait de rétablir, furent des pensées-semences qui devaient porter du fruit dans l’organisation ultérieure de la Mission à l’intérieur de la Chine.
Extérieurement, toutefois, notre chemin ne fut pas toujours uni ; mais lorsqu’il nous était permis de séjourner quelque temps dans une ville ou un bourg, nous mettions l’occasion à profit. Nous avions coutume de quitter nos bateaux, après avoir prié pour obtenir la bénédiction, vers neuf heures du matin, un léger tabouret de bambou à la main. Après avoir choisi un emplacement convenable, l’un de nous montait sur le tabouret et parlait pendant vingt minutes, tandis que l’autre implorait la bénédiction ; puis nous changions de place, et la voix du premier orateur prenait du repos. Après une heure ou deux ainsi employées, nous allions plus loin, à quelque distance du premier endroit, et parlions de nouveau. Vers midi, d’ordinaire, nous retournions à nos bateaux pour le dîner, la communion fraternelle et la prière, puis nous reprenions notre travail en plein air jusqu’au crépuscule. Après le thé et un peu plus de repos, nous allions avec nos aides indigènes dans quelque maison de thé, où l’on pouvait passer plusieurs heures à converser librement avec les gens. Il n’était pas rare qu’avant de quitter une ville nous eussions de bonnes raisons de croire que bien des vérités avaient été saisies ; et nous placions beaucoup d’Écritures et de livres entre les mains de ceux qui s’y intéressaient. La lettre suivante fut écrite vers cette époque par M. Burns à sa mère, restée au pays en Écosse :—
« À vingt-cinq milles de Shanghai,26 janvier 1856.
« Profitant d’un jour de pluie qui me retient dans mon bateau, j’écris quelques lignes, en plus d’une lettre à Dundee contenant des détails que je n’ai pas besoin de répéter. Il y a maintenant quarante et un jours que j’ai quitté Shanghai pour cette dernière tournée. Un jeune missionnaire anglais, M. Taylor, de la Chinese Evangelisation Society, a été mon compagnon pendant ces semaines — lui dans son bateau, et moi dans le mien — et nous avons fait l’expérience de beaucoup de miséricorde et, en certaines occasions, d’un secours considérable dans notre œuvre.
« Il me faut encore une fois raconter l’histoire que j’ai déjà dû raconter plus d’une fois : comment, il y a quatre semaines, le 29 décembre, j’ai revêtu l’habit chinois que je porte maintenant. M. Taylor avait fait ce changement quelques mois plus tôt, et je constatai qu’il était, en conséquence, tellement moins gêné par la foule quand il prêchait, etc., que je conclus qu’il était de mon devoir de suivre son exemple. Nous étions alors à plus du double de la distance de Shanghai où nous sommes maintenant, et nous serions encore aussi loin si nous n’avions rencontré en un endroit une bande de gens sans foi ni loi, qui exigèrent de l’argent et menacèrent de briser nos bateaux si l’on refusait leurs exigences. Les bateliers furent très effrayés et insistèrent pour revenir vers quelque endroit plus proche de chez eux. Ces gens avaient auparavant défoncé avec violence une partie du bateau de M. Taylor, parce que l’on n’avait pas satisfait leur demande déraisonnable de livres.
« Nous avons dans cette région un vaste, très vaste champ de travail, bien qu’il puisse être difficile, pour le moment, de s’établir en un lieu particulier ; les gens écoutent avec attention, mais il nous faut la puissance d’en haut pour convaincre et convertir. Y a-t-il parmi le peuple de Dieu à Kilsyth un esprit de prière en notre faveur ? ou fait-on quelque effort pour rechercher cet esprit ? Combien le besoin est grand, et combien grands aussi les arguments et les motifs de prier dans ce cas ! La moisson est ici vraiment grande, mais il y a peu d’ouvriers, et ils sont imparfaitement préparés pour une telle œuvre s’ils n’ont beaucoup de grâce. Et pourtant la grâce peut faire de ces instruments peu nombreux et faibles le moyen d’accomplir de grandes choses — des choses plus grandes que nous ne pouvons même le concevoir. »
L’incident dont parle cette lettre, et qui nous fit revenir à Shanghai plus tôt que nous ne l’avions d’abord projeté, eut lieu à la frontière nord du Cheh-kiang. Nous étions arrivés à un bourg commerçant fort animé, connu sous le nom de Wu-chen, ou Ville Noire, dont les habitants, nous avait-on dit, étaient les gens les plus sauvages et les plus sans loi de toute cette partie du pays. Tels nous les trouvâmes en effet : le bourg était le refuge des contrebandiers de sel et d’autres mauvais sujets. Les extraits suivants sont tirés de mon journal, écrit à l’époque :—
8 janvier 1856.
Nous commençâmes ce matin notre travail à Wu-chen en distribuant un grand nombre de traités et quelques Nouveaux Testaments. Les gens parurent fort surpris, et nous ne pûmes apprendre qu’aucun étranger y fût venu auparavant. Nous prêchâmes deux fois : une fois dans le temple du dieu de la Guerre, et ensuite sur un terrain vide laissé par un incendie qui avait entièrement détruit de nombreuses maisons. L’après-midi, nous prêchâmes de nouveau au même endroit devant un auditoire nombreux et attentif ; et le soir nous nous rendîmes dans une maison de thé, où nous eûmes une bonne occasion de parler jusqu’à ce que le bruit se répandît que nous étions là ; alors, trop de monde entrant, nous fûmes obligés de partir. Nos aides indigènes, Tsien et Kuei-hua, purent toutefois rester. En retournant à nos bateaux, nous parlâmes à un groupe de gens arrêtés sur un pont, et sentîmes que nous avions amplement sujet d’être reconnaissants et encouragés par le résultat de notre premier jour de travail.
10 janvier.
Nous envoyâmes d’abord Tsien et Kuei-hua distribuer quelques traités en feuilles. Après leur retour, nous allâmes avec eux, et, sur un terrain déblayé par le feu, nous nous séparâmes et nous adressâmes à deux auditoires. Quand nous revînmes aux bateaux pour le repas de midi, nous trouvâmes des gens qui attendaient, comme d’habitude, et qui désiraient des livres. On en distribua à ceux qui étaient capables de les lire ; puis, les priant aimablement de nous excuser pendant que nous prenions notre repas, j’entrai dans mon bateau et fermai la porte.
J’avais à peine eu le temps de me verser une tasse de thé que commença un martèlement, et le toit fut aussitôt défoncé. Je sortis par l’arrière et trouvai quatre ou cinq hommes qui prenaient les grosses mottes de terre gelée retournées dans un champ tout proche — pesant, je suppose, de sept à quatorze livres chacune — et les lançaient contre le bateau. Les remontrances furent sans effet, et il ne fallut pas longtemps pour qu’une partie considérable de la superstructure du bateau fût mise en pièces et qu’une quantité de terre recouvrît les objets à l’intérieur. Finalement, Tsien obtint d’un bateau qui passait qu’il le débarquât à une petite distance, et, au moyen de quelques traités, détourna l’attention des hommes, mettant ainsi fin à l’attaque.
Nous apprîmes alors que, parmi ceux qui avaient fait le dégât, deux seulement étaient du pays, les autres étant des contrebandiers de sel, et que la cause en était que nous n’avions pas satisfait leur demande déraisonnable de livres. Très providentiellement, personne ne fut blessé ; et, dès que le calme fut quelque peu rétabli, nous nous réunîmes tous dans le bateau de M. Burns et nous rendîmes grâces ensemble d’avoir été préservés de tout mal, priant aussi pour les auteurs du dégât, et demandant que cela fût tourné en bien pour nous et pour ceux qui étaient avec nous. Puis nous prîmes notre repas et descendîmes à terre, et, à quelques pas seulement des bateaux, nous nous adressâmes à une grande multitude qui fut bientôt rassemblée. Nous fûmes particulièrement assistés ; jamais on ne nous avait écoutés avec plus d’attention, et il ne se trouva pas une seule voix pour prendre le parti des hommes qui nous avaient molestés. Le soir, dans les maisons de thé, le même esprit se manifesta, et quelques-uns semblèrent entendre avec joie la bonne nouvelle du salut par un Sauveur crucifié et ressuscité.
En revenant, nous passâmes devant une boutique de barbier encore ouverte ; j’y entrai, et, tandis qu’on me rasait la tête, j’eus l’occasion de parler à quelques personnes ; après quoi je collai au mur deux traités en feuilles à l’intention des clients à venir.
11 janvier.
Un boutiquier respectable du nom de Yao, qui, le premier ou le deuxième jour de notre séjour à Wu-chen, avait reçu des portions du Nouveau Testament et un traité, vint hier, quand notre bateau fut brisé, demander d’autres livres. À ce moment-là, nous étions tous dans le désordre causé par le dégât et par la terre jetée dans le bateau, et nous l’invitâmes donc à revenir dans un jour ou deux, quand nous serions heureux de le pourvoir. Ce matin, il se présenta et nous remit le billet suivant :—
« Un jour précédent, j’ai prié Burns et Taylor, les deux “Rabbis”, de me donner de bons livres. Il arriva alors que ceux de notre ville dont le cœur était séduit par Satan, ne connaissant pas le Fils de David, allèrent jusqu’à oser dire “raca” et “moreh” et endommager votre respectable bateau. Je vous remercie d’avoir promis de me donner ensuite les livres, et je demande ceux-ci : le Nouveau Testament complet, “Discours d’un homme de bien près de sa mort”, “Doctrines chrétiennes importantes”, un almanach, “Principes du christianisme”, “Moyen de rendre le monde heureux”, — de chacun un exemplaire. J’espère que Sung et Tsien, et tous les maîtres, se portent bien. Les autres civilités ne sont pas écrites. »
Ce billet est intéressant, car il montre qu’il avait lu attentivement le Nouveau Testament, puisque les mots en italique en étaient tous tirés. L’emploi qu’il fait de « raca » et de « moreh » pour parler d’injures montre que leur sens ne lui avait pas échappé.
Après avoir pourvu cet homme, nous sortîmes avec Tsien et Kuei-hua à l’est de la ville et parlâmes un moment dans la rue. À notre retour aux bateaux, je reçus la visite de deux hommes du Chih-li, qui sont employés ici au bureau du magistrat. Je fus grandement aidé pour leur parler d’un Sauveur crucifié dans le dialecte mandarin ; et, bien que l’un d’eux ne prêtât pas grande attention, l’autre écouta et posa des questions qui montraient l’intérêt qu’il éprouvait. Quand ils furent partis, je descendis à terre et parlai aux gens qui s’y étaient rassemblés et auxquels Kuei-hua avait prêché. Le soleil couchant fournissait une parabole et rappelait les paroles de Jésus : « la nuit vient, où personne ne peut travailler » ; et tandis que je parlais de la durée incertaine de cette vie, et de notre ignorance quant au moment du retour de Christ, il régna un sérieux profond comme je n’en avais jamais vu en Chine. Je priai, et l’on observa la plus grande bienséance. Puis je retournai à mon bateau avec un prêtre bouddhiste qui avait fait partie de l’auditoire, et il reconnut que le bouddhisme était un système de tromperie qui ne pouvait donner aucune espérance dans la mort.
12 janvier.
L’après-midi, nous nous adressâmes aux gens sur la rive, tout près de nos bateaux, puis dans une des rues de la ville et dans une maison de thé, en distribuant des livres à chaque occasion. Le soir, nous allâmes comme d’habitude parler dans les maisons de thé, mais nous résolûmes de nous rendre à l’autre bout de la ville, afin de donner à ceux qui y habitaient une meilleure occasion de nous rencontrer. C’était une longue localité étirée, de près de deux milles anglais de long. Comme M. Burns et moi avions coutume de converser ensemble en chinois, cette décision fut connue de ceux qui étaient dans les bateaux.
Après avoir fait un peu de chemin, nous changeâmes d’avis et allâmes plutôt à la maison de thé habituelle, pensant que des gens avaient pu s’y rendre dans l’espoir de nous y rencontrer. Mais il n’en était rien ; et nous n’y trouvâmes pas des auditeurs aussi sérieux que les fois précédentes. Pour cette raison, M. Burns proposa de partir plus tôt que d’habitude, ce que nous fîmes, en disant à Tsien et à Kuei-hua qu’ils pouvaient rester encore un peu. En retournant aux bateaux, nous donnâmes quelques livres ; mais, chose singulière, on nous laissa aller seuls, sans que personne nous accompagnât, comme c’est presque toujours le cas. Au lieu d’une nuit claire, comme elle l’était à notre départ, nous trouvâmes qu’il faisait à présent une obscurité profonde. En chemin, nous rencontrâmes le batelier, dont l’attitude nous parut fort étrange : sans nous donner aucune explication, il souffla la chandelle de notre lanterne ; nous rallumâmes la lanterne en lui disant de ne plus l’éteindre, quand, à notre surprise, il retira délibérément la chandelle et la jeta dans le canal. Puis il longea un petit mur qui s’avançait jusqu’au bord de la rivière, et resta à contempler l’eau.
Ne sachant ce qu’il avait, je courus en avant pour le retenir, craignant qu’il ne voulût se noyer ; mais, à mon grand soulagement, il revint tranquillement. À nos questions répétées, il répondit de ne pas parler, car de mauvaises gens cherchaient à détruire les bateaux, et on les avait déplacés pour leur échapper. Puis il nous conduisit à l’endroit où l’un d’eux était amarré. Peu après, Tsien et Kuei-hua arrivèrent et montèrent à bord sains et saufs ; bientôt le maître Sung nous rejoignit, et le bateau s’éloigna.
On nous expliqua alors la cause de tout ce trouble. Un homme se disant le constable était venu aux bateaux en notre absence, avec une demande écrite de dix dollars et d’une quantité d’opium. Il déclara qu’il y avait plus de cinquante campagnards (des contrebandiers de sel) qui attendaient notre réponse dans une maison de thé voisine ; que, si nous leur donnions ce qu’ils voulaient, avec trois cents sapèques pour payer leur thé, nous pourrions rester en paix ; mais que, sinon, ils viendraient sur-le-champ détruire nos bateaux. Sung leur dit que nous ne pouvions accéder à leur demande ; car, n’étant pas engagés dans le commerce, mais seulement dans la prédication et la distribution de livres, nous n’avions pas un atome d’opium, et notre argent était presque entièrement dépensé. L’homme, cependant, lui dit tout net qu’il ne le croyait pas, et Sung n’eut d’autre ressource que de partir à notre recherche, en priant l’homme d’attendre notre réponse. Ignorant que nous avions changé nos plans, il nous chercha dans la mauvaise direction, et naturellement en vain.
Pendant ce temps, les bateliers avaient réussi à s’éloigner. Ils étaient très effrayés ; et, ayant eu si récemment la preuve de ce que ces hommes étaient capables de faire en plein jour, ils n’avaient aucune envie d’éprouver ce qu’ils pourraient tenter de nuit. En s’éloignant, ils s’étaient donc séparés, afin que, si l’un des bateaux était endommagé, l’autre pût nous offrir un refuge. C’est après cela que nous avions providentiellement rencontré le batelier et que nous avions été conduits à bord en sûreté. Lorsque Sung repassa devant l’endroit où nous étions amarrés auparavant, il vit entre les arbres une douzaine d’hommes ou davantage, et les entendit demander où les bateaux étaient partis ; mais personne ne put le dire. Heureusement, ils cherchèrent en vain.
Au bout d’un moment, les deux bateaux se rejoignirent et ramèrent ensemble pendant quelque temps. Il était déjà tard, et voyager de nuit dans cette partie du pays n’était pas le moyen d’éviter le danger que représentaient les méchants ; la question se posa donc de savoir ce qu’il fallait faire. Nous en laissâmes la décision aux bateliers ; ils étaient partis de leur propre chef, et nous sentions que, quel que fût notre désir personnel, nous ne pouvions contraindre d’autres à rester dans une situation dangereuse à cause de nous. Nous les pressâmes toutefois de faire vite ce qu’ils avaient l’intention de faire, car le lendemain était le jour du Seigneur, et nous ne désirions pas voyager ce jour-là. Nous leur dîmes aussi que, où que nous fussions, nous devions accomplir notre mission et prêcher l’Évangile ; il importait donc peu de savoir où nous resterions, car, même si nous passions la nuit sans être aperçus, nous serions sûrement découverts le lendemain matin. Les hommes conclurent en conséquence que nous ferions aussi bien de retourner à l’endroit d’où nous étions partis ; nous y consentîmes pleinement, et ils firent demi-tour. Mais — était-ce par accident ou non, nous ne pûmes le savoir — ils s’engagèrent dans un autre cours d’eau et ramèrent quelque temps sans savoir où ils allaient. Enfin, comme il faisait très sombre, ils s’amarrèrent pour la nuit.
Nous réunîmes alors tous les bateliers, avec nos aides indigènes, et leur lûmes le quatre-vingt-onzième psaume. On peut imaginer combien cette portion de la Parole de Dieu était appropriée à notre situation et à nos besoins, et combien elle était doucement consolante :—
« Celui qui demeure sous l’abri du Très-Haut
Repose à l’ombre du Tout-Puissant.
Je dis à l’Éternel: Mon refuge et ma forteresse,
Mon Dieu en qui je me confie!
« Car c’est lui qui te délivre du filet de l’oiseleur,
De la peste et de ses ravages.
Il te couvrira de ses plumes, Et tu trouveras un refuge sous ses ailes;
Sa fidélité est un bouclier et une cuirasse.
Tu ne craindras ni les terreurs de la nuit,
Ni la flèche qui vole de jour.
« Puisqu’il m’aime, je le délivrerai;
Je le protégerai, puisqu’il connaît mon nom.
Il m’invoquera, et je lui répondrai;
Je serai avec lui dans la détresse, Je le délivrerai et je le glorifierai.
Je le rassasierai de longs jours, Et je lui ferai voir mon salut. »
Nous remettant par la prière à la garde et à la protection de celui qui nous avait couverts d’épaisses ténèbres et nous avait permis d’échapper à la main des violents, nous nous retirâmes pour la nuit ; et — grâce à la bienveillante protection du Gardien d’Israël, qui ne sommeille point et n’oublie point son peuple — nous la passâmes dans la paix et le calme, et nous pûmes, en quelque mesure, éprouver la vérité de cette précieuse parole : « Tu es mon asile et mon bouclier. »
Dimanche 13 janvier.
Ce matin, je fus réveillé vers quatre heures par une violente douleur à l’articulation du genou. Je me l’étais contusionné la veille, et il en était résulté une forte inflammation. À ma grande surprise, j’entendis la pluie tomber à torrents, alors que le temps avait été jusque-là particulièrement beau. En regardant au-dehors, nous nous trouvâmes si près de notre ancien lieu d’amarrage que, si rien ne nous en avait empêchés, nous ne nous serions pas sentis autorisés à négliger d’aller prêcher en ville comme d’habitude ; mais la pluie fut si forte toute la journée que personne ne put quitter les bateaux. Nous jouîmes ainsi d’une délicieuse journée de repos, telle que nous n’en avions pas eu depuis quelque temps ; et le temps empêcha qu’on s’enquît beaucoup de nous. Si la journée avait été belle, nous aurions très probablement été découverts, même sans quitter les bateaux. Au lieu de cela, il nous fut donné de méditer en paix, avec émerveillement et reconnaissance, sur les dispensations pleines de grâce de notre Dieu, qui nous avait ainsi conduits à l’écart dans « un lieu désert » pour nous y reposer un peu.
Lundi 14 janvier.
Matinée sans nuage. L’un des aides indigènes alla avant l’aube chercher des vêtements qu’on avait donnés à laver. Il revint avec la nouvelle que, malgré la pluie diluvienne de la veille, des hommes nous avaient cherchés de tous côtés. Nous avions cependant été gardés dans la paix et la sécurité « à l’ombre du Tout-Puissant. »
Les bateliers étaient désormais si complètement effrayés qu’ils ne voulurent pas rester plus longtemps et partirent dès l’aube. J’étais retenu dans mon logement par ma boiterie, et n’eus d’autre choix que de partir avec eux. L’après-midi, nous atteignîmes Ping-wang, sur la route de Shanghai.
« Le mal que Dieu bénit est notre bien,
Et le bien qu’il ne bénit pas est un mal ;
Et tout est bien de ce qui semble le plus mal,
Si telle est sa douce volonté. »
Chapitre 11 terminé
Avec le révérend William Burns