Le Roseau froissé
Le Christ seul fait avancer ce gouvernement

Chapitre 26 · 8 min de lecture · 10 min d’écoute

Le Christ seul fait avancer ce gouvernement

LA cinquième conclusion est que ce gouvernement est établi et avancé par le Christ seul ; c’est lui qui fait triompher le jugement. Nous combattons et nous l’emportons « par sa force toute-puissante » (Éphésiens 6:10) ; nous sommes vainqueurs par l’Esprit acquis « à cause du sang de l’agneau » (Apocalypse 12:11).

C’est lui seul qui exerce nos mains au combat, nos doigts à la bataille (Psaume 144:1). La nature, telle qu’elle est corrompue, favorise son propre être et se maintiendra contre le gouvernement du Christ. La nature, considérée en elle-même, ne peut s’élever au-dessus d’elle-même jusqu’à des actions spirituelles d’un ordre et d’une nature supérieurs ; c’est pourquoi la puissance divine du Christ est nécessaire pour nous porter au-dessus de toutes nos propres forces, surtout dans les devoirs où nous rencontrons une plus grande opposition ; car là, non seulement la nature nous fera défaut, mais aussi la grâce ordinaire, à moins qu’il n’y ait un secours nouveau et plus fort. Quand on soulève un fardeau plus lourd que d’ordinaire, s’il n’y a pas plus de force que de poids, celui qui s’en charge restera écrasé dessous ; de même, à chaque rude assaut, il faut un nouveau secours de force. Ainsi de Pierre (Matthieu 26:69) : quand il fut assailli d’une tentation plus forte, n’étant pas soutenu et étayé par une main plus puissante, il tomba honteusement, malgré sa force passée. Et une fois tombés, c’est le Christ qui doit faire l’œuvre de nous relever : 1. en écartant, ou 2. en affaiblissant, ou 3. en suspendant les obstacles contraires ; 4. et en augmentant en nous la puissance de sa grâce à un degré plus haut que celui que nous avions avant notre chute. C’est pourquoi, quand nous sommes tombés et que nos chutes nous ont valu une meurtrissure, allons aussitôt au Christ pour qu’il nous panse de nouveau.

Sachons donc qu’il est dangereux d’attendre de nous-mêmes ce que nous devons recevoir du Christ. Depuis la chute, toute notre force est en lui, comme celle de Samson était dans sa chevelure (Juges 16:17) ; nous ne sommes que des agents subordonnés, qui nous mouvons selon que nous sommes mus et qui agissons selon que nous avons d’abord été travaillés ; libres dans la mesure où nous sommes affranchis ; pas plus sages ni plus forts, dans tout ce que nous entreprenons, qu’il ne nous rend pour le moment présent. C’est son Esprit qui met en œuvre, qui vivifie et qui applique ce que nous avons de connaissance et de force ; sinon elles défaillent et demeurent en nous comme inutiles. Nous n’agissons qu’autant que nous agissons par une force présente ; c’est pourquoi les esprits dépendants sont les plus sages et les plus capables. Rien n’est plus fort que l’humilité, qui sort d’elle-même, ni plus faible que l’orgueil, qui repose sur sa propre base. Et il faut d’autant plus le remarquer que nous affectons naturellement une sorte de divinité, en entreprenant nos actions par la force de nos propres talents ; alors que le Christ dit : « sans moi vous », apôtres qui êtes en état de grâce, « ne pouvez rien faire » (Jean 15:5). Il ne dit pas : Vous pouvez un peu, mais : rien. Par nous-mêmes, avec quelle facilité ne sommes-nous pas vaincus ? Combien faibles pour résister ? Nous sommes comme des roseaux agités par tous les vents ; nous tremblons au seul bruit, à la seule pensée de la pauvreté, du déshonneur, des pertes, etc. ; nous cédons aussitôt ; nous n’avons aucun pouvoir sur nos yeux, nos langues, nos pensées, nos affections, mais nous laissons le péché entrer et sortir. Avec quelle promptitude ne nous laissons-nous pas vaincre par le mal ? alors que nous devrions surmonter le mal par le bien. Combien de bonnes résolutions restent au moment de naître, sans avoir la force de venir au jour ? Tout cela montre combien nous ne sommes rien sans l’Esprit du Christ. Nous voyons combien les apôtres eux-mêmes étaient faibles jusqu’à ce qu’ils eussent été revêtus de la puissance d’en haut (Matthieu 26:69) : Pierre fut terrassé par la parole d’une servante ; mais après que l’Esprit du Christ fut descendu sur eux, plus ils souffraient, plus ils étaient encouragés à souffrir : leurs consolations croissaient avec leurs épreuves. C’est pourquoi, en toutes choses, et surtout dans les rencontres difficiles, élevons notre cœur vers le Christ, qui a assez d’Esprit pour nous tous, dans toutes nos nécessités ; et disons avec le bon Josaphat : « Seigneur, nous ne savons que faire, mais nos yeux sont sur toi » (2 Chroniques 20:12) ; le combat que nous livrons est le tien, et la force par laquelle nous combattons doit être la tienne. Si tu ne sors pas avec nous, nous sommes sûrs d’être défaits. Satan sait que rien ne peut prévaloir contre le Christ, ni contre ceux qui s’appuient sur sa puissance ; c’est pourquoi toute son étude est de nous retenir en nous-mêmes et dans la créature. Mais nous devons toujours garder ceci présent à l’esprit : ce qui est commencé dans la confiance en soi finira dans la honte.

La manière dont le Christ fait triompher le jugement, c’est de nous faire voir la nécessité de dépendre de lui. De là viennent ces délaissements spirituels où il nous laisse souvent à nous-mêmes, quant à la grâce et quant à la consolation, afin que nous sachions que leur source est hors de nous. De là vient que sur la montagne, c’est-à-dire dans les extrémités, Dieu se fait le mieux voir (Genèse 22:13). De là vient que nous sommes sauvés par la grâce de la foi, qui nous porte hors de nous-mêmes pour nous appuyer sur un autre ; et que la foi agit le mieux seule, quand elle a le moins d’appui extérieur. De là vient que souvent nous succombons dans les petits combats et tenons ferme dans les grands, parce que dans les petits nous nous reposons davantage sur nous-mêmes, et que dans les grands nous fuyons vers le rocher de notre salut, qui est plus haut que nous. De là vient encore que nous sommes plus forts après nos défaites, parce que la corruption cachée, qu’on ne discernait pas auparavant, est maintenant découverte, et que nous sommes amenés par là à recourir à la miséricorde qui pardonne et à la puissance qui soutient. L’une des principales raisons de cette dispensation est que nous sachions que c’est le Christ qui donne le vouloir et le faire, et cela comme une œuvre libre, selon son bon plaisir. C’est pourquoi nous devons travailler à notre salut avec une crainte jalouse et avec tremblement (Philippiens 2:12), de peur que, par une marche irrévérencieuse et présomptueuse, nous ne lui donnions sujet de suspendre sa gracieuse influence et de nous abandonner aux ténèbres de notre propre cœur.

Ceux qui sont sous le gouvernement du Christ ont l’esprit de révélation, par lequel ils voient et sentent une puissance divine qui, avec douceur et avec force, les rend capables de garder la foi quand ils sentent le contraire, l’espérance dans un état sans espoir, l’amour pour Dieu sous les signes de son déplaisir, et un cœur tourné vers le ciel au milieu des affaires du monde et des attraits qui tirent en sens contraire. Ils sentent une puissance qui leur garde la patience, et même la joie au milieu des sujets de deuil, la paix intérieure au milieu des assauts. D’où vient que, assaillis par la tentation et environnés d’épreuves, nous avons tenu ferme, sinon d’une force secrète qui nous soutenait ? Rendre une si petite grâce si victorieuse d’une si grande masse de corruption, cela demande un esprit plus qu’humain ; c’est comme conserver du feu dans la mer, et une part du ciel comme au milieu de l’enfer. Ici nous savons où trouver cette puissance, et à qui en rendre la louange. Et c’est notre bonheur qu’elle soit si sûrement cachée pour nous dans le Christ, en celui qui est si proche de Dieu et de nous. Depuis la chute, Dieu ne veut pas nous confier notre propre salut ; mais il est à la fois acquis et gardé pour nous par le Christ, et nous sommes gardés pour lui par la foi, opérée par la puissance de Dieu et qui saisit cette même puissance. Cette puissance, saint Paul la décrit glorieusement : 1. une grande puissance ; 2. une puissance surabondante ; 3. une puissance efficace et forte ; 4. une puissance telle que celle qui fut déployée pour ressusciter le Christ des morts (Éphésiens 1:19). La grâce qui n’est qu’une offre persuasive, laissée à notre bon plaisir pour être reçue ou refusée, n’est pas la grâce qui nous mène au ciel ; mais le peuple de Dieu sent une œuvre puissante de l’Esprit, qui non seulement nous révèle notre misère et notre délivrance par le Christ, mais nous vide de nous-mêmes, comme rachetés de nous-mêmes, et nous infuse une vie nouvelle ; puis nous fortifie et nous ranime quand nous languissons et laissons pendre l’aile, et ne nous quitte jamais jusqu’à la victoire parfaite.

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