Chapitre 14 · 7 min de lecture · 9 min d’écoute
Le cas de l’indisposition résolu, et les découragements
DE ce qui a été dit, avec quelque petite addition, il ne sera pas difficile de résoudre ce cas sur lequel certains demandent de l’aide, à savoir si nous devons accomplir nos devoirs lorsque notre cœur y est tout à fait mal disposé. Pour en être éclairés, nous devons savoir : 1. Que notre cœur, de lui-même, soupire après la liberté et ne se laisse amener qu’avec peine sous le joug du devoir ; et plus le devoir est spirituel, plus sa mauvaise volonté est grande. La corruption gagne du terrain, la plupart du temps, à chaque négligence ; il en est comme lorsqu’on rame contre la marée : un coup de rame négligé ne se rattrape pas en trois ; c’est pourquoi il est bon de tenir notre cœur attaché au devoir, et de ne pas prêter l’oreille aux excuses qu’il est prompt à forger.
Lorsque nous nous mettons au devoir, Dieu fortifie le parti qu’il a en nous : nous trouvons une chaleur du cœur et un accroissement de force, l’Esprit marchant avec nous et nous élevant par degrés, jusqu’à ce qu’il nous laisse pour ainsi dire au ciel. Dieu se plaît souvent à tirer parti de notre indisposition, afin de manifester plus clairement son œuvre ; et afin que toute la gloire de l’œuvre soit à lui, à qui appartient toute la force.
L’obéissance est la plus droite quand il n’y a rien d’autre pour adoucir l’action ; bien que le sacrifice soit imparfait, l’obéissance avec laquelle il est offert est pourtant agréée.
Ce qui est conquis comme un butin sur nos corruptions aura dans la suite autant de consolation qu’il a présentement de peine. Le sentiment et la liberté de l’esprit sont souvent réservés pour après l’accomplissement du devoir : la récompense suit l’œuvre. Dans le devoir et après le devoir, nous faisons cette expérience de la présence de Dieu que, sans l’obéissance, nous pourrions longtemps attendre, et pourtant ne pas obtenir. Cela n’empêche pas la liberté de l’Esprit de souffler sur nos âmes quand il lui plaît (Jean 3:8). Car nous ne parlons que d’un état de l’âme qui est encalminé, et qui doit ramer, pour ainsi dire, contre le courant. Comme en naviguant la main doit être au gouvernail et l’œil à l’étoile : ainsi en ce cas, appliquons au devoir le peu de force que nous avons, et levons les yeux pour attendre le secours, que l’Esprit accordera aussi librement qu’à propos.
Toutefois, dans ces devoirs qui requièrent le corps aussi bien que l’âme, il peut y avoir une pause jusqu’à ce que les forces soient réparées : aiguiser l’outil ne retarde pas, mais le rend propre à l’ouvrage. 2. Dans les passions soudaines, il faudrait prendre le temps de composer et de calmer l’âme, et d’accorder les cordes : le prophète voulut avoir un joueur de harpe pour remettre son âme dans la disposition voulue. De même, nous sommes sujets aux découragements dans la souffrance, à cause de l’impatience qui est en nous : hélas, je ne viendrai jamais à bout d’une telle croix ! Mais si Dieu nous fait entrer dans la croix, il sera avec nous dans la croix ; et à la fin il nous en fera sortir plus purs ; nous ne perdrons rien que les scories (Zacharie 13:9). Par nos propres forces, nous ne pouvons porter la moindre épreuve, et avec l’assistance de l’Esprit, nous pouvons porter la plus grande : l’Esprit joindra ses épaules aux nôtres pour nous aider à porter nos infirmités. Le Seigneur mettra la main pour nous relever (Psaume 37:24). « Vous avez entendu parler de la patience de Job », dit Jacques (chapitre 5:11) ; nous avons entendu parler aussi de son impatience : mais il plut à Dieu, dans sa miséricorde, de passer outre. Cela nous fournit aussi de la consolation dans les situations de désolation, comme les maladies contagieuses et autres semblables, où nous sommes plus immédiatement sous la main de Dieu. Alors le Christ a un trône de miséricorde au chevet de notre lit, et compte nos larmes et nos gémissements. Et, pour en venir au sujet qui nous occupe maintenant, le sacrement a été institué non pour les anges, mais pour les hommes ; et non pour des hommes parfaits, mais pour des hommes faibles ; et non pour lier le Christ, qui est la vérité même, mais parce que nous sommes prompts, à cause de nos cœurs coupables et incrédules, à mettre en doute la vérité même : c’est pourquoi il ne suffit pas à sa bonté de nous laisser beaucoup de précieuses promesses, mais il nous donne des sceaux pour nous fortifier : et, qu’importe que nous ne soyons pas aussi préparés que nous le devrions, prions pourtant comme le fit Ézéchias : « Veuille l’Éternel pardonner à tous ceux qui ont appliqué leur cœur à chercher Dieu, l’Éternel, le Dieu de leurs pères, quoiqu’ils n’aient pas pratiqué la sainte purification! » (2 Chroniques 30:19). Alors nous venons avec consolation à ce saint sacrement, et avec beaucoup de fruit. Ceci devrait nous porter à travers tous nos devoirs avec beaucoup d’allégresse : si nous haïssons nos corruptions et luttons contre elles, elles ne nous seront pas imputées. « ce n’est plus moi qui le fais, dit saint Paul, mais c’est le péché qui habite en moi » (Romains 7:17) ; car ce qui nous déplaît ne nous nuira jamais, et Dieu nous estimera être ce que nous aimons, désirons et travaillons à être ; ce que nous désirons être, nous le serons ; et ce que nous désirons vraiment vaincre, nous le vaincrons ; car Dieu accomplit les désirs de ceux qui le craignent (Psaume 145:19) ; le désir est un gage de la chose désirée. Qu’il faut peu d’encouragement pour nous porter aux affaires de cette vie ! et pourtant tous les secours que Dieu offre ont peine à l’emporter sur nos natures rétives. D’où viennent donc les découragements ? 1. Non du Père, car il s’est engagé par alliance à avoir pitié de nous : « Comme un père a compassion de ses enfants » (Psaume 103:13) ; et à agréer en père nos faibles efforts ; et ce qui manque à la force de notre devoir, il nous permet de le suppléer par sa gracieuse indulgence, par laquelle nous honorerons cette grâce en laquelle il prend plaisir, autant que par des œuvres plus parfaites.
2. Non du Christ, car, par sa charge, il n’éteindra point le lumignon qui fume. Nous voyons comment le Christ répand les meilleurs fruits de son amour sur des personnes de condition modeste, de faibles capacités, offensantes par leurs infirmités, et même par des chutes plus grossières ; premièrement, il lui plaît ainsi de confondre l’orgueil de la chair, qui mesure d’ordinaire l’amour de Dieu à quelque excellence extérieure. Secondement, il se plaît ainsi à montrer la liberté de sa grâce et sa prérogative royale, afin que celui qui se glorifie se glorifie dans le Seigneur.
Au onzième chapitre de l’épître aux Hébreux, parmi cette nuée de témoins, nous voyons Rahab, Gédéon et Samson rangés avec Abraham, le père des croyants. Notre bienheureux Sauveur, de même qu’il était l’image de son Père, était en ceci du même sentiment, glorifiant son Père de ce qu’il avait révélé le mystère de l’Évangile à des hommes simples, laissant de côté ceux qui avaient dans le monde la plus haute réputation de sagesse (Hébreux 11:31, 32).
Il n’est pas indigne de mémoire, ce que saint Augustin rapporte d’un pauvre simple d’esprit de son temps, presque entièrement privé de l’usage de la raison, qui, alors qu’il était des plus patients à l’égard de toutes les injures qu’on lui faisait à lui-même, ne pouvait pourtant, par révérence pour la religion, souffrir aucune injure faite au nom du Christ ; à tel point qu’il jetait des pierres à ceux qui blasphémaient, et n’épargnait pas en ce cas ses propres maîtres ; ce qui montre que les capacités de personne ne sont si basses qu’elles soient au-dessous du regard plein de grâce du Christ ; là où il lui plaît de faire son choix et d’exalter sa miséricorde, il ne dédaigne aucun degré d’esprit, si humble soit-il.
3. Les découragements ne viennent pas non plus de l’Esprit : il nous aide dans notre faiblesse, et, par sa charge, il est le Consolateur (Romains 8:26). S’il nous convainc de péché et nous humilie ainsi, c’est afin de se frayer un chemin pour exercer envers nous sa charge de Consolateur. Les découragements doivent donc venir de nous-mêmes et de Satan, qui travaille à nous inspirer le dégoût du devoir.
Chapitre 14 terminé
Le cas de l’indisposition résolu, et les découragements