Texte
Tite 2:11-15
En bref
Sermon de Luther pour la veille de Noël, tiré de la Postille d’Église de 1522, sur « la grâce de Dieu, source de salut pour tous les hommes, a été manifestée ». Il oppose les deux maux que nomme le texte — l’impiété et les convoitises mondaines — à la vie chrétienne qu’il enseigne, et arme l’auditeur du texte lui-même. Les anciennes éditions le signalent comme Luther au meilleur de lui-même.
1. Il est écrit en Néhémie 4 que les Juifs, en rebâtissant Jérusalem, travaillaient d’une main et tenaient l’épée de l’autre, à cause de l’ennemi qui cherchait à entraver la construction. Paul, en Tite 1:9, développe la pensée que figure cette image, lorsqu’il enseigne qu’un évêque, un pasteur ou un prédicateur doit être puissant dans les saintes Écritures, pour instruire et exhorter aussi bien que pour résister aux contradicteurs. Nous devons donc faire de la Parole de Dieu un double usage: comme pain et comme arme; pour nourrir et pour résister; dans la paix et dans la guerre. D’une main, il nous faut bâtir, affermir, enseigner et nourrir toute la chrétienté; de l’autre, faire face au diable, aux hérétiques, au monde. Car là où le pâturage n’est pas défendu, le diable a tôt fait de le ravager; il est l’ennemi acharné de la Parole de Dieu. Traitons donc l’Évangile, si Dieu nous en fait la grâce, de telle sorte que non seulement les âmes des hommes en soient nourries, mais qu’ils apprennent aussi à revêtir cet Évangile comme une armure et à combattre leurs ennemis. Ainsi nous fournira-t-il à la fois le pâturage et les armes.
2. Le premier point à considérer dans cette épître, c’est que Paul enseigne quel doit être l’unique thème de Tite et de tout autre prédicateur, à savoir Christ. Il faut enseigner au peuple qui est Christ, pourquoi il est venu et quels biens sa venue nous a apportés. « La grâce de Dieu, source de salut pour tous les hommes, a été manifestée », dit l’apôtre, voulant dire que la grâce de Dieu est clairement révélée. Comment a-t-elle été manifestée? Par la prédication des apôtres, elle a été proclamée dans le monde entier. Avant la résurrection de Christ, la grâce de Dieu n’était pas révélée. Christ ne demeurait qu’au milieu des Juifs et n’était pas encore glorifié. Mais après son ascension, il donna aux hommes le Saint-Esprit. De cet Esprit, il avait auparavant rendu ce témoignage (Jean 16:14), que l’Esprit de vérité, qu’il devait envoyer, le glorifierait.
La pensée de l’apôtre est celle-ci: Christ n’est pas venu habiter sur la terre pour son propre avantage, mais pour notre bien. C’est pourquoi il n’a pas gardé pour lui-même sa bonté et sa grâce. Après son ascension, il les a fait proclamer par la prédication publique dans le monde entier — à tous les hommes. Et il n’a pas permis que cette révélation ne soit que l’annonce d’un fait, comme une rumeur ou un bruit qui court; elle était destinée à porter du fruit en nous. C’est une révélation et une proclamation qui nous enseigne à renoncer — à rejeter — les choses impies, toutes les convoitises terrestres, tous les désirs du monde, et à mener désormais une vie sobre, juste et pieuse.
3. Dans le premier verset, qui est la substance même du texte, « La grâce de Dieu, source de salut pour tous les hommes, a été manifestée », Paul condamne les faveurs du monde et des hommes comme pernicieuses, dignes de condamnation, inefficaces; et il veut éveiller en nous le désir de la grâce divine. Il nous enseigne à mépriser la faveur des hommes. Celui qui veut avoir la grâce et la faveur de Dieu doit se résoudre à renoncer à toute autre grâce et à toute autre faveur. Christ dit (Matthieu 10:22): « Vous serez haïs de tous, à cause de mon nom. » Le psalmiste dit (Psaumes 53:6): « Dieu dispersera les os de ceux qui campent contre toi. » Et Paul déclare (Galates 1:10): « Si je plaisais encore aux hommes, je ne serais pas serviteur de Christ. » Là où vient la grâce salutaire de Dieu, il faut faire fi de la faveur pernicieuse. Celui qui veut goûter la première doit rejeter et oublier la seconde.
4. Selon le texte, cette grâce a été manifestée, elle est proclamée, à tous les hommes. Christ a ordonné (Marc 16:15) que l’Évangile soit prêché à toutes les créatures, par tout le monde. Et Paul, en bien des endroits — par exemple en Colossiens 1:23 —, parle de « l’Évangile que vous avez entendu, qui a été prêché à toute créature sous le ciel ». La pensée est que l’Évangile a été prêché publiquement aux oreilles de toutes les créatures, à plus forte raison de tous les hommes. Au commencement, Christ ne prêcha l’Évangile que dans le pays des Juifs, la connaissance des saintes Écritures étant réservée à cette nation, comme le déclarent Psaumes 76:2 et Psaumes 147:19. Mais ensuite la Parole fut rendue libre pour tous les hommes, sans être confinée à aucune contrée particulière. Il est dit en Psaumes 19:5: « Leur retentissement parcourt toute la terre, Leurs accents vont aux extrémités du monde. » Ceci est dit des apôtres.
5. Mais vous objecterez peut-être: « Assurément, les paroles des apôtres n’ont pas, de leur temps, atteint les extrémités du monde; car près de huit cents ans se sont écoulés après l’âge apostolique avant que l’Allemagne fût convertie, et des découvertes récentes montrent aussi qu’il existe beaucoup d’îles et beaucoup de pays où aucun signe de la grâce de Dieu n’était apparu avant ce siècle. » Je réponds: l’apôtre a en vue la nature de l’Évangile. C’est un message fait, par la nature même de son origine et de son but, pour aller dans le monde entier. Au temps des apôtres, il avait déjà pénétré dans la plus grande et la meilleure partie du monde. Jusqu’alors, aucun message de cette nature n’avait jamais été institué. La loi de Moïse était réservée à la nation juive. La proclamation universelle de l’Évangile étant alors accomplie pour la plus grande part, et son achèvement étant aujourd’hui inévitable, le langage de l’Écriture en fait un fait accompli. Dans les Écritures, nous rencontrons souvent ce qu’on appelle la « synecdoque », c’est-à-dire une figure de style par laquelle on prend la partie pour le tout. Ainsi, il est dit que Christ fut trois jours et trois nuits dans le tombeau, alors qu’en réalité il y passa un jour entier, deux nuits et une partie de deux autres jours. Matthieu 12:40. De même, nous lisons (Matthieu 23:37) que Jérusalem lapide les prophètes, et pourtant une grande partie de ses habitants étaient des gens pieux. De même encore, on dit des ecclésiastiques qu’ils sont avares, et pourtant il se trouve parmi eux beaucoup d’hommes justes. Cette manière de parler est commune à toutes les langues; on la trouve surtout dans les saintes Écritures.
6. Ainsi l’Évangile a été, au temps des apôtres, prêché à toutes les créatures; car c’est un message lancé, destiné et ordonné pour atteindre toutes les créatures. Prenons une image: un prince qui a fait partir de sa résidence un message et qui le voit en route pourrait dire que le message est allé au lieu fixé, bien qu’il ne soit pas encore parvenu à destination. De même, Dieu a envoyé son Évangile à toutes les créatures, bien qu’il ne les ait pas encore toutes atteintes. Remarquez que le prophète dit que la voix des apôtres « parcourt toute la terre ». Il ne dit pas que leur voix a atteint le monde entier, mais qu’elle est en chemin: elle « parcourt ». Paul veut donc dire que l’Évangile est continuellement prêché et manifesté à tous les hommes. Il est maintenant en chemin; l’acte est accompli, bien que l’effet ne soit pas encore complet.
PREMIER MAL — L’IMPIÉTÉ.
7. La manifestation de la grâce, dit Paul, nous instruit de deux choses. La première est décrite ainsi: « renoncer à l’impiété et aux convoitises mondaines ». Il nous faut expliquer ces termes. Le mot latin « impietas », que l’apôtre rend en grec par « asebia » et qui en hébreu est « resa », je ne trouve aucun mot allemand unique pour l’exprimer. Je l’ai rendu par « ungoettlich wesen », « impiété ». Les termes latin et grec ne rendent pas pleinement le sens hébreu. « Resa » désigne proprement le péché qui consiste à ne pas honorer Dieu, c’est-à-dire à ne pas croire en lui, ne pas se confier en lui, ne pas le craindre, ne pas s’abandonner à lui, ne pas se soumettre à sa providence, ne pas le laisser être Dieu. Dans ce péché, ceux qui sont coupables de grossiers désordres extérieurs sont assurément profondément engagés; mais bien plus profondément y sont plongés les ecclésiastiques sages, saints et savants qui, s’appuyant sur leurs œuvres, se croient pieux et paraissent tels aux yeux du monde. En fait, tous les hommes qui ne vivent pas d’une vie remise à la pure bonté et à la pure grâce de Dieu sont « impies », sans Dieu, fussent-ils assez saints pour ressusciter les morts, ou parfaits dans la continence et dans toutes les autres vertus. « Sans grâce » ou « sans foi » semblerait le qualificatif propre pour les décrire. J’emploierai toutefois le terme « impie ». Paul nous dit que la grâce salutaire a été manifestée à ceux qui sont sans grâce pour les rendre riches en grâce et riches en Dieu; en d’autres termes, pour les amener à croire en lui, à se confier en lui, à le craindre, à l’honorer, à l’aimer et à le louer, et ainsi changer l’impiété en piété.
8. À quoi servirait la manifestation de la grâce salutaire, si nous tentions de devenir pieux dans notre vie par quelque autre moyen? Paul déclare ici que la grâce a été révélée et proclamée précisément afin que nous renoncions à l’impiété et vivions désormais dans la justice; non par nous-mêmes ni de nous-mêmes, mais par la grâce. Personne ne rabaisse davantage la grâce divine, et ne contredit davantage sa manifestation, que les hypocrites et les saints impies; car, refusant de tenir leurs propres œuvres pour inefficaces, pécheresses et défectueuses, ils découvrent en eux-mêmes beaucoup de bien. Se mesurant à leurs bonnes intentions, ils s’imaginent mériter beaucoup en dehors de la grâce. Mais Dieu ne tient aucune œuvre pour bonne — et aucune ne l’est — à moins que lui-même ne l’opère en nous par sa grâce. C’est pour accomplir en nous tous beaucoup de telles œuvres, et pour nous détourner de nos propres entreprises, que Dieu a manifesté aux hommes sa grâce salutaire.
9. Or le premier mal des hommes, c’est leur impiété, leur état de perdition, leur absence de grâce. Il comprend d’abord un cœur sans foi, puis toutes les pensées, paroles, œuvres et toute la conduite en général qui en découlent. Laissé à lui-même, l’homme ne règle sa vie intérieure et sa conduite extérieure que sur ses capacités naturelles et sa raison humaine. En cela, sa beauté et son éclat surpassent parfois ceux des vrais saints. Mais il ne cherche que son propre intérêt. Il est incapable d’honorer Dieu par sa vie et sa conduite, même s’il s’attire, dans l’exercice de la raison, plus de louange et de gloire que les vrais saints dont l’Écriture parle si souvent. Ce mal — cette conduite impie et sans grâce — est si universel et d’une subtilité si profonde qu’il ôte à l’homme la faculté de percevoir le mal de sa voie, de croire qu’il est dans l’erreur, même lorsqu’on lui met son erreur sous les yeux. Le prophète (Psaumes 32:2) considère cet aveuglement non comme celui de la raison, ou du monde, ou de la chair, mais comme une tromperie spirituelle, qui égare non seulement la raison, mais l’esprit de l’homme.
10. En fait, que l’impiété soit un péché, il faut le croire plutôt que le sentir. Puisque Dieu a voulu que sa grâce soit manifestée à tous les hommes pour les amener à renoncer à l’impiété, nous devons croire qu’il connaît nos cœurs mieux que nous ne les connaissons nous-mêmes. Nous devons aussi confesser que, n’étaient l’impiété et les défauts de nos œuvres, Dieu n’aurait pas ordonné que sa grâce soit proclamée pour notre amendement. Celui qui administrerait des remèdes à quelqu’un qui n’est pas malade passerait pour un insensé. C’est ainsi que Dieu doit apparaître à ceux qui, se mesurant à leurs bonnes intentions et à leurs sentiments, refusent de croire que toutes leurs œuvres sont impies et dignes de condamnation, et que la grâce salutaire de Dieu est nécessaire. Pour eux, c’est une doctrine terrible. Christ (Matthieu 21:32) reproche aux principaux sacrificateurs, aux docteurs et aux ecclésiastiques (les anciens) de n’avoir pas cru Jean-Baptiste, qui les appelait à la repentance; ils refusaient de connaître leur péché. Tous les prophètes ont été mis à mort pour avoir accusé le peuple du péché d’impiété. Personne ne croyait les prophètes. Personne dans le peuple ne se croyait coupable d’un tel péché. Ils se jugeaient d’après leurs sentiments, leurs intentions et leurs œuvres; non d’après la Parole de Dieu, non d’après son conseil transmis par les prophètes.
11. Paul emploie un terme grec énergique, « paedeusa », qui signifie « instruire » — de cette instruction élémentaire que nous donnons aux enfants sur une chose dont ils n’ont aucune connaissance. Les enfants sont guidés, non par leur raison, mais par la parole instructive de leur père. D’après ce qu’il leur en dit, ils tiennent une chose pour utile ou pour nuisible. Ils le croient et se laissent guider par lui. Avec des personnes intelligentes et instruites, en revanche, nous expliquons d’une manière accessible à leur raison pourquoi une chose est profitable et une autre ne l’est pas. Dieu veut que nous soyons instruits par sa grâce salutaire comme des élèves encore enfants. Alors, si nous ne pouvons le sentir, nous pouvons du moins croire que notre nature est impie et défectueuse, et ainsi recevoir la grâce et y marcher. Christ l’atteste bien (Matthieu 18:3): « Si vous ne vous convertissez et si vous ne devenez comme les petits enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux »; et Ésaïe 7:9: « Si vous ne croyez pas, Vous ne subsisterez pas. » La grâce divine et salutaire a donc été manifestée, non seulement pour nous secourir, mais aussi pour nous enseigner que nous avons besoin de la grâce. Car le fait même de sa venue montre que toutes nos œuvres sont impies, sans grâce, condamnées. Le psalmiste (Psaumes 119:5-8) supplie ardemment Dieu de lui enseigner ses jugements, ses lois et ses commandements, afin de n’être pas guidé par ses propres idées et ses propres sentiments, chose que Dieu a défendue (Deutéronome 12:8), disant: « Vous n’agirez donc pas […] où chacun fait ce qui lui semble bon. »
SECOND MAL — LES CONVOITISES MONDAINES.
12. L’autre mal qui est en l’homme, Paul l’appelle les « convoitises mondaines ». Ce terme embrasse tous les désordres dont l’homme peut se rendre coupable envers lui-même et envers son prochain, tandis que le premier mal — l’impiété — embrasse tous les torts envers Dieu. Remarquez le choix judicieux des mots de Paul: « convoitises », « convoitises mondaines ». Par le mot « mondaines », il veut englober toutes les mauvaises convoitises, qu’elles portent sur les biens, les plaisirs, les honneurs, les faveurs ou quoi que ce soit du monde en quoi l’on peut pécher par convoitise. Il ne dit pas, toutefois, que nous devions nous priver des biens du monde, ou que nous ne devions pas en faire usage. Ce sont de bonnes créatures de Dieu. Nous devons user de la nourriture, de la boisson, du vêtement et des autres choses nécessaires à la vie. Rien de cela n’est défendu; c’est seulement la convoitise de ces choses, l’amour démesuré et l’avidité qu’on leur porte, à quoi nous devons renoncer, car elle nous entraîne dans tous les péchés contre nous-mêmes et contre notre prochain.
13. Cette expression condamne aussi la conduite des hypocrites impies qui, bien qu’ils soient vêtus en brebis et s’abstiennent parfois d’une mauvaise action par lâcheté, par honte ou par crainte du châtiment de l’enfer, n’en sont pas moins remplis de mauvais désirs de richesse, d’honneur et de puissance. Personne n’aime plus tendrement la vie, ne craint plus terriblement la mort et ne désire plus ardemment rester en ce monde qu’eux; et pourtant ils ne reconnaissent pas les convoitises mondaines où ils sont noyés, et leurs nombreuses œuvres sont accomplies en vain. Il ne suffit pas de mettre de côté les œuvres et les paroles mondaines; ce sont les désirs mondains, les convoitises, qu’il faut ôter. Nous ne devons pas attacher nos affections aux choses de cette vie, mais tout l’usage que nous en faisons doit viser la vie à venir, comme le texte le dit ensuite: « En attendant […] la manifestation de la gloire », etc.
14. Observez ici que la grâce de Dieu révèle que tous les hommes sont remplis de convoitises mondaines, bien que certains puissent cacher leur convoitise sous leur hypocrisie. Si les hommes n’étaient pas sujets à ces désirs, la révélation de la grâce n’aurait aucune nécessité; on n’aurait pas besoin de ses bienfaits, il n’y aurait pas lieu qu’elle soit manifestée à tous les hommes, ni qu’elle enseigne à se dépouiller des convoitises. Car celui qui n’est pas sujet aux convoitises n’est pas appelé à y renoncer. Ce que dit ici Paul ne le concerne pas. À vrai dire, un tel être ne saurait être un homme; il n’a donc pas besoin de la grâce, et, pour ce qui le regarde, sa manifestation n’est pas nécessaire. Que peut-il donc être? Sans aucun doute un diable, éternellement condamné avec toute sa sainteté et toute sa pureté. Du reste, les hypocrites pourraient-ils cacher entièrement leurs convoitises mondaines, ils ne sauraient dissimuler leur ardent désir de s’accrocher à cette vie ni leur répugnance à mourir. Ils révèlent ainsi leur absence de grâce, et le caractère mondain et impie de toutes leurs œuvres. Et pourtant ils ne perçoivent ni leur état sans grâce ni leur périlleuse infirmité.
15. De plus, Paul parle de « renoncer ». Par là, il rejette bien des expédients insensés que les hommes ont imaginés pour parvenir à la justice. Les uns courent au désert, les autres dans les cloîtres. D’autres se séparent de la société, pensant fuir corporellement l’impiété et les convoitises mondaines. D’autres encore recourent à des tortures et à des mutilations du corps, s’imposant une faim, une soif, des veilles, un labeur excessifs, et des vêtements incommodes. Or, si l’impiété et les convoitises mondaines n’étaient que quelque chose de peint sur le mur, vous pourriez leur échapper en sortant de la maison; si elles étaient tissées dans un habit rouge, vous pourriez ôter cet habit et en revêtir un gris; si elles poussaient dans vos cheveux, vous pourriez vous faire raser et porter une tête tondue; si elles étaient cuites dans le pain, vous pourriez manger des racines à la place. Mais puisqu’elles résident dans votre cœur et vous pénètrent de part en part, où pourriez-vous fuir sans les emporter avec vous? Quel vêtement pourriez-vous porter qui vous en préserve? Que mangerez-vous et que boirez-vous où elles ne soient avec vous? En un mot, que pouvez-vous faire pour vous échapper à vous-même, puisque vous ne pouvez sortir de vous-même? Cher ami, les grandes tentations sont au-dedans de vous. Pour les fuir, il faudrait d’abord vous fuir vous-même. Jacques dit (Jacques 1:14): « Chacun est tenté quand il est attiré et amorcé par sa propre convoitise. »
16. L’apôtre veut dire non seulement que nous devons fuir les tentations extérieures au péché, mais, comme il le dit, que nous devons y « renoncer », que nous devons mortifier les convoitises, ou désirs, qui sont en nous. Nos convoitises une fois mortifiées, aucune tentation extérieure ne peut nous nuire. C’est par cette soumission que nous fuyons véritablement. Si nous ne mortifions pas nos désirs, il ne servira de rien de fuir les tentations extérieures. Il nous faut demeurer au milieu des tentations, et là apprendre, par la grâce, à renoncer aux convoitises et à l’impiété. Il est écrit (Psaumes 110:2): « Domine » — ou exerce-toi — « au milieu de tes ennemis! » Le combat et non la fuite, l’effort et non le repos: tel doit être l’ordre de cette vie, si nous voulons remporter la couronne.
17. On raconte qu’un ancien père, ne pouvant supporter la tentation dans un cloître, le quitta afin de servir Dieu en paix dans le désert. Mais un jour, au désert, sa petite cruche d’eau se renversa. Il la redressa, mais elle se renversa une seconde fois. Pris de colère, il brisa le vase en morceaux. Alors, se disant en lui-même: « Puisque je ne puis trouver la paix quand je suis seul, le défaut doit être en moi-même », il retourna au cloître pour y souffrir les tentations, enseignant dès lors que nous devons remporter la victoire, non en fuyant les convoitises mondaines, mais en y renonçant.
LA VIE CHRÉTIENNE.
18. Paul montre ensuite une autre chose dont la grâce nous instruit — la manière de vivre du chrétien, une fois qu’il a renoncé à l’impiété et aux convoitises mondaines: « vivre dans le siècle présent selon la sobriété, la justice et la piété ». Quelle excellente règle générale de vie il nous donne! une règle adaptée à toutes les conditions. Il ne donne aucune occasion aux sectes. Il n’introduit pas les opinions divergentes des hommes, comme c’est le cas des doctrines humaines.
Il mentionne d’abord la « sobriété », qui indique ce que doit être en tout point la conduite de l’homme envers lui-même. Elle demande que le corps soit assujetti, maintenu dans une bonne discipline. Partout où notre texte emploie le terme « sobriété », Paul a le mot grec « sophron », qui signifie non seulement la sobriété, mais la tempérance dans tout ce qui touche au corps, dans tous les soins donnés à la chair: dans le manger, le boire et le sommeil, par exemple; dans le vêtement, la parole, les manières et le maintien. Cette sobriété représente ce qu’on appelle en allemand une vie honnête et une bonne éducation. L’homme sobre sait, dans toutes les choses du corps, se conduire avec tempérance, discrétion et courage; il ne mène pas une vie sauvage, éhontée, effrénée, désordonnée, relâchée quant au manger, au boire, au sommeil, à la parole, aux manières et au maintien. Plus haut dans le chapitre, Paul prescrit que les femmes âgées apprennent aux jeunes femmes à être « retenues, chastes ».
19. Les excès de table et de boisson entravent vraiment beaucoup nos efforts pour mener une vie honnête. La tempérance, au contraire, y contribue grandement. Dès qu’on s’abandonne à l’excès, on perd la parfaite maîtrise de soi; les cinq sens deviennent indociles. L’expérience enseigne que, lorsque l’estomac est rempli de viande et de boisson, la bouche se remplit de paroles, les oreilles du désir d’entendre, les yeux du désir de voir. Tout l’être devient ou bien indolent, somnolent, lourd, ou bien sauvage et dissolu, tous les membres franchissant les bornes de la raison et de la bienséance, jusqu’à ce qu’il ne reste ni discipline ni modération. Le mot de notre texte n’est donc pas mal rendu en latin par « sobrius », « sobriété ». En grec, le mot « sophron » est l’opposé de « asotos », tout comme en allemand « voellerei » et « maeszigkeit », « ivrognerie » et « sobriété », sont des termes opposés. En examinant le latin « sobrius », nous constatons qu’il ne signifie pas l’abstinence totale de nourriture et de boisson. « Sobrius » et « ebrius » sont aussi des termes opposés, comme l’allemand « trunkenheit oder voellerei » et « nuechterkeit », « ivresse ou ébriété » et « sobriété ». Nous autres Allemands appelons aussi « nuechtern », « sobre », celui qui, bien qu’il ait mangé et bu, n’est pas ivre, mais garde la parfaite maîtrise de lui-même.
20. Vous voyez maintenant quelle sorte de bonnes œuvres l’apôtre recommande. Il ne nous demande pas de faire des pèlerinages; il ne défend pas certains aliments; il ne prescrit pas non plus un habit particulier ni certains jours de jeûne. Son enseignement n’est pas celui de ces gens qui, pour obéir à des lois humaines, se séparent des hommes, fondant leur spiritualité et leur bonté sur la singularité de leur habit et de leur régime, sur leur manière de porter les cheveux, sur l’observance des temps; qui cherchent à devenir justes en ne se conformant pas à l’usage commun quant au vêtement, au régime, aux occupations, aux saisons et au maintien. L’Évangile leur donne un nom approprié: « pharisaei », qui signifie « exclus » ou « séparés ». En Psaumes 80:14, le prophète les appelle « monios », ce qui signifie « un solitaire ». Ce nom s’applique d’abord à un sanglier aux habitudes solitaires. Nous désignerons désormais ces gens sous le nom de « solitaires ». Comme le psalmiste s’en plaint, ils font d’effroyables ravages dans la vigne de Dieu. Ces pharisiens, ou solitaires, font grand étalage de leurs traditions, de leur habit singulier, de leurs aliments, de leurs jours et de leurs attitudes corporelles. Ils détournent aisément la multitude des coutumes ordinaires de la vie pour l’attirer à leurs voies. Comme Christ nous le dit (Matthieu 24:24), même les élus peuvent à peine leur résister.
21. Apprenons ici de Paul qu’aucun aliment, aucune boisson, aucun vêtement, aucune couleur, aucun temps, aucune attitude n’est défendu, et qu’aucun n’est prescrit. En toutes ces choses, chacun a la liberté, pourvu qu’il en use avec sobriété, ou modération. Comme je l’ai dit, ces choses temporelles ne sont pas défendues. Seuls leur abus, l’excès et le désordre en elles sont interdits. Là où l’on fait des distinctions et où l’on insiste sur de telles choses, vous trouverez à coup sûr des lois humaines, et non la doctrine évangélique, non la liberté chrétienne. Sans la sobriété, ou modération, on aboutit forcément à la dissimulation et à l’hypocrisie. Usez donc de toutes les choses de la terre quand et où il vous plaît, en rendant grâces à Dieu. Tel est l’enseignement de Paul. Gardez-vous seulement de l’excès, du désordre, de l’abus et de la licence à l’égard des choses temporelles, et vous serez dans le bon chemin. Ne vous laissez pas égarer par le fait que les saints pères ont institué des ordres et des sectes, qu’ils ont usé de certains aliments et de certains vêtements, et qu’ils se sont conduits de telle ou telle manière. Leur but n’était pas de se distinguer — en cela ils eussent été impies —, mais leur conduite relevait d’une préférence et était un moyen d’exercer la modération. De même, exercez la modération comme bon vous semble, et gardez votre liberté. Ne vous enfermez pas dans des manières et des méthodes, comme si la vie pieuse y consistait. Sinon vous serez un solitaire, privé de la communion des saints. Gardez-vous avec soin d’une telle étroitesse. Nous devons jeûner, veiller et travailler, porter des vêtements grossiers, et ainsi de suite; mais seulement lorsque le corps semble avoir besoin d’être refréné et mortifié. Ne fixez pas un temps et un lieu déterminés, mais exercez le renoncement à vous-même selon que la nécessité l’exige. Alors vous jeûnerez comme il faut. Vous jeûnerez chaque jour en renonçant aux convoitises mondaines. C’est ce qu’enseigne l’Évangile, et ceux qui suivent cette voie appartiennent à l’économie de la Nouvelle Alliance.
22. En second lieu, Paul dit que nous devons être « justes » dans notre vie. Mais aucune œuvre, aucun temps particulier n’est ici désigné comme le chemin de la justice. Dans les voies de Dieu règne une liberté universelle. Il est laissé à chacun d’exercer sa liberté: de faire ce qui est juste quand, où et envers qui l’occasion s’en présente. Paul nous indique ici comment nous devons nous conduire envers notre prochain — avec justice. Nous lui devons cette justice qui consiste à lui faire ce que nous voudrions qu’il nous fasse, à lui accorder tout ce que nous voudrions qu’il nous accorde. Nous ne devons faire à notre prochain aucun tort corporel, aucun tort à sa femme, à ses enfants, à ses amis, à ses biens, à son honneur ni à rien de ce qui est à lui. Nous sommes plutôt tenus, partout où nous voyons qu’il a besoin de notre aide, de le secourir, de nous tenir à ses côtés, au péril de notre corps, de nos biens, de notre honneur et de tout ce qui est à nous. La justice consiste à rendre à chacun ce qui lui est dû. Quel petit mot pour renfermer tant de choses! Qu’ils sont peu nombreux, ceux qui marchent dans ce chemin de la justice, bien qu’ils vivent par ailleurs de façon irréprochable! Nous faisons tout, sauf ce que la grâce salutaire nous révèle comme notre devoir.
23. Le mot « prochain » doit s’entendre comme incluant même l’ennemi. Mais le chemin de la justice est entièrement effacé. Il est bien plus envahi par l’abandon que le chemin de la modération, lequel est lui-même presque entièrement délaissé et effacé à cause de l’introduction de certains aliments et de certains habits, de certains gestes et de certaines démonstrations. Ces choses ont été répandues avec surabondance, plus que profusément. Nous singeons des formes établies, et nous nous rendons ridicules avec des rosaires, avec des fondations ecclésiastiques et féodales, avec l’audition de messes, avec des fêtes, avec des œuvres de notre invention au sujet desquelles il n’existe aucun commandement divin. Ô Seigneur Dieu, comme l’enfer a largement ouvert sa gueule (voir Ésaïe 5:14), et comme la porte du ciel est devenue étroite à cause des doctrines et des inventions maudites de ces solitaires et de ces pharisiens! Les prophètes peignent sans le savoir le tableau de l’état présent des choses. Ils représentent l’enfer par la gueule grande ouverte d’un dragon, et le ciel par une porte fermée. Oh, quelle misère que ce tableau!
24. Il n’est pas nécessaire de vous demander quelles œuvres extérieures vous pouvez accomplir. Regardez à votre prochain. Là, vous trouverez assez à faire, mille bons offices à rendre. Ne vous laissez pas égarer jusqu’à croire que vous arriverez au ciel en priant et en fréquentant l’église, en donnant pour des fondations et des monuments, tandis que vous passez à côté de votre prochain. Si vous passez à côté de lui dans cette vie, il se trouvera en travers de votre chemin dans la vie à venir et vous fera passer à côté de la porte du ciel, comme il en fut du riche qui laissa Lazare couché à sa porte. Malheur à nous, prêtres, moines, évêques et pape! Que prêchons-nous? Qu’enseignons-nous? Comme nous détournons du chemin la pauvre multitude! Ce sont des aveugles qui conduisent des aveugles; ils tomberont tous deux dans une fosse. Les doctrines que Paul expose dans la conclusion de cette épître — voilà ce que nous devrions enseigner.
25. En troisième lieu, il nous est enseigné que nous devons mener une vie « pieuse ». Ici nous est rappelé comment nous conduire envers Dieu. Nous voilà pleinement instruits de notre devoir envers nous-mêmes, envers notre prochain et envers Dieu. Comme je l’ai dit, l’impiété signifie la méchanceté, l’éloignement de Dieu, l’absence de grâce. La piété, au contraire, signifie avoir la foi, être selon Dieu, avoir la grâce. La vie pieuse consiste à se confier en Dieu, à ne s’appuyer que sur sa grâce, à ne faire cas d’aucune œuvre qu’il n’a pas opérée en nous par sa grâce. Si nous sommes pieux, nous reconnaîtrons, honorerons, adorerons, louerons et aimerons Dieu. Bref, en deux mots, vivre pieusement, c’est craindre Dieu et se confier en lui. Comme il est écrit (Psaumes 147:11): « L’Éternel aime ceux qui le craignent, Ceux qui espèrent en sa bonté. » Voir aussi Psaumes 33:18. Craindre Dieu, c’est regarder nos propres inventions comme pure impiété à la lumière de sa grâce manifestée. Celles-ci étant impies, nous devons craindre Dieu et y renoncer, et désormais nous en garder. Se confier en Dieu, c’est avoir la parfaite assurance qu’il nous fera grâce, nous remplissant de grâce et de piété.
26. L’homme s’abandonne à Dieu lorsqu’il se donne entièrement à lui, n’entreprenant rien par lui-même, mais laissant le Seigneur agir en lui et le gouverner; lorsque tout son souci et toute sa crainte, sa prière et son désir continuels, sont que Dieu le retienne de suivre ses propres œuvres et ses propres voies, qu’il reconnaît désormais comme impies et dignes de colère, et qu’il règne sur lui et agisse en lui par la grâce. Ainsi l’homme obtiendra une conscience pure, et il aimera et louera Dieu. Remarquez-le: ils sont pieux et remplis de grâce, ceux qui ne marchent pas selon la raison, ne se confient pas en la nature humaine, mais s’appuient uniquement sur la grâce de Dieu, craignant toujours de déchoir de la grâce pour retomber dans la dépendance de leur propre raison, de leur présomption, de leurs bonnes intentions et de leurs œuvres inventées. Le thème de tout le cent dix-neuvième psaume est la confiance en Dieu. Dans chacun de ses cent soixante-seize versets, David exhale la même prière. La confiance en Dieu est un sujet d’une importance si vitale, et si nombreux sont les difficultés et les dangers qui accompagnent la nature humaine, la raison et la doctrine humaines, que nous ne saurions être trop sur nos gardes.
27. La voie de Dieu n’exige pas que nous bâtissions des églises et des cathédrales, que nous fassions des pèlerinages, que nous entendions la messe, et ainsi de suite. Dieu demande un cœur mû par sa grâce, une vie qui se défie de toutes les voies qui ne procèdent pas de la grâce. On ne peut rendre à Dieu rien de plus que cette fidélité. Tout le reste est plutôt son don envers nous. Il dit en substance (Psaumes 50:14-15): « Ne pense pas, ô Israël, que je m’enquière de tes dons et de tes offrandes; car tout ce qui est au ciel et sur la terre est à moi. Voici le culte que je te demande: offre-moi des actions de grâces et accomplis tes vœux. Invoque-moi au jour de la détresse; je te délivrerai, et tu me glorifieras. » En d’autres termes: Tu as fait vœu que je serais ton Dieu. Tiens donc ce vœu. Laisse-moi agir; n’accomplis pas tes propres œuvres. Laisse-moi te secourir dans ton besoin. En toute chose, regarde à moi. Laisse-moi seul diriger ta vie. Alors tu pourras me connaître, moi et ma grâce; m’aimer et me louer. Tel est le vrai chemin du salut. Si tu fais autrement, accomplissant tes propres œuvres, tu te donneras la louange à toi-même, tu me négligeras et tu refuseras de me recevoir pour ton Dieu. Tu seras perfide et tu rompras ton vœu.
28. Remarquez-le: une telle obéissance envers Dieu est le véritable culte divin. Pour ce culte, il ne nous faut ni cloches ni églises, ni vases sacrés ni ornements. Les lumières et les cierges ne sont pas nécessaires, pas plus que les orgues et le chant, les images et les tableaux, les tables et les autels. Nous n’avons besoin ni de tonsures ni de bonnets, ni d’encens ni d’aspersions, ni de processions ni de croix portées à la main; les indulgences et les bulles ne sont pas davantage indispensables. Tout cela est invention humaine, pure affaire de goût. Dieu n’en fait aucun cas, et trop souvent tout ce clinquant obscurcit le vrai service de Dieu. Une seule chose est nécessaire au vrai culte: l’Évangile. Que l’Évangile soit prêché comme il convient; que par lui le culte divin soit rendu manifeste au peuple. L’Évangile est la vraie cloche, le véritable orgue du culte divin.
29. De plus, Paul dit que nous devons vivre comme il le décrit « dans le siècle présent ». Premièrement: la vie parfaite ne peut s’accomplir par des œuvres; notre vie entière, aussi longtemps que nous demeurons ici-bas, doit être vécue selon la sagesse, la justice et la piété. Christ promet (Matthieu 10:22): « Celui qui persévérera jusqu’à la fin sera sauvé. » Il faut bien l’admettre, certains font le bien à l’occasion; mais faire le bien de temps à autre, ce n’est pas une vie entièrement bonne, ni une persévérance jusqu’à la fin. Deuxièmement: nul ne peut se permettre de remettre à l’heure de la mort, ou à l’autre monde, l’affaire d’une vie pieuse. Tout ce que nous voudrions posséder dans la vie à venir doit être acquis ici-bas.
30. Beaucoup comptent sur le purgatoire; ils vivent à leur guise jusqu’au bout et espèrent tirer profit, après leur mort, des vigiles et des messes pour les âmes. En vérité, ils n’en tireront aucun profit. Il eût mieux valu qu’on n’eût jamais imaginé le purgatoire. La croyance au purgatoire étouffe beaucoup de bien, fonde quantité de cloîtres et de monastères et fait vivre une foule de prêtres et de moines. Elle porte gravement atteinte à ces trois traits de la vie chrétienne: la sagesse, la justice et la piété. De plus, Dieu n’a ni ordonné ni même mentionné le purgatoire. Cette doctrine est entièrement, ou du moins en grande partie, une tromperie; que Dieu me pardonne si je me trompe. Il est pour le moins dangereux d’accepter, de prendre pour fondement, ce que Dieu n’a pas désigné, alors que nous avons déjà bien du mal à tenir debout en bâtissant sur les institutions de Dieu, qui ne peuvent jamais chanceler. L’exhortation de Paul à bien vivre dans le siècle présent porte vraiment un coup rude au purgatoire. Il ne veut pas que nous mettions notre foi en péril. Non pas que moi, à cette date tardive (nous écrivons en 1522), je nie l’existence du purgatoire; mais il est dangereux de le prêcher, quelle que soit la part de vérité de cette doctrine, parce que la Parole de Dieu, les Écritures, ne font aucune mention d’un purgatoire.
31. Toutefois, la raison principale pour laquelle Paul emploie l’expression « dans le siècle présent », c’est de faire ressortir la puissance de la grâce salutaire de Dieu. Dans l’extrême méchanceté du monde, l’homme pieux est comme seul, pour ainsi dire sans pareil, une rose parmi les épines; c’est pourquoi il doit endurer toute sorte de malheurs, de blâmes, d’opprobres et d’injustices. La pensée de l’apôtre est celle-ci: celui qui veut vivre selon la sagesse, la justice et la piété doit s’attendre à rencontrer toute espèce d’inimitié et doit se charger de la croix. Il ne doit pas se laisser égarer, même s’il lui faut vivre seul, comme Lot à Sodome et Abraham en Canaan, au milieu de gloutons, d’ivrognes, d’impudiques, d’injustes, de trompeurs et d’impies, et d’eux seuls. Son entourage est le monde et doit rester le monde. Il lui faut résister aux séductions de la terre et les vaincre, en condamnant les convoitises du monde. Vivre comme il faut dans le siècle présent, notez-le bien, c’est comme vivre sobrement dans une taverne, chastement dans une maison de débauche, pieusement dans une salle de réjouissances, honnêtement dans un repaire d’assassins. La nature du monde est telle qu’elle rend notre vie terrestre pénible et douloureuse, jusqu’à ce que nous appelions de nos vœux la mort et le jour du jugement, et que nous les attendions avec un ardent désir, comme l’indique la proposition suivante du texte. Puisque la vie est exposée à tant de maux, sa seule espérance est d’être conduite par la grâce. La nature et la raison humaines sont impuissantes à la diriger. « En attendant la bienheureuse espérance. »
32. Par ces paroles, l’apôtre distingue nettement la vie pieuse de toute autre vie. Voici le texte qui permet à chacun de discerner s’il est à la hauteur de la vie de grâce. Que tous ceux qui présument vivre pieusement s’avancent et répondent: trouvent-ils leurs délices dans cette espérance, telle qu’elle est dépeinte ici? Sont-ils si bien préparés au jour du jugement qu’ils l’attendent avec plaisir? Le regardent-ils comme plus que supportable, comme un événement bienheureux même, qu’on contemple avec désir et avec une joyeuse confiance? N’est-il pas vrai que la nature humaine recule toujours devant le jugement? N’est-il pas vrai que, si la venue de ce jour dépendait du bon plaisir du monde, il ne viendrait jamais? et surtout s’il dépendait des saints hypocrites? Où en est donc la nature humaine? où en est la raison? où est ce libre arbitre tant vanté comme enclin au bien et capable de le faire? Pourquoi le libre arbitre non seulement fuit-il le bien, mais recule-t-il devant cet honneur rendu au Dieu du salut, que l’apôtre appelle ici une « bienheureuse espérance », espérance en laquelle nous serons bienheureux? Qu’est-ce qui nous empêche de conclure ici que ceux qui reculent devant le jugement mènent une vie impie, blâmable et dépourvue de grâce, dont ils pourraient cacher les fautes et l’impiété, n’était l’approche de ce jour? Qu’y a-t-il de plus impie que de lutter contre la volonté de Dieu? Or n’est-ce pas précisément ce que fait celui qui voudrait fuir le jour où l’honneur de Dieu sera révélé, et qui n’attend pas cet événement d’un cœur aimant et joyeux? Notez-le bien, celui qui ne désire pas ce jour et ne l’attend pas avec délices et avec amour pour Dieu ne mène pas une vie pieuse, fût-il même capable de ressusciter les morts.
33. « Alors, dites-vous, bien peu mènent une vie pieuse, surtout parmi ces solitaires, ces hommes spirituels qui, plus que tous les autres, fuient la mort et le jugement. » C’est justement ce que j’ai dit. Ces hommes séparés ne font que s’écarter eux-mêmes et écarter les autres du vrai chemin, effaçant les voies que Dieu a tracées. Nous voyons clairement à présent combien la raison et la nature sont peu capables; elles ne font que lutter contre Dieu. Et nous voyons combien la grâce salutaire est nécessaire. Car lorsque nos propres œuvres sont abandonnées, Dieu vient, et lui seul agit en nous, nous rendant capables de nous élever au-dessus de nous-mêmes, au-dessus de notre conduite impie, jusqu’à une vie surnaturelle, pieuse et remplie de grâce. Alors non seulement nous ne craignons pas le jour du jugement, mais nous l’attendons avec joie, et même avec ardeur, le contemplant avec allégresse et avec plaisir. Ce point a été traité plus longuement dans l’Évangile du deuxième dimanche de l’Avent.
34. La vraie piété, vous le remarquez, n’est pas enseignée par la nature humaine ou par la raison mortelle, mais par la grâce de Dieu qui a été manifestée. Par la grâce, nous devenons capables de renoncer aux convoitises mondaines, d’en éprouver même de l’aversion, de désirer en être délivrés, d’être mécontents de notre manière de vivre en général. Plus encore, elle crée en nous une disposition essentielle à la piété, la disposition à prier Dieu avec une entière confiance et à attendre avec plaisir son avènement. Telle doit être notre disposition.
35. Pesons maintenant avec soin ces mots: « bienheureuse espérance ». Ils forment contraste avec cette vie misérable et malheureuse où, lorsque nous essayons de marcher droitement, nous ne sommes que harcelés par le malheur, le danger et le péché. Tout, dans cette vie, ne sert qu’à nous tourmenter, alors que nous avons toutes les raisons d’être encouragés dans cette espérance. Telle est l’expérience de ceux qui s’efforcent sérieusement de vivre selon la sagesse, la justice et la piété. Le monde ne peut supporter longtemps cette sorte de gens; il les trouve bientôt odieux. Paul l’atteste (Romains 5:3): « Nous nous glorifions même des afflictions, sachant que l’affliction produit la persévérance, la persévérance la victoire dans l’épreuve, et cette victoire l’espérance. Or, l’espérance ne trompe point. » Ainsi nos yeux restent fermés à ce qui est du monde et visible, et ouverts à ce qui est éternel et invisible. Toute cette transformation est l’œuvre de la grâce, par le moyen de la croix, que nous devons endurer si nous essayons de mener une vie pieuse, cette vie que le monde ne peut tolérer. « Et la manifestation de la gloire. »
36. Le mot qu’emploie ici Paul pour « avènement » est « epiphaniam », c’est-à-dire « apparition » ou « manifestation ». De même, il a parlé plus haut de l’« apparition » ou « manifestation » de la grâce. Le mot latin « adventus » n’exprime donc pas tout. L’apôtre veut distinguer la première apparition de la dernière. La première apparition s’est faite dans l’humilité et l’opprobre, de manière à attirer peu l’attention et à ne produire d’autre manifestation que celle qui a lieu dans la foi et par l’Évangile. Christ n’est pas manifesté à présent en personne; mais au jour du jugement, il apparaîtra dans une splendeur éclatante, dans une gloire sans voile; splendeur et gloire éternellement manifestes à toutes les créatures. Le dernier jour sera un jour éternel. À l’instant même où il paraîtra, tous les cœurs et toutes choses seront mis à découvert. Tel est le sens de cette « manifestation de la gloire » dont il est parlé, l’apparition de la gloire de Christ. Alors il n’y aura plus ni prédication ni foi. Pour tous les hommes, toutes choses seront manifestes par l’expérience, et visibles comme en plein jour. C’est pourquoi Paul ajoute: « Du grand Dieu et de notre Sauveur Jésus-Christ. »
Non qu’il existe un autre Dieu, moindre que lui; mais Dieu a réservé pour le dernier jour le déploiement de sa grandeur et de sa majesté, de sa gloire et de son éclat. Nous le contemplons à présent dans l’Évangile et dans la foi, et ce n’est là qu’une vue étroite de lui. Ici-bas, il n’est pas grand, parce qu’il n’est que faiblement compris. Mais dans la dernière apparition, il nous permettra de le contempler dans sa grandeur et dans sa majesté.
37. Les paroles de ce verset apportent la consolation à tous ceux qui vivent selon la sagesse, la justice et la piété. Car l’apôtre y annonce la gloire à venir, non pas de notre ennemi ou de notre juge, mais de notre Sauveur Jésus-Christ, qui nous donnera alors une parfaite félicité. Car du jour de cette glorieuse apparition, il fera l’occasion de notre délivrance hors de ce monde, où nous avons tant à endurer en nous efforçant de mener une vie pieuse, conforme à sa volonté. Dans l’attente de sa venue et de notre grande et glorieuse rédemption, nous devons supporter fermement et joyeusement les persécutions, les meurtres, les opprobres et les malheurs que le monde nous inflige, et garder courage au milieu même de la mort. Avec de telles joies devant nous, nous devons persévérer d’autant plus fermement dans une vie pieuse, en nous appuyant hardiment sur le Sauveur, Jésus-Christ.
38. En revanche, les paroles de ce verset sont terribles pour les mondains et les méchants, qui ne veulent pas endurer, pour l’amour de la piété, les persécutions du monde. Ils préfèrent ne pousser leur piété que jusqu’à vivre sans heurt avec le monde, et s’épargner ainsi l’inimitié et les ennuis. Quant aux dissolus, aux insouciants, aux endurcis, ils ne font aucun cas de ces paroles. Ils ne songent jamais qu’il leur faudra comparaître au dernier jour. Comme des bêtes affolées, ils courent aveuglément et étourdiment jusqu’au jour du jugement et dans l’abîme de l’enfer. Vous demanderez peut-être: « Comment obtiendrai-je la piété qui me rende capable d’attendre ce jour avec confiance, puisque la nature et la raison humaines fuient la vie pieuse et sont incapables de l’accomplir? » Observez ce qui suit: « Qui s’est donné lui-même pour nous. »
39. Les choses que l’apôtre vient d’exposer avec tant de soin vous sont présentées pour vous faire voir et reconnaître votre impuissance, pour que vous désespériez entièrement de votre propre force, afin que vous vous humiliiez sincèrement et reconnaissiez votre néant, votre impiété, votre irréligion et votre état de perdition. Remarquez-le: la grâce qui apparaît par l’Évangile enseigne l’humilité; et celui qui est humilié désire la grâce et est disposé à chercher le salut. Partout où existe un humble désir de la grâce, la porte de la grâce vous est ouverte. Ce désir ne peut demeurer sans que son accomplissement soit pourvu. Pierre dit (1 Pierre 5:5): « Dieu résiste aux orgueilleux, Mais il fait grâce aux humbles. » Et Christ déclare souvent dans l’Évangile: « Quiconque s’élèvera sera abaissé, et quiconque s’abaissera sera élevé. »
40. Voilà donc comment le bienheureux Évangile vous est présenté. Il permet à la grâce salutaire d’apparaître en vous et de rayonner de vous, en vous enseignant ce qui est encore nécessaire pour vous garder de tomber dans le désespoir. Or l’Évangile, l’apparition de la lumière de la grâce, c’est ce que l’apôtre déclare ici, à savoir que Christ s’est donné lui-même pour nous, etc. Écoutez donc l’Évangile; ouvrez les fenêtres de votre cœur et laissez rayonner la grâce salutaire, pour qu’elle vous éclaire et vous enseigne. Cette vérité, que Christ s’est donné lui-même pour nous, est le message dont il est dit qu’il est proclamé à tous les hommes. Voilà ce que signifie l’apparition de la grâce.
41. Chassez donc de votre esprit l’erreur dans laquelle vous êtes peut-être tombé, à savoir qu’entendre les épîtres de Paul et de Pierre, ce n’est pas entendre l’Évangile. Ne vous laissez pas égarer par le nom d’« épître ». Tout ce que Paul écrit dans ses épîtres est pur Évangile. Il le dit lui-même en Romains 1:1 et en 1 Corinthiens 4:15. Bien plus, j’ose dire que l’Évangile est présenté de façon plus vivante dans les épîtres de Paul que dans les quatre livres des évangélistes. Ces derniers rapportent en détail la vie et les paroles de Christ, qui ne furent comprises qu’après la venue du Saint-Esprit, lequel a glorifié Christ. Le Sauveur lui-même en rend témoignage. Paul, bien qu’il ne fasse aucun récit de la vie de Christ, explique clairement le but de la venue de notre Seigneur, et montre quels bienfaits son avènement nous apporte. Qu’est-ce que l’Évangile, sinon le message que Christ s’est donné lui-même pour nous, pour nous racheter du péché, et que tous ceux qui le croient seront assurément sauvés? Nous devons donc désespérer de nos propres efforts et nous attacher à Christ, en nous appuyant sur lui seul. Qu’il est plein de grâce et de consolation, ce message, et avec quel empressement l’accueillent les cœurs qui désespèrent de leurs propres efforts! « Evangelium », ou Évangile, désigne un message plein d’amour, de bonté et de grâce, propre à réjouir et à réconforter un cœur affligé et terrifié.
42. Prenez garde de croire vrai ce que déclare l’Évangile: que Christ s’est donné lui-même pour vous afin de vous racheter de toute injustice et de vous purifier pour en faire son héritage particulier. Il s’ensuit, en premier lieu, que vous devez croire et confesser que tous vos efforts sont impurs et injustes, et que votre nature humaine, votre raison, votre habileté et votre libre arbitre sont sans effet en dehors de Christ. Si vous ne le croyez pas, vous rendez l’Évangile vain; car, selon l’Évangile, Christ ne s’est pas donné pour les justes et les purs. Pourquoi l’aurait-il fait? Si la justice et la pureté existaient déjà, il se serait donné en vain. Ce serait un don dépourvu de sens. En second lieu, vous devez croire que Christ s’est donné lui-même pour vous, pour ôter votre impureté et votre injustice, et vous rendre pur et juste en lui-même. Si vous le croyez, il en sera ainsi. La foi l’accomplira. Le fait qu’il s’est donné pour vous ne peut vous rendre pur et juste que par la foi de votre part. Pierre (Actes 15:9) parle de la purification des cœurs par la foi. Remarquez-le: Christ n’est pas mis dans votre main, il ne vous est pas donné dans un coffret, il n’est pas placé dans votre sein ni dans votre bouche. Il vous est présenté par la Parole, par l’Évangile; il est placé devant votre cœur, il vous est offert par les oreilles, comme celui qui s’est donné lui-même pour vous, pour votre injustice et votre impureté. Ce n’est qu’avec votre cœur que vous pouvez le recevoir. Et votre cœur le reçoit lorsqu’il répond à votre esprit ouvert en disant: « Oui, je crois. » Ainsi, par le moyen de l’Évangile, Christ pénètre dans votre cœur par la voie de l’ouïe, et il y demeure par votre foi. Alors vous êtes pur et juste, non par vos propres efforts, mais grâce à l’hôte que vous avez reçu dans votre cœur par la foi. Que ces bienfaits sont riches et précieux!
43. Or, lorsque la foi qui habite en vous fait entrer Christ dans votre cœur, vous ne pouvez le croire pauvre et dénué de tout. Il apporte sa propre vie, son Esprit, tout ce qu’il est et tout ce dont il dispose. Paul dit que l’Esprit est donné, non en réponse à quelque œuvre de l’homme, mais à cause de l’Évangile. L’Évangile apporte Christ, et Christ apporte l’Esprit, son Esprit. Alors l’homme est renouvelé; il est pieux. Alors toutes ses actions sont bien faites. Il ne reste pas oisif, car la foi n’est jamais inactive. Sans cesse, en paroles et en actes, elle proclame Christ. Ainsi le monde se soulève contre Christ; il ne veut pas l’entendre, il ne veut pas le supporter. Il en résulte des croix pour le chrétien, et les croix rendent la vie odieuse et le jour du jugement désirable. Voilà, notez-le bien, ce qu’il faut entendre par l’Évangile et par l’apparition de la grâce salutaire de Dieu.
44. Comment la mort et le jour du jugement pourraient-ils terrifier le cœur qui reçoit Christ? Qui fera du mal à un tel homme, quand le grand Dieu et Sauveur Jésus-Christ, qui préside au jour du jugement, se tient à ses côtés avec toute sa gloire, sa grandeur, sa majesté et sa puissance? Celui qui s’est donné lui-même pour nous, lui et nul autre, sera maître de ce jour. Assurément, il ne reniera pas son propre témoignage, mais il confirmera votre foi en déclarant qu’il s’est donné pour vos péchés. Et qu’avez-vous à craindre du péché, quand le juge lui-même reconnaît qu’il l’a ôté par son propre sacrifice? Qui vous accusera? Qui peut juger le juge? qui exercera une autorité sur lui? Sa puissance l’emporte sur celle du monde entier avec ses péchés innombrables. S’il avait acheté votre salut avec autre chose que lui-même, il pourrait y avoir une grande erreur dans cette doctrine. Mais que peut-il y avoir d’effrayant, quand il s’est donné lui-même pour vous? Il lui faudrait se condamner lui-même avant que le péché puisse condamner les âmes pour lesquelles il est mort.
45. Voilà une sécurité forte et indiscutable. Mais notre part à cette sécurité dépend de la fermeté de notre foi. Christ, assurément, ne chancellera pas. Il est absolument inébranlable. Nous devons donc presser et affermir la foi par notre prédication, par nos œuvres et par nos souffrances, la rendant toujours plus ferme et plus constante. Les œuvres ne servent ici de rien. L’esprit malin ne s’attaquera qu’à notre foi, sachant bien que tout dépend d’elle. Quel malheur que nous ne voyions pas notre avantage! car nous négligeons l’Évangile avec sa grâce salutaire. Malheur à vous, pape, évêques, prêtres et moines! À quoi servez-vous dans les églises et dans les chaires que vous occupez? Analysons maintenant ces paroles: « Afin de nous racheter. »
46. Il s’est donné pour racheter, non pas lui-même, mais nous. De toute évidence, nous sommes par nature captifs. Comment donc pouvons-nous être assez présomptueux et ingrats pour attribuer tant de mérite à notre libre arbitre et à notre raison naturelle? Si nous prétendons qu’il y a en nous quelque chose qui ne soit pas lié par le péché, nous rabaissons la grâce par laquelle, selon l’Évangile, nous sommes rachetés. Qui peut faire quelque bien tant qu’il est captif du péché, tant qu’il est entièrement injuste? Nos propres efforts peuvent nous sembler bons, mais en vérité ils ne le sont pas; sinon, l’Évangile de Christ serait faux. « De toute iniquité. »
47. Le mot qu’emploie Paul pour « iniquité » est « anomias », dont le sens propre est: tout ce qui n’est pas conforme à la loi, qu’il s’agisse d’une transgression de l’âme ou du corps, la première étant l’impiété ou l’irréligion, la seconde les convoitises mondaines. Il prend soin d’ajouter le mot « toute », pour montrer clairement qu’il inclut les péchés du corps et l’injustice de l’âme, dont Christ nous a pleinement rachetés. Cet enseignement porte un coup aux propres justes et aux séparés, qui se rachètent eux-mêmes, et les autres aussi, de certaines formes d’injustice au moyen de la loi, ou par leur propre raison et leur libre arbitre. En réalité, ils évitent bien l’acte extérieur de la transgression, retenus qu’ils sont par les interdictions, par la crainte de la souffrance et du châtiment, ou par l’attente d’une récompense ou d’un gain. Mais ce n’est là qu’enlever l’écume de l’injustice; le cœur reste rempli d’inclinations impies et non régénérées et de convoitises mondaines, et ni le corps ni l’âme ne sont justes. Mais par la foi, Christ nous rachète de toute injustice. Il nous délivre, en nous rendant capables de vivre d’une vie pieuse et céleste, pouvoir que nous n’avions pas quand nous étions dans la prison de l’injustice. « Purifié par lui. »
48. Le péché entraîne deux maux. Premièrement, il nous rend captifs. Sous sa puissance, nous sommes incapables de faire le bien, de le désirer et même de le reconnaître. Le péché nous dépouille ainsi de force, de liberté et de lumière. Le second mal qu’entraîne le péché découle naturellement du premier: nous abandonnons le bien pour ne plus nous livrer qu’à l’iniquité et à l’impureté, cultivant à grand-peine et par un dur labeur la terre du méchant Pharaon en Égypte. Mais lorsque, par la foi, Christ vient, il nous délivre de la servitude d’Égypte et nous donne la force de faire le bien. Cette force est notre premier gain.
49. Ensuite, l’effort de notre vie entière doit être de purifier le corps et l’âme de toute conduite injuste, non régénérée et mondaine. Jusqu’à la mort, notre vie ne doit être que purification. S’il est vrai que la foi rachète à l’instant de toute culpabilité devant la loi et nous rend libres, les mauvais désirs demeurent pourtant dans le corps et dans l’âme, comme l’odeur et la maladie restent attachées à un cachot. La foi s’emploie à nous en purifier. Image de ce principe: Lazare, dans l’Évangile, fut ressuscité des morts par une seule parole (Jean 11:44), mais il fallut ensuite lui ôter les bandes et le linge. Et l’homme à demi mort, dont le Samaritain banda les plaies et qu’il emporta à l’hôtellerie, dut y demeurer jusqu’à ce qu’il fût rétabli. « Un peuple qui lui appartienne. »
50. La pensée est celle de la propriété: un héritage ou une possession particulière. Les Écritures appellent le peuple de Dieu son héritage. Comme un propriétaire cultive, entretient et améliore son héritage, ainsi, par le moyen de notre foi, Christ, dont nous sommes l’héritage, nous cultive, c’est-à-dire nous pousse à devenir chaque jour meilleurs et plus féconds. Vous le voyez donc, la foi délivre du péché; mais plus encore, elle fait de nous l’héritage de Christ, qu’il accepte et protège comme son bien. Qui peut nous faire du mal, quand nous sommes l’héritage du Dieu puissant?
51. De même que l’héritage s’oppose à l’impiété, de même le zèle ou l’ardeur dans nos efforts vers le bien s’oppose aux convoitises mondaines. Par la piété intérieure, nous devenons l’héritage de Christ, et par une vie sage et juste sont accomplies les bonnes œuvres. En tant que son héritage, nous le servons, et par les bonnes œuvres nous servons notre prochain et nous-mêmes: d’abord l’héritage, ensuite les bonnes œuvres. Car les bonnes œuvres ne s’accomplissent pas sans la piété, et il nous est enseigné que nous devons être zélés, zelotae, c’est-à-dire rivaliser les uns avec les autres à faire le bien, ou lutter d’émulation les uns avec les autres dans l’effort pour accomplir le bien de tous, en nous disputant à qui serait le meilleur et à qui ferait le plus de bien. Tel est le vrai sens du mot « zelotae ». Où sont-ils aujourd’hui? « Dis ces choses, exhorte. »
52. En vérité, ô Seigneur Dieu, c’est une charge capitale que celle-ci: non seulement prêcher les principes qu’enseigne ce texte, mais sans cesse presser, avertir et réveiller le peuple, en le conduisant à la foi et à des œuvres réellement bonnes. Même si nous avons enseigné, il nous faut poursuivre par une exhortation persévérante, afin que la Parole de Dieu puisse exercer son empire.
53. Ô pape, évêques, prêtres et moines, qui inondez maintenant l’Église de fables et de doctrines humaines, que ces choses pénètrent dans votre esprit! Vous aurez plus qu’assez à prêcher si vous vous en tenez seulement à ce que contient ce texte, pourvu que vous avertissiez sans cesse le peuple et que vous le lui inculquiez. Il dépeint admirablement la vie du chrétien. C’est son enseignement, et lui seul, que vous devez prêcher et inculquer. Dieu le veuille! Amen.
54. Remarquez-le: la charge de ministre exige deux choses, l’enseignement et l’exhortation. Nous devons enseigner ceux qui ne sont pas instruits, et avertir ceux qui le sont déjà, de peur qu’ils ne reculent, ne deviennent nonchalants ou ne tombent tout à fait, au lieu de persévérer contre toutes les tentations.
LES ARMES QUE FOURNIT LE TEXTE.
55. Premièrement, le texte nous autorise à soutenir que sans la grâce aucun bien ne peut être accompli, et que tous les efforts humains sont péché. Ce principe est établi par la déclaration de Paul selon laquelle la grâce « a été manifestée ». De toute évidence, avant la venue dont il parle, aucune grâce n’existait parmi les hommes. S’il n’existait aucune grâce, il n’y avait manifestement que colère. Par conséquent, sans la grâce, il n’y a en nous-mêmes, au lieu du bien, que corruption non régénérée et colère.
56. De plus, en parlant d’une grâce salutaire, Paul indique clairement que tout ce qui est dépourvu de grâce est déjà condamné et hors d’état d’obtenir secours et salut. Où est donc le libre arbitre? Où sont les vertus humaines, la raison et les opinions humaines? Tout cela est sans la grâce salutaire, tout cela est condamné, pécheur et honteux devant Dieu, même si c’est précieux à nos yeux.
57. L’expression « pour tous les hommes » est plus frappante encore. Nul n’est excepté. Manifestement donc, jusqu’à ce que l’Évangile fût reconnu, la colère seule régnait en tous les hommes. L’apôtre dit (Éphésiens 2:3): « Nous étions par nature des enfants de colère, comme les autres. » Par là, il repousse avec des armes sûres, et il ferme la bouche à tous ceux qui se glorifient de la raison, des œuvres, des opinions, du libre arbitre, de la lumière naturelle, etc., comme s’ils avaient quelque efficace sans la grâce. Il les déclare tous corrompus, irréligieux, impies et dépourvus de grâce.
58. De plus, Paul déclare que la grâce de Dieu a été manifestée « pour tous les hommes », afin de les rendre capables de « renoncer à l’impiété et aux convoitises mondaines ». Qui peut tenir devant les armes dont il se sert? Quelle est la conclusion inévitable, sinon celle-ci: sans la grâce de Dieu, les œuvres de tous les hommes ne sont qu’impiété et convoitises mondaines? Car s’il y avait de la piété, ou des aspirations spirituelles, en qui que ce soit, il n’y aurait aucune raison pour que « tous les hommes » renoncent à l’impiété et aux convoitises mondaines; et l’apparition salutaire de la grâce ne serait pas non plus nécessaire en tous les cas. C’est ainsi, notez-le bien, que nous devons nous servir des Écritures comme d’armes contre les faux docteurs. Elles ne servent pas seulement à exercer notre foi dans notre vie de chaque jour, mais aussi à la défense ouverte et au combat de la foi contre les assauts de l’erreur.
59. Devant le témoignage de ce texte, tous les hypocrites, tous les ecclésiastiques doivent mordre la poussière, quels que soient leurs jeûnes, leurs prières, leurs veilles et leurs labeurs. Ces efforts ne serviront de rien; l’impiété et les convoitises mondaines vivront toujours en eux. Même si la honte les pousse à cacher l’expression du mal, le cœur reste impur. Si nos œuvres, nos habits, nos cloîtres, nos jeûnes et nos prières pouvaient nous rendre pieux, l’apôtre aurait eu plus de raison de dire qu’une prière ou un jeûne, un pèlerinage ou un ordre, ou quelque autre chose, a été manifesté pour nous enseigner à être pieux. Mais ce n’est absolument rien de tout cela; c’est l’apparition de la grâce salutaire. Elle, et elle seule, rien d’autre, nous rend pieux. 60. Le danger et l’erreur des lois humaines, des ordres, des sectes, des vœux, et ainsi de suite, apparaissent aisément. Car ils ne sont pas la grâce; ils ne sont que des œuvres, qui, par leur fausse apparence, entraînent le monde entier dans l’erreur, la détresse et la misère. Sous leur influence, le monde oublie la grâce et la foi, et cherche la piété et le bonheur dans ces erreurs.
61. De plus, l’exhortation que Paul nous adresse d’attendre la bienheureuse et glorieuse apparition du grand Dieu établit le fait d’une autre vie au-delà de celle-ci. Il est clair et évident que l’âme est immortelle; oui, que le corps même doit ressusciter. Nous disons dans le symbole: « Je crois à la résurrection de la chair et à la vie éternelle. »
62. De plus, on peut logiquement déduire des paroles de Paul, « du grand Dieu et de notre Sauveur Jésus-Christ », que Christ est vrai Dieu. Il s’ensuit donc clairement que celui qui doit venir en gloire au jour du jugement est le grand Dieu et notre Sauveur, Jésus-Christ.
63. Si quelqu’un, par esprit de chicane, voulait appliquer au Père seul l’expression « le grand Dieu », sa théorie ne tiendrait pas. Car cette glorieuse apparition appartient en commun au grand Dieu et à notre Sauveur, Jésus-Christ. Si Christ n’était pas vrai Dieu, la gloire et la splendeur de Dieu ne lui seraient pas attribuées. Puisqu’il est fait mention de la splendeur, de la gloire, de l’œuvre « du grand Dieu et de notre Sauveur », ce dernier doit être Dieu avec le premier. Par la bouche d’Ésaïe, Dieu a dit plus d’une fois: « Je ne donnerai pas ma gloire à un autre »; et pourtant il la partage ici avec Christ. Christ ne peut donc être autre que Dieu. La gloire de Dieu est la sienne. Et cependant il est une personne distincte du Père.
64. Enfin, les paroles de Paul, « Dis ces choses, exhorte », nous fournissent un argument puissant contre la doctrine humaine. Si Paul avait voulu que l’on enseigne autre chose que ce qu’il mentionne, il l’aurait certainement dit. Nos évêques et nos papes d’aujourd’hui pensent en avoir fait assez quand ils permettent que ces injonctions de Paul soient écrites dans des livres et sur des bouts de papier, sans les appuyer d’aucun commandement de leur part; mais en réalité, leur propre voix devrait se faire entendre dans une prédication constante, pour inculquer l’Évangile. Malheur à eux!
Questions pour la réflexion
- Comment Luther dit-il que la Parole de Dieu doit être employée — « comme pain et comme arme »?
- « Pour nourrir et pour résister; dans la paix et dans la guerre. » « D’une main, il nous faut bâtir, affermir, enseigner et nourrir toute la chrétienté; de l’autre, faire face au diable, aux hérétiques, au monde. » Car « là où le pâturage n’est pas défendu, le diable a tôt fait de le ravager ».
- Quels sont les deux maux auxquels, selon Luther, la grâce nous enseigne à renoncer?
- L’« impiété » — le « péché qui consiste à ne pas honorer Dieu », à « ne pas croire en lui, ne pas se confier en lui, ne pas le craindre » — et les « convoitises mondaines », l’avidité désordonnée des biens, des honneurs et de la puissance. La grâce a été manifestée « à ceux qui sont sans grâce pour les rendre riches en grâce », car même les hypocrites « saints » sont impies sans elle.
- Pourquoi, selon Luther, la fuite au désert ou au cloître ne permet-elle pas d’échapper à ces maux?
- Parce qu’« elles résident dans votre cœur et vous pénètrent de part en part… que pouvez-vous faire pour vous échapper à vous-même, puisque vous ne pouvez sortir de vous-même? » Il ne faut pas fuir, mais « renoncer » — mortifier les convoitises qui sont en nous. Comme l’apprit ce père du désert dont la cruche d’eau se renversait sans cesse, « le défaut doit être en moi-même »; l’ordre est « le combat et non la fuite ».
- Quelle est, selon Luther, la seule chose nécessaire au vrai service de Dieu, et le message central de l’Évangile?
- Non les cloches, les églises, les cierges, les images ou les processions — « tout cela, ce sont des inventions humaines » — mais l’Évangile lui-même: « Christ s’est donné lui-même pour nous, afin de nous racheter du péché. » Nous devons « désespérer de nos propres efforts et nous attacher à Christ », en le recevant par la foi au moyen de la Parole — « La foi l’accomplira ».
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