Chapitre 6 · 13 min de lecture · 16 min d’écoute
Qu’est-ce que l’homme ?
« Jésus, nous le voyons couronné de gloire et d’honneur. » HÉBREUX 2:5-9.
DANS la première grande division de ce traité, nous avons vu l’incomparable supériorité du Seigneur Jésus sur les anges, les archanges et toute l’armée céleste. Mais voici que surgit une objection que ces chrétiens hébreux ressentaient très vivement, et qui, dans une certaine mesure, pèse sur nous tous : pourquoi le Fils de Dieu s’est-il fait homme ? Comment les douleurs, les souffrances et la mort de l’Homme de Nazareth peuvent-elles s’accorder avec les gloires sublimes du Fils de Dieu, l’égal et le compagnon de l’Éternel ?
Ces questions trouvent leur réponse dans le reste du chapitre, et peuvent se résumer en une seule phrase : celui qui était au-dessus de tous les anges est devenu, pour un peu de temps, inférieur aux anges, afin d’élever les hommes de leur abaissement et de les placer à son propre niveau de gloire dans le royaume de son Père céleste, et afin d’être un souverain sacrificateur fidèle et miséricordieux pour ceux qui sont dans la douleur, la tentation et la mort. Voilà un acte digne d’un Dieu. Voilà des raisons plus que suffisantes pour répondre à la vieille question à laquelle Anselme consacra une réponse si élaborée dans son livre « Cur Deus Homo ? »
« Qu’est-ce que l’homme ? » Ces quelques mots du verset 6 sont le point de départ naturel de l’argument. Pour penser juste au sujet de l’Évangile, il nous faut non seulement une vraie philosophie de Dieu, mais aussi une vraie philosophie de l’homme. L’idolâtre tient l’homme pour inférieur aux oiseaux, aux bêtes et aux reptiles devant lesquels il se prosterne. Le matérialiste voit en lui le produit fortuit des forces naturelles qui l’ont fait évoluer, et devant lesquelles, par conséquent, il est appelé à disparaître. La pseudo-science du temps le fait du même sang que le singe et le gorille, et lui assigne une origine commune avec les bêtes. Voyez quels gigantesques systèmes d’erreur sont nés de conceptions fausses sur la vraie nature et la dignité de l’homme !
De toutes ces théories, nous nous tournons vers le noble idéal de la dignité essentielle de l’homme que nous donne ce paragraphe sublime ; il corrige nos notions erronées et, tout en nous offrant une explication en harmonie avec toute notre expérience et toutes nos observations, il ouvre devant nous des perspectives de pensée dignes de Dieu.
L’HOMME TEL QUE DIEU L’A FAIT. La description qui est donnée ici de l’origine et de la dignité de l’homme est tirée du Psaume 8, qui est sans doute un souvenir des jours où David gardait les brebis de son père ; peut-être même fut-il composé à l’endroit précis où, des siècles plus tard, les chœurs célestes éclatèrent devant les bergers stupéfaits, « qui passaient dans les champs les veilles de la nuit pour garder leurs troupeaux ».
Ouvrez ce psaume, et voyez comme il exprime bien les émotions qui doivent jaillir vers Dieu des cœurs pieux, lorsque nous contemplons les cieux de minuit, cette tapisserie ouvrée par ses doigts, et les sphères qu’éclairent la lune et les étoiles qu’il a établies. Qu’il est impossible à ceux qui s’adonnent à la méditation pieuse d’approcher l’une des formes les plus grandioses de la beauté naturelle, l’étendue immense de l’océan, les lignes des montagnes, la pompe changeante des cieux, sans se détourner de l’ouvrage vers le grand Artisan, avec une exclamation semblable à l’apostrophe par laquelle le psaume s’ouvre et se ferme : « Éternel, notre Seigneur! Que ton nom est magnifique sur toute la terre! »
Au premier abord, l’homme est tout à fait indigne d’être comparé à ces vastes et merveilleux spectacles que nous révèle le voile tiré sur le soleil. Sa vie n’est qu’un souffle, une ombre qui court sur le flanc de la montagne, l’existence d’un puceron sur une feuille dans les vastes forêts de l’être. Que dire de son caractère, souillé et taché par le péché, en face de ces sommets dont les neiges vierges n’ont jamais été profanées, de ces paysages sylvestres dont la paix n’a jamais été troublée, de ces sphères argentées dont les carillons d’une parfaite harmonie n’ont jamais été rompus par la discorde ? Quatre fois, dans les pages de l’Écriture, revient la question : « Qu’est-ce que l’homme, pour que tu te souviennes de lui? » (Psaume 144:3 ; Job 7:17, 20 ; Psaume 8:5 ; Hébreux 2:6.)
Et pourtant c’est un fait indéniable que Dieu se souvient de l’homme, et qu’il le visite. « Se souvenir ! » Il n’est pas un moment de l’existence de Dieu où il ne se souvienne de ce monde des hommes, comme la mère se souvient de l’enfant qu’elle a laissé un instant dans la pièce voisine, mais dont elle saisit aussitôt le moindre cri, la moindre plainte. « je suis pauvre et indigent; Mais le Seigneur pense à moi. » « Que tes pensées me sont précieuses, ô Dieu ! » « Visiter ! » Il n’est pas de chaumière si humble, de cœur si égaré, de vie si solitaire, que Dieu ne la visite. Personne ne lira ces lignes dont le sentier qui mène à la porte du cœur ne soit battu par les pas de celui qui vient souvent, qui se tient là et qui frappe. Nous parlons comme si nos seules douleurs étaient des visitations divines. Malheur à nous, s’il n’en était qu’ainsi ! Chaque élan de saint désir, chaque tendre miséricorde, chaque don de la Providence est une visitation de Dieu.
Mais il doit y avoir une raison grande et suffisante pour que le Créateur de l’univers porte tant d’intérêt à l’homme. De toute évidence, la grosseur n’est pas la grandeur ; un tout petit enfant vaut plus que la plus haute montagne ; et une impératrice, qui est mère, s’attardera dans l’unique chambre où son enfant est malade, dût-elle délaisser le reste de son domaine presque sans limites. Et si la terre se révélait être la chambre d’enfants de l’univers ! Mais la vraie clef de toute spéculation se trouve dans la déclaration où le psalmiste énonce le dessein originel de Dieu quand il créa l’homme : « … Et tu l’as couronné… Tu lui as donné la domination… Tu as tout mis sous ses pieds » (Psaume 8:6, 7). Et ce haut idéal ne fut pas donné pour la première fois à la vision poétique du psalmiste. Il avait une origine plus ancienne. C’est un fragment de la grande charte de l’humanité, que Dieu donna à nos premiers parents dans le Paradis.
Ouvrez ce noble et antique récit, Genèse 1:26-28, qui dépasse les imaginations de la science moderne autant qu’il dépasse ces légendes de la création qui rendent incroyable la littérature païenne à laquelle elles sont incorporées. Sa simplicité, sa sublimité, sa justesse attestent que son origine et son autorité sont divines. Nous sommes prêts à admettre que l’œuvre de Dieu dans la création fut symétrique et ordonnée, et qu’il réalisa son dessein selon un plan qui ne cessait de se déployer. Mais la science n’a encore rien découvert qui contredise les déclarations expresses de l’Écriture : le premier homme n’était nullement inférieur à nous dans ces facultés intellectuelles et morales qui sont le plus noble héritage du genre humain.
« Dieu créa l’homme à son image » (Genèse 1:27). — Voilà la ressemblance divine. Notre nature intellectuelle et morale est faite sur le même plan que celle de Dieu : c’est le divin en miniature. La vérité, l’amour et la pureté, comme les principes des mathématiques, sont les mêmes en nous qu’en lui. S’il n’en était pas ainsi, nous ne pourrions ni le connaître ni le comprendre. Mais puisqu’il en est ainsi, il lui a été possible de prendre sur lui notre nature — et il est possible aussi que nous soyons un jour transformés à l’image parfaite de sa beauté.
« Et Dieu leur dit… dominez » (Genèse 1:28). — Voilà la suprématie royale. L’homme devait être le lieutenant et le représentant de Dieu. Roi dans un palais rempli de tout ce qui pouvait lui plaire ; monarque et souverain de tous les ordres inférieurs de la création. Le soleil devait travailler pour lui comme un véritable Hercule ; la lune, éclairer ses nuits ou conduire les eaux autour de la terre par les marées, pour laver ses rivages ; les éléments de la nature, être ses esclaves et ses messagers ; les fleurs, parfumer son chemin ; les fruits, flatter son goût ; les oiseaux, chanter pour lui ; les poissons, le nourrir ; les bêtes, peiner pour lui et le porter. Non pas un esclave rampant, mais un roi couronné de la gloire du pouvoir et de l’honneur d’une suprématie universelle. Un peu inférieur seulement aux anges, parce que ceux-ci ne sont pas, comme lui, embarrassés de chair et de sang. Voilà l’homme tel que Dieu l’a fait pour être.
L’HOMME TEL QUE LE PÉCHÉ L’A FAIT. « nous ne voyons pas encore maintenant que toutes choses lui soient soumises » (Hébreux 2:8). Sa couronne roule dans la poussière, son honneur est terni et souillé. Sa souveraineté lui est âprement disputée par les ordres inférieurs de la création. Si les arbres le nourrissent, c’est au prix de soins acharnés, et souvent ils le déçoivent. Si la terre lui fournit sa nourriture, c’est en réponse tardive à un labeur épuisant. Si les bêtes le servent, c’est qu’elles ont été laborieusement apprivoisées et dressées ; tandis que des multitudes errent dans les clairières des forêts et le défient. S’il veut prendre le poisson de la mer ou l’oiseau du ciel, il lui faut attendre longtemps, rusé et caché.
Quelques traces de l’ancienne seigneurie apparaissent encore dans la terreur que le son de la voix humaine et le regard de l’homme inspirent encore aux créatures inférieures, comme dans les exploits du dompteur de lions ou du charmeur de serpents. Mais, pour la plus grande part, l’anarchie et la rébellion ont dévasté le beau royaume de l’homme.
Il s’est tellement dégradé qu’il s’est incliné devant les êtres auxquels il devait commander, et qu’il a prosterné sa forme royale dans des sanctuaires dédiés aux oiseaux, aux quadrupèdes et aux reptiles. Il est de mode aujourd’hui d’exalter la philosophie païenne ; mais comment la comparer un seul instant à la religion de la Bible, quand ses pyramides sont remplies de momies d’animaux divinisés, et ses temples, du taureau sacré !
Où est la suprématie de l’homme ? Ce n’est pas chez le sauvage qui se terre devant les bêtes de la forêt ; ni chez les races civilisées qui sont esclaves de la convoitise, de la sensualité et d’une jouissance bestiale ; ni chez ceux qui, refusant de reconnaître l’autorité de Dieu, ne parviennent à exercer eux-mêmes aucune autorité. Comme le dit très justement l’apôtre, « le péché a régné » (Romains 5:21). Et tous ceux qui courbent la tête sous son joug sont des esclaves, des valets et des sujets tremblants, en comparaison de ce que Dieu les a faits et voulait qu’ils soient.
Ne montrez pas du doigt les groupes misérables qui se pressent aux portes des débits de gin, dans la métropole du peuple le plus chrétien du monde, pour voir dans leur condition une tache sur l’amour ou la puissance de Dieu. Ce n’est pas son œuvre. C’est le fruit du péché. C’est un ennemi qui a fait cela. Voulez-vous voir l’homme tel que Dieu a voulu qu’il soit ? Il vous faut remonter jusqu’à l’Éden, ou vous avancer jusqu’à la nouvelle Jérusalem. Le péché souille, avilit, défigure et flétrit tout ce qu’il touche. Et nous pouvons frémir à la pensée que son venin agit dans tout notre être, quand nous découvrons les résultats de ses ravages sur les multitudes qui nous entourent.
L’HOMME TEL QUE CHRIST PEUT LE FAIRE. « Jésus, nous le voyons couronné de gloire et d’honneur » (v. 9). « À quoi bon ? » s’écrie un contradicteur ; « bien sûr qu’il est couronné de gloire et d’honneur, puisqu’il est le Fils de Dieu. » Mais remarquez-le : la gloire et l’honneur dont il est question ici sont tout autres que la gloire d’Hébreux 1:3. Celle-là était la gloire incommunicable de sa divinité. Celle-ci est la gloire acquise de son humanité.
En Jean 17, notre Seigneur lui-même distingue entre les deux. Au verset 5, la gloire qu’il avait auprès du Père, de droit, avant que le monde fût. Au verset 24, la gloire donnée en récompense de ses souffrances, qu’il n’aurait pu avoir s’il n’avait pris sur lui une forme de serviteur, s’il n’était devenu semblable aux hommes, s’humiliant lui-même et se rendant obéissant jusqu’à la mort de la croix, « abaissé pour un peu de temps au-dessous des anges, … couronné de gloire et d’honneur à cause de la mort qu’il a soufferte, afin que, par la grâce de Dieu, il souffrît la mort pour tous » (Philippiens 2:7, 8 ; Hébreux 2:9).
Telle est la couronne dont son Père le couronna au jour de la joie de son cœur, lorsque, en tant qu’homme, il sortit victorieux de la dernière lutte avec le prince de l’enfer. Tout au long de sa vie terrestre, il accomplit l’idéal ancien de l’homme. Il était l’image de Dieu ; et ceux qui le voyaient voyaient le Père. Il était souverain dans ses commandements. Les vents et les flots obéissaient à sa voix. Les arbres séchaient à son contact. Les poissons, par bancs entiers, se rendaient à sa volonté. Les troupeaux de bétail fuyaient devant son fouet de cordes. La maladie, la mort et les démons reconnaissaient son empire. Mais tout fut plus pleinement réalisé lorsque, sur le point de retourner vers son Père, il dit, dans un noble élan de suprématie consciente : « Tout pouvoir m’a été donné dans le ciel et sur la terre. »
« Nous le voyons. » Contemplez-le, lecteur chrétien ! Les couronnes de l’empire sont sur son front. Les clefs de la mort et du séjour des morts pendent à sa ceinture. Les mystérieux êtres vivants, représentants de la création rachetée, attestent qu’il en est digne. Toutes choses, dans le ciel et sur la terre, sous la terre et dans les mers, l’adorent ; de même les cohortes d’anges, au-dessous desquels il s’abaissa pour un peu de temps, à cause de nous.
Et tel il est, tels nous serons aussi. Il est là comme le type, le modèle et le représentant des hommes rachetés. Nous sommes liés à lui par une union indissoluble. Par lui, nous recouvrerons notre empire perdu. Nous aussi, nous serons couronnés de gloire et d’honneur. Le jour n’est pas loin où nous siégerons à ses côtés — cohéritiers de son empire, compagnons de sa gloire comme nous l’avons été de ses douleurs ; sous nos pieds, toutes choses visibles et invisibles, trônes, principautés et puissances ; tandis qu’au-dessus de nous s’étendra l’empyrée sans nuage de l’amour de notre Père, aux siècles des siècles. Ô destinée d’un bonheur incomparable ! Ô ravissement des cœurs des saints ! Ô miracle de la toute-puissance divine !
Chapitre 6 terminé
Qu’est-ce que l’homme ?