Une vie de confiance
Enfance et jeunesse

Chapitre 4 · 12 min de lecture · 15 min d’écoute

Enfance et jeunesse

1805-1825.

NAISSANCE—MALHONNÊTETÉ PRÉCOCE—INSENSIBILITÉ—CONFIRMATION DANS L’ÉGLISE D’ÉTAT—VIE DISSOLUE—LA VOIE RUDE DES PERFIDES—LE GYMNASE DE NORDHAUSEN—L’UNIVERSITÉ DE HALLE—VAGABONDAGES.

Je naquis à Kroppenstaedt, près de Halberstadt, dans le royaume de Prusse, le 27 septembre 1805. En janvier 1810, mes parents s’installèrent à Heimersleben, à environ quatre milles de Kroppenstaedt, où mon père avait été nommé receveur des contributions indirectes.

Mon père, qui élevait ses enfants selon des principes mondains, nous donnait beaucoup d’argent, vu notre âge. Il en résulta que mon frère et moi fûmes entraînés dans bien des péchés. Avant l’âge de dix ans, je pris à plusieurs reprises de l’argent de l’État qui était confié à mon père et qu’il devait ensuite compléter de sa poche ; jusqu’au jour où, ayant constaté à plusieurs reprises qu’il lui manquait de l’argent, il découvrit mon vol en déposant une somme comptée dans la pièce où je me trouvais et en me laissant seul un moment. Ainsi laissé seul, je pris une partie de l’argent et la cachai sous mon pied, dans mon soulier. Lorsque mon père, à son retour, eut compté et constaté qu’il manquait de l’argent, on me fouilla et mon vol fut découvert.

Lorsque j’eus entre dix et onze ans, on m’envoya à Halberstadt pour y être préparé à l’université ; car mon père désirait que je devienne pasteur, non certes pour que je serve Dieu ainsi, mais pour que j’aie une existence confortable. Mon temps se passait alors à étudier, à lire des romans et à m’adonner, si jeune que je fusse, à des pratiques coupables. Il en fut ainsi jusqu’à mes quatorze ans, quand ma mère me fut subitement enlevée. La nuit où elle se mourait, moi, ignorant sa maladie, je jouais aux cartes jusqu’à deux heures du matin, et le lendemain, qui était le jour du Seigneur, j’allai avec quelques-uns de mes compagnons de péché dans une taverne, puis nous parcourûmes les rues à moitié ivres.

Ce deuil ne fit sur mon esprit aucune impression durable. J’allai de mal en pis. Trois ou quatre jours avant d’être confirmé, et admis ainsi à prendre part à la sainte cène, je me rendis coupable d’une grossière immoralité ; et la veille même de ma confirmation, alors que j’étais dans la sacristie avec le pasteur pour confesser mes péchés, selon une forme toute extérieure, je le volai ; car je ne lui remis que la douzième partie de l’honoraire que mon père m’avait donné pour lui. C’est dans cet état de cœur, sans prière, sans vraie repentance, sans foi, sans connaissance du plan du salut, que je fus confirmé et que je pris la sainte cène, le dimanche après Pâques de 1820. Je n’étais pourtant pas sans quelque sentiment de la solennité de la chose, et je restai à la maison l’après-midi et le soir, tandis que les autres garçons et filles qui avaient été confirmés avec moi se promenaient dans les champs.

Mon temps, jusqu’à la Saint-Jean de 1821, se passa en partie à l’étude, mais dans une grande mesure à jouer du piano-forte et de la guitare, à lire des romans, à fréquenter les tavernes, à prendre la résolution de changer, pour rompre ces résolutions presque aussi vite que je les avais prises. Mon argent était souvent dépensé pour mes plaisirs coupables, ce qui me mettait de temps à autre dans l’embarras, si bien qu’une fois, pour apaiser ma faim, je volai un morceau de pain grossier, la ration d’un soldat qui était logé dans la maison où je demeurais.

À la Saint-Jean de 1821, mon père obtint un poste à Schoenebeck, près de Magdebourg, et je saisis l’occasion de le supplier de me faire entrer à l’école classique de la cathédrale de Magdebourg ; car je pensais que si seulement je pouvais quitter mes compagnons de péché, échapper à certains pièges et être placé sous d’autres maîtres, je mènerais alors une vie différente. Mon père y consentit, et l’on me permit de quitter Halberstadt et de rester à Heimersleben jusqu’à la Saint-Michel. Étant ainsi entièrement mon propre maître, je devins plus oisif encore et vécus tout autant qu’auparavant dans toutes sortes de péchés. Quand vint la Saint-Michel, je persuadai mon père de me laisser à Heimersleben jusqu’à Pâques et de me faire lire les classiques avec un pasteur qui habitait le même endroit. Je vivais maintenant dans la propriété de mon père, sous peu de contrôle réel, et chargé d’une somme d’argent considérable que je devais recouvrer pour mon père auprès de personnes qui la lui devaient. Mes habitudes me conduisirent bientôt à dépenser une part considérable de cet argent, en délivrant des reçus pour diverses sommes tout en laissant mon père supposer que je ne les avais pas reçues.

En novembre, je fis une partie de plaisir à Magdebourg, où je passai six jours dans beaucoup de péché ; et bien que mon absence de la maison eût été découverte par mon père avant mon retour, je pris pourtant tout l’argent que je pus me procurer et je partis pour Brunswick, après avoir obtenu, par une série de mensonges, la permission de mon précepteur. Je passai une semaine à Brunswick, dans un hôtel coûteux. Au bout de la semaine, mon argent était dépensé. J’allai alors, sans argent, dans un autre hôtel, dans un village près de Brunswick, où je passai encore une semaine à mener grand train. À la fin, le propriétaire de l’hôtel, soupçonnant que je n’avais pas d’argent, me demanda de payer, et je fus obligé de laisser mes meilleurs vêtements en gage. Je fis alors environ six milles à pied jusqu’à Wolfenbüttel, j’entrai dans une auberge et recommençai à vivre comme si j’avais beaucoup d’argent. Le deuxième ou le troisième matin, je sortis tranquillement de la cour, puis je pris la fuite ; mais, soupçonné et surveillé, et donc vu au moment où je partais, je fus aussitôt rappelé, et je dus revenir. Je fus arrêté et, étant soupçonné d’être un voleur, je fus interrogé pendant environ trois heures, puis envoyé en prison. Je me trouvais maintenant, à l’âge de seize ans, sous le même toit que des voleurs et des meurtriers. J’étais enfermé dans ce lieu jour et nuit, sans permission de quitter ma cellule.

Je restai en prison du 18 déc. 1821 jusqu’au 12 janvier 1822, jour où le gardien me dit de l’accompagner au bureau de police. Là, j’appris que le commissaire devant qui j’avais été jugé avait informé mon père de ma conduite ; et ainsi je fus gardé en prison jusqu’à ce que mon père eût envoyé l’argent nécessaire pour mes frais de voyage, pour payer ma dette à l’auberge et pour mon entretien en prison. J’étais alors si ingrat pour quelques petites bontés que m’avait témoignées un compagnon de captivité que, bien que je lui eusse promis de passer chez sa sœur pour lui transmettre un message de sa part, je négligeai de le faire ; et j’avais si peu profité de ce châtiment que, alors que je rentrais à la maison au-devant d’un père irrité, deux heures seulement après avoir quitté la ville où j’avais été emprisonné, je choisis pour compagnon de voyage, pendant une grande partie du trajet, un individu ouvertement dépravé.

Mon père, qui arriva deux jours après mon retour à Heimersleben, me ramena à la maison, à Schoenebeck, après m’avoir sévèrement battu, avec l’intention de m’envoyer à Pâques dans une école classique de Halle, afin que je fusse soumis à une discipline stricte et à la surveillance continuelle d’un précepteur. Pâques arriva, et je le persuadai facilement de me laisser à la maison jusqu’à la Saint-Michel. Mais passé ce terme, il ne voulut plus consentir à ce que je reste plus longtemps avec lui, et je quittai la maison en prétendant aller à Halle pour y passer un examen. Mais, ayant une profonde aversion pour la discipline stricte dont j’avais entendu parler, j’allai à Nordhausen et m’y fis examiner pour être admis dans cette école. Je retournai ensuite à la maison, mais je ne dis jamais un mot de toute cette tromperie à mon père jusqu’à la veille de mon départ, ce qui m’obligea à inventer toute une chaîne de mensonges. Il fut alors très irrité ; mais à la fin, à force de supplications et d’instances, il céda et me permit de partir. C’était en octobre 1822.

Je demeurai à Nordhausen deux ans et six mois. Pendant ce temps, j’étudiai avec une assez grande application les classiques latins, le français, l’histoire, ma propre langue, etc. ; mais je fis peu de chose en hébreu, en grec et en mathématiques. Je logeais chez le directeur, et je gagnai par ma conduite une haute place dans sa faveur, à tel point qu’il me citait dans la première classe en exemple aux autres. J’avais pris l’habitude de me lever régulièrement à quatre heures, hiver comme été, et d’étudier en général toute la journée, à peu d’exceptions près, jusqu’à dix heures du soir.

Mais tandis que je gagnais ainsi extérieurement l’estime de mes semblables, je ne me souciais pas le moins du monde de Dieu, et je vivais en secret dans beaucoup de péché, à la suite de quoi je tombai malade et fus retenu treize semaines dans ma chambre. Durant ma maladie, je n’éprouvai aucune vraie tristesse de cœur ; pourtant, étant sous l’effet de certaines impressions naturelles de religion, je lus d’un bout à l’autre les œuvres de Klopstock sans me lasser. Je ne me souciais nullement de la parole de Dieu. Je possédais environ trois cents livres, mais pas de Bible. De temps à autre, je sentais que je devais devenir un autre homme, et j’essayais d’amender ma conduite, particulièrement quand j’allais à la sainte cène, comme j’avais coutume de le faire deux fois par an avec les autres jeunes gens. La veille du jour où je participais à cette ordonnance, je m’abstenais de certaines choses ; et le jour même, j’étais sérieux, et je jurai même une ou deux fois à Dieu, avec l’emblème du corps rompu dans la bouche, de devenir meilleur, pensant qu’à cause du serment je serais amené à me réformer. Mais au bout d’un jour ou deux, tout était oublié, et j’étais aussi mauvais qu’auparavant.

À Pâques de 1825, je devins membre de l’université de Halle, et cela avec des certificats très honorables. J’obtins ainsi la permission de prêcher dans l’Église établie luthérienne ; mais j’étais aussi véritablement malheureux et aussi loin de Dieu que jamais. J’avais pris de fermes résolutions de changer enfin de vie, pour deux raisons : premièrement, parce que, sans cela, je pensais qu’aucune paroisse ne me choisirait pour pasteur ; et secondement, parce que, sans une connaissance considérable de la théologie, je n’obtiendrais jamais une bonne cure. Mais dès l’instant où j’entrai à Halle, la ville universitaire, toutes mes résolutions furent réduites à néant. Étant maintenant plus que jamais mon propre maître, je repris de plus belle ma vie de débauche, bien que je fusse désormais étudiant en théologie. Pourtant, au milieu de tout cela, j’avais le désir de renoncer à cette misérable vie, car je n’y trouvais aucun plaisir, et il me restait assez de bon sens pour voir que la fin, un jour ou l’autre, serait misérable. Mais je n’éprouvais aucune tristesse de cœur d’offenser Dieu.

Un jour que j’étais dans une taverne avec quelques-uns de mes camarades d’études dissipés, je vis parmi eux un de mes anciens condisciples, nommé Beta, que j’avais connu quatre ans auparavant à Halberstadt, mais que j’avais alors méprisé parce qu’il était si tranquille et si sérieux. Il me parut alors bon de le choisir pour ami, pensant que, si seulement je pouvais avoir de meilleurs compagnons, j’améliorerais par ce moyen ma propre conduite. « Maudit soit l’homme qui se confie dans l’homme, Qui prend la chair pour son appui. »

Ce Beta était un rétrograde. Lorsque autrefois il était si tranquille à l’école, j’ai lieu de croire que c’était parce que l’Esprit de Dieu travaillait son cœur ; mais maintenant, s’étant détourné du Seigneur, il cherchait à rejeter de plus en plus les voies de Dieu et à jouir du monde, qu’il n’avait connu que fort peu auparavant. Moi, je recherchai son amitié parce que je pensais qu’elle me conduirait à une vie rangée ; et lui se lia volontiers avec moi, comme il me le dit plus tard, parce qu’il pensait que cela l’introduirait dans une société joyeuse.

Au début du mois d’août, Beta et moi, avec deux autres étudiants, parcourûmes la campagne en voiture pendant quatre jours. À notre retour, au lieu d’être sincèrement attristés de ce péché, nous songeâmes à de nouveaux plaisirs ; et comme mon goût des voyages était plus fort que jamais, à cause de ce que j’avais vu au cours de ce dernier voyage, je proposai à mes amis de partir pour la Suisse. Les obstacles qui s’y opposaient, le manque d’argent et l’absence de passeports, furent levés par moi. Car, au moyen de fausses lettres de nos parents, nous nous procurâmes des passeports, et en mettant en gage tout ce que nous pûmes, particulièrement nos livres, nous obtînmes autant d’argent que nous pensions en avoir besoin. Pendant quarante-trois jours, nous voyageâmes jour après jour, presque toujours à pied.

J’avais maintenant obtenu le désir de mon cœur. J’avais vu la Suisse. Mais j’étais encore loin d’être heureux. Je fus, dans ce voyage, comme Judas ; car, tenant la bourse commune, j’étais un voleur. Je m’arrangeai pour que le voyage ne me coûte que les deux tiers de ce qu’il coûta à mes amis. Je dus, par beaucoup de mensonges, satisfaire mon père au sujet des frais de voyage. Pendant les trois semaines que je passai à la maison, je résolus de vivre autrement à l’avenir. Je fus différent pendant quelques jours ; mais quand les vacances furent terminées, que de nouveaux étudiants arrivèrent et, avec eux, de l’argent frais, tout fut bientôt oublié.


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