Chapitre 4 · 41 min de lecture · 52 min d’écoute
Section 1 — La nature de cette surveillance
Considérons ce que c’est que de prendre garde à nous-mêmes.
1. Veillez à ce que l’œuvre de la grâce qui sauve soit pleinement accomplie dans vos propres âmes. Prenez garde à vous-mêmes, de peur d’être dépourvus de cette grâce salutaire de Dieu que vous offrez aux autres, et d’être étrangers à l’action efficace de cet Évangile que vous prêchez ; de peur que, tandis que vous proclamez au monde la nécessité d’un Sauveur, vos propres cœurs ne le négligent, et que vous ne manquiez d’avoir part à lui et aux bienfaits de son salut. Prenez garde à vous-mêmes, de peur de périr pendant que vous appelez les autres à prendre garde de périr, et de mourir de faim vous-mêmes pendant que vous leur préparez leur nourriture. Bien qu’il y ait une promesse de briller comme les étoiles pour ceux qui auront enseigné la justice, à la multitude, cela ne vaut qu’à la condition qu’ils aient d’abord été eux-mêmes tournés vers elle. Leur propre sincérité dans la foi est la condition de leur gloire, à considérer les choses simplement, même si leurs grands travaux dans le ministère peuvent être la condition de la promesse d’une gloire plus grande. Beaucoup ont averti les autres de ne pas venir dans ce lieu de tourments, tandis qu’eux-mêmes s’y hâtaient : plus d’un prédicateur est aujourd’hui en enfer, qui a cent fois exhorté ses auditeurs à employer tout le soin et toute la diligence possibles pour y échapper. Un homme raisonnable peut-il imaginer que Dieu sauvera des hommes parce qu’ils ont offert le salut aux autres, alors qu’ils le refusent pour eux-mêmes, et parce qu’ils ont annoncé aux autres des vérités qu’eux-mêmes négligent et dont ils abusent ? Plus d’un tailleur va en haillons, qui fait pour les autres des habits somptueux ; et plus d’un cuisinier se lèche à peine les doigts, après avoir apprêté pour les autres les mets les plus coûteux. Croyez-le, frères, Dieu n’a jamais sauvé personne parce qu’il était prédicateur, ni parce qu’il était un prédicateur habile, mais parce qu’il était un homme justifié et sanctifié, et par conséquent fidèle dans l’œuvre de son Maître. Prenez donc garde à vous-mêmes d’abord : soyez ce que vous persuadez vos auditeurs d’être, croyez ce que vous les persuadez de croire, et accueillez de tout votre cœur ce Sauveur que vous leur offrez. Celui qui vous a ordonné d’aimer votre prochain comme vous-mêmes voulait dire par là que vous devez vous aimer vous-mêmes, et non vous haïr et vous perdre, vous et eux.
C’est une chose terrible que d’être un chrétien de profession non sanctifié, mais bien plus encore d’être un prédicateur non sanctifié. Ne tremblez-vous pas quand vous ouvrez la Bible, de peur d’y lire la sentence de votre propre condamnation ? Quand vous rédigez vos sermons, vous ne pensez guère que vous dressez des actes d’accusation contre vos propres âmes ! Que, lorsque vous plaidez contre le péché, vous aggravez le vôtre ! Que, lorsque vous proclamez à vos auditeurs les richesses insondables de Christ et de sa grâce, vous publiez votre propre iniquité, puisque vous les rejetez, et votre malheur, puisque vous en êtes privés ! Que pouvez-vous faire, pour persuader les hommes de venir à Christ, pour les arracher au monde, pour les presser de mener une vie de foi et de sainteté, sans que votre conscience, si elle était éveillée, vous dise que vous dites tout cela à votre propre confusion ? Si vous parlez de l’enfer, vous parlez de votre propre héritage ; si vous décrivez les joies du ciel, vous décrivez votre propre misère, puisque vous n’avez aucun droit à l’héritage des saints dans la lumière. Que pouvez-vous dire, la plupart du temps, qui ne se retourne contre vos propres âmes ? Ô vie misérable ! qu’un homme étudie et prêche contre lui-même, et passe ses jours à se condamner lui-même ! Un prédicateur sans grâce et sans expérience est l’une des créatures les plus malheureuses de la terre, et pourtant il est d’ordinaire très insensible à son malheur ; car il a tant de jetons qui ressemblent à l’or de la grâce qui sauve, et tant de pierres brillantes qui imitent les joyaux chrétiens, qu’il est rarement troublé par la pensée de sa pauvreté ; il se croit « riche, enrichi, n’ayant besoin de rien, alors qu’il est malheureux, misérable, pauvre, aveugle et nu ». Il connaît les saintes Écritures, il est exercé aux devoirs saints, il ne vit pas dans un péché ouvert et scandaleux, il sert à l’autel de Dieu, il reprend les fautes des autres, il prêche la sainteté du cœur comme de la vie : comment cet homme pourrait-il ne pas être saint ? Oh ! quelle misère redoublée que de périr au milieu de l’abondance ! – de mourir de faim avec le pain de vie entre nos mains, tandis que nous l’offrons aux autres et que nous les pressons de le prendre ! Que ces ordonnances de Dieu, instituées pour être les moyens de notre conviction et de notre salut, deviennent l’occasion de notre illusion ! et que, tandis que nous présentons aux autres le miroir de l’Évangile pour leur montrer le visage et l’état de leurs âmes, nous n’en regardions nous-mêmes que le revers, où l’on ne voit rien, ou que nous le tournions de côté, afin qu’il nous donne de nous-mêmes une image trompeuse ! Si un tel malheureux voulait suivre mon conseil, il s’arrêterait, il demanderait compte à son cœur et à sa vie, et il se mettrait à se prêcher quelque temps à lui-même avant de prêcher davantage aux autres. Il examinerait si la nourriture qui reste dans la bouche, sans descendre dans l’estomac, peut nourrir ; si « celui qui prononce le nom de Christ » ne doit pas « s’éloigner de l’iniquité » ; si Dieu exaucera ses prières, « s’il a conçu l’iniquité dans son cœur » ; s’il lui suffira, au jour du compte, de dire : « Seigneur, Seigneur, nous avons prophétisé par ton nom », quand il entendra ces paroles redoutables : « Retirez-vous de moi, je ne vous connais pas » ; et quelle consolation ce sera pour Judas, une fois parti pour le lieu qui est le sien, de se souvenir qu’il a prêché avec les autres apôtres, ou qu’il s’est assis avec Christ et que celui-ci l’a appelé « Mon ami ». Quand de telles pensées seraient entrées dans leurs âmes et auraient quelque temps travaillé doucement leurs consciences, je leur conseillerais d’aller trouver leur assemblée et d’y prêcher le sermon d’Origène sur le Psaume 50:16-17 : « Et Dieu dit au méchant: Quoi donc! Tu énumères mes lois, Et tu as mon alliance à la bouche, Toi qui hais les avis, Et qui jettes mes paroles derrière toi! » Puis, après avoir lu ce texte, de s’asseoir, de l’expliquer et de l’appliquer par leurs larmes ; ensuite de faire une confession pleine et franche de leur péché, de déplorer leur état devant toute l’assemblée, et de lui demander ses prières ardentes à Dieu pour obtenir la grâce qui pardonne et renouvelle ; afin qu’ils puissent désormais prêcher un Sauveur qu’ils connaissent, sentir ce qu’ils disent, et recommander les richesses de l’Évangile d’après leur propre expérience.
Hélas ! c’est le danger et le malheur ordinaires de l’Église d’avoir des pasteurs non régénérés et sans expérience, et de voir tant d’hommes devenir prédicateurs avant d’être chrétiens ; consacrés à l’autel comme prêtres de Dieu avant d’être sanctifiés par une consécration du cœur comme disciples de Christ ; et ainsi d’adorer un Dieu inconnu, de prêcher un Christ inconnu, de prier par un Esprit inconnu, de recommander un état de sainteté et de communion avec Dieu, une gloire et un bonheur qui leur sont tous inconnus, et qui risquent de leur rester inconnus pour toujours. Celui qui n’a pas dans son cœur le Christ et la grâce qu’il prêche ne sera guère qu’un prédicateur sans cœur. Oh ! si tous nos étudiants de nos universités voulaient bien y réfléchir ! Quelle pauvre affaire pour eux-mêmes que de passer leur temps à acquérir quelque mince connaissance des œuvres de Dieu, et de quelques-uns des noms que les langues divisées des nations leur ont imposés, sans connaître Dieu lui-même, sans l’exalter dans leur cœur, sans connaître cette unique œuvre de renouvellement qui seule pourrait les rendre heureux ! Ils ne font que « se promener comme une ombre », et passent leur vie comme des hommes qui rêvent, occupant leur esprit et leur langue d’une foule de noms et de notions, tout en restant étrangers à Dieu et à la vie des saints. Si jamais Dieu les réveille par sa grâce qui sauve, ils auront des pensées et des occupations tellement plus sérieuses que leurs études et leurs disputes non sanctifiées, qu’ils confesseront n’avoir fait que rêver jusque-là. Ils se donnent un monde d’affaires pour rien, tandis qu’ils demeurent volontairement étrangers à l’Être premier, indépendant et nécessaire, qui est tout en tous. On ne peut rien connaître droitement si l’on ne connaît Dieu ; aucune étude n’est bien conduite, ni d’une grande utilité, si Dieu n’y est pas étudié. Nous connaissons peu la créature tant que nous ne la connaissons pas dans sa relation avec le Créateur : des lettres isolées et des syllabes non assemblées ne valent pas mieux que du non-sens. Celui qui néglige celui qui est l’alpha et l’oméga, le commencement et la fin, et qui ne voit pas en toutes choses celui qui est le Tout de tout, ne voit rien du tout. Toutes les créatures, en tant que telles, sont des syllabes rompues ; séparées de Dieu, elles ne signifient rien. Si elles en étaient réellement séparées, elles cesseraient d’être, et la séparation serait un anéantissement ; et quand nous les séparons dans notre imagination, nous les réduisons à rien pour nous-mêmes. Autre chose est de connaître les créatures comme Aristote, autre chose de les connaître comme un chrétien. Nul autre qu’un chrétien ne peut lire une seule ligne de sa Physique de manière à la bien comprendre. C’est une étude haute et excellente, et plus utile que beaucoup ne le pensent ; mais c’en est la moindre partie qu’Aristote peut nous enseigner.
Quand l’homme fut créé parfait et placé dans un monde parfait, où toutes choses étaient dans un ordre parfait, la création entière était alors le livre de l’homme, dans lequel il devait lire la nature et la volonté de son grand Créateur. Chaque créature portait le nom de Dieu gravé si lisiblement que l’homme pouvait le lire en courant. Il ne pouvait ouvrir les yeux sans voir quelque image de Dieu ; mais nulle part aussi pleinement et aussi vivement qu’en lui-même. C’était donc son œuvre d’étudier tout le volume de la nature, mais d’abord et surtout de s’étudier lui-même. Et si l’homme avait persévéré dans cette voie, il aurait continué de croître dans la connaissance de Dieu et de lui-même ; mais quand il voulut à toute force connaître et aimer la créature et lui-même séparément de Dieu, il perdit la connaissance tant de la créature que du Créateur, en tant qu’elle pouvait le rendre bienheureux et méritait le nom de connaissance ; et à sa place il a obtenu la malheureuse connaissance qu’il convoitait, à savoir les notions vides et la connaissance chimérique de la créature et de lui-même, ainsi séparés. Et ainsi celui qui vivait pour le Créateur, et de lui, vit maintenant pour les autres créatures et d’elles, et pour lui-même et de lui-même ; et ainsi « tout homme debout » (le savant comme l’illettré) « n’est qu’un souffle. Oui, l’homme se promène comme une ombre, Il s’agite vainement ». Et il faut bien remarquer que, de même que Dieu n’a pas déposé sa relation de Créateur en devenant notre Rédempteur, mais que l’œuvre de la rédemption est, à certains égards, subordonnée à celle de la création, et la loi du Rédempteur à la loi du Créateur ; de même aussi les devoirs que nous avions envers Dieu comme Créateur n’ont pas cessé, mais les devoirs que nous avons envers le Rédempteur, en tant que tel, leur sont subordonnés. C’est l’œuvre de Christ de nous ramener à Dieu et de nous rétablir dans la perfection de la sainteté et de l’obéissance ; et comme il est le chemin qui mène au Père, la foi en lui est le chemin qui nous ramène à notre premier emploi et à notre première jouissance de Dieu. J’espère que vous voyez où je veux en venir par tout cela : voir Dieu dans ses créatures, l’aimer et converser avec lui, c’était l’occupation de l’homme dans son état d’intégrité ; cela a si peu cessé d’être notre devoir que c’est l’œuvre de Christ de nous y ramener par la foi ; c’est pourquoi les hommes les plus saints sont les meilleurs étudiants des œuvres de Dieu, et nul autre que les saints ne peut les étudier ni les connaître comme il faut. « Les œuvres de l’Éternel sont grandes, Recherchées par tous ceux qui les aiment », non pour elles-mêmes, mais pour celui qui les a faites. Votre étude de la physique et des autres sciences ne vaut pas un fétu, si ce n’est pas Dieu que vous y cherchez. Voir et admirer, révérer et adorer, aimer Dieu et faire ses délices de lui, tel qu’il se montre dans ses œuvres – voilà la vraie et la seule philosophie ; le contraire n’est que pure folie, et Dieu lui-même l’appelle ainsi à maintes reprises. Voilà la sanctification de vos études : qu’elles soient consacrées à Dieu, et qu’il en soit la fin, l’objet et la vie.
C’est pourquoi je prendrai la liberté de vous dire, en passant, que c’est une grave erreur, et lourde de conséquences dans les académies chrétiennes (pardonnez ce blâme à quelqu’un de si peu qualifié pour le porter, puisque la nécessité du cas l’exige), que d’y étudier la créature avant le Rédempteur, et de s’appliquer à la physique, à la métaphysique et aux mathématiques avant de s’appliquer à la théologie ; alors que nul homme qui n’a pas les éléments vitaux de la théologie n’est capable de dépasser, en philosophie, le niveau d’un sot. La théologie doit poser le fondement et ouvrir la marche de toutes nos études. S’il faut chercher Dieu dans notre recherche de la créature (et nous ne devons rechercher aucune connaissance d’elle séparée de lui), alors les précepteurs doivent enseigner Dieu à leurs élèves en toutes choses, et la théologie doit être le commencement, le milieu, la fin, la vie, le tout de leurs études. Notre physique et notre métaphysique doivent être ramenées à la théologie ; et la nature doit être lue comme l’un des livres de Dieu, écrit tout exprès pour qu’il s’y révèle lui-même. La sainte Écriture est le livre le plus facile : quand vous y aurez d’abord appris Dieu et sa volonté, quant aux choses les plus nécessaires, appliquez-vous à l’étude de ses œuvres, et lisez chaque créature en chrétien et en théologien. Si vous ne vous voyez pas vous-mêmes, et toutes choses, comme ayant en Dieu la vie, le mouvement et l’être, vous ne voyez rien, quoi que vous pensiez voir. Si vous ne percevez pas, dans votre étude des créatures, que Dieu est tout et en tous, et que « C’est de lui, par lui, et pour lui que sont toutes choses », vous penserez peut-être « savoir quelque chose », mais vous ne savez rien « comme il faut connaître ». N’ayez pas une si basse idée de votre physique et des œuvres de Dieu que d’y voir de simples études préparatoires pour les écoliers. C’est une part très haute et très noble de la sainteté que de chercher, contempler, admirer et aimer le grand Créateur dans toutes ses œuvres. Combien les saints de Dieu se sont occupés de ce haut et saint exercice ! Le livre de Job et les Psaumes peuvent nous montrer que notre physique n’est pas aussi étrangère à la théologie que certains le supposent.
Je propose donc, par zèle pour le bien de l’Église et pour le succès de leurs travaux si nécessaires, à la considération de tous les précepteurs pieux, s’ils ne devraient pas enseigner à leurs élèves, ou leur faire lire, les parties principales de la théologie pratique (et il n’y en a pas d’autre) aussi tôt et aussi diligemment que n’importe laquelle des sciences ; et si elles ne devraient pas aller de pair dès le tout début. Il est bon que les élèves entendent des sermons ; mais cela ne suffit pas. Si les précepteurs faisaient leur principale affaire de faire connaître à leurs élèves la doctrine du salut, et s’efforçaient de la faire pénétrer dans leur cœur, afin que tout soit reçu selon son poids, et enseigné à leur cœur aussi bien qu’à leur tête ; s’ils conduisaient le reste de leur enseignement de telle sorte qu’il apparaisse qu’ils ne le font servir qu’à cette fin, et que leurs élèves sentent ce qu’ils visent en tout cela ; s’ils enseignaient ainsi toute leur philosophie in habitu theologico, – ce pourrait être un heureux moyen de rendre heureux l’Église et le pays. Mais quand les langues et la philosophie absorbent presque tout leur temps et toute leur diligence, et qu’au lieu de lire la philosophie en théologiens, ils lisent la théologie en philosophes, comme si elle n’avait pas plus d’importance qu’une leçon de musique ou d’arithmétique, et n’était pas la doctrine de la vie éternelle ; – voilà ce qui flétrit tant d’hommes dans le bourgeon, et ce qui infeste l’Église de docteurs non sanctifiés ! De là vient que nous avons tant d’hommes du monde pour prêcher la félicité invisible, et tant d’hommes charnels pour annoncer les mystères de l’Esprit ; et plût à Dieu que je ne doive pas dire tant d’incrédules pour prêcher Christ, ou tant d’athées pour prêcher le Dieu vivant : et quand on leur enseigne la philosophie avant la religion ou sans elle, quoi d’étonnant si leur philosophie devient toute leur religion, ou la plus grande partie !
Je m’adresse donc encore une fois à tous ceux qui ont la charge d’instruire la jeunesse, surtout en vue de la préparer au ministère. Vous qui êtes maîtres d’école et précepteurs, commencez et finissez par les choses de Dieu. Dites chaque jour au cœur de vos élèves ces choses qui doivent être gravées dans leur cœur, faute de quoi ils sont perdus. Laissez tomber souvent de vos lèvres quelques paroles pénétrantes sur Dieu, sur l’état de leur âme et sur la vie à venir. Ne dites pas qu’ils sont trop jeunes pour les comprendre et les recevoir. Vous ne savez guère quelles impressions elles peuvent produire. Non seulement l’âme de cet enfant, mais beaucoup d’âmes pourront avoir sujet de bénir Dieu pour votre zèle et votre diligence, et même pour une seule de ces paroles dites à propos. Vous avez sur d’autres un grand avantage pour leur faire du bien : vous les avez avant qu’ils soient parvenus à maturité, et ils vous écouteront quand ils n’en écouteraient pas un autre. S’ils sont destinés au ministère, vous les préparez au service particulier de Dieu ; ne doivent-ils pas d’abord connaître celui qu’ils auront à servir ? Oh ! pensez en vous-mêmes quelle triste chose ce sera pour leurs propres âmes, et quel tort pour l’Église de Dieu, s’ils sortent de vos mains avec des cœurs ordinaires et charnels pour une œuvre si grande, si sainte et si spirituelle ! Sur cent étudiants dans l’un de nos collèges, combien peut-il y en avoir qui soient des jeunes gens sérieux, éprouvés et pieux ! Si vous en envoyiez la moitié à une œuvre pour laquelle ils ne sont pas faits, quels ravages cruels ne feront-ils pas dans l’Église ou dans le pays ! Au contraire, si vous êtes l’instrument de leur conversion et de leur sanctification, combien d’âmes pourront vous bénir, et quel plus grand bien pouvez-vous faire à l’Église ? Une fois que leur cœur aura été touché, pour leur salut, par la doctrine qu’ils étudient et qu’ils prêchent, ils l’étudieront de meilleur cœur et la prêcheront de meilleur cœur : leur propre expérience les dirigera vers les sujets les plus appropriés, leur fournira la matière, et les animera pour la faire pénétrer dans la conscience de leurs auditeurs. Veillez donc à ne pas préparer de quoi faire gémir et lamenter l’Église, ni de quoi occuper le grand bourreau des meurtriers d’âmes.
2. Ne vous contentez pas d’être dans l’état de grâce, mais veillez aussi à ce que vos grâces soient maintenues dans un exercice vigoureux et vivant, et prêchez-vous à vous-mêmes les sermons que vous étudiez, avant de les prêcher aux autres. Si vous le faisiez pour votre propre bien, ce ne serait pas peine perdue ; mais je vous parle ici au nom de l’intérêt public : faites-le pour l’amour de l’Église. Quand votre esprit est dans une disposition sainte et céleste, votre peuple a toutes les chances d’en recueillir les fruits. Vos prières, vos louanges et votre doctrine leur seront douces et célestes. Ils sentiront sans doute quand vous aurez été beaucoup avec Dieu : ce qui occupe le plus votre cœur sera sans doute ce qui frappera le plus leurs oreilles. Je le confesse, et je dois le dire d’après une triste expérience : je publie à mon troupeau les désordres de ma propre âme. Quand je laisse mon cœur se refroidir, ma prédication est froide ; quand il est confus, ma prédication est confuse ; et je puis souvent observer, même chez les meilleurs de mes auditeurs, que lorsque je suis devenu froid dans ma prédication, ils se sont refroidis eux aussi, et les prières que j’ai ensuite entendues d’eux ne ressemblaient que trop à ma prédication. Nous sommes les nourrices des petits enfants de Christ. Si nous cessons de nous nourrir, nous les affamerons ; cela se verra bientôt à leur maigreur et à la mollesse avec laquelle ils s’acquittent de leurs divers devoirs. Si nous laissons décliner notre amour, nous ne sommes guère en état d’éveiller le leur. Si nous relâchons notre sainte vigilance et notre crainte, cela paraîtra dans notre prédication : si le fond ne le montre pas, la manière le fera. Si nous nous nourrissons d’aliments malsains, soit d’erreurs, soit de controverses stériles, nos auditeurs risquent fort de s’en porter plus mal. Au contraire, si nous abondons en foi, en amour et en zèle, comme cela déborderait pour rafraîchir nos assemblées, et comme cela paraîtrait dans l’accroissement des mêmes grâces en elles ! Ô frères, veillez donc sur vos propres cœurs : tenez au-dehors les convoitises, les passions et les penchants mondains ; entretenez la vie de la foi, de l’amour et du zèle ; demeurez beaucoup chez vous, et soyez beaucoup avec Dieu. Si ce n’est pas votre affaire quotidienne d’étudier vos propres cœurs, de soumettre la corruption et de marcher avec Dieu – si vous n’en faites pas une œuvre à laquelle vous vous appliquez constamment, tout ira de travers, et vous affamerez vos auditeurs ; ou bien, si vous n’avez qu’une ferveur affectée, vous ne pouvez espérer qu’une bénédiction d’en haut l’accompagne. Par-dessus tout, adonnez-vous beaucoup à la prière secrète et à la méditation. C’est là que vous devez aller chercher le feu céleste qui doit allumer vos sacrifices : souvenez-vous que vous ne pouvez pas faiblir et négliger votre devoir à votre seul dommage ; beaucoup y perdront aussi bien que vous. Pour l’amour de votre peuple, veillez donc sur vos cœurs. S’il vous arrivait d’être saisis d’un accès d’orgueil spirituel, de tomber dans quelque erreur dangereuse, et de répandre vos propres inventions pour entraîner des disciples après vous, quelle blessure ce pourrait être pour l’Église dont vous avez la surveillance ! Vous pourriez devenir pour elle une peste au lieu d’une bénédiction, et ses membres pourraient souhaiter n’avoir jamais vu votre visage. Oh ! prenez donc garde à vos propres jugements et à vos affections. La vanité et l’erreur s’insinuent sournoisement, et viennent rarement sans de beaux prétextes : les grands désordres et les apostasies ont d’ordinaire de petits commencements. Le prince des ténèbres se déguise souvent en ange de lumière, pour ramener dans les ténèbres les enfants de la lumière. Avec quelle facilité aussi les désordres se glissent dans nos affections et dans notre premier amour, et comme notre crainte et notre vigilance se relâchent ! Veillez donc, pour l’amour de vous-mêmes et des autres.
Mais, outre cette vigilance générale, il me semble qu’un pasteur devrait prendre un soin particulier de son cœur avant d’aller trouver l’assemblée : s’il est froid à ce moment-là, comment pourra-t-il réchauffer le cœur de ses auditeurs ? Allez donc alors tout spécialement à Dieu chercher la vie : lisez quelque livre stimulant et propre à réveiller, ou méditez sur le poids du sujet dont vous allez parler, et sur la grande nécessité des âmes de votre peuple, afin d’entrer dans sa maison avec le zèle du Seigneur. Entretenez ainsi en vous-mêmes la vie de la grâce, afin qu’elle paraisse dans tous vos sermons du haut de la chaire, – afin que quiconque vient froid à l’assemblée en reçoive quelque chaleur avant d’en sortir.
3. Prenez garde à vous-mêmes, de peur que votre exemple ne contredise votre doctrine, et que vous ne mettiez devant les aveugles des pierres d’achoppement qui pourraient causer leur ruine ; de peur de démentir par votre vie ce que vous dites de votre bouche, et d’être vous-mêmes les plus grands obstacles au succès de vos propres travaux. Notre œuvre est fort entravée quand d’autres hommes contredisent en particulier, toute la semaine, auprès des pauvres gens, ce que nous leur avons dit en public de la part de la Parole de Dieu, parce que nous ne pouvons être là pour dévoiler leur folie ; mais vous entraverez bien davantage votre œuvre si vous vous contredisez vous-mêmes, si vos actions donnent un démenti à votre langue, et si vous bâtissez une heure ou deux avec votre bouche pour démolir de vos mains toute la semaine suivante ! C’est le moyen de faire croire aux hommes que la Parole de Dieu n’est qu’une fable, et de faire paraître la prédication comme un vain bavardage. Celui qui pense ce qu’il dit agira sûrement comme il parle. Une seule parole orgueilleuse, hargneuse ou hautaine, une seule querelle inutile, une seule action avare, peut couper la gorge à bien des sermons, et flétrir le fruit de tout ce que vous avez fait. Dites-moi, frères, dans la crainte de Dieu : tenez-vous au succès de vos travaux, oui ou non ? Désirez-vous ardemment le voir dans les âmes de vos auditeurs ? Si ce n’est pas le cas, pourquoi prêchez-vous, pourquoi étudiez-vous, et pourquoi vous dites-vous ministres de Christ ? Mais si c’est le cas, assurément vous ne pouvez vous résoudre à gâter votre œuvre pour une chose de néant. Quoi ! vous tenez au succès de vos travaux, et pourtant vous ne voulez pas donner un peu aux pauvres, ni supporter une injure ou une parole grossière, ni vous abaisser jusqu’aux plus humbles, ni renoncer à vos manières emportées ou hautaines, – non, pas même pour gagner des âmes et atteindre le but de tous vos travaux ! Vous faites vraiment peu de cas du succès, vous qui le vendez à si bas prix, ou qui ne voulez pas faire si peu de chose pour l’obtenir.
C’est une erreur manifeste chez certains pasteurs que de mettre une telle disproportion entre leur prédication et leur vie ; ils étudient beaucoup pour prêcher avec exactitude, et peu ou point pour vivre avec exactitude. Toute la semaine leur semble à peine suffire pour étudier comment parler pendant deux heures ; et pourtant une heure paraît de trop pour étudier comment vivre toute la semaine. Ils répugnent à mal placer un mot dans leurs sermons, ou à se rendre coupables de quelque défaut notable (et je ne les en blâme pas, car la matière est sainte et grave), mais ils ne font aucun cas de mal placer leurs affections, leurs paroles et leurs actions dans le cours de leur vie. Oh ! avec quel raffinement j’ai entendu prêcher certains hommes, et avec quelle insouciance je les ai vus vivre ! Ils mettaient tant de soin à la préparation de leurs sermons que prêcher rarement leur semblait une vertu, afin que leur langage fût plus poli ; et tous les auteurs de rhétorique qu’ils pouvaient trouver étaient enrôlés pour servir à orner leur style (et les colifichets étaient souvent leurs principaux ornements). Ils étaient si difficiles quand ils écoutaient les autres, que nul ne leur plaisait qui parlait comme il pensait, ou qui ne noyait pas les affections, n’engourdissait pas le cœur ou ne le troublait pas par les accents dominants d’un esprit fantasque. Et pourtant, quand il s’agissait de pratique, et qu’ils étaient une fois sortis de l’église, quelle négligence chez ces hommes, et combien peu ils se souciaient de ce qu’ils disaient ou faisaient, pourvu que ce ne fût pas assez grossier pour les déshonorer ! Ceux qui prêchaient avec précision ne voulaient pas vivre avec précision ! Quelle différence entre leurs discours de la chaire et leurs conversations familières ? Ceux qui supportaient le moins les barbarismes, les solécismes et les paralogismes dans un sermon pouvaient aisément les tolérer dans leur vie et leur conduite.
Assurément, frères, nous avons de très grandes raisons de prendre garde à ce que nous faisons, aussi bien qu’à ce que nous disons : si nous voulons être vraiment les serviteurs de Christ, nous ne devons pas l’être seulement de la langue, mais le servir par nos actes, et être de ceux qui « mettent l’œuvre en pratique, afin d’être heureux dans notre activité ». Comme notre peuple doit « mettre en pratique la parole, et ne pas se borner à l’écouter », ainsi nous devons agir, et non pas seulement parler, de peur de « nous tromper nous-mêmes ». Une doctrine pratique doit être prêchée pratiquement. Nous devons étudier avec autant d’ardeur comment bien vivre que comment bien prêcher. Nous devons réfléchir, et réfléchir encore, à la manière de régler nos vies, aussi bien que nos sermons, pour qu’elles servent le mieux au salut des hommes.
Quand vous étudiez ce que vous direz à votre peuple, si vous avez quelque souci de leurs âmes, vous vous direz souvent : « Comment pénétrerai-je en eux ? et que dirai-je qui soit le plus propre à les convaincre, à les convertir et à avancer leur salut ? » Et ne devriez-vous pas vous dire avec la même diligence : « Comment vivrai-je, que ferai-je, et comment disposerai-je de tout ce que j’ai, de la manière qui serve le mieux au salut des âmes ? » Frères, si le salut des âmes est votre but, vous le poursuivrez certainement hors de la chaire aussi bien qu’en chaire ! S’il est votre but, vous vivrez pour lui, et vous y ferez concourir tous vos efforts. Vous vous demanderez, au sujet de l’argent de votre bourse aussi bien que des paroles de votre bouche : « De quelle manière l’emploierai-je pour le plus grand bien, surtout pour les âmes des hommes ? » Oh ! si c’était là votre étude quotidienne : comment employer pour Dieu vos biens, vos amis et tout ce que vous avez, aussi bien que votre langue ! Alors nous verrions ce fruit de vos travaux qu’on ne verra sans doute jamais autrement. Si vous ne poursuivez le but du ministère qu’en chaire, il semblerait que vous ne vous teniez pour pasteurs que le temps que vous y êtes. Et s’il en est ainsi, je pense que vous ne méritez nullement d’être tenus pour pasteurs.
Permettez-moi donc de vous supplier, frères, de bien faire aussi bien que de bien dire. Soyez « zélés pour les bonnes œuvres ». N’épargnez aucune dépense, si elle peut avancer l’œuvre de votre Maître.
(1) Gardez votre innocence, et marchez sans donner de scandale. Que vos vies condamnent le péché et persuadent les hommes de faire leur devoir. Voudriez-vous que votre peuple ait plus de soin de son âme que vous n’en avez de la vôtre ? Si vous voulez qu’ils rachètent le temps, ne gaspillez pas le vôtre. Si vous ne voulez pas qu’ils soient vains dans leurs conversations, veillez à ce que chacune de vos paroles serve à l’édification et « communique une grâce à ceux qui l’entendent ». Réglez bien vos propres familles, si vous voulez qu’ils en fassent autant des leurs. Ne soyez pas orgueilleux et hautains, si vous voulez qu’ils soient humbles. Il n’est pas de vertus où votre exemple fasse plus, ne serait-ce que pour atténuer les préventions des hommes, que l’humilité, la douceur et le renoncement à soi-même. Pardonnez les injures, et « Ne te laisse pas vaincre par le mal, mais surmonte le mal par le bien ». Faites comme notre Seigneur, « qui, injurié, ne rendait point d’injures ». Si les pécheurs sont obstinés, arrogants et méprisants, la chair et le sang vous persuaderont de prendre leurs armes et de les maîtriser par leurs moyens charnels ; mais ce n’est pas là le chemin (au-delà de ce que peuvent exiger la légitime défense ou le bien public) : triomphez d’eux plutôt par la bonté, la patience et la douceur. La première manière peut montrer que vous avez plus de pouvoir mondain qu’eux (en quoi pourtant ils sont d’ordinaire trop forts pour les fidèles) ; mais seule la seconde leur dira que vous les surpassez en excellence spirituelle. Si vous croyez que Christ est plus digne d’imitation que César ou Alexandre, et qu’il y a plus de gloire à être chrétien qu’à être conquérant, et même à être un homme qu’à être une bête – qui nous surpasse souvent en force –, luttez par la charité, et non par la violence ; opposez à la force la douceur, l’amour et la patience, et non la force à la force. Souvenez-vous que vous êtes tenus d’être les serviteurs de tous : « laissez-vous attirer par ce qui est humble ». Ne soyez pas distants envers les pauvres de votre troupeau ; ils sont portés à prendre votre froideur pour du mépris. La familiarité, employée à de saintes fins, peut faire énormément de bien. Ne parlez à personne avec arrogance ou irrespect ; soyez courtois envers le plus humble, comme envers votre égal en Christ. Des manières bienveillantes et engageantes sont un moyen peu coûteux de faire du bien aux hommes.
(2) Permettez-moi de vous supplier d’abonder en œuvres de charité et de bienfaisance. Allez trouver les pauvres, voyez ce qui leur manque, et montrez votre compassion à la fois pour leur âme et pour leur corps. Achetez-leur un catéchisme et d’autres petits livres propres à leur faire du bien, et faites-leur promettre de les lire avec soin et attention. Ouvrez votre bourse jusqu’au bout, et faites tout le bien que vous pouvez. Ne songez pas à être riches ; ne recherchez pas de grandes choses pour vous ou pour vos descendants. Et si vous vous appauvrissiez pour faire un plus grand bien, serait-ce une perte ou un gain ? Si vous croyez que Dieu est le plus sûr des trésoriers, et que dépenser à son service est le placement le plus fructueux, montrez-leur que vous le croyez. Je sais que la chair et le sang chicaneront avant de lâcher leur proie, et ne manqueront jamais de quelque chose à dire contre ce devoir qui va contre leur intérêt ; mais remarquez bien ce que je dis (et que le Seigneur le fasse pénétrer dans vos cœurs) : l’homme qui a dans le monde quelque chose de si cher qu’il ne puisse s’en passer pour Christ, si Christ le lui demande, n’est pas un vrai chrétien. Et parce qu’un cœur charnel ne veut pas croire que Christ le lui demande quand il ne peut s’en passer, et qu’il fait donc de cela son échappatoire pour se tromper lui-même, je dis de plus que l’homme qui ne veut pas se laisser persuader que le devoir est le devoir, parce qu’il ne peut se passer, pour Christ, de ce qu’il faudrait y dépenser, n’est pas un vrai chrétien ; car un cœur faux corrompt l’intelligence, et celle-ci à son tour accroît les illusions du cœur. Ne tenez donc pas pour une ruine de vous faire des amis avec les richesses injustes et de vous amasser un trésor dans le ciel, même si vous ne vous laissez que peu de chose sur la terre. Vous ne perdez pas grand avantage pour le ciel en devenant pauvres : « Sur la route, plus on voyage léger, mieux on va. »
Je sais que là où le cœur est charnel et avare, les paroles n’arracheront pas l’argent des mains des hommes ; ils peuvent dire tout cela, et davantage, aux autres ; mais dire est une chose, et croire en est une autre. Mais chez ceux qui sont de vrais croyants, il me semble que de telles considérations devraient l’emporter. Oh ! que de bien les pasteurs pourraient faire, s’ils voulaient seulement vivre dans le mépris du monde, de ses richesses et de sa gloire, dépenser tout ce qu’ils ont au service de leur Maître, et se priver dans leur chair afin d’avoir de quoi faire le bien ! Cela ouvrirait plus de cœurs à la réception de leur doctrine que toute leur éloquence ; et, sans cela, la singularité en religion ne paraîtra qu’hypocrisie, et il est probable qu’elle en soit une. « Celui qui pratique le désintéressement prie le Seigneur ; celui qui arrache un homme au péril offre un riche sacrifice ; voilà nos sacrifices ; voilà ce qui est saint pour Dieu. Ainsi, le plus pieux d’entre nous est celui qui s’efface le plus », dit Minucius Félix. Bien qu’il ne faille pas faire comme les papistes, qui se retirent dans des monastères et rejettent toute propriété, nous ne devons pourtant rien posséder que nous ne possédions pour Dieu.
4. Prenez garde à vous-mêmes, de peur de vivre dans les péchés mêmes que vous condamnez chez les autres, et d’être coupables de ce que vous condamnez chaque jour. Ferez-vous votre œuvre de magnifier Dieu, pour ensuite le déshonorer autant que les autres ? Proclamerez-vous l’autorité souveraine de Christ, pour la mépriser ensuite et vous révolter vous-mêmes ? Prêcherez-vous ses lois, pour les violer délibérément ? Si le péché est mauvais, pourquoi y vivez-vous ? S’il ne l’est pas, pourquoi en détournez-vous les hommes ? S’il est dangereux, comment osez-vous vous y risquer ? s’il ne l’est pas, pourquoi le dites-vous aux hommes ? Si les menaces de Dieu sont vraies, pourquoi ne les craignez-vous pas ? si elles sont fausses, pourquoi en troublez-vous inutilement les hommes, et les jetez-vous dans de telles frayeurs sans motif ? Connaissez-vous « le jugement de Dieu, déclarant dignes de mort ceux qui commettent de telles choses », et voulez-vous pourtant les commettre ? Toi « qui enseignes les autres, tu ne t’enseignes pas toi-même! Toi qui dis de ne pas commettre d’adultère », ou de ne pas s’enivrer, ou de ne pas être avare, l’es-tu toi-même ? « Toi qui te fais une gloire de la loi, tu déshonores Dieu par la transgression de la loi! » Quoi ! la même langue qui parle contre le mal dira-t-elle du mal ? Ces lèvres qui décrient chez les autres ces choses et d’autres semblables censureront-elles, calomnieront-elles et dénigreront-elles votre prochain ? Prenez garde à vous-mêmes, de peur de décrier le péché sans le vaincre ; de peur que, tout en cherchant à l’abattre chez les autres, vous ne vous incliniez devant lui et ne deveniez vous-mêmes ses esclaves : « car chacun est esclave de ce qui a triomphé de lui ». « en vous livrant à quelqu’un comme esclaves pour lui obéir, vous êtes esclaves de celui à qui vous obéissez, soit du péché qui conduit à la mort, soit de l’obéissance qui conduit à la justice ». Ô frères ! il est plus facile de gronder contre le péché que de le vaincre.
Enfin, prenez garde à vous-mêmes, afin de ne pas manquer des qualités nécessaires à votre œuvre. Celui qui veut enseigner aux hommes toutes ces choses mystérieuses qu’il faut connaître pour être sauvé ne doit pas être lui-même un enfant dans la connaissance. Oh ! quelles qualités sont nécessaires à un homme chargé d’une responsabilité comme la nôtre ! Que de difficultés en théologie à résoudre ! et cela, touchant les principes fondamentaux de la religion ! Que de textes obscurs de l’Écriture à expliquer ! Que de devoirs à accomplir, où nous et les autres pouvons nous égarer, si nous ne sommes pas bien instruits de leur matière, de leur manière et de leur fin ! Que de péchés à éviter, ce qu’on ne peut faire sans intelligence et sans prévoyance ! Quel nombre de tentations rusées et subtiles nous devons dévoiler aux yeux de notre peuple, afin qu’il y échappe ! Que de cas de conscience graves et pourtant embrouillés nous avons à résoudre presque chaque jour ! Et une œuvre si vaste, une œuvre comme celle-là, peut-elle être accomplie par des hommes novices et sans qualités ? Oh ! quelles forteresses nous avons à battre en brèche, et combien ! Quelle résistance subtile et obstinée nous devons attendre de chaque cœur auquel nous avons affaire ! Le préjugé a tellement barré notre chemin que nous pouvons à peine obtenir d’être écoutés avec patience. Nous ne pouvons faire une brèche dans leurs espérances sans fondement et leur paix charnelle sans qu’ils aient vingt faux-fuyants et raisons spécieuses pour la réparer ; et vingt ennemis, qui ont l’air d’amis, sont prêts à les y aider. Nous ne discutons pas avec eux à armes égales. Nous avons à raisonner avec des enfants qui ne peuvent nous comprendre. Nous avons à argumenter avec des hommes égarés (dans les choses spirituelles) qui nous couvriront la voix de leurs absurdités furieuses. Nous avons affaire à des gens obstinés et déraisonnables qui, réduits au silence, n’en sont pas plus convaincus, et qui, lorsqu’ils ne peuvent vous donner de raison, vous donneront leur résolution ; comme cet homme auquel Salvien eut affaire, qui, résolu à dévorer le bien d’un pauvre, et supplié par celui-ci de s’en abstenir, répondit « qu’il ne pouvait accéder à sa demande, car il avait fait vœu de le prendre », si bien que le prédicateur, à cause de cette très religieuse mauvaise action, dut se retirer. Nous plaidons la cause contre la volonté et les passions des hommes autant que contre leur intelligence ; et celles-là n’ont ni raison ni oreilles. Leurs meilleurs arguments sont : « Je ne vous croirai pas, ni vous ni tous les prédicateurs du monde, sur de telles choses. Je ne changerai ni d’avis ni de vie ; je ne quitterai pas mes péchés ; je ne serai jamais aussi rigoriste, advienne que pourra. » Ce n’est pas un seul, mais une multitude de passions furieuses et d’ennemis contradicteurs que nous avons à combattre à la fois, chaque fois que nous entreprenons la conversion d’un pécheur ; comme si un homme devait discuter dans une foire ou une émeute, ou au milieu d’une foule de violentes mégères. Quel combat égal, et quel succès pourrait-on attendre ici ? Telle est pourtant notre œuvre ; et c’est une œuvre qu’il faut accomplir.
Ô frères ! quels hommes devrions-nous être en habileté, en résolution et en diligence infatigable, nous qui avons tout cela à faire ? Paul s’est-il écrié : « qui est suffisant pour ces choses? » Et nous serions orgueilleux, ou négligents, ou paresseux, comme si nous y suffisions ? Comme Pierre dit à chaque chrétien, en considération du grand changement qui nous attend : « Quelles ne doivent pas être la sainteté de notre conduite et notre piété ! » ainsi puis-je dire à chaque pasteur : « Puisque toutes ces choses reposent entre nos mains, quels ne doivent pas être nos saints efforts et nos résolutions pour notre œuvre ! » Ce n’est pas un fardeau pour les épaules d’un enfant. Quelle habileté chaque partie de notre œuvre exige ! – et quelle est l’importance de chaque partie ! Prêcher un sermon n’est pas, je crois, la partie la plus difficile ; et pourtant quelle habileté il faut pour rendre la vérité claire ; pour convaincre les auditeurs, faire entrer dans leurs consciences une lumière irrésistible, l’y maintenir, et pousser tout jusqu’au bout ; pour visser la vérité dans leur esprit et faire pénétrer Christ dans leurs affections ; pour aller au-devant de chaque objection et la résoudre clairement ; pour acculer les pécheurs et leur faire voir qu’il n’y a point d’espérance, mais qu’ils doivent inévitablement être ou convertis ou condamnés – et faire tout cela, pour le langage et la manière, comme il sied à notre œuvre, et pourtant de la façon la mieux adaptée à la capacité de nos auditeurs. Cela, et bien d’autres choses qu’il faudrait faire dans chaque sermon, exige assurément une grande sainte habileté. Un Dieu si grand, dont nous portons le message, devrait être honoré par la manière dont nous le délivrons. C’est une chose lamentable que, dans un message du Dieu du ciel, d’une importance éternelle pour les âmes des hommes, nous nous conduisions si faiblement, si maladroitement, si imprudemment ou si légèrement, que toute l’affaire échoue entre nos mains, que Dieu soit déshonoré, son œuvre discréditée, et les pécheurs plutôt endurcis que convertis ; et tout cela par notre faiblesse ou notre négligence ! Combien de fois des auditeurs charnels sont-ils rentrés chez eux en se moquant des défaillances manifestes et déshonorantes du prédicateur ! Combien dorment sous notre prédication, parce que notre cœur et notre langue sont endormis, et que nous n’apportons pas assez d’habileté et de zèle pour les réveiller !
De plus, quelle habileté il faut pour défendre la vérité contre les contradicteurs, et pour traiter avec les ergoteurs, selon leurs divers procédés et leur situation ! Et si nous échouons par faiblesse, comme ils triompheront de nous ! Ce n’est pourtant là que le moindre mal : mais qui sait combien de faibles pourront par là être pervertis, pour leur propre ruine et le trouble de l’Église ?
Quelle habileté il faut pour traiter en particulier avec une pauvre âme ignorante en vue de sa conversion !
Ô frères ! ne reculez-vous pas, ne tremblez-vous pas, au sentiment de toute cette œuvre ? Une mesure ordinaire de sainte habileté et de capacité, de prudence et d’autres qualités, suffira-t-elle à une tâche comme celle-là ? Je sais que la nécessité peut contraindre l’Église à tolérer les faibles ; mais malheur à nous si nous tolérons notre propre faiblesse et nous y complaisons ! La raison et la conscience ne vous disent-elles pas que, si vous osez entreprendre une œuvre aussi haute que celle-ci, vous ne devez épargner aucune peine pour être qualifiés pour l’accomplir ? Ce n’est pas, de temps à autre, un oisif coup d’œil ou un simple avant-goût des études qui suffira à faire un théologien capable et solide. Je sais que la paresse a appris à alléguer la vanité de toutes nos études, et combien c’est l’Esprit seul qui doit nous qualifier pour notre œuvre et nous y assister ; comme si Dieu nous commandait l’usage des moyens, pour ensuite nous autoriser à les négliger ; comme si c’était sa manière de nous faire prospérer dans l’oisiveté, de nous amener à la connaissance par des songes pendant notre sommeil, ou de nous enlever au ciel pour nous montrer ses desseins, tandis que nous ne pensons à rien de tel et que nous gaspillons notre temps sur la terre ! Oh ! que des hommes osent, par leur paresse, « éteindre l’Esprit », et ensuite invoquer l’Esprit pour le faire ! « Ô action outrageante, honteuse et contre nature ! » Dieu nous a commandé : « Ayez du zèle, et non de la paresse. Soyez fervents d’esprit. Servez le Seigneur. » Voilà ce que nous devons exhorter nos auditeurs à être, et ce que nous devons être nous-mêmes. Ô frères, ne perdez donc pas de temps ! Étudiez, priez, conférez ensemble et pratiquez ; car c’est par ces quatre moyens que vos capacités doivent s’accroître. Prenez garde à vous-mêmes, de peur d’être faibles par votre propre négligence, et de gâter par votre faiblesse l’œuvre de Dieu.
Chapitre 4 terminé
Section 1 — La nature de cette surveillance