Chapitre 35 · 5 min de lecture · 6 min d’écoute
Ne vouloir aucune part à la consolation
IL N’EST pas difficile de mépriser la consolation humaine quand on possède la divine. Mais c’est une chose très grande, vraiment, que de pouvoir vivre privé de toute consolation, divine aussi bien qu’humaine, et, pour l’honneur de Dieu, de supporter de bon gré cet exil du cœur, de ne se rechercher soi-même en rien et de tenir pour rien son propre mérite.
Est-ce beaucoup, si tu es joyeux et fervent quand la grâce vient ? C’est l’heure que tous désirent, car celui que porte la grâce de Dieu chemine sans peine. Quoi d’étonnant s’il ne sent aucun fardeau, quand le Tout-Puissant le soutient et que le Guide suprême le conduit ? Car nous aimons toujours avoir quelque chose qui nous console, et ce n’est qu’à grand-peine que l’homme se dépouille de lui-même.
Le saint martyr Laurent, avec son prêtre, a vaincu le monde, parce qu’il méprisa tout ce qui en lui paraissait aimable ; et, par amour du Christ, il souffrit patiemment qu’on lui enlevât Sixte, le grand pontife de Dieu, qu’il chérissait tendrement. Ainsi, par son amour pour le Créateur, il surmonta l’amour de l’homme, et préféra à la consolation humaine le bon plaisir de Dieu. Toi aussi, apprends donc à te séparer, pour l’amour de Dieu, d’un ami intime et très nécessaire. Ne t’afflige pas quand un ami t’abandonne, sachant qu’à la fin nous devrons tous être séparés les uns des autres.
L’homme doit combattre longtemps et vaillamment contre lui-même avant d’apprendre à se vaincre pleinement et à diriger vers Dieu toutes ses affections. Quand il se fie à lui-même, il se tourne aisément vers les consolations humaines. Mais le véritable ami du Christ, celui qui poursuit sincèrement la vertu, ne se rabat pas sur les consolations et ne cherche pas ces douceurs sensibles ; il préfère, pour le Christ, les rudes épreuves et les durs labeurs.
Quand donc Dieu te donne la consolation spirituelle, reçois-la avec reconnaissance, mais comprends que c’est son don, et non ton mérite. Ne t’exalte pas, ne te livre pas à une joie excessive, ne présume pas de toi ; sois au contraire plus humble à cause de ce don, plus prudent et plus circonspect en toutes tes actions, car cette heure passera, et la tentation viendra à sa suite.
Quand la consolation t’est retirée, ne désespère pas aussitôt, mais attends humblement et patiemment la visite du ciel, car Dieu peut te rendre une consolation plus abondante.
Cela n’est ni nouveau ni étrange pour qui connaît les voies de Dieu, car les grands saints et les anciens prophètes ont souvent connu de telles vicissitudes. Ainsi l’un d’eux, tandis que la grâce était avec lui, disait : « Je disais dans ma sécurité : “Je ne chancellerai jamais.” » Mais, la grâce une fois retirée, il ajoute ce qu’il a éprouvé en lui-même : « Tu cachas ta face, et je fus troublé. » Cependant il ne désespère pas ; il prie au contraire le Seigneur avec plus d’ardeur, en disant : « C’est vers toi, Seigneur, que je crierai, et c’est mon Dieu que j’implorerai. » Enfin il recueille le fruit de sa prière et, attestant qu’il a été exaucé, il dit : « Le Seigneur a entendu, et il a eu pitié de moi ; le Seigneur s’est fait mon secours. » Et en quoi a-t-il été secouru ? « Tu as changé mes lamentations en allégresse, dit-il, et tu m’as ceint de joie. »
S’il en va ainsi des grands saints, nous qui sommes faibles et pauvres ne devons pas désespérer d’être tantôt fervents et tantôt froids, car l’esprit vient et s’en va selon son bon vouloir. C’est pourquoi le bienheureux Job déclarait : « Tu le visites dès le matin, et soudain tu le mets à l’épreuve. »
En quoi puis-je donc espérer, en qui dois-je me confier, sinon dans la seule grande miséricorde de Dieu et dans l’espérance de la grâce céleste ? Car j’ai beau avoir auprès de moi des hommes de bien, des frères fervents, des amis fidèles, de saints livres, de beaux traités, de doux chants et des hymnes, tout cela n’aide et ne réjouit que bien peu, quand la grâce m’abandonne et me laisse à ma pauvreté. En ces moments-là, il n’est pas de meilleur remède que la patience et l’abandon de soi à la volonté de Dieu.
Je n’ai jamais rencontré d’homme si religieux et si fervent qu’il n’ait connu quelquefois un retrait de la grâce et senti sa ferveur diminuer. Aucun saint ne fut si sublimement ravi ni si éclairé qu’il ne fût tenté, avant ou après. Il n’est pas digne, en effet, de la sublime contemplation de Dieu, celui qui n’a pas été éprouvé par quelque tribulation pour l’amour de Dieu. Car la tentation est d’ordinaire le signe avant-coureur de la consolation qui doit suivre, et la consolation céleste est promise à tous ceux que la tentation a éprouvés. « A celui qui vaincra je donnerai à manger de l’arbre de vie », dit le Christ. La consolation divine est donc donnée pour rendre l’homme plus courageux à supporter l’adversité, et la tentation la suit afin qu’il ne s’enorgueillisse pas du bien qu’il a fait.
Le diable ne dort pas, et la chair n’est pas encore morte ; ne cesse donc jamais de te préparer au combat, car à droite et à gauche se tiennent des ennemis qui ne se reposent jamais.
Chapitre 35 terminé
Ne vouloir aucune part à la consolation