Chapitre 2 · 6 min de lecture · 8 min d’écoute
Deuxième entretien
Qu’il avait toujours été gouverné par l’amour, sans aucune vue intéressée ; et qu’ayant résolu de faire de l’amour de Dieu la fin de toutes ses actions, il avait trouvé bien des raisons d’être fort content de sa méthode. Qu’il était heureux lorsqu’il pouvait ramasser une paille à terre pour l’amour de Dieu, ne cherchant que lui seul, et rien d’autre, pas même ses dons.
Qu’il avait été longtemps tourmenté dans son esprit par la persuasion qu’il serait damné ; que tous les hommes du monde n’auraient pu lui persuader le contraire ; mais qu’il avait raisonné ainsi avec lui-même à ce sujet : Je ne suis entré en religion que pour l’amour de Dieu, et je me suis efforcé de n’agir que pour lui ; quoi qu’il advienne de moi, que je sois perdu ou sauvé, je continuerai toujours d’agir purement pour l’amour de Dieu. J’aurai du moins ce bien, que jusqu’à la mort j’aurai fait tout ce qui est en moi pour l’aimer. Que ce tourment d’esprit avait duré quatre ans, pendant lesquels il avait beaucoup souffert. Mais qu’enfin il avait vu que ce trouble venait d’un manque de foi, et que depuis lors il avait passé sa vie dans une parfaite liberté et dans une joie continuelle. Qu’il avait mis ses péchés entre lui et Dieu, pour ainsi dire, afin de lui dire qu’il ne méritait pas ses faveurs, mais que Dieu ne laissait pas de continuer à les lui accorder en abondance.
Que, pour prendre l’habitude de converser continuellement avec Dieu et de lui rapporter tout ce que nous faisons, il faut d’abord s’appliquer à lui avec quelque diligence ; mais qu’après un peu de soin, nous trouverions que son amour nous y porte intérieurement sans aucune difficulté.
Qu’il s’attendait, après les jours agréables que Dieu lui avait donnés, à avoir son tour de peine et de souffrance ; mais qu’il n’en était pas inquiet, sachant fort bien que, comme il ne pouvait rien de lui-même, Dieu ne manquerait pas de lui donner la force de le supporter.
Que, lorsque se présentait une occasion de pratiquer quelque vertu, il s’adressait à Dieu en disant : Seigneur, je ne puis faire cela si vous ne m’en rendez capable ; et qu’alors il recevait de lui une force plus que suffisante.
Que, lorsqu’il avait manqué à son devoir, il ne faisait qu’avouer sa faute, en disant à Dieu : Je ne ferai jamais autrement si vous me laissez à moi-même ; c’est à vous de m’empêcher de tomber et de corriger ce qui est mal. Qu’après cela il ne s’en donnait plus aucune inquiétude.
Que nous devions agir avec Dieu dans la plus grande simplicité, lui parlant franchement et ouvertement, et implorant son secours dans nos affaires, à mesure qu’elles se présentent. Que Dieu ne manquait jamais de l’accorder, comme il l’avait souvent éprouvé.
Qu’on l’avait envoyé dernièrement en Bourgogne pour acheter la provision de vin de la communauté, ce qui était pour lui une tâche fort pénible, parce qu’il n’avait aucune disposition pour les affaires, et parce qu’il était boiteux et ne pouvait se déplacer sur le bateau qu’en se roulant par-dessus les tonneaux. Que cependant il ne s’en mettait nullement en peine, non plus que de l’achat du vin. Qu’il disait à Dieu que c’était son affaire à lui qu’il faisait, et qu’ensuite il trouvait que tout s’était fort bien fait. Qu’on l’avait envoyé en Auvergne l’année précédente pour la même raison ; qu’il ne pouvait dire comment la chose s’était passée, mais qu’elle avait très bien réussi.
De même, dans son emploi à la cuisine (pour lequel il avait naturellement une grande aversion), s’étant accoutumé à tout y faire pour l’amour de Dieu, en lui demandant par la prière, en toute occasion, la grâce de bien faire son ouvrage, il avait trouvé tout facile durant les quinze années qu’il y avait été employé.
Qu’il était très content du poste qu’il occupait maintenant, mais qu’il était aussi prêt à le quitter que le précédent, puisqu’il se plaisait toujours en toute condition, en faisant de petites choses pour l’amour de Dieu.
Que, chez lui, les temps fixés pour l’oraison n’étaient pas différents des autres temps ; qu’il se retirait pour prier selon les ordres de son Supérieur, mais qu’il n’avait pas besoin de cette retraite et ne la demandait pas, parce que ses plus grandes occupations ne le détournaient point de Dieu.
Que, comme il connaissait son obligation d’aimer Dieu en toutes choses, et qu’il s’efforçait de le faire, il n’avait pas besoin d’un directeur pour le conseiller, mais qu’il avait grand besoin d’un Confesseur pour l’absoudre. Qu’il sentait fort bien ses fautes, mais sans en être découragé ; qu’il les confessait à Dieu, mais sans plaider contre lui pour les excuser. Quand il l’avait fait, il reprenait paisiblement son exercice habituel d’amour et d’adoration.
Que, dans son trouble d’esprit, il n’avait consulté personne, mais que, sachant seulement par la lumière de la foi que Dieu était présent, il se contentait de diriger toutes ses actions vers lui, c’est-à-dire de les faire avec le désir de lui plaire, quoi qu’il dût en arriver.
Que les pensées inutiles gâtent tout ; que le mal commence là ; mais que nous devions les rejeter dès que nous en apercevions le peu de rapport avec l’affaire présente ou avec notre salut, et revenir à notre communion avec Dieu.
Qu’au commencement il avait souvent passé le temps destiné à l’oraison à rejeter les pensées vagabondes et à y retomber. Qu’il n’avait jamais pu régler sa dévotion par certaines méthodes, comme font quelques-uns. Que néanmoins, au début, il avait médité quelque temps, mais qu’ensuite cela s’en était allé, d’une manière dont il ne pouvait rendre compte.
Que toutes les mortifications corporelles et les autres exercices sont inutiles, sinon en tant qu’ils servent à parvenir à l’union avec Dieu par l’amour ; qu’il y avait bien réfléchi, et qu’il avait trouvé que le chemin le plus court était d’aller droit à lui par un exercice continuel d’amour, en faisant toutes choses pour lui.
Que nous devions faire une grande différence entre les actes de l’entendement et ceux de la volonté ; que les premiers étaient de peu de valeur en comparaison, et les autres étaient tout. Que notre unique affaire était d’aimer Dieu et de nous réjouir en lui.
Que toutes les sortes de mortifications possibles, si elles étaient dépourvues de l’amour de Dieu, ne pourraient effacer un seul péché. Que nous devions, sans inquiétude, attendre le pardon de nos péchés du Sang de Jésus-Christ, en nous efforçant seulement de l’aimer de tout notre cœur. Que Dieu semblait avoir accordé les plus grandes faveurs aux plus grands pécheurs, comme des monuments plus éclatants de sa miséricorde.
Que les plus grandes peines ou les plus grands plaisirs de ce monde ne pouvaient pas être comparés à ce qu’il avait éprouvé des uns et des autres dans l’état spirituel ; de sorte qu’il ne s’inquiétait de rien et ne craignait rien, ne demandant à Dieu qu’une seule chose, à savoir de ne point l’offenser.
Qu’il n’avait point de scrupules ; car, disait-il, quand je manque à mon devoir, je le reconnais volontiers, en disant : J’ai coutume d’agir ainsi ; je ne ferai jamais autrement si l’on me laisse à moi-même. Si je ne manque pas, alors je rends grâces à Dieu, reconnaissant que la force vient de lui.
Chapitre 2 terminé
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