Une vie de confiance
Le retour du prodigue

Chapitre 5 · 15 min de lecture · 19 min d’écoute

Le retour du prodigue

1825-1826.

UN TRÉSOR TROUVÉ—AUBE DE LA VIE NOUVELLE—LA PAIX DE DIEU—« JE SUIS VENU METTRE LA DIVISION ENTRE L’HOMME ET SON PÈRE »—« QUE CELUI QUI ENTEND DISE: VIENS »—LE PREMIER SERMON—LES DÉLICES DANS LE SEIGNEUR—UNE ERREUR COURANTE—LA SOURCE NÉGLIGÉE.

Le temps était maintenant venu où Dieu voulait me faire miséricorde. À une époque où je me souciais de lui aussi peu que jamais, il envoya son Esprit dans mon cœur. Je n’avais pas de Bible, et je n’y avais pas lu depuis des années. J’allais rarement à l’église ; mais, par habitude, je prenais la Cène deux fois par an. Je n’avais jamais entendu prêcher l’Évangile. Je n’avais jamais rencontré personne qui m’eût dit avoir l’intention, avec l’aide de Dieu, de vivre selon les saintes Écritures. Bref, je n’avais pas la moindre idée qu’il existât des personnes réellement différentes de moi, autrement que par le degré.

Un samedi après-midi, vers la mi-novembre 1825, j’avais fait une promenade avec mon ami Beta. Au retour, il me dit qu’il avait l’habitude d’aller le samedi soir chez un chrétien, où se tenait une réunion. Comme je le questionnais davantage, il me dit qu’on y lisait la Bible, qu’on y chantait, qu’on y priait et qu’on y lisait un sermon imprimé. À peine l’eus-je entendu qu’il me sembla avoir trouvé quelque chose que j’avais cherché toute ma vie. Nous y allâmes ensemble le soir. Comme je ne connaissais pas les manières des croyants, ni la joie qu’ils éprouvent à voir de pauvres pécheurs se soucier, si peu que ce soit, des choses de Dieu, je m’excusai d’être venu. Je n’oublierai jamais l’aimable réponse de ce cher frère. Il me dit : « Venez aussi souvent qu’il vous plaira ; la maison et le cœur vous sont ouverts. » Nous nous assîmes et chantâmes un cantique. Puis le frère Kayser, aujourd’hui missionnaire en Afrique, tomba à genoux et demanda une bénédiction sur notre réunion. Cet agenouillement fit sur moi une profonde impression ; car je n’avais jamais vu personne à genoux, et je n’avais jamais moi-même prié à genoux. Il lut ensuite un chapitre et un sermon imprimé ; car aucune réunion régulière pour l’explication des Écritures n’était permise en Prusse, à moins qu’un ecclésiastique ordonné ne fût présent. À la fin, nous chantâmes un autre cantique, puis le maître de maison pria. Pendant qu’il priait, mon sentiment était à peu près celui-ci : « Je ne saurais pas prier aussi bien, quoique je sois beaucoup plus instruit que cet homme sans lettres. » L’ensemble fit sur moi une profonde impression. J’étais heureux ; et pourtant, si l’on m’avait demandé pourquoi j’étais heureux, je n’aurais pas su l’expliquer clairement.

En rentrant à pied, je dis à Beta : « Tout ce que nous avons vu pendant notre voyage en Suisse, et tous nos plaisirs d’autrefois, ne sont rien en comparaison de cette soirée. » Je ne me souviens pas si je tombai à genoux en rentrant chez moi ; mais je sais ceci : je me couchai paisible et heureux. Cela montre que le Seigneur peut commencer son œuvre de différentes manières. Car je n’ai pas le moindre doute que ce soir-là il commença en moi une œuvre de grâce, bien que j’aie obtenu la joie sans aucune profonde douleur de cœur, et presque sans aucune connaissance. Mais cette soirée fut le tournant de ma vie. Le lendemain, puis le lundi, et encore une ou deux fois, je retournai chez ce frère, où je lus les Écritures avec lui et avec un autre frère ; car il m’était trop long d’attendre que le samedi revînt.

Dès lors ma vie devint tout autre, sans pourtant que tous les péchés fussent abandonnés d’un coup. Je quittai mes mauvais compagnons ; je cessai entièrement de fréquenter les tavernes ; je ne m’adonnai plus à l’habitude de dire des mensonges ; mais il m’arriva encore, quelques fois après cela, de dire une chose fausse. Je lisais les Écritures, je priais souvent, j’aimais les frères, j’allais à l’église pour de bons motifs, et je me tenais du côté de Christ, bien que mes camarades d’études se moquassent de moi.

En janvier 1826, je commençai à lire des journaux missionnaires, et je fus vivement poussé à devenir moi-même missionnaire. Je priai souvent à ce sujet, et fis ainsi, pendant quelques semaines, des progrès plus marqués. Vers Pâques 1826, je vis un jeune frère dévoué, nommé Hermann Ball, homme instruit et de parents riches, qui, pressé par l’amour de Christ, préférait travailler en Pologne comme missionnaire parmi les Juifs plutôt que d’avoir une situation confortable près de sa famille. Son exemple fit sur moi une profonde impression. Le Seigneur me sourit, et je pus, pour la première fois de ma vie, me donner à lui pleinement et sans réserve.

À cette époque, je commençai à goûter véritablement la paix de Dieu, qui surpasse toute intelligence. Dans ma joie, j’écrivis à mon père et à mon frère, les suppliant de chercher le Seigneur et leur disant combien j’étais heureux ; je pensais que, si le chemin du bonheur leur était seulement présenté, ils l’embrasseraient avec joie. À ma grande surprise, on me répondit avec colère. Vers ce temps-là, le Seigneur envoya à Halle un croyant, le docteur Tholuck, comme professeur de théologie ; à la suite de quoi quelques étudiants croyants vinrent d’autres universités. Ainsi encore, en me faisant connaître d’autres frères, le Seigneur me conduisit plus avant.

Mon ancien désir de me consacrer au service missionnaire revint, et j’allai enfin trouver mon père pour obtenir sa permission, sans laquelle je ne pouvais être reçu dans aucun des instituts missionnaires allemands. Mon père fut extrêmement mécontent, et me fit surtout des reproches, disant qu’il avait dépensé tant d’argent pour mon éducation, dans l’espoir de pouvoir passer tranquillement ses derniers jours auprès de moi dans un presbytère, et qu’il voyait maintenant toutes ces espérances réduites à néant. Il se mit en colère et me dit qu’il ne me considérerait plus comme son fils. Mais le Seigneur me donna la grâce de demeurer ferme. Il me supplia alors, et pleura devant moi ; mais cette épreuve, de beaucoup plus dure, le Seigneur me rendit capable de la supporter aussi. Après avoir quitté mon père, bien que j’eusse besoin de plus d’argent qu’à aucune autre période de ma vie, puisque je devais rester encore deux ans à l’université, je résolus de ne plus jamais rien recevoir de lui ; car il me paraissait injuste, autant que je m’en souvienne, de me laisser entretenir par lui, alors qu’il n’avait aucune perspective de me voir devenir ce qu’il eût souhaité que je fusse, à savoir un ecclésiastique pourvu d’un bon bénéfice. Je fus rendu capable de tenir cette résolution.

Peu après ces événements, plusieurs messieurs américains, dont trois étaient professeurs dans des collèges américains, vinrent à Halle pour des travaux littéraires ; et, comme ils ne comprenaient pas l’allemand, le docteur Tholuck me recommanda pour leur donner des leçons. Ces messieurs, dont quelques-uns étaient croyants, payaient si généreusement l’enseignement que je leur donnais, et les cours de certains professeurs que je rédigeais pour eux, que j’avais assez et au-delà. Ainsi le Seigneur me rendit-il richement le peu que j’avais abandonné pour l’amour de lui. « Craignez l’Éternel, vous ses saints! Car rien ne manque à ceux qui le craignent. »

Je passai la Pentecôte et les deux jours suivants chez un pieux pasteur de campagne ; car tous les ministres de Halle, ville de plus de vingt mille habitants, étaient des hommes non éclairés. Dieu me fortifia grandement par cette visite. Le cher Beta était avec moi. À notre retour, nous racontâmes à deux de nos anciens amis, dont nous n’avions pas tout à fait abandonné la compagnie, bien que nous ne vécussions plus avec eux dans le péché, combien nous avions été heureux pendant notre visite. Je leur dis alors combien je souhaitais qu’ils fussent aussi heureux que nous. Ils répondirent : Nous ne sentons pas que nous sommes pécheurs. Là-dessus, je tombai à genoux et demandai à Dieu de leur montrer qu’ils étaient pécheurs. Cela fait, j’allai dans ma chambre à coucher, où je continuai à prier pour eux. Au bout d’un moment, je revins dans mon salon et les trouvai tous deux en larmes, et tous deux me dirent qu’ils se sentaient maintenant pécheurs. Dès ce moment, une œuvre de grâce commença dans leur cœur.

Bien que très faible et ignorant, j’avais pourtant maintenant, par la grâce de Dieu, quelque désir d’être utile aux autres ; et celui qui avait autrefois si fidèlement servi Satan cherchait à présent à gagner des âmes à Christ. Je faisais circuler chaque mois environ trois cents journaux missionnaires. Je distribuais aussi un nombre considérable de traités ; souvent j’en remplissais mes poches pour mes promenades, je les distribuais et je parlais aux pauvres gens que je rencontrais. J’écrivis aussi des lettres à quelques-uns de mes anciens compagnons de péché. Je visitai, pendant treize semaines, un malade qui, lorsque je commençai à lui parler des choses de Dieu, ignorait complètement son état de pécheur et se confiait, pour son salut, dans sa vie droite et morale. Au bout de quelques semaines, cependant, le Seigneur me permit de voir en lui un changement décidé, et il exprima ensuite à plusieurs reprises sa reconnaissance de ce que Dieu m’avait envoyé vers lui pour être l’instrument qui ouvrirait ses yeux aveugles.

Ayant entendu dire que, dans un village situé à environ six milles de Halle, vivait un maître d’école qui avait l’habitude de tenir chaque matin à quatre heures une réunion de prière avec les mineurs, avant qu’ils ne descendent dans la mine, en leur adressant aussi une exhortation, je pensai que c’était un croyant ; et, comme je connaissais si peu de frères, j’allai le voir, afin, s’il se pouvait, de fortifier ses mains. Environ deux ans plus tard, il me dit que, lorsque j’étais venu le voir la première fois, il ne connaissait pas le Seigneur, mais qu’il tenait ces réunions de prière uniquement par complaisance pour un parent, dont c’était la charge, mais qui était parti en voyage ; et que les exhortations qu’il lisait n’étaient pas de lui, mais copiées dans un livre. Il me dit aussi qu’il avait été très touché de ma bonté, et de ce qu’il regardait comme une condescendance de ma part en venant le voir ; et que cela, joint à mes entretiens, l’avait amené à se soucier des choses de Dieu ; et je le connus toujours depuis comme un vrai frère.

Ce maître d’école me demanda si je ne voudrais pas prêcher dans sa paroisse, car le vieux pasteur serait très heureux de mon aide. Jusque-là je n’avais jamais prêché ; je pensai pourtant qu’en prenant un sermon, ou la plus grande partie d’un sermon, écrit par un homme spirituel, et en l’apprenant par cœur, je pourrais être utile aux gens. Je me mis à donner une forme convenable à un sermon imprimé et à l’apprendre par cœur. Il n’y a point de joie dans ce que l’homme fait et choisit de lui-même. J’en vins à bout, mais sans éprouver aucune joie dans ce travail. Ce fut le 27 août 1826, à huit heures du matin, dans une chapelle annexe. Il y avait encore un service l’après-midi, où je n’aurais eu rien à faire ; mais, ayant le désir de servir le Seigneur, quoique souvent je ne susse pas le faire selon l’Écriture, et sachant que ce vieux pasteur non éclairé occupait ce bénéfice depuis quarante-huit ans, et ayant donc lieu de croire que l’Évangile n’avait presque jamais été prêché en ce lieu, j’eus à cœur de prêcher de nouveau l’après-midi. Il me vint à l’esprit de lire le cinquième chapitre de Matthieu et d’y faire les remarques dont j’étais capable. C’est ce que je fis. Dès que je commençai à expliquer « Heureux les pauvres en esprit », etc., je me sentis grandement assisté ; et, tandis que le matin mon sermon n’avait pas été assez simple pour que les gens le comprissent, je fus alors écouté avec la plus grande attention, et je pense aussi que je fus compris. Ma paix et ma joie furent grandes. Je sentis que c’était là une œuvre bénie.

En retournant à Halle, je me dis : voilà comment j’aimerais toujours prêcher. Mais aussitôt il me vint à l’esprit qu’une telle manière de prêcher pouvait convenir à des campagnards sans instruction, mais qu’elle ne conviendrait jamais devant une assemblée cultivée de la ville. Je pensais qu’il fallait prêcher la vérité à tout prix, mais qu’il fallait la présenter sous une forme différente, adaptée aux auditeurs. Ainsi je demeurai indécis quant à la manière de prêcher ; et il n’est pas surprenant que je n’aie pas vu alors la vérité sur ce point, car je ne comprenais pas l’œuvre de l’Esprit, et je ne voyais donc pas l’impuissance de l’éloquence humaine. En outre, je ne gardais pas à l’esprit que, si les personnes les moins instruites de l’assemblée peuvent saisir le discours, les plus cultivées le comprendront aussi ; mais que l’inverse n’est pas vrai.

Ce ne fut que trois ans plus tard que je fus amené, par la grâce, à voir ce que je considère aujourd’hui comme la bonne manière de se préparer à la prédication publique de la Parole. Mais j’en dirai davantage, si Dieu le permet, quand j’arriverai à cette période de ma vie.

Ce fut vers ce temps-là que je formai le projet de quitter l’université de Halle pour celle de Berlin, parce qu’il y avait dans cette dernière un plus grand nombre de professeurs et d’étudiants croyants. Mais tout ce projet avait été formé sans prière, ou du moins sans prière fervente. Cependant, quand vint le matin où je devais demander les certificats de l’université, le Seigneur, dans sa grâce, me poussa à examiner la chose dans la prière ; et, trouvant que je n’avais aucune raison suffisante de quitter Halle, j’abandonnai ce projet, et je n’ai jamais eu lieu de le regretter.

Les moyens de grâce publics dont je pouvais tirer profit étaient très peu nombreux. Bien que j’allasse régulièrement à l’église quand je ne prêchais pas moi-même, je n’y entendais presque jamais la vérité ; car il n’y avait dans la ville aucun pasteur éclairé. Et quand il arrivait que je pusse entendre le docteur Tholuck, ou quelque autre ministre pieux, la perspective de cette occasion à l’avance, et le souvenir qui m’en restait ensuite, suffisaient à me remplir de joie. Il m’arrivait de faire dix ou quinze milles à pied pour jouir de ce privilège.

Un autre moyen de grâce que je fréquentais, outre les réunions du samedi soir dans la maison du frère Wagner, était une réunion, chaque soir du jour du Seigneur, avec les étudiants croyants, au nombre de six ou davantage, et qui s’élevèrent, avant mon départ de Halle, à une vingtaine. Dans ces réunions, un ou deux frères, ou plus, priaient ; nous lisions les Écritures, nous chantions des cantiques, et parfois aussi l’un ou l’autre des frères adressait quelques mots d’exhortation ; nous lisions aussi tels écrits d’hommes pieux qui étaient propres à l’édification. Je fus souvent grandement stimulé et fortifié dans ces réunions ; et deux fois, me trouvant dans un état de relâchement, et par conséquent froid et malheureux, j’ouvris mon cœur aux frères, et je fus tiré de cet état par le moyen de leurs exhortations et de leurs prières.

Quant aux autres moyens de grâce, je dirai que je tombai dans le piège où tombent tant de jeunes croyants : lire des livres religieux de préférence aux Écritures. Je lisais des traités, des journaux missionnaires, des sermons et des biographies de personnes pieuses. À aucune époque de ma vie je n’avais eu l’habitude de lire les saintes Écritures. Avant l’âge de quinze ans, j’en lisais parfois un peu à l’école ; ensuite le précieux livre de Dieu fut entièrement mis de côté, si bien que je n’en lus pas un seul chapitre jusqu’à ce qu’il plût à Dieu de commencer une œuvre de grâce dans mon cœur. Or le raisonnement conforme à l’Écriture eût été celui-ci : Dieu lui-même a consenti à être auteur, et j’ignore ce livre précieux, que son Saint-Esprit a fait écrire par l’intermédiaire de ses serviteurs ; il contient ce que je dois savoir, et dont la connaissance me conduira au vrai bonheur ; je dois donc lire et relire ce très précieux livre des livres, avec le plus grand sérieux, dans un esprit de prière, et en le méditant beaucoup ; et je dois persévérer dans cette pratique tous les jours de ma vie. Mais au lieu d’agir ainsi, la difficulté que j’avais à le comprendre, et le peu de plaisir que j’y trouvais, me rendirent négligent à le lire ; et ainsi, comme beaucoup de croyants, je préférai en pratique, pendant les quatre premières années de ma vie divine, les ouvrages d’hommes non inspirés aux oracles du Dieu vivant. La conséquence fut que je demeurai un petit enfant, tant en connaissance qu’en grâce.

Le dernier et le plus important des moyens de grâce, la prière, je n’en usai que relativement peu. Je priais, je priais souvent, et en général, par la grâce de Dieu, avec sincérité ; mais si j’avais prié avec autant de ferveur que je l’ai fait ces dernières années, j’aurais fait des progrès beaucoup plus rapides.


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