Le pasteur réformé
Section 1 — Application : l’humiliation

Chapitre 9 · 1 h 26 min de lecture · 1 h 50 min d’écoute

Section 1 — Application : l’humiliation

Révérends et chers frères, ce qui nous réunit aujourd’hui, c’est d’humilier nos âmes devant le Seigneur pour nos négligences passées, et d’implorer le secours de Dieu pour notre œuvre dans le temps à venir. À vrai dire, nous ne pouvons guère espérer le second sans le premier. Si Dieu veut nous aider dans notre devoir futur, il commencera par nous humilier pour notre péché passé. Celui qui n’a pas assez conscience de ses fautes pour les déplorer sincèrement, aura bien de la peine à en avoir assez davantage pour être poussé à s’en corriger. La tristesse de la repentance peut exister sans changement du cœur et de la vie, parce qu’une émotion se produit plus aisément qu’une vraie conversion. Mais le changement ne peut avoir lieu sans une bonne mesure de cette tristesse. Et c’est bien ici que nous pouvons commencer nos confessions : il ne nous arrive que trop d’attendre de notre peuple ce que nous ne faisons que peu ou point en nous-mêmes. Que de peine nous prenons pour l’humilier, tandis que nous-mêmes restons sans humiliation ! Avec quelle insistance nous le pressons pour lui arracher quelques larmes de pénitence (et toujours bien trop peu), tandis que nos propres yeux restent secs ! Hélas ! quel exemple de dureté de cœur nous lui donnons, au moment même où nous nous efforçons par nos paroles de l’attendrir et de l’amollir ! Oh ! si nous mettions seulement la moitié autant d’application à toucher et à amender notre propre cœur que celui de nos auditeurs, il n’en irait pas pour beaucoup d’entre nous comme il en va ! C’est déjà bien trop peu que ce que nous faisons pour leur humiliation ; mais je crains que certains d’entre nous n’en fassent bien moins encore pour la leur. Trop de gens font quelque chose pour l’âme des autres, alors qu’ils semblent oublier qu’ils ont une âme à eux dont ils doivent prendre soin. Ils mènent l’affaire comme si leur part de l’œuvre consistait à appeler à la repentance, et celle des auditeurs à se repentir ; la leur à réclamer des larmes et de la tristesse, et celle des autres à pleurer et à s’affliger ; la leur à crier contre le péché, et celle du peuple à l’abandonner ; la leur à prêcher le devoir, et celle des auditeurs à le pratiquer.

Or nous voyons que, dans l’Écriture, les conducteurs de l’Église confessaient leurs propres péchés aussi bien que les péchés du peuple. Esdras confessa les péchés des sacrificateurs aussi bien que ceux du peuple, pleurant et prosterné devant la maison de Dieu. Daniel confessa son propre péché aussi bien que celui du peuple. Je pense que, si nous considérons bien les devoirs déjà exposés, et l’imperfection avec laquelle nous les avons accomplis, nous n’avons pas à hésiter sur la question de savoir si nous avons sujet de nous humilier. Je dois le dire, bien que je me condamne moi-même en le disant : celui qui lit cette seule exhortation de Paul aux anciens de l’Église d’Éphèse, et qui y compare sa vie, doit être stupide et endurci s’il ne fond pas au sentiment de ses négligences, s’il n’est pas couché dans la poussière devant Dieu et contraint de pleurer ses grandes omissions, et de chercher refuge dans le sang de Christ et dans sa grâce qui pardonne. Je suis assuré, frères, qu’aucun de vous n’approuve dans son jugement la doctrine libertine qui rejette la nécessité de la confession, de la contrition et de l’humiliation, oui, même en vue du pardon des péchés ! N’est-il donc pas déplorable que nos cœurs ne soient pas aussi orthodoxes que nos têtes ? Mais je vois que nous n’avons appris notre leçon qu’à moitié quand nous la savons et pouvons la réciter. Quand l’intelligence l’a apprise, il reste plus à faire pour l’enseigner à notre volonté et à nos affections, à nos yeux, à notre langue et à nos mains. C’est une triste chose que tant d’entre nous endorment leurs auditeurs par leurs sermons ; mais c’est plus triste encore si, à force d’étudier et de prêcher, nous nous sommes endormis nous-mêmes, et si nous avons si longtemps parlé contre l’endurcissement du cœur que le nôtre s’est endurci au bruit de nos propres réprimandes. Et afin que vous voyiez que ce n’est pas une tristesse sans cause que Dieu exige de nous, je vais vous rappeler nos nombreux péchés et les ranger devant vous, afin que nous agissions avec franchise et fidélité dans une libre confession, et que Dieu, qui est « fidèle et juste pour nous les pardonner, et pour nous purifier de toute iniquité », le fasse. En cela, je suppose que j’ai votre cordial consentement, et que, loin de vous offenser contre moi, même si je jetais le discrédit sur vos personnes et sur d’autres revêtus de cette charge, vous souscrirez volontiers à l’accusation et serez d’humbles accusateurs de vous-mêmes ; et je suis si loin de me justifier en accusant les autres que j’inscris sincèrement mon nom le premier sur l’acte d’accusation. Car comment un misérable pécheur, coupable de tant et de si grandes transgressions, oserait-il se justifier devant Dieu ? Ou comment pourrait-il plaider non coupable, celui dont la conscience a tant à dire contre lui ? Si je jette de la honte sur le ministère, ce n’est pas sur la charge, mais sur nos personnes, en mettant à nu ce péché qui fait notre honte. La gloire de notre haute fonction ne communique aucune gloire à notre péché, car « le péché est la honte des peuples ». Et qu’on soit pasteur ou fidèle, à l’égard de ses péchés, seul « celui qui les avoue et les délaisse obtient miséricorde », tandis que « celui qui endurcit son cœur tombe dans le malheur ».

Je n’entreprendrai pas d’énumérer les grands péchés dont nous sommes coupables ; aussi, si je passe sous silence l’un d’entre eux, il ne faut pas y voir une négation ni une justification de ce péché. Mais je considérerai comme mon devoir d’en citer quelques-uns qui crient bien haut pour une humiliation et une prompte réformation.

Seulement, je dois d’abord poser cette déclaration : malgré toutes les fautes qui se trouvent maintenant parmi nous, je ne crois pas que l’Angleterre ait jamais eu, depuis qu’elle est une nation, un ministère aussi capable et aussi fidèle qu’elle en a aujourd’hui ; et je crains que peu de nations sur la terre, s’il en est, en aient un semblable. Ce dont je suis sûr, c’est que le changement survenu en ces douze années est si grand que de le contempler a été l’une des plus grandes joies que j’aie jamais eues au monde. Oh ! combien d’assemblées sont maintenant enseignées clairement et fréquemment, qui vivaient alors dans une grande obscurité ! Combien d’hommes capables et fidèles y a-t-il maintenant dans un comté, en comparaison de ce qu’il y en avait alors ! Avec quelle grâce Dieu a fait prospérer les études de nombreux jeunes gens, qui étaient de petits enfants au début des derniers troubles, en sorte qu’aujourd’hui ils éclipsent la plupart de leurs aînés ! Que de lieues j’aurais faites, il y a vingt ans et moins, pour entendre l’un de ces anciens et vénérables théologiens dont les assemblées sont aujourd’hui clairsemées et les talents tenus pour médiocres, à cause du progrès remarquable de leurs cadets ! Et en particulier, avec quelle miséricorde le Seigneur a traité ce pauvre comté de Worcester, en suscitant tant d’hommes qui font honneur à la sainte charge, et qui, avec renoncement et générosité, avec zèle et sans se lasser, se dépensent pour le bien des âmes ! Je bénis le Seigneur qui m’a placé dans un tel voisinage, où je puis jouir de la communion fraternelle de tant d’hommes capables, fidèles, humbles, unanimes et pacifiques. Oh ! que le Seigneur veuille longtemps continuer cette admirable miséricorde à ce comté indigne ! Et j’espère me réjouir en Dieu, tant que j’aurai l’être, du changement général que j’ai vécu assez pour voir dans les autres régions : que tant de centaines d’hommes fidèles travaillent si durement au salut des âmes, quoique au milieu des murmures et des grincements de dents de l’ennemi ; et que d’autres se lèvent rapidement. Je sais qu’il y a des hommes dont je révère les talents, qui, étant d’un autre avis qu’eux en matière de gouvernement de l’Église, s’offenseront de la simple mention que je fais de cet heureux changement ; mais je dois le déclarer : si j’étais absolument épiscopalien, autant que je connais mon cœur, je ne pourrais malgré tout m’empêcher de m’en réjouir. Quoi ! ne pas se réjouir de la prospérité de l’Église, parce que les hommes diffèrent sur une opinion touchant son ordre ? Fermerais-je les yeux sur les miséricordes du Seigneur ? Les âmes des hommes ne me sont pas si méprisables que je leur envie le pain de vie parce qu’il leur est rompu par une main qui n’a pas reçu l’approbation des prélats. Oh ! si chaque assemblée était ainsi pourvue ! Mais tout ne peut se faire à la fois. Ils ont eu bien du temps pour établir un ministère corrompu ; et quand les ignorants et les scandaleux sont chassés, nous ne pouvons créer chez d’autres les capacités pour les remplacer ; il nous faut attendre le temps de leur préparation et de leur croissance ; et alors, si l’Angleterre ne chasse pas l’Évangile par ses abus, par son refus obstiné de se réformer et sa haine de la lumière, elle a toute chance d’être la nation la plus heureuse sous le ciel. Car, quant à toutes les sectes et hérésies qui s’insinuent et nous troublent chaque jour, je ne doute pas que l’Évangile, dispensé par un ministère capable et renonçant à lui-même, ne les disperse et ne les couvre de honte efficacement.

Mais vous direz peut-être : ce n’est pas là confesser le péché, mais applaudir ceux dont vous prétendez confesser les péchés. À cela je réponds que c’est la juste reconnaissance de la bonté de Dieu, et l’action de grâces pour ses admirables miséricordes, afin que je ne paraisse pas ingrat dans ma confession, et encore moins que je semble obscurcir ou dénigrer les grâces de Dieu en mettant à nu les faiblesses qui, chez beaucoup, les accompagnent ; car bien des choses sont tristement en désordre chez les meilleurs, comme on le verra par les points suivants.

1. L’un de nos péchés les plus odieux et les plus manifestes est l’ORGUEIL. C’est un péché qui a trop de part chez les meilleurs d’entre nous, mais qui est plus haïssable et plus inexcusable en nous que chez les autres hommes. Et pourtant il règne si fort chez certains d’entre nous qu’il dicte nos discours, choisit notre compagnie, façonne notre visage, met l’accent et l’emphase sur nos paroles. Il remplit l’esprit de certains de désirs et de desseins ambitieux ; il les possède de pensées envieuses et amères contre ceux qui leur font de l’ombre, ou qui, de quelque manière, éclipsent leur gloire ou entravent le progrès de leur réputation. Oh ! quel compagnon assidu, quel maître tyrannique, quel ennemi rusé, subtil et insinuant que ce péché d’orgueil ! Il accompagne les hommes chez le drapier, le mercier, le tailleur ; il leur choisit leur étoffe, leurs garnitures et leur mode. Moins de pasteurs feraient parade de la mode dans leur chevelure et leur habit, n’était l’empire de ce vice tyrannique. Et plût à Dieu que ce fût tout, ou le pire ! Mais hélas ! combien souvent il nous accompagne dans notre cabinet d’étude, s’y assied avec nous et y fait notre travail ! Combien souvent il choisit notre sujet, et, plus souvent encore, nos mots et nos ornements ! Dieu nous commande d’être aussi simples que nous le pouvons, afin d’instruire les ignorants, et aussi convaincants et sérieux que nous en sommes capables, afin de fondre et de changer leurs cœurs endurcis. Mais l’orgueil se tient là, contredit tout, et produit ses babioles et ses frivolités. Il souille plutôt qu’il ne polit, et, sous prétexte d’ornements louables, déshonore nos sermons par des colifichets puérils, comme si l’on parait un prince de l’habit d’un comédien ou d’un fou bariolé. Il nous persuade de peindre la fenêtre, au risque d’en obscurcir la lumière, et de dire à notre peuple ce qu’il ne peut comprendre, pour lui faire savoir que nous sommes capables de parler sans profit. Si nous avons un passage clair et tranchant, il en émousse le fil et amortit la vie de notre prédication, sous prétexte d’en limer la rudesse, les inégalités et le superflu. Quand Dieu nous ordonne de traiter avec les hommes comme s’il y allait de leur vie, et de les supplier avec tout le sérieux dont nous sommes capables, ce maudit péché régente tout, condamne les plus saints commandements de Dieu et nous dit : « Quoi ! voulez-vous faire croire aux gens que vous êtes fou ? voulez-vous leur faire dire que vous êtes emporté ou que vous délirez ? Ne pouvez-vous parler sobrement et avec modération ? » Et c’est ainsi que l’orgueil fait les sermons de bien des hommes ; et ce que fait l’orgueil, le diable le fait ; et quels sermons fera le diable, et dans quel but, nous pouvons aisément le conjecturer. Même si la matière vient de Dieu, si l’habillage, la manière et la fin viennent de Satan, nous n’avons guère de raison d’espérer du succès.

Et quand l’orgueil a fait le sermon, il monte avec nous en chaire, il forme notre ton, il nous anime dans le débit, il nous détourne de ce qui pourrait déplaire, si nécessaire que ce soit, et nous lance à la poursuite d’applaudissements vains. Bref, en somme, il pousse les hommes, dans l’étude comme dans la prédication, à se chercher eux-mêmes et à renier Dieu, alors qu’ils devraient chercher la gloire de Dieu et se renier eux-mêmes. Quand ils devraient se demander : Que dirai-je, et comment le dirai-je, pour plaire le mieux à Dieu et faire le plus de bien ? il leur fait demander : Que dirai-je, et comment le présenterai-je, pour passer pour un prédicateur savant et capable, et être applaudi de tous ceux qui m’entendent ? Quand le sermon est fini, l’orgueil rentre avec eux à la maison et les rend plus avides de savoir s’ils ont été applaudis que s’ils ont réussi à sauver des âmes. N’était la honte, ils auraient bien le cœur de demander aux gens comment ils les ont trouvés, et de leur tirer des éloges. S’ils s’aperçoivent qu’on les estime fort, ils se réjouissent, comme ayant atteint leur but ; mais s’ils voient qu’on ne les tient que pour des hommes faibles ou ordinaires, ils sont mécontents, comme ayant manqué le prix qu’ils avaient en vue.

Mais ce n’est pas encore tout, ni le pire, s’il peut y avoir pire. Oh ! faut-il qu’on puisse jamais dire de pasteurs pieux qu’ils sont si avides de la faveur populaire et de tenir la plus haute place dans l’estime des hommes, qu’ils envient les talents et le nom de leurs frères qu’on leur préfère, comme si tout ce qui est donné à un autre était retranché de leur propre louange ; comme si Dieu leur avait donné ses dons pour n’être que les ornements et la parure de leur personne, afin qu’ils marchent dans le monde en hommes de réputation, et comme si tous ses dons accordés à d’autres devaient être foulés aux pieds et dénigrés, dès qu’ils semblent faire obstacle à leur honneur ! Quoi ! être un saint, un prédicateur de Christ, et pourtant envier ce qui porte l’image de Christ, et dénigrer ses dons, pour lesquels il devrait recevoir la gloire, et tout cela parce qu’ils semblent entraver notre gloire ! Tout vrai chrétien n’est-il pas un membre du corps de Christ, et n’a-t-il pas, par conséquent, part aux bénédictions de l’ensemble et de chacun de ses membres en particulier ? Et chacun ne doit-il pas rendre grâces à Dieu pour les dons de ses frères, non seulement parce qu’il y a lui-même part, comme le pied profite de la conduite de l’œil, mais aussi parce que ses propres fins peuvent être atteintes par les dons de ses frères aussi bien que par les siens ? Car si la gloire de Dieu et la félicité de l’Église ne sont pas sa fin, il n’est pas chrétien. Un ouvrier en voudra-t-il à un autre parce qu’il l’aide à faire l’ouvrage de son maître ? Et pourtant, hélas ! combien ce crime odieux est commun parmi les ministres de Christ ! Ils savent ternir en secret la réputation de ceux qui font obstacle à la leur ; et ce que, par honte, ils ne peuvent faire en termes clairs et ouverts, de peur d’être convaincus de mensonge et de calomnie, ils le font par des propos généraux et des insinuations malveillantes, éveillant des soupçons là où ils ne peuvent attacher d’accusations. Et certains vont si loin qu’ils ne veulent pas qu’un homme plus capable qu’eux monte dans leur chaire, de peur qu’il ne soit plus applaudi qu’eux. C’est une chose effrayante qu’un homme qui a la moindre crainte de Dieu envie à ce point les dons de Dieu, et aime mieux que ses auditeurs charnels restent inconvertis et que les endormis ne soient pas réveillés, plutôt que de voir l’œuvre accomplie par un autre qui pourrait lui être préféré. Oui, ce vice maudit règne à tel point que, dans les grandes assemblées qui ont besoin du concours de plusieurs prédicateurs, nous pouvons à peine, en bien des endroits, trouver deux hommes égaux qui vivent ensemble dans l’amour et la paix, et qui poursuivent d’un même cœur l’œuvre de Dieu. Mais, à moins que l’un d’eux ne soit tout à fait inférieur à l’autre en talents et ne se contente d’être estimé tel, ou à moins qu’il ne soit son vicaire et ne se laisse gouverner par lui, ils se disputent la préséance, s’envient l’un à l’autre leur influence, et se conduisent l’un envers l’autre avec froideur et jalousie, à la honte de leur profession et au grand tort de leur peuple. J’ai honte d’y penser : quand je me suis efforcé de convaincre des personnes d’autorité et d’influence publiques de la grande nécessité d’avoir plus d’un pasteur dans les grandes assemblées, elles m’ont répondu qu’ils ne s’entendraient jamais. J’espère que l’objection est sans fondement pour la plupart ; mais il est triste qu’elle soit vraie de qui que ce soit. Bien plus, certains sont si avancés dans l’orgueil que, lorsqu’ils pourraient avoir un collaborateur égal pour faire avancer l’œuvre de Dieu, ils aiment mieux prendre tout le fardeau sur eux, même s’il dépasse leurs forces, que de voir quelqu’un partager avec eux l’honneur, ou leur part dans l’estime du peuple diminuée.

De là vient aussi que les hommes exaltent tant leurs propres opinions et censurent ceux qui diffèrent d’eux sur des choses secondaires, comme si différer d’eux était la même chose que différer de Dieu. Ils s’attendent à ce que tous se conforment à leur jugement, comme s’ils étaient les maîtres de la foi de l’Église ; et tandis que nous crions contre l’infaillibilité papale, trop d’entre nous voudraient être eux-mêmes des papes, et que tous s’en tiennent à leurs décisions, comme s’ils étaient infaillibles. Il est vrai que nous avons trop de modestie pour le dire expressément ; nous prétendons que c’est seulement à l’évidence de la vérité qui paraît dans nos raisons que nous attendons que les hommes se rendent, et que notre zèle est pour la vérité et non pour nous-mêmes ; mais, de même qu’il faut tenir pour vrai ce qui est nôtre, il faut aussi tenir nos raisons pour valables ; et si elles sont librement examinées et trouvées fallacieuses, de même que nous sommes extrêmement lents à le voir nous-mêmes, parce qu’elles sont nôtres, nous nous fâchons qu’on le montre aux autres. Nous épousons si bien la cause de nos erreurs que tout ce qui est dit contre elles nous semble dit contre nos personnes, et que nous nous croyons gravement offensés quand on réfute à fond les arguments par lesquels nous avons offensé la vérité et les âmes des hommes. L’affaire en est venue à ce point, par notre orgueil, que si une erreur ou un argument fallacieux se trouve sous le patronage d’un nom vénéré (ce qui n’est pas rare), il nous faut ou bien lui accorder la victoire et livrer la vérité, ou bien faire injure au nom qui le patronne ; car, bien que vous ne touchiez pas à leurs personnes, ils se placent eux-mêmes sous tous les coups que vous portez à leurs arguments, et les ressentent aussi vivement que si vous aviez parlé d’eux-mêmes, parce qu’ils pensent qu’aux yeux des autres il s’ensuivra qu’un raisonnement faible est le signe d’un homme faible. Si donc vous estimez de votre devoir de faire honte à leurs erreurs et à leurs faux raisonnements en découvrant leur nudité, ils le prennent comme si vous leur faisiez honte à eux-mêmes ; et ainsi leur nom doit servir de garnison ou de forteresse à leurs méprises, et la vénération qu’on leur porte doit mettre tous leurs dires à l’abri de toute attaque.

Notre esprit est en effet si hautain que, lorsqu’il devient le devoir de quelqu’un de nous reprendre ou de nous contredire, nous supportons d’ordinaire mal et le fond et la forme. Nous aimons l’homme qui dit comme nous, qui est de notre opinion et qui fait valoir notre réputation, quand bien même, à d’autres égards, il serait moins digne de notre estime. Mais celui-là nous est désagréable qui nous contredit, qui diffère de nous, qui nous parle franchement de nos égarements et nous dit nos fautes. Surtout dans la conduite de nos débats publics, où les yeux du monde sont fixés sur nous, nous ne pouvons guère supporter la moindre contradiction ni la moindre franchise. Je sais que le langage injurieux est à détester, et que nous devrions ménager la réputation les uns des autres autant que notre fidélité à la vérité le permet. Mais notre orgueil fait croire à trop d’entre nous que tous ceux qui ne nous admirent pas nous méprisent, oui, qui n’admirent pas tout ce que nous disons et ne soumettent pas leur jugement à nos méprises les plus manifestes. Nous sommes si susceptibles qu’on peut à peine nous toucher sans nous blesser ; et si orgueilleux qu’un homme qui n’est pas versé dans l’art des compliments, ni exercé à la flatterie au-delà du commun, sait à peine comment nous traiter avec assez d’égards, et répondre à chaque instant à nos attentes, sans qu’il lui échappe quelque mot ou quelque négligence que notre esprit hautain relèvera et tiendra pour une injure à son honneur.

J’avoue m’être souvent étonné qu’on fasse si peu de cas de ce péché très odieux, et qu’on le juge si compatible avec une disposition sainte du cœur et de la vie, alors que nous proclamons nous-mêmes si damnables chez notre peuple des péchés bien moindres. Et je me suis étonné plus encore de voir, à cet égard, la différence entre les prédicateurs pieux et les pécheurs impies. Quand nous parlons aux ivrognes, aux mondains ou aux ignorants inconvertis, nous les couvrons de honte autant que possible, nous appuyons aussi franchement que nous pouvons parler, et nous leur disons leur péché, leur honte et leur misère ; et nous attendons d’eux non seulement qu’ils supportent tout avec patience, mais qu’ils reçoivent tout avec reconnaissance. Et la plupart de ceux à qui j’ai affaire le prennent patiemment, et bien des pécheurs grossiers louent le plus les prédicateurs les plus incisifs, et disent qu’ils ne se soucient pas d’entendre un homme qui ne leur parle pas franchement de leurs péchés. Mais si nous parlons à des pasteurs pieux contre leurs erreurs ou leurs péchés, si nous ne les honorons et ne les révérons pas, et si nous ne parlons pas avec toute la douceur dont nous sommes capables, bien plus, si nous ne mêlons pas des éloges à nos reproches, et si les louanges ne dominent pas au point d’étouffer toute la force du reproche ou de la réfutation, ils le prennent pour une injure presque insupportable. Frères, je sais que c’est là une triste confession ; mais que tout cela existe parmi nous devrait nous affliger plus que de nous l’entendre dire. Si le mal pouvait être caché, je ne l’aurais pas dévoilé, du moins si ouvertement aux yeux de tous. Mais hélas ! il est depuis longtemps exposé aux yeux du monde. Nous nous sommes déshonorés en idolâtrant notre honneur ; nous imprimons notre honte et nous prêchons notre honte, la proclamant ainsi au monde entier. Certains penseront que je parle avec trop de charité en appelant hommes pieux ceux chez qui un si grand péché domine à ce point. Je sais en effet que là où il prédomine, où il n’est pas haï, pleuré et mortifié pour l’essentiel, il ne peut y avoir de vraie piété ; et je supplie chacun d’exercer sur son propre cœur une stricte vigilance et un examen sévère. Mais si tous ceux qui sont coupables de l’une, ou de la plupart, des manifestations d’orgueil mentionnées plus haut sont sans grâce, que le Seigneur ait pitié des pasteurs de ce pays et nous donne promptement un autre esprit ; car alors la grâce est une chose plus rare que la plupart d’entre nous ne l’ont supposé. Je dois pourtant dire que je n’entends pas envelopper tous les ministres de Christ dans cette accusation. Soit dit à la louange de la grâce divine, nous en avons parmi nous qui sont éminents en humilité et en douceur, et qui, à ces égards, sont des modèles pour leurs troupeaux et pour leurs frères. C’est leur gloire, et ce sera leur gloire ; cela les rend vraiment honorables et aimables aux yeux de Dieu et de tous les gens de bien, et même aux yeux des impies eux-mêmes. Oh ! si nous autres étions seulement tels ! Mais hélas ! ce n’est pas le cas de nous tous.

Oh ! que le Seigneur nous couche à ses pieds, dans les larmes d’une tristesse sincère pour ce péché ! Frères, permettez-moi de plaider un peu cette cause avec mon propre cœur et avec le vôtre, afin que nous voyions le mal de notre péché et que nous soyons réformés ! L’orgueil n’est-il pas le péché des démons, le premier-né de l’enfer ? N’est-ce pas en lui que consiste pour une grande part l’image de Satan ? et faut-il le tolérer chez des hommes aussi engagés que nous contre lui et contre son royaume ? Le dessein même de l’Évangile est de nous abaisser ; et l’œuvre de la grâce commence et se poursuit dans l’humiliation. L’humilité n’est pas un simple ornement du chrétien, mais une partie essentielle de la nouvelle créature. C’est une contradiction dans les termes que d’être chrétien et de n’être pas humble. Tous ceux qui veulent être chrétiens doivent être les disciples de Christ, et « venir à lui pour apprendre », et la leçon qu’il leur enseigne est d’être « doux et humble ». Oh ! que de préceptes et d’admirables exemples notre Seigneur et Maître nous a donnés dans ce but ! Pouvons-nous le voir laver et essuyer les pieds de ses serviteurs, et rester pourtant orgueilleux et dominateurs ? Lui fréquentera les plus humbles du peuple, et nous, les éviterons-nous comme indignes de notre attention, et ne jugerons-nous dignes de notre société que les gens riches et honorés ? Combien d’entre nous se trouvent plus souvent dans les maisons des notables que dans les chaumières des pauvres, qui ont le plus besoin de notre aide ? Beaucoup d’entre nous croiraient s’abaisser en passant chaque jour du temps avec les gens les plus nécessiteux et les plus misérables, pour les instruire dans le chemin de la vie et du salut, comme si nous n’avions reçu la charge que des âmes des riches ! Hélas ! de quoi avons-nous à nous enorgueillir ? Est-ce de notre corps ? Eh quoi ! n’est-il pas fait de matériaux semblables à ceux des bêtes ; et ne doit-il pas bientôt être aussi repoussant et abominable qu’un cadavre ? Est-ce de nos grâces ? Eh bien, plus nous en sommes fiers, moins nous avons de quoi l’être. Puisque la nature de la grâce consiste pour une si grande part dans l’humilité, c’est une grande absurdité que d’en être fier. Est-ce de notre savoir et de notre érudition ? Eh bien, si nous avons quelque savoir, nous devons savoir combien nous avons de raisons d’être humbles ; et si nous en savons plus que d’autres, nous devons connaître plus de raisons que d’autres d’être humbles. Combien est peu de chose ce que savent les plus savants, en comparaison de ce qu’ils ignorent ! Savoir que les choses dépassent votre portée, et savoir combien vous êtes ignorants, ne devrait guère, semble-t-il, être un grand sujet d’orgueil. D’ailleurs, les démons n’en savent-ils pas plus que vous ? Et vous enorgueillirez-vous de ce en quoi les démons vous surpassent ? Notre tâche même est d’enseigner à notre peuple la grande leçon de l’humilité ; combien il est donc malséant que nous soyons nous-mêmes orgueilleux ! Nous devons étudier l’humilité et prêcher l’humilité ; et ne devons-nous pas posséder et pratiquer l’humilité ? Un prédicateur orgueilleux de l’humilité est pour le moins un homme qui se condamne lui-même. Quelle triste chose qu’un péché si vil ne soit pas discerné plus aisément par nous, et que beaucoup de ceux qui sont les plus orgueilleux puissent le blâmer chez les autres, sans pourtant le remarquer en eux-mêmes ! Le monde remarque chez certains d’entre nous qu’ils ont l’esprit ambitieux, qu’ils recherchent la première place, qu’il leur faut gouverner et avoir l’autorité partout où ils vont, faute de quoi il n’y a pas moyen de vivre ni d’agir avec eux. Dans toutes les délibérations, ils ne viennent pas chercher la vérité, mais dicter leur volonté aux autres, qui sont peut-être capables de les enseigner. En un mot, ils ont un esprit si arrogant et si dominateur que le monde en retentit, et pourtant ils ne veulent pas le voir en eux-mêmes !

Frères, je désire traiter de près avec mon propre cœur et avec le vôtre. Je vous en supplie, considérez si cela nous sauvera de bien parler de la grâce de l’humilité tandis que nous ne la possédons pas, ou de parler contre le péché d’orgueil tandis que nous nous y livrons. Beaucoup d’entre nous n’ont-ils pas sujet d’examiner avec soin si la sincérité peut subsister avec une mesure d’orgueil telle que celle que nous ressentons ? Quand nous disons à l’ivrogne qu’il ne peut être sauvé s’il ne devient sobre, et au fornicateur qu’il ne peut être sauvé s’il ne devient chaste, n’avons-nous pas autant de raison, si nous sommes orgueilleux, de nous dire à nous-mêmes que nous ne pouvons être sauvés si nous ne devenons humbles ? L’orgueil, en fait, est un plus grand péché que l’ivrognerie ou la débauche ; et l’humilité est aussi nécessaire que la sobriété et la chasteté. En vérité, frères, un homme peut tout aussi sûrement, et plus sournoisement, courir vers l’enfer par le chemin d’une prédication ardente de l’Évangile et d’un zèle apparent pour une vie sainte, que par le chemin de l’ivrognerie et de l’impureté. Car qu’est-ce que la sainteté, sinon un dévouement à Dieu et une vie pour lui ? et qu’est-ce qu’un état de damnation, sinon un dévouement au moi charnel et une vie pour nous-mêmes ? Et quelqu’un vit-il plus pour lui-même, ou moins pour Dieu, que l’orgueilleux ? Et l’orgueil ne peut-il pas pousser un prédicateur à étudier pour lui-même, à prier et à prêcher pour lui-même, et à vivre pour lui-même, alors même qu’il semble surpasser les autres dans l’œuvre ? Ce n’est pas l’œuvre sans le juste principe et la juste fin qui prouvera notre droiture. L’œuvre peut être celle de Dieu, et pourtant nous pouvons la faire, non pour Dieu, mais pour nous-mêmes. J’avoue que je sens sur ce point un danger si continuel que, si je ne veillais pas de peur d’étudier pour moi-même, de prêcher pour moi-même et d’écrire pour moi-même plutôt que pour Christ, je me fourvoierais bientôt ; et après tout, je ne me justifie pas, puisque je dois condamner ce péché. Considérez, je vous en supplie, frères, quels appâts il y a dans l’œuvre du ministère pour entraîner un homme à l’égoïsme, jusque dans les œuvres de piété les plus élevées. La réputation d’homme pieux est un piège aussi grand que la réputation d’homme savant. Mais malheur à celui qui prend la réputation de piété à la place de la piété ! « Je vous le dis en vérité, ils reçoivent leur récompense. » Quand les temps étaient tout au savoir et aux vaines formalités, la tentation des orgueilleux se trouvait de ce côté-là. Mais maintenant que, par l’ineffable miséricorde de Dieu, la prédication pratique la plus vivante est en honneur, et que la piété elle-même est en honneur, la tentation des orgueilleux est de se donner pour des prédicateurs zélés et des hommes pieux. Oh ! quelle belle chose que de voir le peuple se presser pour nous entendre, touché de ce que nous disons, et nous livrant son jugement et ses affections ! Quelle chose séduisante que d’être vanté comme l’homme le plus capable et le plus pieux du pays, d’être renommé dans tout le royaume pour les plus hautes qualités spirituelles ! Hélas, frères, un peu de grâce, jointe à de tels attraits, suffira à vous faire marcher avec les plus ardents pour faire avancer la cause de Christ dans le monde. Bien plus, l’orgueil peut le faire sans grâce particulière.

Oh ! soyez donc jaloux de vous-mêmes, et, au milieu de toutes vos études, ayez soin d’étudier l’humilité. « Quiconque s’élèvera sera abaissé, et quiconque s’abaissera sera élevé. » J’observe d’ordinaire que presque tous les hommes, bons ou méchants, détestent les orgueilleux et aiment les humbles. L’orgueil se contredit même tellement lui-même que, conscient de sa propre laideur, il emprunte souvent l’humble vêtement de l’humilité. Nous avons d’autant plus sujet de nous en défier que c’est un péché profondément enraciné dans notre nature, et aussi difficile que tout autre à extirper de l’âme.

2. Nous ne nous dépensons pas dans l’œuvre du Seigneur avec le sérieux, l’abandon sans réserve et le labeur qui conviennent à des hommes de notre profession et de nos engagements. Je bénis le Seigneur de ce qu’il y en a tant qui accomplissent cette œuvre de toutes leurs forces. Mais, hélas ! avec quelle imperfection et quelle négligence la plupart, même de ceux que nous tenons pour des pasteurs pieux, s’acquittent-ils de leur tâche ! Combien peu d’entre nous se conduisent dans leur charge en hommes qui y sont entièrement voués, et qui ont consacré tout ce qu’ils ont à cette même fin ! Et afin que vous voyiez sur quoi se fonde cet aveu, je citerai quelques exemples de notre coupable négligence.

(1) Si nous étions dûment voués à notre œuvre, nous ne serions pas si négligents dans nos études. Peu d’hommes se donnent la peine nécessaire pour bien instruire leur intelligence et se rendre aptes à la suite de leur œuvre. Certains ne trouvent aucun plaisir à l’étude ; ils n’y consacrent qu’une heure de temps à autre, comme une corvée importune qu’ils sont contraints de subir, et ils sont heureux quand ils sont sortis de dessous le joug. Ni le désir naturel de connaître, ni le désir spirituel de connaître Dieu et les choses divines, ni la conscience de notre grande ignorance et de notre faiblesse, ni le sentiment du poids de notre ministère — rien de tout cela ne nous attachera-t-il plus étroitement à nos études, et ne nous rendra-t-il plus laborieux dans la recherche de la vérité ? Oh ! quelle abondance de choses un pasteur devrait connaître ! quel grand défaut que de les ignorer ! et combien cette connaissance nous fera défaut dans notre œuvre ! Beaucoup de pasteurs n’étudient que pour composer leurs sermons, et guère davantage, alors qu’il y a tant de livres à lire, et tant de matières que nous ne devrions pas ignorer. Bien plus, dans l’étude même de nos sermons, nous sommes trop négligents : nous ne rassemblons que quelques vérités toutes nues, sans chercher les expressions les plus fortes par lesquelles nous pourrions les faire pénétrer dans la conscience et le cœur des hommes. Nous devons étudier comment convaincre et entrer au-dedans des hommes, et comment porter chaque vérité jusqu’au vif, au lieu de laisser tout cela à notre facilité d’improvisation, sauf en cas de nécessité. Assurément, frères, l’expérience vous apprendra que l’on ne devient ni savant ni sage sans une étude assidue, un labeur infatigable et de l’expérience.

(2) Si nous étions voués de tout cœur à notre œuvre, elle serait accomplie avec plus de vigueur et plus de sérieux qu’elle ne l’est par la plupart d’entre nous. Combien peu de pasteurs prêchent de toutes leurs forces, ou parlent des joies éternelles et des tourments éternels de manière à faire croire aux hommes qu’ils parlent tout de bon ! Le cœur d’un homme se serrerait de voir une assemblée de pécheurs morts et assoupis assis devant un pasteur, sans entendre un seul mot propre à les vivifier ou à les réveiller. Hélas ! nous parlons d’une voix si endormie et si molle que les pécheurs assoupis ne peuvent entendre. Le coup tombe si légèrement que les pécheurs au cœur dur ne peuvent le sentir. La plupart des pasteurs ne veulent pas même forcer leur voix et s’exciter eux-mêmes à parler avec ardeur. Et s’ils parlent haut et avec ardeur, combien peu y répondent par le poids et le sérieux de la matière ! Et pourtant, sans cela, la voix ne sert pas à grand-chose ; le peuple n’y verra que de simples criailleries, quand la matière ne répond pas au ton. On aurait le cœur navré d’entendre quelle excellente doctrine certains pasteurs ont entre les mains, tandis qu’ils la laissent mourir entre leurs mains faute d’une application précise et vivante ; quelle matière propre à convaincre les pécheurs ils possèdent, et le peu de parti qu’ils en tirent ; quel bien ils pourraient faire s’ils voulaient la faire pénétrer, et pourtant ils ne peuvent ou ne veulent pas le faire.

Ô messieurs, avec quelle clarté, quelle précision, quelle ardeur ne devrions-nous pas délivrer un message d’une importance telle que le nôtre, quand la vie éternelle ou la mort éternelle de nos semblables en dépend ! Il me semble que rien ne nous manque autant que ce sérieux ; et pourtant rien ne convient moins à une telle affaire que la légèreté et la froideur. Quoi ! parler froidement pour Dieu et pour le salut des hommes ? Pouvons-nous croire que notre peuple doit être converti ou condamné, et parler pourtant d’un ton assoupi ? Au nom de Dieu, frères, travaillez à réveiller votre propre cœur avant de monter en chaire, afin d’être en état de réveiller le cœur des pécheurs. Souvenez-vous qu’ils doivent être réveillés ou damnés, et qu’un prédicateur endormi aura bien du mal à réveiller des pécheurs assoupis. Vous aurez beau, en paroles, donner aux choses saintes de Dieu les plus hautes louanges, si vous le faites froidement, vous paraîtrez, par votre manière, démentir ce que vous avez dit sur le fond. C’est une sorte de mépris des grandes choses, et surtout de choses si grandes, que d’en parler sans beaucoup d’émotion et de ferveur. La manière, aussi bien que les paroles, doit les mettre en valeur. S’il nous est commandé : « Tout ce que ta main trouve à faire avec ta force, fais-le », alors assurément une œuvre telle que la prédication pour le salut des hommes devrait être accomplie de toutes nos forces. Mais, hélas ! combien de tels hommes sont peu nombreux ! Ce n’est qu’ici ou là, même parmi les bons pasteurs, que nous en trouvons un qui ait une manière de parler ardente, persuasive, puissante, telle que le peuple sente sa prédication quand il l’entend.

Sans vous engager à une force de voix constante dans votre débit (car cela rendrait votre ferveur méprisable), veillez cependant à avoir un sérieux constant ; et quand la matière l’exige (comme elle le devrait, du moins dans l’application), alors élevez la voix et n’épargnez pas votre ardeur. Parlez à votre peuple comme à des hommes qui doivent être réveillés, ou ici-bas, ou en enfer. Promenez sur eux le regard de la foi, avec compassion, et pensez dans quel état de joie ou de tourment ils doivent tous être pour toujours ; alors, me semble-t-il, cela vous rendra ardents et fondra votre cœur au sentiment de leur condition. Oh ! ne prononcez pas un seul mot froid ou insouciant sur une affaire aussi grande que le ciel ou l’enfer. Quoi que vous fassiez, que le peuple voie que vous parlez tout de bon. En vérité, frères, ce sont de grandes œuvres qu’il faut accomplir, et vous ne devez pas penser en venir à bout en badinant. Vous ne briserez pas le cœur des hommes en plaisantant avec eux, ou en leur faisant un conte bien lisse, ou en prononçant un discours fleuri. Les hommes ne rejetteront pas leurs plaisirs les plus chers à la requête endormie de quelqu’un qui ne semble pas penser ce qu’il dit, ni se soucier beaucoup que sa requête soit exaucée ou non. Si vous dites que l’œuvre est celle de Dieu, et qu’il peut l’accomplir par les moyens les plus faibles, je réponds : C’est vrai, il le peut ; mais sa voie ordinaire est d’agir par des moyens, et de faire servir à l’œuvre non seulement la matière prêchée, mais aussi la manière de la prêcher.

Pour la plupart de nos auditeurs, la prononciation même et le ton de la voix sont un point capital. La meilleure matière les touchera à peine si elle n’est pas délivrée de manière touchante. Veillez surtout à ce qu’il n’y ait aucune affectation, mais à leur parler aussi familièrement que vous le feriez si vous vous entreteniez avec l’un d’eux en particulier. L’absence d’un ton et d’une expression familiers est un grand défaut dans la plupart de nos prédications, et c’est ce que nous devrions avoir grand soin de corriger. Quand un homme a un ton de lecture ou de déclamation, comme un écolier qui récite sa leçon ou répète un discours, peu de gens sont touchés par quoi que ce soit de ce qu’il dit. Secouons-nous donc pour l’œuvre du Seigneur, et parlons à notre peuple comme s’il y allait de sa vie, et sauvons-le comme par violence, « en les arrachant du feu ». Satan ne se laissera pas déloger de sa possession par des charmes : nous devons assiéger les âmes des pécheurs, qui sont sa garnison, découvrir où se trouve sa principale force, dresser contre elle la batterie de l’artillerie de Dieu, et la battre sans relâche jusqu’à ce qu’une brèche soit ouverte ; et alors ne pas les laisser la réparer par leurs faux-fuyants. Puisque nous avons affaire à des créatures raisonnables, et qu’elles abusent de leur raison contre la vérité, nous devons veiller à ce que nos sermons soient tous convaincants, et à faire briller la lumière de l’Écriture et de la Raison si vivement au visage des impies qu’elle les force même à voir, à moins qu’ils ne ferment volontairement les yeux. Un sermon plein de simples mots, si élégamment composé soit-il, s’il lui manque la lumière de l’évidence et la vie du zèle, n’est qu’une image ou un cadavre bien paré.

Dans la prédication, il y a une communion des âmes, et une communication de quelque chose de nos âmes aux leurs. Comme eux et nous avons une intelligence, une volonté et des affections, ainsi tout l’effort de nos travaux doit tendre à communiquer la plus pleine lumière de l’évidence de notre intelligence à la leur, et à réchauffer leur cœur en y allumant de saintes affections, comme par une communication des nôtres. Les grandes choses que nous avons à recommander à nos auditeurs ont pour elles bien assez de raisons, et sont clairement exposées devant eux dans la Parole de Dieu. Nous devrions donc être munis de toute espèce de preuves, afin de pouvoir fondre comme un torrent sur leur intelligence, couvrir de honte, par nos raisonnements et nos remontrances, toutes leurs vaines objections, et tout emporter devant nous, de sorte qu’ils soient forcés de céder à la puissance de la vérité.

(3) Si nous sommes voués de tout cœur à l’œuvre de Dieu, pourquoi n’avons-nous pas compassion des pauvres assemblées dépourvues qui nous entourent, et ne prenons-nous pas soin de les aider à trouver des pasteurs capables ; et, en attendant, n’allons-nous pas de temps à autre leur porter secours, quand les affaires de notre charge particulière nous en laissent le loisir ? Un sermon dans les lieux les plus ignorants, destiné expressément à l’œuvre de la conversion, délivré par les prédicateurs les plus vivants et les plus puissants, pourrait être d’un grand secours là où les moyens réguliers font défaut.

3. Une autre triste preuve que nous ne nous sommes pas voués, nous et tout ce que nous avons, au service de Dieu comme nous le devrions, c’est l’attachement prédominant que nous portons à nos intérêts terrestres, à l’encontre de l’intérêt et de l’œuvre de Christ. Je le montrerai par trois exemples :

(1) L’opportunisme des pasteurs. Je ne voudrais pas que quiconque soit querelleur envers ceux qui le gouvernent, ni désobéissant à aucun de leurs commandements légitimes. Mais ce n’est pas le moindre opprobre des pasteurs que la plupart d’entre eux, pour quelque avantage terrestre, s’accommodent toujours au parti le plus susceptible de servir leurs fins. S’ils recherchent des avantages séculiers, ils s’accommodent au pouvoir séculier ; s’ils recherchent les applaudissements populaires, ils s’accommodent au parti de l’Église qui est le plus en crédit. C’est là, hélas ! un mal épidémique. Aux jours de Constantin, combien les orthodoxes étaient prépondérants ! Aux jours de Constance, presque tous se firent ariens, de sorte qu’il y eut très peu d’évêques qui n’apostasièrent pas ou ne trahirent pas la vérité, même parmi ceux-là mêmes qui avaient siégé au concile de Nicée. En vérité, quand non seulement Libère, mais le grand Osius lui-même, qui avait présidé tant de conciles orthodoxes, tomba, que pouvait-on attendre de mieux d’hommes plus faibles ? Si ce n’était l’avantage séculier, comment se ferait-il que les pasteurs, dans tous les pays du monde, soient tous, ou presque tous, de la religion qui est le plus en crédit et qui s’accorde le mieux avec leurs intérêts terrestres ? Chez les Grecs, ils sont tous de la confession grecque ; chez les papistes, ils sont presque tous papistes ; en Norvège, en Suède et au Danemark, ils sont presque tous luthériens ; et ainsi dans les autres pays. Il serait étrange qu’ils aient tous raison dans un pays, et tous tort dans un autre, si les avantages charnels ne pesaient pas beaucoup sur les hommes quand ils s’engagent dans la recherche de la vérité. La diversité des esprits et d’innombrables autres circonstances produiraient inévitablement une grande diversité d’opinions sur divers points. Mais que le prince et le courant des hommes au pouvoir prennent un chemin, et vous verrez la généralité des pasteurs s’accorder avec eux à un cheveu près, et cela sans aucune recherche extraordinaire. Combien généralement le commun des pasteurs a-t-il changé de religion avec le prince, à plusieurs reprises, dans ce pays ! Non pas tous, il est vrai, comme notre Martyrologe peut en témoigner, mais pourtant la plupart. Et cette même maladie de la docilité nous poursuit encore ; de sorte qu’elle donne lieu à nos ennemis de dire que la réputation et l’avancement sont notre religion et notre récompense.

(2) Nous nous occupons trop des choses terrestres, et nous nous dérobons aux devoirs qui pourraient nuire à nos intérêts temporels ou les entraver. Combien il est commun que des pasteurs se noient dans les affaires du monde ! Trop nombreux sont ceux qui sont tels que les sectaires voudraient que nous soyons, eux qui nous disent que nous devrions aller à la charrue et travailler pour gagner notre vie, et prêcher sans tant étudier. C’est une leçon facile à apprendre. Les hommes ne montrent aucun empressement à se décharger des soucis, afin que leur propre âme et l’Église aient tout leur soin.

Et surtout, combien communément sont négligés ces devoirs qui, si on les accomplissait, risqueraient de diminuer nos biens ! N’y en a-t-il pas beaucoup, par exemple, qui n’osent pas, qui ne veulent pas établir l’exercice de la discipline dans leurs églises, parce que cela pourrait empêcher le peuple de leur payer leur dû ? Ils ne veulent pas offenser les pécheurs par la discipline, de peur de les offenser dans leur bourse. Je trouve que l’argent est un argument trop fort pour que certains hommes puissent y répondre, eux qui pourtant savent proclamer que « l’amour de l’argent est une racine de tous les maux », et faire de longs discours sur le danger de la convoitise. Je ne leur dirai pour le moment rien de plus que ceci : si ce fut un péché si mortel chez Simon le magicien que d’offrir d’acheter à prix d’argent le don de Dieu, qu’est-ce donc que de vendre pour de l’argent son don, sa cause et les âmes des hommes ? Et quelle raison n’avons-nous pas de craindre que notre argent ne périsse avec nous !

(3) Notre stérilité dans les œuvres de charité, et dans l’emploi de tout ce que nous avons au service de notre Maître. Si l’intérêt terrestre ne l’emportait pas beaucoup sur l’intérêt de Christ et de l’Église, assurément la plupart des pasteurs seraient plus féconds en bonnes œuvres, et dépenseraient davantage ce qu’ils ont pour sa gloire.

L’expérience a pleinement prouvé que les œuvres de charité dissipent les préjugés avec la plus grande puissance, et ouvrent le cœur aux paroles de piété. Si les hommes voient que vous êtes adonnés à faire le bien, ils croiront d’autant plus aisément que vous êtes bons, et que c’est au bien que vous les exhortez. Quand ils voient que vous les aimez et que vous cherchez leur bien, ils se fieront d’autant plus aisément à vous. Et quand ils voient que vous ne cherchez pas les choses du monde, ils soupçonneront d’autant moins vos intentions, et se laisseront d’autant plus aisément entraîner par vous à chercher ce que vous cherchez. Oh ! que de bien les pasteurs pourraient faire, s’ils s’appliquaient entièrement à faire le bien, et consacraient toutes leurs facultés et tous leurs biens à cette fin ! Ne dites pas que c’est peu de chose de faire du bien au corps des hommes, et que cela ne fera que les gagner à nous, et non à Dieu ; car c’est le préjugé qui est un grand obstacle à la conversion des hommes, et ceci aidera à l’écarter. Nous pourrions faire plus de bien aux hommes s’ils voulaient seulement apprendre de nous ; et ceci les y disposera, et alors notre diligence ultérieure pourra leur profiter. Je vous en supplie, frères, ne pensez pas que ce soit une charité ordinaire que l’on attend de vous, pas plus qu’une piété ordinaire. Vous devez, à proportion de vos talents, aller bien au-delà des autres. Il ne suffit pas de donner un peu à un pauvre : d’autres le font aussi bien que vous. Mais quelle chose singulière faites-vous de vos biens pour le service de votre Maître ? Je sais que vous ne pouvez donner ce que vous n’avez pas ; mais il me semble que tout ce que vous avez devrait être consacré à Dieu. Je sais que la grande objection est celle-ci : « Nous avons une femme et des enfants à pourvoir ; peu de chose ne leur suffira pas pour le présent, et nous ne sommes pas tenus de les laisser mendiants. » À cela je réponds :

[a] Il y a peu de textes de l’Écriture dont on abuse plus que de celui de l’apôtre : « Si quelqu’un n’a pas soin des siens, et principalement de ceux de sa famille, il a renié la foi, et il est pire qu’un infidèle. » On en fait un prétexte pour amasser des dots et constituer à sa postérité un patrimoine complet, alors que l’apôtre ne parle que contre ceux qui rejetaient leurs parents et leur famille pauvres sur l’Église, pour qu’ils soient entretenus sur la caisse commune, quand ils étaient eux-mêmes capables de le faire ; comme celui qui a dans sa maison une veuve, sa mère ou sa fille, et voudrait qu’elle soit entretenue par la paroisse, alors qu’il a lui-même assez. Les paroles qui suivent montrent que c’est d’une subsistance présente, et non de dots futures, que parle l’apôtre, quand il ordonne : « Si quelque fidèle, homme ou femme, a des veuves, qu’il les assiste, et que l’Église n’en soit point chargée, afin qu’elle puisse assister celles qui sont véritablement veuves. »

[b] Vous pouvez élever vos enfants comme le font les autres, de sorte qu’ils soient capables de gagner leur vie par quelque métier ou emploi honnête, sans autres grandes provisions. Je sais que votre charité et votre sollicitude doivent commencer à la maison, mais elles ne doivent pas s’y arrêter. Vous êtes tenus de faire de votre mieux pour élever vos enfants, de manière qu’ils soient capables d’être le plus utiles au service de Dieu, mais non de les laisser riches, ni de vous abstenir d’autres œuvres de charité nécessaires, simplement pour leur faire une plus large provision. Il doit y avoir quelque proportion entre la provision que nous faisons pour nos familles et celle que nous faisons pour l’Église de Christ. Un cœur vraiment charitable et renonçant à soi-même, qui s’est voué lui-même, avec tout ce qu’il a, à Dieu, serait le meilleur juge des justes proportions ; il verrait quel usage de ses biens est le plus propre à rendre à Dieu le plus grand service, et c’est cette voie qu’il prendrait.

[c] J’avoue que je ne voudrais pas que des hommes demeurent trop longtemps exposés aux tentations de l’incontinence, de peur qu’ils ne se blessent, eux et leur profession, par leurs chutes. Mais il me semble pourtant dur que des hommes ne puissent faire davantage pour mortifier la convoitise de la chair, afin de vivre dans le célibat, et de n’avoir aucune de ces tentations venant d’une femme et d’enfants, qui les empêchent de servir les fins de leur ministère par des œuvres de charité. Si celui qui ne se marie pas fait mieux que celui qui se marie, assurément les pasteurs devraient travailler à faire ce qui est le meilleur. Et si celui qui peut « comprendre cette parole » doit la comprendre, nous devrions nous efforcer d’y parvenir. C’est là l’un des plus hauts traits de la politique romaine, qui prétend que c’est le devoir des évêques, des prêtres et des autres ordres religieux de ne pas se marier ; par ce moyen, ils n’ont point de postérité pour épuiser les revenus de l’Église, ni pour absorber leurs soins ; mais ils font de la cause publique leur intérêt, ils se dépensent pour elle tant qu’ils vivent, et lui laissent tout ce qu’ils ont quand ils meurent. Il est dommage que, pour une meilleure cause, nous ne puissions pas mieux les imiter dans le renoncement à soi-même, là où ce serait possible.

[d] Mais ceux qui doivent se marier devraient prendre des femmes capables de s’entretenir elles-mêmes ainsi que leurs enfants, ou les entretenir sur le pied que leurs moyens temporels permettront, et consacrer au service de l’Église autant des biens de l’Église qu’ils le peuvent.

Je ne voudrais pousser personne aux extrêmes. Mais en ce cas, la chair et le sang rendent même les hommes de bien si partiaux qu’ils prennent pour des extrêmes leurs devoirs, et des devoirs d’une très grande valeur et d’un très grand poids. Si les vanités du monde ne nous aveuglaient pas, nous pourrions voir quand un bien public, ou quelque autre bien plus grand, nous appelle à renoncer à nous-mêmes et à nos familles. Pourquoi ne vivrions-nous pas plus chichement et plus pauvrement dans le monde, plutôt que de laisser inaccomplies des œuvres qui peuvent être d’une plus grande utilité que notre abondante provision ? Mais, sur les points de devoir, nous consultons la chair et le sang ; et quel conseil ils nous donneront, nous pouvons aisément le savoir. Ils nous diront qu’il nous faut une honnête aisance ; et l’honnête aisance de bien des hommes pieux n’est guère au-dessous du train du riche de la parabole (Luc 16:19). S’ils ne sont pas vêtus de ce qu’il y a de meilleur, et s’ils ne « mènent chaque jour joyeuse et brillante vie », ils n’ont pas une honnête aisance. Un homme qui prêche une couronne immortelle ne devrait pas rechercher beaucoup la vanité passagère. Et celui qui prêche le mépris des richesses devrait lui-même les mépriser, et le montrer par sa vie. Et celui qui prêche le renoncement à soi-même et la mortification devrait pratiquer ces vertus sous les yeux de ceux à qui il prêche, s’il veut que sa doctrine soit crue. Tous les chrétiens sont sanctifiés ; et c’est pourquoi eux-mêmes, et tout ce qu’ils ont, sont consacrés « au service du Maître ». Mais les pasteurs sont doublement sanctifiés : ils sont voués à Dieu, à la fois comme chrétiens et comme pasteurs ; et c’est pourquoi ils sont doublement obligés de l’honorer de tout ce qu’ils ont. Oh ! frères, quelle abondance de bonnes œuvres s’offre à nous, et à combien peu d’entre elles nous mettons la main ! Je sais que le monde attend de nous plus que nous n’avons ; mais si nous ne pouvons répondre aux attentes des gens déraisonnables, faisons ce que nous pouvons pour répondre aux attentes de Dieu, de la conscience et de tous les hommes justes. « C’est la volonté de Dieu qu’en pratiquant le bien nous réduisions au silence les hommes ignorants et insensés. » Ceux des pasteurs surtout qui ont de plus gros revenus doivent être plus larges à faire le bien. Je ne donnerai pour cette fois qu’un exemple. Il y a des pasteurs qui ont cent cinquante, deux cents ou trois cents livres de traitement par an, et des paroisses si grandes qu’ils ne sont pas capables d’accomplir le quart de l’œuvre pastorale, ni de s’occuper personnellement, une seule fois dans l’année, de la moitié de leur peuple pour l’instruire ; et pourtant ils se contentent de la prédication publique, comme si c’était tout ce qui était nécessaire, et laissent presque tout le reste inaccompli, au péril éternel ou à la damnation d’une multitude, plutôt que d’entretenir un ou deux hommes diligents pour les assister. Ou, s’ils ont un assistant, ce n’est qu’un jeune homme bien mal préparé pour l’œuvre, et non quelqu’un qui veillera fidèlement et diligemment sur le troupeau, et lui donnera cette instruction personnelle qui est si nécessaire. Si ce n’est pas là se servir de Dieu pour soi-même, et vendre les âmes des hommes pour un plus large entretien en ce monde, qu’est-ce donc ? Il me semble que de tels hommes devraient craindre, tandis qu’ils sont tenus par les hommes pour d’excellents prédicateurs et de pieux pasteurs, d’être tenus par Christ pour de cruels meurtriers d’âmes ; et que les cris des âmes qu’ils ont livrées à la damnation ne retentissent à leurs oreilles aux siècles des siècles. Prêcher un bon sermon suffira-t-il, tandis que vous ne vous occupez plus jamais d’eux, que vous leur refusez cette aide plus étroite qui est nécessaire, et que vous détournez au profit de votre propre chair ces ressources qui devraient pourvoir au secours de tant d’âmes ? Comment pouvez-vous ouvrir la bouche contre les oppresseurs, quand vous êtes vous-mêmes de si grands oppresseurs, non seulement du corps des hommes, mais de leur âme ? Comment pouvez-vous prêcher contre la dureté de cœur, quand vous êtes vous-mêmes si impitoyables ? Et comment pouvez-vous parler contre les pasteurs infidèles, quand vous êtes vous-mêmes si infidèles ? Le péché n’est pas petit parce qu’il passe inaperçu et n’est pas odieux aux yeux des hommes, ou parce que la charité que vous refusez est de celles que le peuple ne vous reproche pas de refuser. Satan lui-même, leur plus grand ennemi, a leur consentement tout du long dans l’œuvre de leur perdition. Ce n’est donc nullement une excuse à votre péché que d’avoir leur consentement : car vous l’obtiendrez plus tôt pour leur malheur éternel que pour leur bien éternel.

Et maintenant, messieurs, je vous en supplie, prenez en considération ce qui a été dit ; et voyez si ce n’est pas là le grand et lamentable péché des pasteurs de l’Évangile, de ne pas être pleinement voués à Dieu, et de ne pas se donner eux-mêmes, avec tout ce qu’ils ont, à la poursuite de l’œuvre bénie qu’ils ont entreprise ; et si le souci de complaire à la chair, la recherche de soi-même et un intérêt distinct de celui de Christ ne nous font pas négliger une grande partie de notre devoir, servir Dieu dans la partie de son œuvre qui coûte le moins et qui est le plus applaudie, et nous dérober à celle qui nous exposerait à des frais et à des souffrances ? Et si cela ne montre pas que trop d’entre nous sont terrestres, qui semblent être célestes, s’affectionnent aux choses d’en bas tandis qu’ils prêchent les choses d’en haut, et idolâtrent le monde tandis qu’ils appellent les hommes à le mépriser ? Et, comme le dit Salvien, « Nul ne néglige plus son salut que celui qui préfère quelque chose à Dieu » : ceux qui méprisent Dieu se révéleront contempteurs de leur propre salut.

4. Nous sommes tristement coupables de faire trop peu de cas de l’unité et de la paix de l’Église tout entière. Bien que je ne rencontre guère personne qui ne parle en faveur de l’unité et de la paix, ou du moins qui parle expressément contre elles, il n’est pourtant pas commun d’en rencontrer qui s’appliquent à les promouvoir ; mais nous trouvons trop communément des hommes qui y sont opposés et qui s’en méfient, s’ils ne sont pas eux-mêmes des instruments de division. Les papistes ont si longtemps abusé du nom d’Église catholique que, par opposition à eux, beaucoup l’ont ôté de leur credo, ou n’en retiennent que le nom sans comprendre ni considérer la nature de la chose ; ou bien pensent qu’il suffit de croire qu’un tel corps existe, bien qu’ils ne se conduisent pas eux-mêmes en membres de ce corps. Si les papistes veulent idolâtrer l’Église, allons-nous pour autant la nier, la négliger ou la diviser ? C’est un grand et commun péché dans tout le monde chrétien que d’embrasser la religion à la manière d’une faction ; et, au lieu d’un amour et d’un tendre soin pour l’Église universelle, de restreindre cet amour et ce respect à un parti. Non que nous ne devions pas préférer, dans notre estime et notre communion, les parties les plus pures aux impures, et refuser de participer aux péchés de qui que ce soit ; mais la partie la plus infirme et la plus malade doit être l’objet de notre compassion et de notre secours dans toute la mesure de notre pouvoir ; et la communion doit être maintenue aussi loin qu’il est permis, et n’être évitée nulle part, sinon sous la pression de la nécessité ; de même que nous devons aimer ceux de notre voisinage qui ont la peste ou la lèpre, leur apporter tout le soulagement possible, reconnaître toutes nos justes relations avec eux et leur faire part de nos biens, bien que nous ne puissions avoir avec eux une communion de lieu ; et, dans les autres maladies qui ne sont pas si contagieuses, nous pouvons être d’autant plus avec eux pour les secourir qu’ils en ont plus besoin.

Parmi la multitude de ceux qui disent appartenir à l’Église catholique, il est rare de rencontrer des hommes d’un esprit catholique. Les hommes n’ont pas une considération universelle de l’Église entière ni un égard pour elle tout entière, mais regardent leur propre parti comme s’il était le tout. S’il y en a qu’on appelle luthériens, d’autres calvinistes, et des divisions subordonnées parmi eux, et de même pour d’autres partis parmi nous, la plupart prieront avec ferveur pour la prospérité de leur parti, et se réjouiront et rendront grâces quand tout va bien pour lui ; mais si quelque autre parti souffre, ils s’en soucient peu, comme si ce n’était aucune perte pour l’Église. Fût-ce la plus petite parcelle, qui ne possède pas beaucoup de nations, non, ni même beaucoup de villes sur la terre, ils sont prêts à se conduire comme s’ils étaient l’Église tout entière, et comme si tout allait bien pour l’Église quand tout va bien pour eux. Nous dénonçons le pape comme l’Antichrist, parce qu’il enferme l’Église dans l’enclos romain, et sans aucun doute c’est un schisme abominable ; mais, hélas ! combien les imitent trop loin tout en les reprenant ! Et de même que les papistes glissent le mot romaine dans leur credo, et font de l’Église catholique l’Église catholique romaine, comme s’il n’y avait pas d’autres catholiques et que l’Église n’eût pas plus d’étendue, ainsi en est-il de beaucoup d’autres quant à leurs divers partis. Les uns veulent que ce soit l’Église catholique luthérienne, d’autres l’Église catholique réformée ; certains l’Église catholique anabaptiste, et ainsi de quelques autres. Et s’ils ne diffèrent pas entre eux, ils se troublent peu de différer des autres, quand ce serait de presque tout le monde chrétien. La paix de leur parti, ils la prennent pour la paix de l’Église. Il n’est donc pas étonnant qu’ils ne la poussent pas plus loin.

Qu’il est rare de rencontrer un homme qui souffre ou qui saigne des blessures de l’Église, qui les prenne sensiblement à cœur comme les siennes propres, ou qui ait jamais eu le souci inquiet de leur guérison ! Non ; mais presque chaque parti pense que le bonheur des autres consiste à se tourner vers lui ; et parce qu’ils ne sont pas de son avis, on crie : À bas ! et l’on se réjouit d’apprendre leur chute, pensant que c’est là le chemin du relèvement de l’Église, c’est-à-dire du sien propre. Combien peu y en a-t-il qui comprennent le véritable état des controverses entre les divers partis, ou qui aient jamais bien discerné combien d’entre elles ne sont que verbales, et combien sont réelles ! Et si ceux qui le comprennent le révèlent aux autres, en vue d’une juste information et d’un accommodement, on y voit une manière d’atténuer leur erreur, et une complaisance charnelle envers eux dans leur péché. Peu d’hommes deviennent zélés pour la paix avant d’avoir vieilli, ou d’avoir beaucoup d’expérience de l’esprit et des principes des hommes, et de voir mieux qu’auparavant le véritable état de l’Église et les diverses divergences. Et alors ils commencent à écrire leurs Irénicons, et il en existe beaucoup de tels aujourd’hui. De même qu’un jeune homme, dans le feu de sa convoitise et de sa passion, était jugé peu propre à écouter la philosophie morale, ainsi nous trouvons que ces mêmes jeunes gens qui pourront être zélés pour la paix et l’unité, une fois devenus plus expérimentés, sont zélés pour leurs factions contre elles dans l’ardeur de leur jeunesse. C’est pourquoi de tels artisans de paix, comme ceux dont nous venons de parler, ne font guère beaucoup plus de bien que d’apaiser leur propre conscience en s’acquittant d’un si grand devoir, de modérer quelques-uns et de les préserver d’une culpabilité plus grande, et de laisser derrière eux, quand ils sont morts, un témoignage contre un monde obstiné, infatué de lui-même et ennemi de la paix. Bien plus, il arrive communément qu’un homme se rende suspect soit de favoriser quelque hérésie, soit de relâcher son zèle, s’il tente seulement une œuvre de pacification. Comme si aucun zèle n’était nécessaire pour les grandes vérités fondamentales de l’unité et de la paix de l’Église, mais seulement pour les partis et pour quelques vérités particulières. Et le diable a remporté par là un grand avantage, en employant ses propres agents, les malheureux sociniens, à écrire tant de traités pour l’unité et la paix catholique et archicatholique, ce qu’ils faisaient à leurs propres fins ; par ce moyen, l’ennemi de la paix a fait en sorte que quiconque fait une proposition de paix soit aussitôt soupçonné d’être de ceux qui en ont besoin pour obtenir l’indulgence envers ses propres erreurs. Chose redoutable, que l’hérésie soit créditée comme si nul n’était aussi ami de l’unité et de la paix qu’elle ; et qu’un devoir si grand et si nécessaire, dont le bien de l’Église dépend tant, soit tombé dans un tel soupçon ou dans un tel discrédit. Frères, je ne dis pas tout cela sans raison manifeste. Nous avons parmi nous, en Angleterre, des divisions aussi tristes, si l’on considère la piété des personnes et la petitesse de l’objet de notre discorde, que la plupart des nations sous le ciel en ont connu. Ce qui nous tient le plus en désaccord n’est que la juste forme et l’ordre du gouvernement de l’Église. La distance est-elle si grande que presbytériens, épiscopaliens et indépendants ne puissent bien s’accorder ? S’ils étaient seulement de tout cœur disposés et empressés à la paix, ils le pourraient. Je sais qu’ils le pourraient. J’ai parlé avec quelques hommes modérés de tous les partis, et je vois, par leurs concessions, que ce serait une œuvre facile. Si le cœur des hommes était seulement sensible à l’état de l’Église, et sincèrement touché d’amour les uns pour les autres, et s’ils s’appliquaient de tout cœur à la rechercher, l’établissement d’une paix sûre et heureuse serait une œuvre facile. Si nous ne pouvions nous accorder sur tous les points, nous pourrions aisément réduire nos divergences, et maintenir la communion sur la base de notre accord sur l’essentiel, en arrêtant la voie la plus sûre pour régler nos rares et petits désaccords, sans danger ni trouble pour l’Église. Mais cela se fait-il beaucoup ? Cela ne se fait pas. Qu’il soit dit à la honte de nos visages à tous : cela ne se fait pas. Que chaque parti se flatte maintenant tant qu’il voudra, cela sera rapporté à la honte du ministère d’Angleterre aussi longtemps que l’Évangile demeurera dans le monde.

Et oh ! quelles odieuses circonstances aggravantes accompagnent ce péché ! Jamais hommes, depuis les jours des apôtres, je pense, n’ont fait plus grande profession de piété. La plupart d’entre eux sont liés par des serments et des alliances solennels en faveur de l’unité et de la réforme ; tous reconnaissent le prix de la paix, et la plupart prêcheront pour elle et parleront pour elle, tandis que pourtant ils restent assis à la négliger, comme si elle ne valait pas la peine qu’on s’en occupe. Ils liront et prêcheront les textes qui nous ordonnent : « Recherchez la paix avec tous », et, « autant que cela dépende de vous, soyez en paix avec tous les hommes », et pourtant ils sont si loin de la rechercher et de faire pour elle tout ce qu’ils peuvent, que beaucoup grondent contre elle, et dénigrent et censurent quiconque s’efforce de la promouvoir ; comme si tout zèle pour la paix procédait d’un relâchement de notre zèle pour la sainteté ; et comme si la sainteté et la paix étaient si brouillées qu’il n’y eût pas moyen de les réconcilier : alors qu’une longue expérience a pourtant montré que la concorde est une amie sûre de la piété, et que la piété porte toujours à la concorde ; tandis que, d’autre part, les erreurs et les hérésies sont engendrées par la discorde, comme la discorde est engendrée et nourrie par elles. Nous avons vu, à notre douleur, que là où les serviteurs de Dieu auraient dû vivre ensemble comme un seul — d’un seul cœur, d’une seule âme et d’une seule voix — et auraient dû promouvoir mutuellement leur foi et leur sainteté, s’avertir et s’aider les uns les autres contre le péché, et se réjouir ensemble dans l’espérance de la gloire à venir, nous avons, au contraire, vécu dans des jalousies mutuelles, noyé le saint amour dans d’amères contentions, cherché à nous discréditer et à nous saper les uns les autres, et à accroître nos propres partis à tort ou à raison. Nous qui avions coutume de nous glorifier de notre amour pour les frères comme d’une marque de notre sincérité dans la foi, nous l’avons maintenant changé en l’amour d’un parti seulement ; et ceux qui sont contre ce parti reçoivent de nous plus de rancœur, d’envie et de malveillance que d’amour. Je sais qu’il n’en est pas ainsi de tous, ni de manière dominante chez aucun vrai croyant ; mais cela est pourtant si commun qu’il y a de quoi nous faire douter de la sincérité de beaucoup qui sont tenus, par eux-mêmes et par d’autres, pour les plus sincères. Et ce n’est pas nous seulement qui sommes brûlés par cette flamme, mais nous y avons entraîné notre peuple, et l’y avons entretenu, de sorte que la plupart des hommes pieux de la nation sont tombés dans les partis, et ont changé une grande part de leur ancienne piété en vaines opinions, en disputes, en jalousies et en animosités. Bien plus, alors que l’on tenait autrefois pour la marque certaine d’un misérable sans grâce le fait de tourner en dérision les hommes pieux, combien peu y en a-t-il aujourd’hui qui se fassent scrupule de tourner secrètement en dérision et de calomnier ceux qui ne partagent pas leurs opinions ! Un prélatiste pieux sait révérencieusement mépriser et calomnier un presbytérien ; et un presbytérien un indépendant ; et un indépendant l’un et l’autre. Et, ce qui est le pire de tout, le commun peuple ignorant remarque tout cela, et non seulement se moque de nous, mais est endurci par nous contre la religion ; et quand nous entreprenons de le persuader d’être religieux, il voit tant de partis qu’il ne sait auquel se joindre ; et il pense qu’il vaut tout autant n’être d’aucun que d’être de l’un d’eux, puisqu’il ne sait pas avec certitude lequel est le bon ; et ainsi des milliers en sont venus à mépriser toute religion, par nos divisions ; et beaucoup de pauvres misérables charnels commencent à se croire dans le meilleur cas des deux, parce qu’ils s’en tiennent à leurs vieilles formalités, quand nous ne nous tenons à rien. Je sais que certains de ces hommes sont savants et vénérables, et ne se proposent pas des fins aussi funestes. Endurcir les hommes dans l’ignorance n’est pas leur dessein. Mais c’est là ce qui en résulte. Bien intentionner en faisant le mal n’est pas une rareté. Qui peut, par respect pour quelque homme que ce soit sur la terre, rester assis et se taire, tandis qu’il voit le peuple courir ainsi à sa propre perte, et les âmes des hommes perdues par les querelles des théologiens pour leurs divers partis et intérêts ? Le Seigneur qui connaît mon cœur sait (si je le connais moi-même) que, comme je ne suis d’aucun de ces partis, ainsi je ne dis pas un mot de ceci par partialité de faction pour un parti ou contre un autre, en tant que tel, et bien moins encore par rancœur contre quelque personne que ce soit ; mais si j’osais en conscience, j’aurais passé tout cela sous silence, de crainte d’offenser ceux que je dois honorer. Mais que suis-je, sinon un serviteur de Christ ? et que vaut ma vie, sinon pour le servir ? et quelle faveur peut me dédommager de la ruine de l’Église ? et qui peut se taire tandis que des âmes se perdent ? Pas moi, pour ma part, tant que Dieu est mon Maître, et sa parole ma règle ; son œuvre mon affaire ; et le succès de cette œuvre, pour le salut des âmes, ma fin. Qui peut se réconcilier avec ce qui contrarie si lamentablement l’intérêt de son Maître et la fin principale de sa vie ? Et je n’aurais rien dit de tout cela s’il ne s’était agi que de ma propre charge, où, je bénis Dieu, le mal n’est que petit, en comparaison de ce qu’il est en beaucoup d’autres lieux. Mais la connaissance de quelques assemblées voisines, et d’autres plus éloignées, m’a arraché ces observations. Nous pouvons parler de paix, certes, aussi longtemps que nous vivrons, mais nous ne l’obtiendrons jamais qu’en revenant à la simplicité apostolique. La foi des papistes est trop vaste pour que tous les hommes s’accordent sur elle, ou même tous les leurs, s’ils ne l’imposaient pas par des arguments tirés du bûcher, de la corde et de l’estrapade. Et beaucoup d’antipapistes les imitent trop dans la fastidieuse longueur des confessions qu’ils font souscrire et dans la nouveauté de leurs impositions, alors même qu’ils s’éloignent le plus d’eux quant à la nature des choses imposées. Quand nous reviendrons une fois à l’antique simplicité de la foi, alors, et pas avant, nous reviendrons à l’antique amour et à l’antique paix. Je recommande donc à tous mes frères, comme la chose la plus nécessaire à la paix de l’Église, de s’unir dans les vérités nécessaires, de se supporter les uns les autres dans les choses qui peuvent être supportées, et de ne pas faire un credo plus vaste, ni plus de choses nécessaires, que Dieu n’en a fait. À cette fin, permettez-moi de vous prier de prêter attention aux choses suivantes :

(1) N’attachez pas trop d’importance aux opinions controversées qui comptent, des deux côtés, des hommes pieux, et surtout des Églises entières.

(2) N’attachez pas trop d’importance aux controverses qui se ramènent en dernière analyse à des incertitudes philosophiques, comme certaines controverses stériles sur le libre arbitre, sur la manière dont l’Esprit opère et sur les décrets divins.

(3) N’attachez pas trop d’importance aux controverses purement verbales, qui, si on les disséquait, ne se révéleraient rien de plus. Les controverses de cette sorte qui font grand bruit dans le monde et déchirent l’Église sont bien plus nombreuses (je le dis avec assurance, d’après une connaissance certaine) que presque aucun des ardents disputeurs avec qui j’aie jamais parlé ne semble le discerner, ou ne serait disposé à le croire.

(4) N’attachez pas trop d’importance à un point de foi que l’Église entière du Christ, à quelque époque que ce soit, a désavoué ou ignoré depuis que les Écritures nous ont été transmises.

(5) Vous devez bien moins encore attacher une grande importance à ceux que l’un des siècles les plus purs ou les plus judicieux a entièrement ignorés.

(6) Et vous devez moins que tout attacher beaucoup d’importance à un point qu’aucun siècle depuis les apôtres n’a jamais reçu, mais dont tous ont communément tenu le contraire.

Je sais que l’on dit qu’un homme peut souscrire à l’Écriture et aux anciens symboles de foi, et cependant soutenir le socinianisme ou d’autres hérésies. À quoi je réponds : il le peut tout autant pour tout autre critère que votre propre cerveau inventera ; et tandis que vous fabriquez un piège pour attraper les hérétiques, au lieu d’un critère pour la communion de l’Église, vous manquerez votre but ; l’hérétique, grâce à l’élasticité de sa conscience, passera au travers, et le chrétien à la conscience délicate pourra bien s’y laisser prendre. Et par votre nouveau symbole, l’Église risque de connaître de nouvelles divisions, si vous ne vous en tenez pas étroitement aux paroles de l’Écriture.

Celui qui vivra jusqu’à cet heureux temps où Dieu guérira ses Églises brisées verra tout ce que je plaide ici mis en pratique, cette modération prendre la place du zèle qui divise à nouveau, la doctrine de la suffisance de l’Écriture établie, et toutes les confessions et tous les commentaires des hommes estimés seulement comme des aides subordonnées, et non érigés en critère de la communion de l’Église, sinon dans la mesure où ils s’accordent avec l’Écriture. Mais jusqu’à ce que vienne le siècle de la guérison, nous ne pouvons espérer que les vérités qui guérissent soient accueillies, parce qu’il n’y a pas d’esprits guérisseurs chez les conducteurs de l’Église. Mais quand l’œuvre devra être accomplie, les ouvriers seront rendus propres à l’accomplir ; et bienheureux seront les artisans d’une œuvre si glorieuse.

5. Enfin, nous sommes tristement négligents dans l’accomplissement de devoirs reconnus, par exemple la discipline ecclésiastique. S’il est question d’entreprendre quelque œuvre de réforme, combien y en a-t-il qui n’iront pas plus loin qu’on ne les traîne ! Ce serait bien si tous faisaient au moins cela. Et quand une œuvre s’annonce difficile et coûteuse, combien nous y sommes lents, et que d’excuses nous trouvons pour l’omettre ! De quoi a-t-on plus parlé, pour quoi a-t-on plus prié, sur quoi a-t-on plus disputé en Angleterre depuis bien des années, que la discipline ? Il n’y a, en fait, que peu d’hommes qui ne paraissent zélés à disputer pour un parti ou pour l’autre : les uns pour la voie prélatique, les autres pour la presbytérienne, d’autres encore pour la congrégationaliste. Et pourtant, quand nous en venons à la pratique, pour autant que je puisse voir, nous sommes parfaitement d’accord : la plupart d’entre nous ne sont pour aucune voie. Je me suis parfois étonné, en regardant le visage de l’Angleterre, de voir combien peu de congrégations dans le pays exercent la discipline de façon tant soit peu considérable, et de penser en même temps à tous les volumes écrits en sa faveur, et à la manière dont presque tout le ministère de la nation s’est engagé pour elle. Avec quel zèle ils ont combattu pour elle, et lancé maintes justes protestations contre ses adversaires ; et pourtant, malgré tout cela, ils ne font que peu de chose, ou rien, pour l’exercer. Je me suis demandé avec stupeur ce qui pouvait les rendre si zélés à prendre parti pour une chose à laquelle leur pratique montre que leur cœur est opposé. Mais je vois qu’un zèle de dispute est plus naturel qu’un zèle saint, obéissant et agissant. Combien y a-t-il de pasteurs en Angleterre qui ne connaissent pas leur propre charge et ne peuvent dire qui en sont les membres ; qui n’ont jamais retranché un seul pécheur obstiné, ni amené un seul à une confession publique et à une promesse d’amendement, ni même averti publiquement un seul pour l’appeler à une telle repentance ! Mais ils pensent faire leur devoir s’ils ne leur donnent pas le sacrement de la cène du Seigneur (alors que peut-être les personnes elles-mêmes s’en abstiennent volontairement) ; et pendant ce temps, nous les laissons membres en titre de nos Églises (car l’appartenance à l’Église ne consiste pas seulement à participer à la cène du Seigneur ; autrement, que seraient les enfants baptisés dans leur petite enfance ?), nous leur accordons toute autre communion avec l’Église, et nous ne les appelons pas à se repentir personnellement de leur péché. N’est-ce pas une ordonnance de Dieu qu’ils soient personnellement repris et avertis, publiquement appelés à la repentance, et retranchés s’ils demeurent impénitents ? Si ce ne sont pas là des devoirs, pourquoi avons-nous fait tant de bruit et d’agitation dans le monde à leur sujet ? Si ce sont des devoirs, pourquoi ne les pratiquons-nous pas ? Beaucoup d’entre eux évitent jusqu’à l’audition de la Parole. L’ancienne discipline de l’Église était plus stricte, lorsque le sixième concile général, tenu au Trullo, ordonna que « quiconque s’absenterait de l’église trois jours de suite, sans nécessité pressante, serait excommunié ».

Frères, je ne désire offenser aucun parti, mais je dois nécessairement dire que ces péchés ne doivent pas être couverts d’excuses, d’atténuations ou de dénégations. Nous avons longtemps exalté la discipline, et chaque parti sa voie particulière. Voulez-vous que le peuple estime votre forme de gouvernement, oui ou non ? Sans aucun doute vous le voulez. Or, si vous voulez qu’il l’estime, ce doit être pour quelque excellence. Montrez-lui donc cette excellence. Quelle est-elle ? En quoi consiste-t-elle ? Et si vous voulez qu’il vous croie, montrez-la-lui, non seulement sur le papier, mais dans la pratique ; non simplement en paroles, mais en actes. Comment le peuple peut-il connaître la valeur de la discipline sans la chose elle-même ? Est-ce pour un nom et une ombre que vous avez fait tout ce bruit ? Comment peut-il juger bon ce qui ne fait aucun bien ? En vérité, je crains que nous ne prenions pas le bon chemin pour soutenir notre cause ; que nous la trahissions même, alors que nous en sommes d’ardents défenseurs dans la dispute. Parlez franchement : ne sont-ce pas ces deux choses qui maintiennent parmi les hommes la réputation de cette discipline si longtemps disputée, à savoir, chez les hommes pieux, la seule réputation des pasteurs qui la soutiennent, et chez beaucoup d’impies, le fait qu’elle ne soit pas exercée, parce qu’ils la trouvent sans dents et moins gênante pour eux qu’ils ne s’y attendaient ? Si jamais notre gouvernement en vient à être soutenu par les suffrages de ceux qu’il devrait corriger ou rejeter, et que les pires des hommes en soient les amis parce qu’il est leur ami dans leur impiété, nous engagerons alors le Seigneur contre lui, et il se montrera engagé contre nous. Mettez ensemble tout l’exercice de la discipline qui s’est pratiqué dans un comté entier depuis qu’on a tant combattu pour elle, et je doute qu’il apparaisse assez remarquable pour inspirer aux gens pieux de l’attachement pour elle à cause de ses effets. Comment pouvez-vous vous étonner que beaucoup de ceux qui désirent des actes et non des paroles, la réforme et non le simple nom de réforme, passent aux congrégations séparées, quand vous ne leur montrez dans les vôtres que le nom nu de la discipline ? Tous les chrétiens estiment les ordonnances de Dieu et ne les tiennent pas pour des choses vaines ; c’est pourquoi ils répugnent à vivre sans elles. La discipline n’est pas une chose superflue pour l’Église : si vous ne voulez pas, par la discipline, séparer ce qui est précieux de ce qui est vil, le peuple le fera par la séparation. Si vous gardez dans vos Églises des vingtaines ou des centaines de personnes notoirement ignorantes et entièrement dépourvues de religion, sans jamais les reprendre publiquement (ni peut-être en privé), ni les appeler à la repentance, ni les retrancher, ne vous étonnez pas si quelques âmes craintives s’enfuient de vos Églises comme d’un édifice en ruine qu’elles craignent de voir s’écrouler sur leur tête. Considérez, je vous prie : si vous agissiez avec eux pour le sacrement comme vous le faites pour la discipline, et que vous ne fassiez que leur montrer le pain et le vin, sans jamais leur laisser goûter ces mémoriaux de l’amour de leur Rédempteur, pourriez-vous espérer que le nom d’un sacrement les satisferait, ou qu’ils aimeraient votre communion ? Pourquoi donc penseriez-vous qu’ils se contenteront du son creux des mots gouvernement de l’Église ?

En outre, considérez quel désavantage vous infligez à votre cause dans toutes vos disputes avec des hommes d’opinions différentes. Si vos principes sont meilleurs que les leurs, et que leur pratique soit meilleure que la vôtre, le peuple supposera que la question est de savoir lequel est le plus désirable, du nom ou de la chose, de l’ombre ou de la substance ; et il tiendra votre voie pour une pure formalité trompeuse, parce qu’il vous voit n’en user que pour la forme, et même ne pas en user du tout. Dans ce que je dis maintenant, je ne parle pas contre votre forme de gouvernement, mais pour elle ; et je vous dis que c’est vous qui êtes contre elle, vous qui paraissez si ardents pour elle, puisque vous la déshonorez davantage faute de l’exercer que vous ne lui faites honneur par tous vos arguments. Et vous découvrirez, avant d’en avoir fini, que son exercice fidèle serait votre argument le plus fort. D’ici là, le peuple vous comprendra comme si vous proclamiez ouvertement : Nous ne voulons ni avertissements publics, ni confessions, ni excommunications ; notre voie consiste à ne faire aucun bien, mais à dresser le nom nu d’un gouvernement. Je ne désire pousser personne à accomplir ce grand devoir à contretemps. Mais le moment opportun ne viendra-t-il jamais ? Vous abstiendriez-vous de prêcher et d’administrer les sacrements pendant tant d’années, sous prétexte que le moment n’est pas opportun ? Aurez-vous un moment plus favorable quand vous serez morts ? Combien sont déjà morts avant d’avoir jamais rien fait dans cette œuvre importante, bien qu’ils s’y soient longtemps préparés ! Je sais que certains rencontrent plus de découragements et d’obstacles que d’autres ; mais quels découragements et quels obstacles peuvent nous dispenser d’un tel devoir ? Outre les raisons que nous avons déjà exposées, qu’on veuille bien considérer sérieusement les quelques suivantes :

(1) Quel triste signe nous faisons de cela, dans notre prédication à notre peuple, que de vivre dans l’omission volontaire et continuelle d’un devoir connu ! Et ferons-nous ainsi année après année, et même tous nos jours ? Si des excuses suffisent à écarter le danger de ce signe, quel homme n’en trouvera pas aussi bien que vous ?

(2) Nous manifestons clairement de la paresse et de la nonchalance, sinon de l’infidélité, dans l’œuvre du Christ. Je parle d’expérience. C’est la paresse qui m’a si longtemps tenu éloigné de ce devoir et qui a plaidé avec force contre lui. C’est assurément une œuvre pénible et laborieuse, et qui demande quelque renoncement à soi-même, parce qu’elle attirera sur nous le mécontentement des méchants. Mais oserons-nous préférer notre aise et notre tranquillité charnelles, ou l’amour et la paix des méchants, à notre service envers le Christ, notre Maître ? Des serviteurs paresseux peuvent-ils s’attendre à une bonne récompense ? Souvenez-vous, frères, que nous, de ce comté, avons fait cette promesse devant Dieu, dans le deuxième article de notre accord : « Nous convenons et résolvons, avec l’aide de Dieu, que, dans la mesure où Dieu nous fera connaître notre devoir, nous nous efforcerons fidèlement de l’accomplir, et que nous n’y renoncerons pour aucune crainte, ni pour aucune perte dans nos biens, ni pour les froncements de sourcils et le mécontentement des hommes, ni pour aucun autre motif charnel semblable, quel qu’il soit. » Je vous prie d’étudier cette promesse et de comparer avec elle ce que vous avez accompli. Et ne pensez pas que vous ayez été pris au piège en vous engageant ainsi ; car la loi de Dieu vous avait imposé l’obligation de ce même devoir avant que votre engagement ne le fît. Il n’y a là rien à quoi les autres ne soient tenus aussi bien que vous.

(3) La négligence de la discipline tend fortement à tromper des âmes immortelles, en faisant croire à des gens qu’ils sont chrétiens alors qu’ils ne le sont pas, puisqu’on les laisse vivre avec ce titre et qu’ils ne sont pas séparés des autres par l’ordonnance de Dieu ; et elle peut faire penser aux scandaleux que leur péché est une chose tolérable, puisque les pasteurs de l’Église le tolèrent ainsi.

(4) Nous corrompons le christianisme lui-même aux yeux du monde, et nous contribuons pour notre part à lui faire croire que le Christ n’est pas plus pour la sainteté que Satan, ou que la religion chrétienne n’exige pas plus la sainteté que les fausses religions du monde. Car si l’on permet aux saints et aux profanes d’être tous brebis d’une même bergerie, sans user d’aucun moyen pour les séparer, nous diffamons le Rédempteur, comme s’il en était coupable et comme si telle était la nature de ses préceptes.

(5) Nous entretenons la séparation en laissant les pires sans censure dans nos Églises, de sorte que beaucoup de chrétiens honnêtes se croient obligés de se retirer de nous. J’ai parlé avec quelques membres des Églises séparées, qui étaient des hommes modérés, et j’ai argumenté avec eux contre la séparation ; et ils m’ont assuré qu’ils étaient de sentiment presbytérien, ou qu’ils n’avaient rien à dire contre lui, mais qu’ils s’étaient joints à d’autres Églises par pure nécessité, pensant que la discipline, étant une ordonnance du Christ, doit être pratiquée par tous ceux qui le peuvent, et que, par conséquent, ils n’osaient plus vivre sans elle quand ils pouvaient l’avoir ; et ils ne pouvaient trouver aucune Église presbytérienne qui exerçât la discipline comme on écrivait en sa faveur ; et ils m’ont dit qu’ils ne s’étaient séparés que pro tempore, jusqu’à ce que les presbytériens pratiquent la discipline, et qu’alors ils reviendraient volontiers à eux. J’avoue que j’ai été navré que de telles personnes aient eu une telle occasion de se retirer de nous. Ce n’est pas d’écarter les coupables du sacrement qui nous dispensera d’exercer plus avant la discipline, tant qu’ils sont membres de nos Églises.

(6) Nous faisons beaucoup pour attirer la colère de Dieu sur nous-mêmes et sur nos congrégations, et ainsi pour flétrir le fruit de nos travaux. Si l’ange de l’Église de Thyatire a été repris pour avoir toléré des séducteurs dans l’Église, nous pouvons être repris, pour la même raison, de tolérer des pécheurs déclarés, scandaleux et impénitents.

Et quels sont les obstacles qui empêchent maintenant les pasteurs d’Angleterre d’exercer cette discipline pour laquelle ils ont tant combattu ? La grande raison, autant que je puisse l’apprendre, est celle-ci : « La difficulté de l’œuvre, et les ennuis ou les souffrances que nous risquons d’encourir à cause d’elle. Nous ne pouvons reprendre publiquement un seul pécheur sans qu’il s’emporte et nous voue une haine mortelle. Nous ne pouvons obtenir que de très peu qu’ils fassent publiquement profession d’une vraie repentance. Si nous procédons à leur excommunication, ils deviendront furieux contre nous. Si nous devions agir comme Dieu le requiert envers tous les pécheurs obstinés de la paroisse, il n’y aurait plus moyen de vivre parmi eux ; nous serions tellement haïs de tous que, de même que notre vie deviendrait pénible, nos travaux deviendraient stériles ; car les hommes ne nous écouteraient pas, une fois possédés de haine contre nous : c’est pourquoi le devoir cesse d’être un devoir pour nous, parce que le mal qui s’ensuivrait serait plus grand que le bien. » Telles sont les grandes raisons de la non-exécution de la discipline, jointes au grand travail que nous coûterait l’avertissement privé de chaque coupable. Or, à tout cela je réponds :

[a] Ces raisons ne valent-elles pas autant contre le christianisme lui-même, surtout en certains temps et en certains lieux, que contre la discipline ? Le Christ n’est pas venu apporter la paix sur la terre : nous aurons sa paix, mais non celle du monde ; car il nous a dit que le monde nous haïra. Bradford, ou Hooper, ou n’importe lequel de ceux qui furent brûlés au temps de la reine Marie, n’auraient-ils pas pu alléguer plus que tout cela contre le devoir de reconnaître la Réforme ? N’auraient-ils pas pu dire : « Cela nous fera haïr et exposera notre vie même aux flammes » ? Le Christ déclare n’être pas chrétien celui qui ne hait pas tout ce qu’il possède, et sa propre vie, pour lui ; et pourtant nous pouvons faire du risque d’une perte terrestre une raison contre son œuvre ! Qu’est-ce, sinon de l’hypocrisie, que de reculer devant les souffrances, de ne se charger que des œuvres sûres et faciles, et de se persuader que les autres ne sont pas des devoirs ? En vérité, c’est le moyen ordinaire d’échapper à la souffrance : négliger le devoir qui nous y exposerait. Si nous faisions fidèlement notre devoir, les pasteurs trouveraient parmi les chrétiens de profession le même sort que leurs prédécesseurs ont trouvé parmi les païens et les autres infidèles. Mais si vous ne pouvez souffrir pour le Christ, pourquoi avez-vous mis la main à sa charrue ? Pourquoi ne vous êtes-vous pas d’abord assis pour calculer la dépense ? Ce qui fait que l’œuvre du ministère est accomplie si infidèlement, c’est qu’elle est entreprise si charnellement ; les hommes y entrent comme dans une vie d’aisance, d’honneur et de considération, et ils sont résolus à parvenir à leurs fins et à obtenir ce qu’ils attendaient, à tort ou à raison. Ils ne s’attendaient ni à la haine ni à la souffrance, et ils les éviteront, fût-ce en évitant leur œuvre.

[b] Quant à l’argument que vous vous rendriez incapables de leur faire du bien, je réponds que cette raison vaut tout autant contre la prédication franche, la répréhension ou tout autre devoir pour lequel les méchants nous haïront. Dieu bénira ses propres ordonnances pour qu’elles fassent du bien ; sinon il ne les aurait pas instituées. Si vous avertissez et reprenez publiquement les scandaleux, que vous les appeliez à la repentance et que vous retranchiez les obstinés, vous pourrez faire du bien à beaucoup de ceux que vous reprenez, et peut-être aux excommuniés eux-mêmes. Je suis du moins certain que c’est le moyen de Dieu ; et c’est son dernier moyen, quand les répréhensions ne font aucun bien. Il est donc pervers de négliger le dernier moyen de peur de rendre vains les moyens précédents, alors que le dernier ne doit être employé qu’en supposant que les précédents ont tous déjà été rendus vains. Quoi qu’il en soit, ceux du dedans et ceux du dehors pourront en recevoir du bien, quand bien même le coupable n’en recevrait aucun ; et Dieu en aura l’honneur, lorsque son Église sera manifestement distinguée du monde, que les héritiers du ciel et ceux de l’enfer ne seront pas totalement confondus, et que le monde ne sera pas amené à penser que le Christ et Satan ne se disputent que la supériorité, et qu’ils ont la même inclination à la sainteté ou au péché.

[c] Mais laissez-moi pourtant vous dire que les difficultés sur le chemin ne sont pas si grandes, et que la discipline n’est pas une chose aussi inutile que vous l’imaginez. Je bénis Dieu pour l’essai, modeste et trop tardif, que j’en ai fait moi-même. Je puis dire par expérience qu’elle n’est pas vaine, et que ses risques ne sont pas tels qu’ils puissent excuser notre négligence.

J’avoue que, si j’en étais le maître, le pasteur qui ne veut pas gouverner son peuple par la discipline serait destitué comme pasteur négligent, tout comme est destitué comme prédicateur négligent celui qui ne veut pas prêcher ; car gouverner, j’en suis sûr, est une partie aussi essentielle de la charge pastorale que prêcher.

Je n’irai pas plus loin dans ces confessions. Et maintenant, frères, que reste-t-il, sinon que nous nous reconnaissions tous coupables des péchés mentionnés ci-dessus, et que nous humiliions nos âmes devant le Seigneur pour nos égarements ? Est-ce là « prendre garde à nous-mêmes et à tout le troupeau » ? Cela ressemble-t-il au modèle qui nous est donné dans le texte ? Si nous nous montrions maintenant endurcis et sans humiliation, quel triste symptôme ce serait pour nous-mêmes et pour l’Église ! Le ministère a souvent été menacé et calomnié par bien des sortes d’adversaires ; et si cela peut montrer leur malice impie, cela peut aussi nous signifier la juste indignation de Dieu. Croyez-le, frères, les pasteurs d’Angleterre ne sont ni les moindres ni les derniers dans les péchés du pays. Il est donc temps pour nous de prendre notre part de cette humiliation à laquelle nous appelons depuis si longtemps notre peuple. Si nous n’avons pas perdu le sens, nous pouvons nous apercevoir que Dieu a été irrité contre nous, et que la voix qui appelait cette nation à la repentance nous parlait à nous aussi bien qu’aux autres. « Que celui qui a des oreilles pour entendre entende » les préceptes de la repentance proclamés dans tant de délivrances et de préservations admirables ; que celui qui a des yeux pour voir les voie écrits en tant de lignes de sang. Par le feu et par l’épée, Dieu nous appelle à l’humiliation ; et de même que « le jugement a commencé par la maison de Dieu », de même, si l’humiliation ne commence pas là aussi, ce sera pour nous et pour le pays un triste présage.

Quoi ! nierons-nous ou atténuerons-nous nos péchés tandis que nous appelons notre peuple à une confession franche et entière ? Ne vaut-il pas mieux donner gloire à Dieu par une humble confession que, par ménagement pour nous-mêmes, chercher des feuilles de figuier pour couvrir notre nudité ; contraindre Dieu à bâtir sa gloire, que nous lui avons refusée, sur les ruines de la nôtre, que nous lui avons préférée ; et l’obliger à saisir par des jugements plus sévères encore ce que nous avons refusé de lui céder volontairement ? Hélas ! si vous laissez Dieu obtenir son honneur comme il le pourra, il pourra bien l’obtenir, pour votre douleur et votre déshonneur éternels. Les péchés commis ouvertement nous déshonorent davantage quand nous les cachons que quand nous les confessons. C’est le péché, et non la confession, qui fait notre déshonneur. Nous les avons commis à la face du soleil, de sorte qu’ils ne peuvent être cachés ; et les tentatives pour les voiler ne font qu’accroître notre culpabilité et notre honte. Il n’y a pas d’autre moyen de réparer les brèches que notre péché a faites à notre honneur que la confession franche et l’humiliation. Je n’ai pas osé ne pas confesser mes propres péchés ; et si quelqu’un est offensé que j’aie confessé les siens, qu’il sache que je ne fais que ce que j’ai fait pour moi-même. Et s’ils osent désavouer la confession de leur péché, qu’ils le fassent à leurs risques et périls. Mais quant à tous les pasteurs du Christ vraiment humbles, je ne doute pas qu’ils ne soient plutôt incités à déplorer plus solennellement leurs péchés devant leurs congrégations respectives, et à promettre de s’amender.

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