La Pratique de la présence de Dieu
Première lettre

Chapitre 5 · 3 min de lecture · 3 min d’écoute

Première lettre

Puisque vous désirez si ardemment que je vous communique la méthode par laquelle je suis parvenu à ce sentiment habituel de la présence de Dieu, que notre Seigneur, dans sa miséricorde, a bien voulu m’accorder, je dois vous dire que ce n’est qu’avec beaucoup de peine que je me rends à vos instances ; et encore ne le fais-je qu’à la condition que vous ne montriez ma lettre à personne. Si je savais que vous dussiez la laisser voir, tout le désir que j’ai de votre avancement ne pourrait m’y déterminer. Voici ce que je puis vous en dire :

Ayant trouvé dans beaucoup de livres différentes méthodes pour aller à Dieu et diverses pratiques de la vie spirituelle, je pensai que cela servirait plutôt à m’embarrasser l’esprit qu’à me faciliter ce que je cherchais, qui n’était autre chose que le moyen d’être tout à Dieu. Cela me fit résoudre de donner le tout pour le tout ; ainsi, après m’être donné tout entier à Dieu, afin qu’il ôtât mon péché, je renonçai, pour l’amour de lui, à tout ce qui n’était pas lui, et je commençai à vivre comme s’il n’y avait que lui et moi au monde. Tantôt je me considérais devant lui comme un pauvre criminel aux pieds de son juge ; tantôt je le regardais dans mon cœur comme mon Père, comme mon Dieu : je l’adorais le plus souvent que je pouvais, tenant mon esprit en sa sainte présence et l’y rappelant aussi souvent que je le trouvais égaré loin de lui. Je ne trouvai pas peu de peine dans cet exercice, et pourtant je le continuai, malgré toutes les difficultés qui se présentaient, sans me troubler ni m’inquiéter lorsque mon esprit s’était égaré involontairement. J’en fis mon occupation tout le long du jour autant qu’aux heures marquées pour l’oraison ; car en tout temps, à toute heure, à toute minute, même au plus fort de mon travail, j’écartais de mon esprit tout ce qui était capable d’interrompre ma pensée de Dieu.

Telle a été ma pratique ordinaire depuis que je suis entré en religion ; et, bien que je l’aie fait très imparfaitement, j’en ai pourtant retiré de grands avantages. Je sais bien qu’il faut les attribuer à la pure miséricorde et à la bonté de Dieu, parce que nous ne pouvons rien sans lui, et moi encore moins que personne. Mais lorsque nous sommes fidèles à nous tenir en sa sainte présence et à le mettre toujours devant nous, non seulement cela nous empêche de l’offenser et de rien faire qui puisse lui déplaire, du moins volontairement, mais cela engendre aussi en nous une sainte liberté et, si j’ose ainsi parler, une familiarité avec Dieu, par laquelle nous lui demandons, et avec succès, les grâces dont nous avons besoin. Enfin, à force de répéter souvent ces actes, ils deviennent habituels, et la présence de Dieu nous devient comme naturelle. Rendez-lui grâces, s’il vous plaît, avec moi, de sa grande bonté envers moi, que je ne saurais jamais assez admirer, pour les nombreuses faveurs qu’il a faites à un aussi misérable pécheur que je le suis. Que toutes choses le louent. Amen.

Je suis, en notre Seigneur, votre, etc.

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