Chapitre 35 · 12 min de lecture · 16 min d’écoute
Le cœur affermi
« Il est bon que le cœur soit affermi par la grâce, et non par des aliments qui n’ont servi de rien à ceux qui s’y sont attachés. » Hébreux 13:9.
C’EST une bonne chose que d’avoir un cœur affermi. Chez beaucoup trop d’entre nous, la vie intérieure est variable et inconstante. Nous avons parfois des jours d’un profond sérieux religieux, où il nous semble impossible de passer trop de temps dans la prière et la communion avec Dieu. L’air est si limpide que nous voyons, par-delà les eaux de la mer qui nous sépare, jusqu’aux contours mêmes des rivages célestes. Mais il suffit de très peu de chose pour troubler notre paix et étendre sur notre âme un voile de brume, qui nous enveloppera peut-être pendant de longues semaines. Oh ! avoir un cœur affermi !
Or il est une chose qui ne produira pas cet heureux état d’affermissement. Elle est indiquée par l’expression « aliments », qui désigne le ritualisme de la loi juive. Il y a toujours dans le cœur humain une tendance à une religion de rites. Il est tellement plus facile d’observer les prescriptions d’un cérémonial extérieur que de tendre l’âme vers la foi, l’amour et le culte spirituel. Imposez au dévot une série d’observances extérieures — peu importe la rigueur et l’exigence de vos demandes —, et le tout sera ponctuellement et servilement accompli, avec un secret sentiment de satisfaction d’avoir ainsi la permission de faire quelque chose pour obtenir l’acceptation et la faveur de Dieu.
Les pratiques ritualistes se multiplient parmi nous. Nous voyons avec étonnement le penchant de notre temps pour les génuflexions, les austérités du carême, l’observance minutieuse d’offices prolongés et incessants, et toutes les exigences d’un rituel sévère. Des gens qui ne donnent dans leur caractère ou leur conduite aucune preuve de religion véritable sont des plus pointilleux dans ces rites religieux extérieurs. Des jeunes gens apaiseront leur conscience pour une journée de violation du sabbat par une communion matinale. Dans bien des cas, ces choses sont la résurgence d’anciennes coutumes babyloniennes, passées dans l’Église de profession aux jours les pires et les plus sombres de son histoire. Mais leur réveil témoigne des puissantes aspirations religieuses de la nature humaine, et de la fascination qu’exercent les rites extérieurs à la place des réalités intérieures.
Mais les « aliments » ne peuvent jamais affermir la vie intérieure. Le ritualiste le plus ardent doit avouer qu’il éprouve un sentiment d’insatisfaction et d’inquiétude intérieures, tandis que l’âme est condamnée à arpenter sans fin le désert aride d’un formalisme lassant, où elle n’arrive jamais aux verts pâturages ni aux eaux du repos. « Ils n’ont servi de rien à ceux qui s’y sont attachés. »
Un autre obstacle au cœur affermi vient de la curiosité qui court toujours après des doctrines diverses et étrangères. À toutes les époques de l’Église, des hommes ont saisi des aspects isolés de la vérité, les arrachant à l’harmonie de l’Évangile et les poussant jusqu’à un excès exagéré et dangereux ; et dès qu’une vérité quelconque est considérée hors de sa place dans l’équilibre de l’Évangile, elle devient une hérésie, égarant les âmes par la tromperie des faux feux que les naufrageurs agitent le long de la grève. Et dès que nous commençons à suivre les caprices et les idées de maîtres humains, en dehors de l’enseignement de l’Esprit de Dieu, nous tombons dans un état instable et agité, qui est l’exact opposé du cœur affermi.
Il n’y a qu’un seul fondement qui ne vacille jamais, une seule condition qui ne change jamais. « Il est bon que le cœur soit affermi par la grâce. » Avant tout, bien entendu, le cœur affermi est un don de Dieu. « Celui qui nous affermit avec vous en Christ […] c’est Dieu. » « L’Éternel t’établira pour être son peuple saint. » « Le Dieu de toute grâce […] vous perfectionnera lui-même, vous affermira, vous fortifiera, vous rendra inébranlables. » Nous avons donc besoin de le prier de nous donner un cœur affermi dans la grâce. Mais ce contexte indique aussi certaines conditions auxquelles nous ferons bien de nous conformer.
IL FAUT NOUS NOURRIR DE CHRIST. La négation même du dixième verset prouve qu’il y a un autel dont nous avons le droit de manger. Non seulement les Juifs, mais aussi les chrétiens, insistent sur le fait de manger ; mais, hélas ! quelle différence dans la nourriture qui compose leur régime ! Dans cet ancien système d’où ces chrétiens hébreux venaient tout juste de sortir, les sacrificateurs mangeaient une part considérable des sacrifices que le peuple offrait sur l’autel de Dieu. C’était là leur moyen de subsistance. En considération de ce qu’ils étaient entièrement mis à part pour le service divin, et qu’ils n’avaient point d’héritage dans le pays, « ils ont part à l’autel ». Mais nous, qui sommes sacrificateurs par un droit plus divin, nous avons laissé derrière nous le tabernacle, avec son rituel et ses sacrifices, et nous ne pouvons nous nourrir de ces aliments extérieurs sans trahir la spiritualité de la sainte religion que nous professons.
Notre autel, c’est la croix. Notre sacrifice, c’est le Sauveur mourant. Notre nourriture, c’est de manger sa chair. « C’est ici le pain qui descend du ciel, afin que celui qui en mange ne meure point. » « Le pain que je donnerai, c’est ma chair, que je donnerai pour la vie du monde. »
Manger comporte trois opérations : la préhension, la mastication et l’assimilation ; et chacune d’elles a son équivalent spirituel dans cette nourriture que nous prenons de Christ, et qui est la vie même de notre vie. Nous aussi, nous devons le saisir, par la lecture attentive de la Parole de Dieu. La Parole est dans les paroles. Ses paroles sont esprit et vie. Nous n’avons pas besoin de les lire sans cesse, pas plus que nous ne devrions manger sans cesse. Mais de même qu’un bon repas continue de nous nourrir longtemps après que nous l’avons pris, et même quand nous avons cessé d’y penser, de même une étude prolongée et accompagnée de prière de la Parole de Dieu nourrira notre âme longtemps encore.
Nous aussi, nous devons accomplir la deuxième opération du manger en méditant longuement et attentivement tout ce qui nous est révélé dans la Parole sur la personne et l’œuvre du Seigneur Jésus. Ce n’est qu’en laissant notre cœur et notre esprit s’attarder pensivement sur ces sujets sacrés qu’ils deviennent assez réels pour nous nourrir. Mieux vaut lire moins et méditer davantage, que lire beaucoup et méditer peu.
Nous aussi, nous devons assimiler Christ, jusqu’à ce qu’il devienne une part de notre être même, et que nous commencions à vivre — non plus nous, car Christ vit en nous et il est devenu notre vie même. Notre Seigneur dit à ses disciples qu’il vivait par le Père ; et il ajouta que, s’ils désiraient vivre dans la même dépendance à son égard, ils devaient « le manger » (Jean 6:57). Chez Christ lui-même, son être était parvenu à un tel degré d’union avec celui de son Père que le voir, l’entendre ou le connaître, c’était voir, entendre et connaître Dieu. Et si seulement nous passions plus de temps seuls avec lui, dans une communion d’amour et de prière, un grand changement s’opérerait en nous aussi, et nous serions transformés à sa ressemblance par degrés successifs, de gloire en gloire.
À intervalles réguliers, nous nous réunissons autour de la table du Seigneur pour manger le pain et boire le vin. Mais nous devrions nous nourrir de lui aussi souvent que nous prenons nos repas ordinaires de chaque jour.
Pourquoi nourririons-nous l’esprit moins que le corps ? Hélas ! comme nous choyons le second et affamons le premier, jusqu’à perdre le sentiment même du désir ! Nous gâtons notre appétit en le nourrissant des sucreries écœurantes et des friandises des sens. Nous nous contentons de vivre en parasites des sucs d’autrui, au lieu d’acquérir de première main notre propre nourriture. Faut-il s’étonner que nous soyons emportés à tout vent de doctrine, et que le cœur affermi nous fasse défaut ? Et peut-être n’y aurait-il rien de meilleur pour nous tous, chrétiens, qu’un réveil de l’étude de la Bible, une consécration nouvelle de l’heure matinale, un maintien régulier et méthodique de temps prolongés de communion avec notre Maître et Seigneur.
SI NOUS VOULONS NOUS NOURRIR DE CHRIST, IL FAUT SORTIR HORS DU CAMP. Dans le rituel solennel du grand jour des Expiations, il était ordonné que les corps de toutes les victimes mises à mort comme sacrifices pour le péché, et dont le sang avait été répandu devant le propitiatoire, fussent brûlés hors du camp (Lévitique 16:27). Et dans cette mystérieuse prescription, deux vérités étaient sans doute symbolisées : d’abord que, dans la plénitude des temps, Jésus, le vrai sacrifice pour le péché du monde, souffrirait hors de la porte de la ville ; ensuite, que les hommes doivent laisser derrière eux les principes et les rites des systèmes terrestres, s’ils veulent goûter toute la félicité d’être agréés de Dieu par le sacrifice de Christ.
Si donc nous voulons avoir Jésus pour notre nourriture, notre joie, notre vie, nous ne devons pas nous attendre à le trouver dans les camps qu’ont dressés les hommes de ce monde. Nous devons sortir de tous ces camps ; du camp de la religiosité du monde tout autant que de celui de sa sensualité ; des tentes de son formalisme et de son ritualisme, aussi bien que de celles de sa vanité.
Sortir hors du camp est la seule conduite sûre pour nous-mêmes, comme c’est la seule qui soit utile au monde lui-même. Beaucoup soutiennent que la conduite la plus sage est de rester dans le camp, en cherchant à en élever la morale. Ils ne se rendent pas compte que, si nous suivons leur conseil, nous devrons y rester seuls ; car notre Seigneur est déjà parti. Il ne nous convient assurément pas de trouver un foyer là d’où il a été expulsé. Qu’y a-t-il en nous qui nous rende si bienvenus, quand notre Maître a été chassé pour subir le sort des pires criminels ? D’ailleurs, nous ne tarderons pas à découvrir qu’au lieu d’exercer sur le camp une bonne influence, c’est l’atmosphère du camp qui nous infectera de son mal. Au lieu que nous l’élevions, c’est lui qui nous abaissera.
Le seul principe pour mouvoir le monde est d’imiter Archimède en trouvant un point d’appui hors de lui. Tous les hommes qui ont laissé une trace dans l’élévation de leur temps ont dû se joindre à la troupe des pèlerins qui franchit sans cesse les portes de la ville et va prendre place près de la croix sur laquelle Jésus est mort. En regardant vers ce lieu mémorable, il nous semble le voir rempli des apôtres, des martyrs, des réformateurs et des prophètes de tous les âges, qui nous invitent à nous joindre à eux. Il nous appartient de dire si nous voulons nous attarder parmi le luxe et les séductions qui nous attirent vers le camp, ou si nous oserons prendre notre croix et suivre notre Maître le long de la Via Dolorosa, en portant son opprobre. Ah ! jeunes cœurs, disciples secrets, vous qui clochez des deux côtés, l’issue d’un tel choix ne saurait être douteuse ! Au cri de Deus vult, vous vous joindrez à cette nouvelle croisade, et vous prendrez place auprès de Jésus, au lieu du rendez-vous de sa croix.
SI NOUS SORTONS HORS DU CAMP, IL FAUT PORTER SON OPPROBRE. On raconte du bon Charles Simeon, de Cambridge, qu’au début de sa carrière de pasteur évangélique à Cambridge il rencontra une opposition et des injures si violentes que son esprit semblait sur le point d’être brisé. S’étant tourné vers la Parole de Dieu pour y chercher direction et encouragement, ses yeux tombèrent sur ce passage : « Lorsqu’ils sortirent, ils rencontrèrent un homme de Cyrène, appelé Simon, et ils le forcèrent à porter la croix de Jésus. » La ressemblance de ce nom avec le sien le frappa, et il fut animé d’un courage nouveau à la pensée de son union avec les souffrances de Jésus. Il en est ainsi de nous tous. Si nous sommes outragés pour le nom de Jésus, nous sommes heureux ; et nous devons nous réjouir de la part que nous avons aux souffrances de Christ, afin que, lorsque sa gloire apparaîtra, nous soyons aussi dans la joie et dans l’allégresse.
Qu’il est merveilleux d’apprendre combien sont étroits les liens qui nous unissent aux saints du passé ! Quand on nous reproche d’être chrétiens, nous savons quelque chose de ce que Moïse éprouva quand on lui jetait à la face, dans le palais royal d’Égypte, son origine hébraïque ; mais il tint ferme, « regardant l’opprobre de Christ comme une richesse plus grande que les trésors de l’Égypte, car il avait les yeux fixés sur la rémunération ».
MAIS EN PORTANT L’OPPROBRE DE CHRIST, NOUS TROUVERONS LA SEULE CITÉ PERMANENTE. Il est très remarquable que, lorsque nous nous arrachons à la porte de la ville et que nous disons adieu à ce qui nous avait paru le symbole des édifices les plus durables de la permanence terrestre, nous passons en réalité du passager et de l’irréel pour devenir citoyens de la seule cité permanente, de la seule qui dure.
Les plus grandes cités de la grandeur humaine n’ont pas duré. Babylone, Ninive, Thèbes, les puissantes villes du Mexique — toutes ont passé. Ensevelies sous des tertres où l’herbe pousse en abondance, tandis que les bêtes sauvages se glissent parmi les vestiges croulants du passé. Mais au milieu de tout cela s’élève d’âge en âge un édifice permanent, une Cité durable, une confédération qui se rassemble autour du Sauveur immuable et qui n’a en elle aucun élément de déclin. Vivons-nous assez dans cette Cité, dans notre expérience habituelle ? Il est possible d’en fouler les rues d’or tout en cheminant péniblement le long des artères des grandes villes de la terre ; de se mêler à ses bienheureuses assemblées et de prendre part à ses saints exercices, bien qu’en apparence nous passions nos journées dans de sombres bureaux de la cité, au milieu de compagnons épris d’argent. Le vrai pèlerin en marche vers la Cité vit réellement dans la Cité. Il ne se passera pas longtemps, et elle ne sera plus seulement un objet pour la foi et la vision spirituelle : elle deviendra manifeste. Voyez, elle vient ! elle vient ! la ville sainte, qui descend du ciel d’auprès de Dieu, rayonnante de sa lumière, retentissante de chants, la demeure des saints, la métropole d’une terre rachetée, l’épouse de l’Agneau, pour qui l’univers fut fait.
Chapitre 35 terminé
Le cœur affermi