Chapitre 14 · 16 min de lecture · 20 min d’écoute
Gethsémané
« C’est lui qui, dans les jours de sa chair, ayant présenté avec de grands cris et avec larmes des prières et des supplications à celui qui pouvait le sauver de la mort, et ayant été exaucé à cause de sa piété, a appris, bien qu’il fût Fils, l’obéissance par les choses qu’il a souffertes. » HÉBREUX 5:7, 8.
Huit oliviers séculaires marquent encore l’emplacement de Gethsémané ; il n’est pas improbable qu’ils aient été témoins de la scène mémorable et mystérieuse à laquelle il est fait allusion ici. Et quelle scène ce fut ! Elle serait demeurée seule, dans une merveille unique et inaccessible, si elle n’avait été suivie de quinze heures d’un mystère plus grand encore.
Les mots les plus forts de la langue grecque sont employés pour dire l’angoisse aiguë que traversa le Sauveur entre les murs de ce jardin. « Il commença à éprouver de la tristesse » ; comme si, dans toutes ses expériences passées, il n’avait jamais connu ce qu’était la tristesse ! Il commença à « éprouver de la frayeur » ; comme si son esprit était presque étourdi et submergé. Il était dans « des angoisses » : son esprit ployait sous le poids de ses douleurs, comme plus tard son corps ploierait sous le poids de sa croix ; ou bien le mot peut signifier qu’il était si égaré par la douleur qu’il en était presque hors de lui. Et le Seigneur lui-même n’aurait pu trouver de mot plus fort que celui qu’il employa lorsqu’il dit : « Mon âme est triste jusqu’à la mort. »
Mais c’est l’évangéliste Luc qui nous donne la preuve la plus convaincante de son angoisse, lorsqu’il nous dit que sa sueur, comme de grosses gouttes de sang, tombait à terre, sur le sol effleuré d’une légère gelée, dans l’air froid de la nuit. La touche finale est donnée par ces mots, qui parlent de ses « grands cris » et de ses « larmes ».
LES CHOSES QU’IL A SOUFFERTES. Quelles étaient-elles ? Ce n’étaient pas celles du Substitut. La teneur de l’Écriture tend à montrer que l’œuvre de la substitution fut réellement accomplie sur la croix. C’est là que fut tissée la robe de notre justice achevée, d’un seul tissu depuis le haut jusqu’en bas. C’est sur le bois qu’il a porté lui-même nos péchés en son corps. C’est par son sang qu’il nous a rapprochés de Dieu. C’est par la mort du Fils de Dieu que nous avons été réconciliés avec Dieu ; et les références répétées de l’Écriture, et particulièrement de cette épître, au sacrifice, indiquent que dans l’acte même de mourir fut accompli ce qui rend la loi grande et honorable, et qui ôte tout obstacle qui aurait autrement empêché l’amour de Dieu de mener à bien ses desseins de miséricorde.
Nous ne comprendrons jamais pleinement ici-bas comment le Seigneur Jésus a fait l’expiation des péchés du monde, ni comment ce qu’il a porté a pu être l’équivalent de la peine que devait une race pécheresse. Nous n’avons aucune mesure de comparaison ; nous n’avons aucune corde assez longue pour nous laisser descendre dans les profondeurs de ce mystère inexploré ; mais nous pouvons accepter avec reconnaissance, comme un fait affirmé sans cesse à chaque page de l’Écriture, qu’il a fait ce qui a ôté la malédiction, expié la culpabilité humaine, et plus qu’égalé toutes les souffrances qu’une race d’hommes pécheurs aurait autrement dû porter. Le mystère défie notre langage, mais la foi le saisit ; et, debout sur ses plus hauts sommets, l’amour discerne par un instinct spirituel la signification de la mort du Christ, bien qu’il n’ait pas encore parfaitement appris la langue dans laquelle exprimer ses conceptions des mystères qui gravitent autour de la croix. Il se peut que, dans des milliers d’actes désintéressés, il acquière les termes au moyen desquels il pourra un jour tout comprendre et tout expliquer.
Mais tout ce sur quoi nous devons insister ici et maintenant, c’est que les souffrances du jardin ne doivent pas être comprises dans l’acte de la substitution, bien que, comme nous le verrons, elles y fussent étroitement associées. Gethsémané n’était pas l’autel, mais le chemin qui y conduisait.
La souffrance de notre Seigneur à Gethsémané pouvait difficilement provenir de la crainte des souffrances physiques qui l’attendaient. Une telle supposition paraît entièrement incompatible avec le courage héroïque, le silence majestueux, la calme maîtrise de la souffrance dont il fit preuve jusqu’à ce qu’il rendît l’esprit, et qui arrachèrent à un Romain endurci et mondain des paroles de respect.
D’ailleurs, si la seule perspective de la flagellation et de la crucifixion avait arraché à notre Seigneur ces grands cris, ces larmes et cette sueur de sang, il se tiendrait assurément à un niveau inférieur à celui qu’ont atteint, par la foi en lui, des multitudes de ses disciples. Des vieillards comme Polycarpe, de tendres jeunes filles comme Blandine, de timides jeunes gens comme Attale, ont envisagé d’avance avec une sérénité imperturbable, et enduré avec un courage inébranlable, des morts bien plus affreuses, plus prolongées, plus atroces. De vils criminels sont montés à l’échafaud sans un frisson ni un sanglot ; et assurément la foi la plus élevée devrait se comporter aussi vaillamment que l’indifférence la plus brutale en présence des solennités de la mort et de l’éternité. On a dit avec raison qu’il n’est pas de passion dans l’esprit de l’homme, si faible soit-elle, qui ne puisse maîtriser la crainte de la mort ; il est donc impossible de supposer que la crainte de la souffrance physique et de l’opprobre ait pu ébranler à ce point l’esprit de notre Sauveur.
Mais il anticipait les souffrances qu’il allait endurer comme propitiation pour le péché. Il savait qu’il allait être mis dans l’association la plus étroite avec le péché qui ravageait le bonheur humain et attristait la nature divine. Il savait, puisqu’il s’était à tel point identifié avec notre race déchue, que d’une manière très profonde et très merveilleuse il allait être fait péché et porter notre malédiction et notre honte, rejeté par les hommes et en apparence abandonné de Dieu. Il savait, comme nous ne le saurons jamais, ce qu’a d’excessivement coupable et d’horrible le péché ; et ce que c’était que d’être le lieu de rencontre où convergeraient les iniquités de notre race, de devenir le bouc émissaire chargé d’une culpabilité qui n’était pas la sienne, d’emporter le péché du monde. Tout cela était terrible au-delà de toute mesure pour un être aussi saint et aussi sensible que lui.
Il l’avait prévu depuis longtemps. Il était l’Agneau immolé dès avant la fondation du monde. Chaque fois qu’un agneau était immolé par un pécheur à la conscience troublée, ou qu’un bouc émissaire était lâché dans le désert, ou qu’un pigeon était plongé dans l’eau courante empourprée du sang de sa compagne, il lui avait été rappelé ce qui devait arriver. Il savait, avant son incarnation, en quel endroit de la forêt grandissait la jeune pousse qui deviendrait l’arbrisseau du bois duquel serait faite sa croix. Il la nourrissait même de sa pluie et de son soleil. Souvent, durant son ministère public, il regardait manifestement au-delà des événements qui se déroulaient autour de lui vers cet événement suprême qu’il appelait son « heure ». Et à mesure qu’elle approchait, son âme humaine était accablée à la perspective d’avoir à porter le poids du péché d’un monde. Sa nature humaine ne reculait pas devant la mort en tant que mort ; mais devant la mort qu’il allait mourir comme propitiation pour nos péchés, et non seulement pour les nôtres, mais aussi pour ceux du monde entier.
Six mois avant sa mort, il avait tourné résolument sa face pour aller à Jérusalem, avec un tel regard d’angoisse que le cœur de ses disciples en fut rempli de consternation. Lorsque les questions des Grecs lui rappelèrent qu’il devait bientôt tomber en terre et mourir, son âme fut si troublée qu’il s’écria : « Père, délivre-moi de cette heure ! » Et maintenant, avec de grands cris et avec larmes, il adressait sa supplication à son Père, demandant que, s’il était possible, la coupe s’éloignât de lui. En cela parlait son âme humaine. Quant à son dessein de rédemption, d’origine divine, il n’y avait ni vacillation ni hésitation. Mais, en tant qu’homme, il demandait s’il n’y aurait pas un autre moyen d’accomplir la rédemption à laquelle il avait donné son cœur.
Mais il n’y avait pas d’autre moyen. La volonté du Père, qu’il était descendu du ciel pour accomplir, désignait le chemin rude et pierreux qui gravissait le Calvaire, le franchissait, et redescendait jusqu’au tombeau. Et aussitôt il accepta sa destinée, et avec ces mots : « … s’il n’est pas possible que cette coupe s’éloigne sans que je la boive, que ta volonté soit faite! », il s’avança sur les cailloux qui allaient déchirer ces pieds bénis et en faire jaillir des ruisseaux de sang.
SES GRANDS CRIS ET SES LARMES. Notre Seigneur recourut à cette ressource qui est à la portée de tous, et qui est particulièrement précieuse à ceux qui souffrent et qui sont tentés : il pria. Son cœur était accablé au-dedans de lui ; et il répandit toute son angoisse dans l’oreille de son Père, avec de grands cris et avec larmes. Remarquons les caractères de cette prière, afin que nous aussi nous puissions traverser nos heures sombres, quand elles viendront.
Ce fut une prière secrète. Laissant la plupart de ses disciples à la porte du jardin, il prit avec lui les trois qui s’étaient tenus auprès de l’enfant mort de Jaïrus, et qui avaient contemplé l’éclat dont il fut baigné dans sa transfiguration. Eux seuls pouvaient le voir fouler le pressoir ; mais eux-mêmes furent laissés à un jet de pierre, tandis qu’il s’avançait seul dans l’ombre plus profonde. Il nous est dit qu’ils furent vaincus par le sommeil ; de sorte qu’aucune oreille mortelle n’entendit tout le fardeau de cette prière merveilleuse, dont quelques fragments entrecoupés nous sont conservés dans les Évangiles.
Ce fut une prière humble. L’évangéliste Luc dit qu’il s’agenouilla. Un autre dit qu’il se jeta sur sa face. Ayant paru comme un simple homme, il s’est humilié lui-même, se rendant obéissant jusqu’à la mort, même jusqu’à la mort de la croix. Et peut-être commença-t-il dès lors à réciter ce psaume merveilleux qui fut si souvent sur ses lèvres durant ces dernières heures, disant : « … je suis un ver et non un homme, L’opprobre des hommes et le méprisé du peuple. »
Ce fut une prière filiale. Matthieu rapporte que notre Seigneur dit : « Mon Père » ; et Marc nous apprend qu’il employa le terme affectueux que prononçaient souvent les lèvres babillardes des petits enfants juifs : Abba. La plupart du temps, il parlait probablement le grec ; mais l’araméen était la langue de son enfance, la langue de la chère maison de Nazareth. À l’heure de l’agonie mortelle, l’esprit revient toujours aux associations de son premier éveil. Le Sauveur, semblant donc sentir que le grec, plus solennel, n’exprimait pas suffisamment les profondes aspirations de son cœur, lui substitua la langue plus tendre de ses premières années. Non pas seulement « Père », mais « Abba, Père ! »
Ce fut une prière fervente. « … il priait plus instamment », et l’une des preuves en apparaît dans la répétition des mêmes paroles. C’était comme si sa nature était trop oppressée pour pouvoir s’exprimer en une variété de tournures, telle qu’elle aurait trahi un certain loisir et une certaine liberté de pensée. Un seul puissant courant d’angoisse, à son plus haut niveau, ne pouvait frapper qu’une seule note monotone de douleur, comme la note de la tempête ou du torrent. Encore et encore revenaient les mots : coupe… s’éloigne… volonté… Père. Et la sueur de sang, exprimée de son front comme le jus rouge du raisin sous le pied pesant du paysan, témoignait de l’intensité de son âme.
Ce fut une prière soumise. Matthieu et Marc citent cette phrase : « Toutefois, non pas ce que je veux, mais ce que tu veux. » Luc cite celle-ci : « Père, si tu voulais éloigner de moi cette coupe! Toutefois, que ma volonté ne se fasse pas, mais la tienne. »
Jésus était, dans sa nature divine, le Compagnon et l’égal du Père ; mais, en vue de la rédemption, il fallait qu’il se dépouillât temporairement de l’usage des attributs de sa divinité, et qu’il vécût une vie véritablement humaine. En tant qu’homme, il observait avec soin chaque indice de la volonté de son Père, depuis le jour où elle le poussa à s’attarder au temple après le départ de ses parents ; et toujours il accomplissait aussitôt ses ordres. « Je suis descendu du ciel, disait-il, pour faire, non ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé. » Tel était le joug qu’il portait, et en le prenant il trouva du repos pour son âme. Quels que fussent le danger ou la difficulté où une telle obéissance pouvait l’entraîner, il suivit toujours la nuée-phare de la volonté divine, assuré que la manne de la force quotidienne tomberait, et que les eaux profondes et douces de la paix suivraient là où elle ouvrirait la route. Ce chemin semblait maintenant passer par le cœur d’une fournaise ardente. Il n’y avait d’autre choix que de le suivre ; et il choisit de le faire, que dis-je ? il s’en réjouit, même alors, d’une joie que les eaux froides de la mort ne pouvaient éteindre. En même temps, il apprit ce que signifiait l’obéissance, et en donna un exemple qui brilla d’une majesté, d’une pureté et d’une beauté sans égales, sans pareil dans les annales de l’univers. En tant qu’homme, notre Seigneur apprit alors tout ce que contenait ce mot d’obéissance. « Il a appris l’obéissance. » Et maintenant il demande que nous lui obéissions, comme il a obéi à Dieu. « … pour tous ceux qui lui obéissent. »
Parfois le sentier de l’obéissance du chrétien devient très difficile. Il monte ; la pente se fait sans cesse plus raide ; l’appui du pied toujours plus incertain ; et, quand vient le soir, l’agile grimpeur du matin n’avance plus que lentement, sur les mains et les genoux. La journée n’est jamais plus grande que la force ; mais à mesure que la force croît par l’usage, les exigences qui pèsent sur elle grandissent, et les heures s’allongent. Enfin peut venir un moment où nous sommes appelés, pour l’amour de Dieu, à quitter quelque cercle chéri ; à risquer la perte de notre nom et de notre renom ; à renoncer à l’ambition caressée de toute une vie ; à encourir l’opprobre, la souffrance et la mort ; à boire la coupe amère ; à entrer dans la nuée menaçante ; à gravir la montagne fumante. Ah ! c’est alors que nous aussi nous apprenons ce que signifie l’obéissance, et que nous n’avons plus d’autre ressource que les grands cris et les larmes.
À de telles heures, répands ton cœur en cris qui se fassent entendre. Mêle abondamment le nom de « Père » à tes supplications. Ne crains pas de répéter les mêmes paroles. Ne regarde pas à l’homme, il ne peut te comprendre ; mais à celui qui t’est plus proche que ton plus cher ami. Ainsi tu deviendras plus calme et plus paisible, jusqu’à ce que tu te reposes dans sa volonté ; comme un enfant, épuisé par une tempête de passion, s’endort en sanglotant sur le sein de sa mère.
LA RÉPONSE. « Il a été exaucé à cause de sa piété. » Sa sainte révérence et son dévouement à la volonté de son Père rendaient impossible que ses prières demeurassent sans réponse ; bien que, comme il arrive si souvent, la réponse soit venue d’une autre manière que ses craintes ne l’avaient suggéré. La coupe ne fut pas écartée, mais la réponse vint. Elle vint dans la mission de l’ange qui se tint à ses côtés. Elle vint dans la calme sérénité avec laquelle il affronta la foule brutale qui bientôt remplit ce jardin paisible de ses voix grossières et du piétinement de ses pas. Elle vint dans son triomphe sur la mort et le tombeau. Elle vint en ce qu’il fut rendu parfait comme médiateur, afin de devenir pour tous ceux qui lui obéissent l’auteur d’un salut éternel, et le souverain sacrificateur pour toujours, selon l’ordre de Melchisédek.
Les prières qu’inspire l’amour et qui s’accordent avec la crainte de Dieu ne sont jamais perdues. Nous pouvons demander des choses qu’il serait imprudent et peu charitable de la part de Dieu de nous accorder ; mais en ce cas, sa bonté se montre dans le refus plutôt que dans l’assentiment. Et pourtant la prière est entendue et exaucée. La force est versée dans le cœur défaillant. Le souverain sacrificateur fidèle et miséricordieux fait pour nous ce que l’ange tenta de faire pour lui ; mais combien mieux, puisqu’il a tant appris de l’art de consoler à l’école de la souffrance ! Et c’est de là que le chemin débouche enfin dans la vie, même si nous avons laissé derrière nous, dans la tombe, la main droite et le pied droit. Nous découvrons aussi que nous avons appris l’art de devenir des canaux du salut éternel pour ceux qui nous entourent. Depuis que Jésus y a souffert, Gethsémané est traversé par la grand-route du Roi qui passe au travers pour aller jusqu’à la nouvelle Jérusalem. Et dans son enceinte, Dieu a retenu beaucoup de ses enfants, pour qu’ils apprennent l’obéissance par les choses qu’ils souffrent, et qu’ils apprennent l’art divin de consoler les autres comme eux-mêmes ont été consolés par Dieu.
Ils sont relativement peu nombreux, ceux à qui Jésus ne dit pas, à quelque moment de leur vie : « Venez, et veillez avec moi. » Il nous emmène avec lui dans les ombres ténébreuses du pressoir, bien qu’il y ait des retraites d’ombre, à un jet de pierre, où il doit aller seul. Ne gaspillons pas ces heures précieuses dans les lourds sommeils de l’insensibilité. Il y a là des leçons à apprendre qu’on ne peut acquérir nulle part ailleurs ; mais si nous ne prenons pas garde à son appel à veiller avec lui, il se peut qu’il mette fin à cette précieuse occasion en nous disant de dormir désormais et de nous reposer, parce que le temps imparti est passé, et que l’heure d’une ère nouvelle a sonné. Si nous négligeons d’employer pour la prière et la préparation l’heure sacrée qui vient chargée d’occasions pour l’une et pour l’autre ; si nous dormons au lieu de veiller avec notre Seigneur : quel espoir avons-nous de pouvoir jouer un noble rôle quand les lumières vacillantes et les pas pressés annonceront la venue du traître ? Gaspillez les moments de préparation, et vous aurez peut-être à en déplorer la perte durant toutes les années à venir !
Chapitre 14 terminé
Gethsémané