Chapitre 34 · 15 min de lecture · 20 min d’écoute
Le Sauveur immuable
« Jésus-Christ est le même hier, aujourd’hui, et éternellement. » Hébreux 13:8.
TROIS fois dans ce chapitre — le dernier d’une épître dont l’étude nous a été si douce et si profitable — l’écrivain sacré exhorte ses lecteurs à penser avec bienveillance à ceux qui les dirigeaient. Le sens plein du mot grec est mieux rendu par la variante marginale, « guider », que par le mot « gouverner ». Mais en tout cas, il désignait ceux qui étaient les conducteurs spirituels et les docteurs du troupeau. Les trois recommandations sont : Souvenez-vous (v. 7) ; Obéissez (v. 17) ; Saluez (v. 24).
C’est un beau titre pour le ministre chrétien que d’être appelé un conducteur. Mais à moins qu’il n’y ait d’autres droits que ceux que donnent la force de caractère, l’éloquence ou la puissance intellectuelle, ce nom ne sera qu’un vain son, le signe de ce qu’il pourrait être plutôt que de ce qu’il est. Ceux qui sont qualifiés pour conduire d’autres hommes doivent être eux-mêmes de fidèles disciples de Christ, afin de pouvoir se tourner vers les autres et leur dire : « Soyez mes imitateurs, comme je le suis moi-même de Christ » ; « Soyez tous mes imitateurs. »
Mais le ministre chrétien doit aussi veiller sur les âmes (v. 17). Il n’est pas envoyé dans sa charge pour prêcher de grands sermons, pour élaborer de brillants discours ou pour éblouir les intelligences ; mais pour veiller sur les âmes, comme le berger veille sur ses troupeaux dispersés sur les collines, tandis que la lumière passe du gris du matin aux teintes profondes de midi, puis à la dernière rougeur délicate du soir, tout là-haut sur les falaises les plus élevées. Il doit en effet monter une garde vigilante, car il lui faudra rendre compte le soir venu ; chaque brebis manquante sera redemandée de sa main.
On raconte du saint Melville que sa femme le trouvait parfois à genoux par les froides nuits d’hiver ; et quand elle le priait de revenir se coucher, il répondait : « J’ai quinze cents âmes à ma charge, et je crains que pour quelques-unes d’entre elles les choses n’aillent mal. » Il n’est pas difficile de se souvenir d’hommes pareils, de leur obéir ou de les saluer. Ils portent sur leur visage le sceau de leur Maître. Ils sont parmi les dons les plus précieux de Christ à son Église.
Mais il est une tristesse attachée à tous les conducteurs et à tous les docteurs humains. Si chers et si utiles qu’ils soient, la mort les empêche d’être permanents. L’un après l’autre, ils s’en vont dans le monde des esprits, pour entrer dans un service plus élevé, pour rendre leurs comptes, pour voir le Maître qu’ils ont aimé. Le dernier sermon reste inachevé sur la table du cabinet de travail ; mais ils n’y reviennent jamais pour l’achever. La dernière parole est prononcée. La bénédiction finale est donnée. Le ministère est accompli. Mais quel soulagement de se détourner des hommes vers Christ : du changement continuel des maîtres humains vers le Maître immuable ; des pasteurs subalternes, qui sont ici aujourd’hui et partis demain, vers le souverain pasteur et gardien des âmes, qui veille sur ses brebis dans les ombres du soir de cette ère, tout comme aux premiers rayons éclatants de son matin de Pentecôte !
Telle est la pensée de notre écrivain (v. 7). Le verbe est au passé : « Souvenez-vous de vos conducteurs qui vous ont annoncé la parole de Dieu; considérez quelle a été la fin de leur vie, et imitez leur foi. » Manifestement, ils venaient d’être appelés à voir la fin de la vie et du ministère de quelques-uns qui leur avaient été très précieux. Et, tandis que leur cœur était dans la douleur, leur attention fut détournée du guide et du conducteur qui passe vers le Seigneur toujours vivant et immuable, Jésus-Christ, qui est le même hier, aujourd’hui et éternellement.
CE QUI EST NIÉ. Il est nié que ni le temps, ni l’humeur, ni les circonstances, ni la provocation, ni la mort puissent changer Jésus-Christ notre Seigneur.
Le temps nous change. Votre portrait, fait il y a des années, quand vous étiez dans la force de l’âge, est suspendu aux murs de votre maison. Il vous arrive de le comparer tristement à ce que vous êtes aujourd’hui. Alors l’œil lançait des feux qu’ont éteints bien des larmes. Alors la chevelure était noire comme le corbeau et épaisse, elle qui est maintenant abondamment striée du gris, symptôme du déclin. Alors le visage n’était ni sillonné par le souci ni marqué par les combats ; mais maintenant, qu’il est las et creusé de rides ! La taille droite s’est courbée, le pas a perdu sa vigueur.
Mais il y a une différence plus grande encore entre deux portraits de l’âme qu’entre deux portraits du corps. Les opinions changent. Le radical devient conservateur ; l’humeur se modifie, et les affections se refroidissent. Des noms et des visages qui faisaient tressaillir sont rappelés sans émotion. Des couronnes fanées gisent là où jadis des fleurs du tissu le plus rare exhalaient leur souffle en une adoration insuffisante. Ainsi en est-il de ceux qui sont nés de la femme. Le temps fait pour eux ce que la dureté, l’autorité et la souffrance ne parviendraient pas à accomplir. Et parfois la question se pose : le temps peut-il changer celui dont le portrait est suspendu aux murs de notre cœur, peint en couleurs impérissables par la main des quatre évangélistes ?
Bien entendu, le temps n’a aucune prise sur Dieu, qui est le JE SUIS, éternel et immuable. Mais Jésus est homme aussi bien que Dieu. Il y a des temps dans son être : l’hier du passé, l’aujourd’hui du présent, le demain de l’avenir. On peut au moins se demander si sa nature humaine, accordée aux expériences de l’homme, ne porte pas avec elle, au point d’atteindre jusqu’à son cœur royal, cette sensibilité au toucher du temps qui caractérise notre race. Mais la question ne s’attarde qu’une seconde. À peine s’est-elle exprimée qu’elle est couverte par la grande clameur de voix qui s’écrient : « Il est le même dans le plein midi du présent qu’il était dans l’hier de sa vie terrestre ; et il sera le même lorsque demain nous aurons laissé loin derrière nous les rivages du temps, et que nous voguerons avec lui sur les profondeurs sans marée et sans tempête de l’océan de l’éternité. »
Si nous pouvions demander aux bienheureux morts s’ils l’ont trouvé différent de ce qu’ils s’attendaient à le trouver d’après les pages des saints Évangiles, ils répéteraient les paroles des anges — ce même Jésus ; ils nous diraient que ses cheveux sont blancs comme la neige, non par l’âge, mais par la lumière d’une pureté intense ; que son visage brille toujours comme le soleil lorsqu’il brille dans sa force, sans aucun signe de déclin ; et que sa voix est aussi pleine que lorsqu’il appela Lazare hors du tombeau, aussi douce que lorsqu’elle appela Marie à le reconnaître. Le temps est mis en échec en Jésus. Il est sorti de sa sphère, et il est insensible à son charme.
L’humeur nous change. Nous connaissons des gens qui sont des oranges un jour et des citrons le lendemain ; tantôt une journée d’été, tantôt une gelée mordante ; tour à tour rocher et roseau. Il faut s’accommoder de leur humeur changeante, demandant aujourd’hui ce qu’on n’oserait pas mentionner demain ; et ainsi règnent une inquiétude et des calculs continuels dans le cœur de leurs amis.
Mais il n’en est pas ainsi de Jésus. Jamais las, ni contrarié, ni changeant. Sans ombre de variation. Dans sa vie terrestre, partout où nous l’apercevons — sur le flanc de la montagne, sur les eaux du lac, sous les oliviers le soir ; dans la synagogue, ou seul ; au travail sous le soleil, en prière au clair de lune, au souper dans la chambre haute —, il était toujours le même Jésus. Et les exceptions apparentes, lorsque, dans un dessein précis, il modifia ses manières et se rendit étranger, ne firent que mettre plus vivement en relief son identité essentielle. Et tel il est aujourd’hui. Et nous deviendrons heureux et forts quand nous détournerons notre pensée de l’humeur des autres comme de la nôtre, pour nous établir sous l’empyrée immuable de son amour.
Les circonstances nous changent. Des hommes qui, dans la pauvreté et l’obscurité, étaient accessibles et cordiaux, deviennent impérieux et hautains quand on les idolâtre pour leur génie et qu’on les flatte pour leur richesse. Le chef des échansons, qui aurait rendu n’importe quel service à Joseph dans la prison, l’oublia quand il fut rétabli dans le palais. De nouveaux amis, de nouvelles sphères, un nouvel entourage, changent étonnamment les hommes.
Quel changement s’est produit en Jésus-Christ depuis que des yeux mortels l’ont contemplé ! Le voici couronné de gloire et d’honneur ; assis à la droite du Père ; occupé du gouvernement de tous les mondes ; adoré par les esprits les plus élevés. Se peut-il que ce soit celui qui a foulé notre monde, confessant son ignorance des temps et des moments, entouré d’une poignée de pauvres et de méprisés, rejeté et souffrant ? C’est bien lui. Mais assurément, ce serait trop attendre qu’il soit tout à fait le même ! Si, il l’est. Et une preuve en est que les grâces qu’il répandit sur le premier âge de l’Église étaient exactement de même qualité que celles dont nous jouissons maintenant.
Nous savons que la texture de la lumière n’a pas changé ; car l’analyse d’un rayon qui vient de nous parvenir de quelque étoile lointaine, d’où il partit au moment où Adam franchissait le seuil de l’Éden, est exactement de même nature que l’analyse du rayon de lumière qui frappe en ce moment cette page. Et nous savons que Jésus-Christ est le même qu’il était ; car la vie qui palpitait chez les premiers croyants a produit ces mêmes fruits qui se voient dans notre propre cœur et notre propre vie, tous étant émanés de lui. Il doit gouverner les mondes ; mais il est toujours aussi accessible au plus vil, aussi doux et aussi tendre de cœur, aussi humble et aussi aimable, que lorsque cette femme juive ne put retenir son envie envers la mère qui l’avait porté, et lorsqu’il s’asseyait pour se reposer parmi les sycomores de Béthanie, tandis que les sœurs se tenaient à ses pieds.
Le péché et la provocation nous changent. Nous pardonnons sept fois, mais à la huitième nous disons : c’est assez. Notre âme se ferme à ceux qui ont trompé notre confiance. Nous sommes aimables au-dehors, mais il gèle au-dedans. Nous pardonnons, mais nous n’oublions pas ; et nous ne sommes plus jamais les mêmes ensuite qu’auparavant. Mais le péché ne peut changer le cœur de Christ, bien qu’il puisse affecter sa conduite. S’il le pouvait, il aurait changé ses sentiments envers Pierre. Mais le seul changement apparent produit par ce triste reniement fut un surcroît de tendresse et d’égards. « Allez dire à mes disciples et à Pierre que je suis ressuscité. » « Il est apparu à Céphas, puis aux douze. » « Il dit à Pierre : M’aimes-tu? »
Vos péchés sont peut-être nombreux et aggravés ; et vous êtes enclin à penser que vous devriez renoncer à toute prétention de lui appartenir. Mais vous ne le connaissez pas. Il n’est pas indifférent à vos péchés ; il a remarqué chacun d’eux avec de vives douleurs. Son œil vous a suivi dans tous vos égarements capricieux ; mais il est absolument inchangé. Vous lui êtes aussi cher que lorsque, dans la première fraîcheur de votre jeune espérance, vous vous agenouilliez à ses pieds, et que vous étiez revêtu, comme jadis les anciens guerriers, d’une tunique sans tache par-dessus votre armure à l’épreuve. Rien de ce que vous avez dit ou fait n’a diminué son amour d’un seul grain, ni ne l’a détourné de l’épaisseur d’un cheveu. Il vous a aimé dans l’éternité ; il savait d’avance tout ce que vous seriez avant de mettre son cœur en vous ; il ne peut être surpris par aucune explosion soudaine de votre mal. Vous pouvez l’être, mais lui ne peut l’être ; et il avait compté avec cela, et avec plus encore, lorsqu’il entreprit de vous racheter. Vos péchés, enfant de Dieu, ne peuvent pas plus changer le cœur de votre Seigneur que la mauvaise humeur d’un enfant ne peut changer le cœur de sa mère.
CE QUI EST AFFIRMÉ. Il est le même dans sa Personne (Hébreux 1:12). Son vêtement change. Il a échangé la souquenille du paysan contre les robes dont il s’était dépouillé à la veille de son incarnation ; mais sous ces robes bat le même cœur qui se soulevait d’angoisse au tombeau où gisait son ami mort. Nous verrons encore, bien que dans la gloire de la résurrection, le visage sur lequel perlaient les gouttes d’une sueur de sang ; nous toucherons les mains qui furent clouées à la croix ; et nous entendrons la voix du Fils de l’homme. Que nous enseigne le mystère des quarante jours, sinon ceci : qu’il a emporté avec lui hors du tombeau, et jusque dans sa demeure céleste, le corps même de son incarnation — bien que ce corps corruptible eût revêtu l’incorruptibilité, et que ce corps mortel eût revêtu l’immortalité ? Ainsi il est le même en tant que « Jésus ».
Il est aussi le même dans sa charge (Hébreux 7:24). Aaron mourut sur la montagne de Hor, et tous ses successeurs le suivirent en une mystique procession. Les anciens cimetières sont remplis des restes de prêtres, d’abbés et de pères. Les cendres des bergers se mêlent à celles de leurs troupeaux. La charge demeure, mais ceux qui l’occupent passent. Mais Christ, en tant que Sacrificateur oint, est toujours le même. Sans se lasser, il poursuit l’œuvre qu’il a choisie, comme Médiateur, Sacrificateur et Intercesseur des hommes. Il ne se relâche point, il ne se décourage point. Bien que le grand monde des hommes ne le connaisse pas et ne prenne pas garde à lui, il le porte pourtant sur son cœur, comme lorsqu’il plaida pour la première fois en faveur de ses meurtriers du haut de sa croix. « Pardonne-leur, Père, pardonne-leur ! » tel est son cri constant et infatigable. Et bien que l’époque soit noire de tempête et rouge de sang, sa pitié jaillit comme l’une de ces sources intarissables que la chaleur ne peut dessécher, ni le froid geler ; car elles tirent leurs eaux de réserves éternelles. Il est le même en tant que « Christ ».
CE QUE CELA IMPLIQUE. Cela implique qu’il est Dieu. Cela implique aussi que les Évangiles sont une page de son journal éternel, et peuvent être tenus pour un fidèle récit de sa vie présente. Ce qu’il était, il l’est. Il navigue encore avec nous dans la barque ; il marche avec nous l’après-midi vers Emmaüs ; il se tient au milieu de nous à la tombée de la nuit, nous expliquant les Écritures. Il réveille nos enfants le matin par son « Talitha koumi » ; il appelle les garçons à ses genoux ; il les regarde jouer ; et il reprend ceux qui voudraient faire taire leurs hosannas. Il nous nourrit de pain et de poisson ; il allume des feux sur le rivage pour nous réchauffer ; il nous montre le côté droit de la barque pour nos filets ; et il s’intéresse aux résultats de nos travaux. Il nous emmène avec lui au sommet du mont de la Transfiguration, et dans les ombrages de Gethsémané.
Quand nous sommes lents à croire, il est plus lent encore à la colère. Il nous enseigne beaucoup de choses, graduant ses leçons selon notre capacité de comprendre. Quand nous ne pouvons en porter davantage, il voile la lumière. Quand nous briguons les premières places, il nous reprend. Quand nous sommes souillés, il nous lave les pieds. Quand nous sommes en péril, il vient à notre secours par-dessus les vagues écumantes. Quand nous sommes las, il nous conduit à l’écart pour nous reposer.
Oh ! ne lisez pas les Évangiles comme le récit d’un simple passé, mais comme la transcription de ce qu’il fait sans cesse. Chaque miracle, chaque parabole, chaque trait est un échantillon de faits éternels qui se produisent par myriades, à chaque instant du jour et de la nuit : les œuvres du Seigneur toujours vivant, toujours agissant. Pas un lac sans cette figure qui marche sur ses eaux. Pas une tempête sans cette voix plus puissante que son mugissement. Pas un repas sans ce visage levé pour bénir, ou cette main occupée à rompre le pain. Pas une tombe sans ce cœur tendre touché de tristesse. Pas un fardeau sans ces épaules bienveillantes pour partager le joug.
Oh ! ne me ramenez pas, à travers les longs siècles, à un Christ qui fut ! Il est ! Il vit ! Il est ici ! Je ne puis plus jamais être seul, plus jamais chercher à tâtons une main dans les ténèbres, plus jamais être abandonné ni délaissé. Plus jamais je n’aurai besoin d’un Guide, d’un Maître, d’un Ami ou d’un Époux pour mon âme. Je l’ai, lui qui suffit à des myriades innombrables dans le midi sans date de l’éternité. Celui qui était tout dans l’hier du passé, et qui sera tout dans le demain de l’avenir, est à moi aujourd’hui ; et à chaque instant présent de mon existence — ici, et dans tous les mondes.
La version révisée anglaise ajoute à ce verset un « oui » significatif, pour faire ressortir l’accent emphatique que l’écrivain met sur l’immutabilité de Jésus. Il est bien placé. Et avec quel tonnerre d’assentiment ce mot pourrait être prononcé ! Que tous ceux qui sont de cet avis répondent OUI. D’abord, des myriades qui forment le chœur des anges le prononcent ; puis les esprits des justes parvenus à la perfection le répètent ; puis l’univers des choses créées, dont la régularité des lois et des processus en dépend, éclate en un grand Amen. Dieu lui-même dit Amen ; « car, pour ce qui concerne toutes les promesses de Dieu, c’est en lui qu’est le oui; c’est pourquoi encore l’Amen par lui est prononcé par nous à la gloire de Dieu. »
Chapitre 34 terminé
Le Sauveur immuable