Rétrospective
Premiers efforts d’évangélisation

Chapitre 10 · 13 min de lecture · 17 min d’écoute

Premiers efforts d’évangélisation

UN voyage entrepris au printemps de 1855 avec le révérend J. S. Burdon, de la Church Missionary Society (aujourd’hui évêque de Victoria, à Hong Kong), fut accompagné de dangers sérieux.

Dans la vaste embouchure du fleuve Yang-tsé, à une trentaine de milles au nord de Shanghai, se trouve le groupe d’îles dont Ts’ung-ming et Hai-men sont les plus grandes et les plus importantes ; et plus haut sur le fleuve, là où l’estuaire se rétrécit en s’éloignant de la mer, est située l’influente ville de T’ung-chau, près de Lang-shan, ou les monts du Loup, célèbres comme lieu de rendez-vous de pèlerins dévots. Nous passâmes quelque temps à évangéliser ces îles, puis nous nous rendîmes à Lang-shan, où nous prêchâmes et donnâmes des livres à des milliers de dévots venus assister à une fête idolâtre. De là, nous allâmes à T’ung-chau, et les pages suivantes de mon journal diront les pénibles expériences que nous y fîmes :

Jeudi 26 avril 1855.

Après le déjeuner, nous nous remîmes à la garde de notre Père céleste et implorâmes sa bénédiction avant de nous rendre dans cette grande ville. Le temps était sombre et pluvieux. Nous étions persuadés que Satan ne nous laisserait pas assaillir son royaume, comme nous tentions de le faire, sans susciter une sérieuse opposition ; mais nous étions aussi pleinement assurés que la volonté de Dieu était que nous prêchions Christ dans cette ville et que nous distribuions la Parole de vérité parmi ses habitants. Nous regrettions de n’avoir plus que peu de livres pour un lieu si important : l’événement montra cependant que cela aussi était providentiel.

Nos maîtres chinois firent tout leur possible pour nous persuader de ne pas entrer dans la ville ; mais nous résolûmes que, avec l’aide de Dieu, rien ne nous en empêcherait. Nous leur demandâmes toutefois de rester dans l’un des bateaux, et, si nous ne revenions pas, de s’informer de tout ce qu’ils pourraient apprendre sur notre sort et de se hâter autant que possible de porter la nouvelle à Shanghai. Nous convînmes aussi que l’autre bateau nous attendrait, même si nous ne pouvions revenir ce soir-là, afin que nous ne fussions pas retenus faute de bateau au cas où nous rentrerions plus tard. Nous mîmes alors nos livres dans deux sacs, et, avec un domestique qui nous accompagnait toujours en ces occasions, nous partîmes pour la ville, distante d’environ sept milles. Il ne pouvait être question d’y aller à pied, vu l’état des chemins ; nous prîmes donc des brouettes, le seul moyen de transport qu’on pût trouver dans ces régions. Une brouette coûte moins cher qu’une chaise à porteurs, puisqu’elle ne demande qu’un seul coolie ; mais ce n’est nullement un véhicule agréable sur des chemins raboteux et boueux.

Nous n’étions pas allés loin quand le domestique demanda la permission de s’en retourner, car il était complètement effrayé par ce qu’on racontait sur la soldatesque du pays. Naturellement, nous y consentîmes aussitôt, ne voulant pas entraîner un autre dans des ennuis, et nous résolûmes de porter les livres nous-mêmes, et d’attendre la force physique aussi bien que spirituelle de celui qui avait promis de pourvoir à tous nos besoins.

À ce moment, un homme respectable s’approcha et nous déconseilla vivement d’aller plus loin, disant que si nous le faisions, nous apprendrions à nos dépens ce qu’étaient les miliciens de T’ung-chau. Nous le remerciâmes de son conseil bienveillant, mais ne pûmes le suivre, car nos cœurs étaient affermis : était-ce pour les liens, la prison et la mort, ou pour distribuer nos Écritures et nos traités en sûreté et revenir sains et saufs, nous ne le savions pas ; mais nous étions résolus, par la grâce de Dieu, à ne pas laisser plus longtemps T’ung-chau sans l’Évangile, ni ses milliers d’habitants mourir dans une ignorance abandonnée du chemin de la vie.

Après cela, mon brouetteur ne voulut pas aller plus loin, et je dus en chercher un autre, ce qui heureusement ne fut pas difficile. Tandis que nous avancions, le trajet dans la boue et sous la pluie n’avait rien d’agréable, et nous ne pouvions nous empêcher de sentir le danger de notre position, sans pourtant chanceler un seul instant. De temps à autre, nous nous encouragions l’un l’autre par des promesses de l’Écriture et des strophes de cantiques. Cette strophe :

« Les périls de la mer, les périls de la terre
Ne doivent pas t’abattre : ton Seigneur est tout près.
Mais si ton cœur faiblit, éprouvé, dans la peine,
Sa promesse tiendra et te rendra la paix. »

me sembla particulièrement appropriée à notre situation, et me fut d’un grand réconfort.

En chemin, nous traversâmes une petite ville d’environ mille habitants ; et là, dans le dialecte mandarin, je prêchai Jésus à bon nombre de gens. Jamais je n’avais été si heureux de parler de l’amour de Dieu et de l’expiation de Jésus-Christ. Mon âme fut richement bénie et remplie de joie et de paix ; et je pus parler avec une liberté et une aisance inhabituelles. Et quelle ne fut pas ma joie quand, ensuite, j’entendis l’un de nos auditeurs répéter aux nouveaux venus, dans son dialecte local, les vérités sur lesquelles je m’étais étendu ! Oh ! combien je fus reconnaissant d’entendre un Chinois dire de lui-même à ses compatriotes que Dieu les aimait ; qu’ils étaient pécheurs, mais que Jésus était mort à leur place et avait payé la peine de leur culpabilité. Ce seul moment me paya de toutes les épreuves que nous avions traversées ; et je sentis que si le Seigneur accordait son Saint-Esprit pour changer le cœur de cet homme, nous n’étions pas venus en vain.

Nous distribuâmes quelques Nouveaux Testaments et quelques traités, car les gens savaient lire, et nous ne pouvions les quitter sans leur laisser l’Évangile. Il fut bon que nous le fissions, car en arrivant à T’ung-chau nous constatâmes qu’il nous en restait tout autant que nous avions la force d’en porter.

Vers la fin de notre trajet, comme nous approchions du faubourg ouest de la ville, la prière des premiers chrétiens, au moment où la persécution commençait, me revint à l’esprit : « Et maintenant, Seigneur, vois leurs menaces, et donne à tes serviteurs d’annoncer ta parole avec une pleine assurance. » Nous nous unîmes de tout cœur dans cette requête. Avant d’entrer dans le faubourg, nous arrêtâmes nos plans, afin d’agir de concert, et nous indiquâmes à nos brouetteurs où nous attendre, pour qu’ils ne fussent mêlés à aucun ennui à cause de nous. Puis, levant les yeux vers notre Père céleste, nous nous remîmes à sa garde, prîmes nos livres et nous dirigeâmes vers la ville.

Pendant quelque temps, nous suivîmes sans être inquiétés la rue principale du faubourg qui mène à la porte de l’Ouest, et nous fûmes amusés du titre inhabituel de Heh-kwei-tsi (diables noirs) qu’on nous appliquait. Nous nous en étonnâmes sur le moment, mais nous découvrîmes ensuite que c’étaient nos vêtements, et non notre peau, qui l’avaient fait naître. Comme nous passions devant plusieurs soldats, je fis remarquer à M. Burdon que c’étaient là les hommes dont nous avions tant entendu parler, et qu’ils semblaient disposés à nous laisser passer assez tranquillement. Bien avant que nous eussions atteint la porte, cependant, un homme grand et vigoureux, rendu dix fois plus féroce par un début d’ivresse, nous fit savoir que tous les miliciens n’étaient pas d’humeur aussi pacifique, en saisissant M. Burdon par les épaules. Mon compagnon s’efforça de se dégager. Je me retournai pour voir ce qui se passait, et aussitôt nous fûmes entourés d’une douzaine d’hommes brutaux, ou davantage, qui nous entraînèrent vers la ville à une allure effrayante.

Mon sac commençait à me paraître très lourd, et je ne pouvais changer de main pour me soulager. Je fus bientôt ruisselant de sueur, et pouvais à peine suivre leur pas. Nous demandâmes à être conduits devant le premier magistrat, mais on nous répondit, avec les épithètes les plus insultantes, qu’ils savaient où nous mener et quoi faire de gens comme nous. L’homme qui avait d’abord saisi M. Burdon le laissa bientôt pour moi, et devint mon principal tourmenteur ; car je n’étais ni aussi grand ni aussi fort que mon ami, et j’étais donc moins capable de lui résister. Il faillit me jeter à terre à maintes reprises, me saisit par les cheveux, m’empoigna par le col au point de presque m’étrangler, et me serra les bras et les épaules à les couvrir de bleus. Si ce traitement avait duré beaucoup plus longtemps, je me serais certainement évanoui. Presque à bout de forces, quel rafraîchissement me fut le souvenir d’une strophe que ma chère mère avait citée dans l’une des dernières lettres que j’avais reçues de la maison :

« Nous parlons du séjour bienheureux,
De ce pays si radieux, si beau,
Et souvent nous disons sa gloire ;
Mais qu’est-ce donc que d’y être là-haut ! »

Quitter ce corps ! demeurer auprès du Seigneur ! être libre du péché ! Et c’est là le terme du pire que la malice des hommes puisse jamais attirer sur nous.

Tandis que nous marchions, M. Burdon essaya de donner quelques livres qu’il portait, ne sachant pas si nous aurions une autre occasion de le faire ; mais la rage terrible du soldat, et l’insistance avec laquelle il exigeait qu’on apporte des menottes, qui heureusement ne se trouvaient pas sous la main, nous convainquirent que, dans notre position présente, nous ne ferions aucun bien en essayant de distribuer des livres. Il n’y avait rien d’autre à faire que de nous soumettre tranquillement et de suivre ceux qui nous avaient pris.

Une ou deux fois, une querelle s’éleva sur la façon dont on devait nous traiter, les plus modérés de nos conducteurs disant qu’il fallait nous mener au tribunal du magistrat, mais d’autres voulant nous tuer sur-le-champ sans en appeler à aucune autorité. Nos esprits furent gardés dans une paix parfaite ; et, nous étant trouvés rapprochés en l’une de ces occasions, nous nous rappelâmes l’un à l’autre que les apôtres se réjouissaient d’avoir été jugés dignes de souffrir pour la cause de Christ. Étant parvenu à glisser la main dans ma poche, j’en tirai une carte chinoise (si l’on peut appeler ainsi la grande feuille de papier rouge qui porte le nom de quelqu’un), et après cela je fus traité avec plus d’égards. J’exigeai qu’elle fût remise au premier fonctionnaire du lieu, et qu’on nous conduisît à son tribunal. Jusque-là, nous n’avions pu, quoi que nous disions, les persuader que nous étions étrangers, bien que nous fussions tous deux vêtus à l’anglaise.

Oh ! les longues et pénibles rues par lesquelles on nous traîna ! Je crus qu’elles ne finiraient jamais ; et j’ai rarement été plus reconnaissant que lorsque nous nous arrêtâmes à un endroit où, nous dit-on, résidait un mandarin. Complètement épuisé, baigné de sueur, et la langue attachée au palais, je m’appuyai contre le mur, et je vis que M. Burdon était à peu près dans le même état. Je leur demandai de nous apporter des chaises, mais ils nous dirent d’attendre ; et quand je les priai de nous donner un peu de thé, je ne reçus que la même réponse. Une grande foule s’était rassemblée autour de la porte ; et M. Burdon, rassemblant ce qui lui restait de forces, leur prêcha Jésus-Christ. Nos cartes et nos livres avaient été portés au mandarin, mais il se trouva que c’était un fonctionnaire de rang inférieur, et après nous avoir fait attendre un certain temps, il nous renvoya à ses supérieurs.

En apprenant cela, et voyant qu’ils avaient l’intention de nous jeter de nouveau dans les rues bondées, nous refusâmes catégoriquement de faire un seul pas, et exigeâmes qu’on apporte des chaises à porteurs. Après quelques difficultés, ce fut fait ; nous nous y assîmes, et l’on nous emporta. En chemin, nous étions si heureux du repos que nous procuraient les chaises, et si reconnaissants d’avoir pu prêcher Jésus en dépit de la malice de Satan, que notre joie se peignait sur nos visages ; et tandis que nous passions, nous entendîmes les uns dire que nous n’avions pas l’air de méchantes gens, tandis que d’autres semblaient nous plaindre. Quand nous arrivâmes au tribunal du magistrat, je me demandai où l’on nous menait ; car bien que nous eussions franchi de grandes portes qui ressemblaient à celles du rempart de la ville, nous étions encore manifestement à l’intérieur de la ville. Une seconde paire de portes me fit penser que c’était dans une prison qu’on nous portait ; mais quand nous arrivâmes en vue d’une grande tablette portant l’inscription « Ming chï fu mu » (le père et la mère du peuple), nous sentîmes qu’on nous avait conduits au bon endroit, ce titre étant celui que prennent les mandarins.

Nos cartes furent de nouveau portées à l’intérieur, et après un court délai on nous introduisit en présence de Ch’en Ta Lao-ie (le grand et vénérable Père Ch’en), qui, comme on l’apprit, avait été auparavant Tao-tai de Shanghai, et savait par conséquent combien il importait de traiter les étrangers avec courtoisie. En arrivant devant lui, certains des gens tombèrent à genoux et se prosternèrent jusqu’à terre, et mon conducteur me fit signe d’en faire autant, mais sans succès. Ce mandarin, qui semblait être la plus haute autorité de T’ung-chau et portait un bouton bleu opaque sur son bonnet, vint à notre rencontre et nous traita avec toutes les marques de respect possibles. Il nous conduisit dans un appartement intérieur, une pièce plus privée, mais il fut suivi d’un grand nombre de scribes, d’huissiers et d’autres demi-fonctionnaires. J’exposai l’objet de notre visite, et le priai de me permettre de lui offrir des exemplaires de nos livres et de nos traités, ce dont il me remercia. En lui remettant un exemplaire du Nouveau Testament avec une partie de l’Ancien (de la Genèse à Ruth) et quelques traités, je m’efforçai de lui expliquer un peu de quoi il s’agissait, et aussi de lui donner un bref résumé de notre enseignement. . . . Il écouta très attentivement, comme le firent naturellement tous les autres assistants. Il fit ensuite apporter des rafraîchissements, qui furent les très bienvenus, et en prit lui-même avec nous.

Après une longue visite, nous lui demandâmes la permission de voir quelque chose de la ville et de distribuer les livres que nous avions apportés, avant notre retour. Il y consentit aimablement. Nous lui fîmes alors observer qu’on nous avait traités de façon fort irrespectueuse à notre arrivée, mais que nous n’y attachions pas grande importance, sachant que les soldats n’en savaient pas davantage. Ne souhaitant pas, toutefois, voir se renouveler une telle expérience, nous le priâmes de donner l’ordre qu’on ne nous inquiétât plus. Il le promit aussi, et, avec toutes les marques de respect possibles, nous accompagna jusqu’à la porte de sa résidence officielle, envoyant plusieurs huissiers veiller à ce que nous fussions traités avec respect. Nous distribuâmes nos livres bien et rapidement, et quittâmes la ville en grand apparat. Nous nous amusâmes de voir comment les huissiers se servaient de leurs nattes. Quand la rue était obstruée par la foule, ils s’en faisaient des fouets, et en frappaient les épaules des gens à droite et à gauche !

Nous eûmes un peu de peine à retrouver nos brouettes ; mais, y étant enfin parvenus, nous payâmes les porteurs de chaises, remontâmes dans nos humbles véhicules et retournâmes au fleuve, accompagnés pendant une bonne moitié du chemin par un employé du tribunal du magistrat. En début de soirée, nous regagnâmes les bateaux sains et saufs, sincèrement reconnaissants envers notre Père céleste de sa protection et de son secours pleins de grâce.


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