Chapitre 28 · 15 min de lecture · 19 min d’écoute
Se dépouiller pour la course
« Nous donc aussi, puisque nous sommes environnés d’une si grande nuée de témoins, rejetons tout fardeau, et le péché qui nous enveloppe si facilement, et courons avec persévérance dans la carrière qui nous est ouverte, ayant les regards sur Jésus, le chef et le consommateur de la foi. » HÉBREUX 12:1-2.
LORSQUE, au cours de sa campagne d’Égypte, l’empereur Napoléon menait ses troupes dans les environs des Pyramides, il désigna ces vénérables vestiges d’une haute antiquité et dit : « Soldats, quarante siècles vous contemplent ! » De même, dans le chapitre précédent, on a fait comparaître devant notre pensée les bons et les grands, les martyrs, les confesseurs, les prophètes et les rois du passé. On nous a conduits à travers les galeries du mausolée divin, et l’on nous a invités à lire les noms et les épitaphes de ceux dont Dieu n’a pas eu honte. Nous avons senti notre foi s’affermir à mesure que nous lisions et méditions ce récit qui inspire ; et maintenant, d’une seule touche, ces âmes saintes nous sont dépeintes comme ayant passé de l’arène aux gradins combles, d’où elles observent la carrière que nous parcourons aujourd’hui. Elles furent témoins de la nécessité, de la nature et de la puissance de la foi. Elles sont aussi témoins de nos vies et de nos luttes, de nos victoires et de nos défaites, de notre passé et de notre présent.
Et elles sont comparées à une nuée. L’un des plus beaux tableaux du monde est la Madone de Saint-Sixte, à Dresde, qui représente l’enfant Sauveur dans les bras de sa mère, entouré de nuages qui n’avaient attiré aucune attention particulière jusqu’à ces derniers temps ; mais lorsqu’on eut enlevé la poussière accumulée des siècles, on découvrit qu’ils étaient formés de myriades de visages d’anges. Telle est assurément la pensée de l’écrivain inspiré lorsqu’il parle d’« une si grande nuée de témoins ».
Dans certains des plus vastes amphithéâtres d’autrefois, les spectateurs s’élevaient, gradin au-dessus de gradin, au nombre de quarante ou cinquante mille ; et, aux yeux du combattant qui promenait ses regards sur cette immense multitude de visages humains, aux couleurs variées et éclatantes, ces vastes assemblées de sa race devaient apparaître comme des nuées, composées d’unités infinitésimales, mais formant toutes une seule masse imposante, et baignées des teintes que le soleil rasant jette sur les nuages à son lever ou à son coucher.
Si, jusque-là, ces chrétiens hébreux avaient chancelé et avaient été enclins à renoncer à leur ardeur, ils durent être étrangement remués et ranimés par la pensée qu’ils vivaient sous le regard attentif des esprits des puissants morts. À nous aussi s’applique la même exhortation.
LA VITESSE DE LA VIE CHRÉTIENNE. « … courons ». Nous ne devons pas rester assis à nous laisser porter par le courant. Nous ne devons pas flâner ni nous attarder comme des enfants qui reviennent d’une promenade d’été. Nous ne devons même pas marcher comme des hommes au pas mesuré. Il nous faut courir. Et il ne s’agit pas seulement de courir comme ceux qui doublent l’allure jusqu’à un trot facile ; il nous faut courir comme des hommes qui disputent une course. L’idée de course implique généralement la compétition ; ici, elle n’implique que la concentration du dessein, l’unité du but, l’intensité.
Une vie prise au sérieux — voilà l’idée. Mais que nous en semblons loin ! Et quel contraste entre notre ardeur pour tout le reste et notre consécration à Dieu et aux hommes ! Nous ne demandons pas mieux que de nous jeter dans la mêlée de la concurrence des affaires, dans la course à la richesse, dans les discussions enflammées de la politique, et, dans la vie mondaine, dans la poursuite du plaisir ; mais, hélas ! que nous ralentissons vite quand il s’agit de savoir ce que nous sommes disposés à faire pour Dieu ! Quelle ardeur chez les hommes qui nous entourent ! Newton, penché sur ses problèmes jusqu’à ce que le vent de minuit balaie sur ses pages les cendres de son feu depuis longtemps éteint. Reynolds, assis, le pinceau à la main, devant sa toile trente-six heures d’affilée, appelant à la vie des formes de beauté qui semblaient heureuses de venir. Dryden, composant en une seule quinzaine son Ode pour la fête de sainte Cécile. Buffon, arraché à son sommeil bien-aimé pour ses études plus aimées encore. Et le biographe qui rapporte ces traits, se levant lui-même avec l’aube pour faire face aux exigences de sa charge.
Dans un monde comme celui-ci, et avec un sujet comme le nôtre, nous ne devrions pas être languissants et nonchalants, mais dévoués, ardents, consumés d’un saint amour pour Dieu et d’une passion pour les âmes des hommes. Alors nous ferions des progrès dans la connaissance de la Parole de Dieu, et nous entrerions dans les paroles de l’un des plus grands athlètes spirituels qui aient jamais vécu : « … je fais une chose … je cours vers le but, pour remporter le prix de la vocation céleste de Dieu en Jésus-Christ. »
IL NOUS FAUT COURIR LIBRES DE TOUT FARDEAU. Cette vitesse ne peut se maintenir que si nous courons sans entraves et libres. Or, nous reconnaîtrions tous, bien entendu, la nécessité de nous défaire de nos péchés ; mais il y a dans toutes nos vies des fardeaux qui ne sont pas des péchés. Un péché est ce qui, par sa nature même, toujours, et quel qu’en soit l’auteur, est une transgression de la loi de Dieu, une violation de la volonté de Dieu. Mais un fardeau est une chose qui, en elle-même ou pour un autre, peut être inoffensive, ou même légitime, mais qui, dans notre propre cas, est un obstacle et une entrave.
Il faut laisser chaque croyant décider quel est son propre fardeau. Nous ne pouvons pas juger les uns pour les autres. Ce qui est un fardeau pour l’un ne l’est pas pour tous. Mais le Saint-Esprit, si on le consulte et qu’on lui demande de révéler ce qui fait obstacle à l’ardeur et à la rapidité du progrès de l’âme dans les choses divines, ne manquera pas de l’indiquer promptement et infailliblement. Et voici l’excellence de l’enseignement du Saint-Esprit : il est toujours précis. Si vous éprouvez un sentiment général et vague de découragement, c’est probablement l’œuvre du grand ennemi des âmes ; mais si vous avez conscience d’un obstacle, d’une entrave bien déterminée qui ralentit votre course, c’est presque certainement l’œuvre de l’Esprit divin, qui vous conduit à renoncer à quelque chose qui freine votre progrès dans la vie spirituelle.
Nul ne songerait à soutenir une grande vitesse en étant chargé de fardeaux. Les jeunes gens qui courent pour un prix jonchent la piste des vêtements qu’ils jettent dans leur hâte ardente. Il serait peu difficile de garder un esprit intense et fervent si nous étions plus fidèles à traiter les habitudes et les complaisances qui s’attachent à nous et entravent nos pas. Des milliers de chrétiens ressemblent à des navires remplis d’eau. Ils ne peuvent couler ; mais ils sont tellement imprégnés d’inconséquences, de mondanité et de mal toléré qu’on ne peut les remorquer qu’à grand-peine jusqu’au port céleste.
Y a-t-il dans votre vie quelque chose qui disperse loin des choses saintes votre énergie, qui vous détourne de la prière et de l’étude de la Bible, qui se dresse devant vous dans vos meilleurs moments et produit en vous un sentiment général de malaise et de trouble ? quelque chose que d’autres jugent inoffensif et se permettent, et où vous ne voyiez autrefois aucun sujet d’inquiétude, mais que vous regardez maintenant avec un sentiment de condamnation de vous-même ? Il est fort probable que ce soit un fardeau.
Y a-t-il, dans le cercle de votre conscience, quelque chose au sujet de quoi vous devez argumenter avec vous-même, ou que vous ne tenez pas à examiner, le traitant comme un banqueroutier traite ses livres de comptes, où il n’a nulle envie de regarder, ou comme un adepte du plaisir traite les premiers symptômes d’une vitalité déclinante, qu’il cherche à se dissimuler à lui-même ? Nous nous permettons si souvent des choses que nous serions les premiers à condamner chez les autres. Nous nous surprenons fréquemment à chercher d’ingénieuses raisons pour lesquelles une certaine conduite, qui serait mauvaise chez les autres, se justifie en nous. Toutes ces choses peuvent être considérées comme des fardeaux. Ce peut être une amitié trop absorbante ; une habitude qui mine notre énergie comme le pivot d’une racine épuise la force fructifère d’un arbre ; une occupation, un amusement, un passe-temps, une manière de lire, une façon d’employer son temps, trop séduisants et trop accaparants, et par conséquent nuisibles à l’âme — qui est tentée de marcher quand elle devrait courir, et de flâner quand elle devrait se hâter.
Mais, demandez-vous, n’est-ce pas un signe de faiblesse, et cela ne tend-il pas à la faiblesse, de toujours renoncer à ces choses et à d’autres semblables ? Assurément, vous écriez-vous, la vie deviendra pauvre et stérile si on la dépouille ainsi de ses choses précieuses. Il n’en est rien. Il est impossible de renoncer à quoi que ce soit à l’appel de la vie intérieure sans accroître immensément sa force ; car elle grandit par l’abandon et se fortifie par le sacrifice. Et pour chaque objet indigne que l’on délaisse, il s’ensuit un enrichissement immédiat de l’esprit, qui en est la compensation suffisante et invariable. L’athlète renonce volontiers à bien des choses que d’autres hommes apprécient, et qui lui sont agréables à lui-même, parce que son esprit est tendu vers le prix ; et il estime qu’il sera largement payé de toutes les rigueurs de l’entraînement s’il lui est donné de remporter ce prix, ne fût-ce qu’une ceinture qu’il ne portera jamais ou une coupe dont il ne se servira jamais. Combien plus volontiers devrions-nous être prêts à renoncer à tout ce qui nous empêche d’atteindre, non le hochet incertain de l’athlète, mais la récompense certaine, la couronne incorruptible, le sourire et le « C’est bien » de notre Seigneur !
Il existe un vieux tableau hollandais où l’on voit un petit enfant laisser tomber de ses mains un jouet chéri ; et, au premier abord, son geste semble inintelligible, jusqu’à ce que, dans un coin du tableau, l’œil soit attiré par une colombe blanche qui vole vers les mains vides et tendues. De même, nous sommes prêts à renoncer à bien des choses dès que nous apercevons les acquisitions spirituelles qui nous font signe. Et c’est là le vrai chemin pour parvenir à la consécration et à l’abandon. Ne vous arrêtez jamais sur ce que vous abandonnez, mais sur ce que vous recevez en retour. Rappelez-vous le sens de l’ancien mot hébreu qui désigne la consécration : remplir la main. On n’aura pas grand-peine à amener les hommes à vider leurs mains du bois, du foin et du chaume, s’ils voient qu’ils ont une chance de les remplir des trésors qui brillent sur le visage ou dans la vie d’autres hommes, ou qui les appellent de la page de l’Écriture. Le monde nous plaint, parce qu’il ne voit que ce à quoi nous renonçons ; mais il retiendrait sa pitié s’il pouvait voir aussi combien nous recevons : « une bonne mesure, serrée, et qui déborde, versée dans notre sein ».
IL NOUS FAUT REJETER LE PÉCHÉ QUI NOUS ENVELOPPE. « … rejetons … le péché qui nous enveloppe si facilement ». Nous citons souvent ces paroles ; aucune phrase de la Bible n’est plus souvent sur nos lèvres ; mais ne les citons-nous pas à tort en les séparant de leur contexte ? Nous devrions les lire comme faisant partie de la grande argumentation qui parcourt le chapitre précédent, et dont elles sont l’aboutissement et le couronnement éclatant. Cette argumentation a été consacrée au thème de la foi. Un cas après l’autre a été produit des exploits des héros de l’histoire hébraïque ; et il a été montré que, dans chacun, la foi était le mobile secret et la puissance suffisante. Le lien étroit entre ce panégyrique ardent et les premiers mots du chapitre suivant est marqué par le mot « donc », qui défie même l’intrusion arbitraire de la division que nous impose notre version. Et il est assurément tout naturel de penser que le péché qui s’attache si étroitement à nous n’est autre que le péché d’incrédulité, qui est le pôle opposé de la foi si hautement célébrée.
Si cette exégèse est juste, elle jette une lumière nouvelle sur l’incrédulité. Ce n’est plus une infirmité, c’est un péché. Les hommes promènent parfois leurs doutes comme les mendiants un enfant difforme ou maladif, pour exciter la compassion des âmes charitables. Mais il y a assurément une sorte d’incrédulité qui devrait rencontrer, non la compassion, mais le reproche. C’est un péché dont il faut se repentir comme d’un péché, auquel il faut résister comme à un péché, et qui doit recevoir, comme un péché, la purification de Christ.
L’incrédulité peut, comme dans le cas de Thomas, provenir de difficultés intellectuelles et tenant au tempérament. Mais celles-ci ne conduiront pas l’âme à se vanter de surpasser les autres en pénétration ; ni à renoncer à la société d’autres âmes au tempérament plus heureux ; ni, surtout, à abandonner l’habitude de la prière secrète. Elles engendreront plutôt une disposition d’esprit tout à fait opposée à cet esprit arrogant et plein d’assurance de soi qui règne tant chez les incrédules de notre temps.
Mais beaucoup d’incrédulité provient de causes morales. L’âme n’est plus en règle avec Dieu, et elle dit qu’elle n’est pas sûre qu’il y ait un Dieu. On laisse les fenêtres se couvrir de crasse, et l’on doute ensuite que le soleil brille. Les facultés de la vie intérieure s’encrassent par la négligence et refusent de remplir l’office qui leur est assigné : révéler le spirituel et l’invisible. Nous serions plus sages si nous traitions une grande partie de l’incrédulité de notre temps comme une maladie de la vie spirituelle plutôt que de la vie intellectuelle. Sa source est en grande partie morale. Ne mettez pas les agnostiques à étudier les preuves ; mais montrez-leur que la disposition de leur cœur est la vraie cause de leurs ténèbres et de leur incrédulité. Dieu a donné à chacun de nous des facultés capables de discerner sa vérité, qui la percevront et l’aimeront certainement ; et là où c’est le contraire, cela tient souvent à quelque déviation morale, à quelque poutre dans l’œil, à quelque complaisance secrète, qui détruit toute perception spirituelle. Rejetez le péché connu. Lisez la Bible, même si vous doutez de son inspiration. Attendez. Priez. Vivez à la hauteur de toute la lumière que vous avez. Et l’incrédulité tombera comme les vieilles feuilles des arbres toujours verts au printemps.
Il y aura, bien entendu, dans toutes nos vies, des difficultés pour entraver notre marche vers le ciel : difficultés venant de l’opposition de nos ennemis ; difficultés venant de notre propre cœur. Nous aurons besoin de persévérance et d’une longue patience en suivant la piste qui nous est assignée. Mais deux sources de consolation nous sont ouvertes.
Souvenons-nous que la carrière nous est ouverte par notre Père céleste, qui en connaît donc toutes les aspérités et toutes les étroitesses, et qui fera abonder envers nous toute grâce, suffisante pour notre besoin. Faire sa volonté, c’est le repos et le ciel.
Ayons « les regards sur Jésus ». Loin des échecs et des succès passés ; loin des applaudissements et du blâme des hommes ; loin des pièces d’or semées sur le chemin, et des fleurs qui le bordent de part et d’autre. Ne regardez pas de temps à autre seulement, mais prenez l’habitude de regarder toujours, en sorte qu’il vous devienne naturel de lever les yeux, de chacune de vos tâches quotidiennes, de chaque pièce, si petite soit-elle, de chaque rue, si encombrée soit-elle, vers son cher visage, calme et doux ; de même que celui qui séjourne sur la rive septentrionale du lac Léman est sans cesse porté à lever les yeux de tout livre ou de tout travail qui a pu occuper son attention, pour contempler la splendeur et la gloire de la noble chaîne de sommets couronnés de neige sur la rive opposée. Et s’il vous semble difficile d’acquérir cette attitude habituelle, comptez sur le Saint-Esprit pour la former dans votre âme.
Par-dessus tout, souvenez-vous que là où vous marchez, votre Seigneur a jadis marché, aux prises avec vos difficultés et vos douleurs, quoique sans péché ; et que bientôt vous serez là où il est maintenant. Gardez donc les yeux fixés sur lui, qui se tient prêt à vous accueillir et à vous récompenser ; luttez à travers tout, animé par son sourire et attiré à ses côtés, et vous verrez les fardeaux et l’incrédulité tomber presque insensiblement et d’eux-mêmes.
C’est le seul moyen de persuader les âmes. Raisonnez avec elles, pressez-les, essayez de les contraindre — et elles s’attacheront plus étroitement encore aux entraves qui alourdissent leurs pas. Mais présentez-leur Jésus dans la beauté et l’attrait de sa personne et de son œuvre, et les obstacles se détacheront naturellement, comme la neige qui faisait ployer les feuilles jusqu’à terre tombe dès que le soleil commence à briller. Et Dieu ne nous ôte jamais rien sans nous donner quelque chose de meilleur. Il retire le symbole pour nous donner la réalité ; il brise la figure pour nous donner la substance ; il nous détache du naturel et de l’humain pour nous donner le divin. Oh ! confie-toi en lui, mon âme : ose lâcher prise, afin de saisir ; ose être dépouillée, afin d’être revêtue !
Chapitre 28 terminé
Se dépouiller pour la course