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Le bon économe

Chapitre 52 · 31 min de lecture · 39 min d’écoute

Le bon économe

Sermon 51

Le bon économe

« Rends compte de ton administration, car tu ne pourras plus administrer mes biens. »

Luc 16:2.

1. La relation qui unit l’homme à Dieu, la créature à son Créateur, nous est présentée dans les oracles de Dieu sous diverses images. Considéré comme pécheur, comme créature déchue, l’homme y est représenté comme un débiteur envers son Créateur. Il est aussi fréquemment représenté comme un serviteur, ce qui est en effet essentiel à sa condition de créature ; à tel point que ce nom est donné au Fils de Dieu lorsque, dans son état d’humiliation, il s’est abaissé « en prenant une forme de serviteur, en devenant semblable aux hommes ».

2. Mais aucun titre ne convient plus exactement à l’état présent de l’homme que celui d’économe. Notre bienheureux Seigneur le représente fréquemment comme tel ; et cette image a une justesse particulière. Ce n’est qu’à un seul point de vue particulier, à savoir en tant qu’il est pécheur, que l’homme est appelé débiteur ; et quand il est appelé serviteur, le nom est général et indéterminé : mais un économe est un serviteur d’une espèce particulière, tel qu’est l’homme à tous égards. Ce nom exprime exactement sa situation dans le monde présent ; il précise quelle sorte de serviteur il est envers Dieu, et quelle sorte de service son divin Maître attend de lui.

Il peut donc être utile de considérer ce point à fond, et d’en tirer tout le profit possible. Pour cela, recherchons, premièrement, à quels égards nous sommes maintenant les économes de Dieu. Remarquons, secondement, que, lorsqu’il nous redemandera nos âmes, nous « ne pourrons plus administrer ». Il ne restera plus alors, comme nous pourrons le remarquer en troisième lieu, qu’à « rendre compte de notre administration ».

I. 1. Et d’abord, nous devons rechercher à quels égards nous sommes maintenant les économes de Dieu. Nous lui sommes maintenant redevables de tout ce que nous avons ; mais si un débiteur est obligé de rendre ce qu’il a reçu, il est cependant libre, jusqu’à ce que vienne le temps du paiement, d’en user comme il lui plaît. Il n’en est pas ainsi d’un économe : il n’est pas libre d’user de ce qui est déposé entre ses mains comme il lui plaît, mais comme il plaît à son maître. Il n’a le droit de disposer de rien de ce qui est entre ses mains, si ce n’est selon la volonté de son seigneur. Car il n’est propriétaire d’aucune de ces choses ; elles lui sont simplement confiées par un autre, et confiées à cette condition expresse, — qu’il disposera de tout selon les ordres de son maître. Or c’est exactement le cas de tout homme dans sa relation avec Dieu. Nous ne sommes pas libres d’user de ce qu’il a déposé entre nos mains comme il nous plaît, mais comme il lui plaît, à lui qui seul est le possesseur du ciel et de la terre et le Seigneur de toute créature. Nous n’avons le droit de disposer de rien de ce que nous avons, si ce n’est selon sa volonté, puisque nous ne sommes propriétaires d’aucune de ces choses ; elles sont toutes, comme parle notre Seigneur, allotria, le bien d’autrui ; et rien n’est proprement à nous, dans le pays de notre pèlerinage. Nous ne recevrons ta idia, ce qui est à nous, que lorsque nous arriverons dans notre propre patrie. Les choses éternelles seules sont à nous : de toutes ces choses temporelles, nous ne sommes que les dépositaires, de la part d’un autre, l’Arbitre et le Seigneur de tout. Et il nous les confie à cette condition expresse, — que nous n’en usions que comme des biens de notre Maître, et selon les directions particulières qu’il nous a données dans sa Parole.

2. C’est à cette condition qu’il nous a confié nos âmes, nos corps, nos biens, et tous les autres talents que nous avons reçus : mais, pour imprimer dans nos cœurs cette vérité importante, il sera nécessaire d’entrer dans le détail.

Et premièrement, Dieu nous a confié notre âme, un esprit immortel, fait à l’image de Dieu, avec toutes ses puissances et toutes ses facultés : l’intelligence, l’imagination, la mémoire, la volonté, et un cortège d’affections qui y sont comprises ou qui en dépendent étroitement, — l’amour et la haine, la joie et la tristesse, à l’égard du bien et du mal présents ; le désir et l’aversion, l’espérance et la crainte, à l’égard de ce qui est à venir. Saint Paul semble comprendre tout cela en deux mots, quand il dit : « La paix de Dieu gardera vos cœurs et vos esprits. » Peut-être, à la vérité, le second mot, noemata, pourrait-il plutôt se traduire par pensées, pourvu que nous prenions ce mot dans son sens le plus étendu, pour toute perception de l’esprit, qu’elle soit active ou passive.

3. Or, de toutes ces choses, il est certain que nous ne sommes que les économes. Dieu nous a confié ces puissances et ces facultés, non pour que nous les employions selon notre propre volonté, mais selon les ordres exprès qu’il nous a donnés ; bien qu’il soit vrai qu’en faisant sa volonté, nous assurons le plus efficacement notre propre bonheur, puisque c’est en cela seulement que nous pouvons être heureux, soit dans le temps, soit dans l’éternité. C’est ainsi que nous devons employer notre intelligence, notre imagination, notre mémoire, entièrement à la gloire de celui qui nous les a données. C’est ainsi que notre volonté doit lui être entièrement abandonnée, et toutes nos affections réglées selon ses directions. Nous devons aimer et haïr, nous réjouir et nous affliger, désirer et fuir, espérer et craindre, selon la règle que prescrit celui à qui nous appartenons et que nous devons servir en toutes choses. Nos pensées mêmes ne sont pas à nous, en ce sens ; elles ne sont pas à notre propre disposition ; mais de chaque mouvement délibéré de notre esprit, nous sommes comptables à notre grand Maître.

4. Dieu nous a, secondement, confié nos corps (ces machines d’un travail si exquis, faites d’une manière si étonnante et si merveilleuse), avec toutes leurs puissances et tous leurs membres. Il nous a confié les organes des sens, la vue, l’ouïe et les autres : mais aucun d’eux ne nous est donné comme nôtre, pour être employé selon notre propre volonté. Aucun d’eux ne nous est prêté en un sens qui nous laisse libres d’en user à notre gré pour un temps. Non : nous les avons reçus à cette condition précise que, aussi longtemps qu’ils demeurent avec nous, nous les employions tous de la manière même qu’il prescrit, et non d’une autre.

5. C’est à la même condition qu’il nous a départi ce talent si excellent de la parole. Tu m’as donné une langue, dit l’ancien écrivain, pour que je t’en loue. C’est dans ce but qu’elle a été donnée à tous les enfants des hommes, pour être employée à glorifier Dieu. Rien n’est donc plus ingrat ni plus absurde que de penser ou de dire : « nos langues sont à nous ». Cela ne peut être, à moins que nous ne nous soyons créés nous-mêmes, et que nous ne soyons ainsi indépendants du Très-Haut. Mais non : « c’est lui qui nous a faits, et non pas nous-mêmes » ; la conséquence manifeste est qu’il est toujours notre Seigneur, en ceci comme à tous les autres égards. Il s’ensuit qu’il n’y a pas un mot de notre langue dont nous ne soyons comptables envers lui.

6. Nous lui sommes également comptables de l’usage de nos mains et de nos pieds, et de tous les membres de notre corps. Ce sont autant de talents qui sont commis à notre garde, jusqu’au temps marqué par le Père. Jusque-là, nous avons l’usage de tous ces membres ; mais comme économes, non comme propriétaires ; afin que nous les livrions, « non au péché, comme des instruments d’iniquité, mais à Dieu, comme des instruments de justice ».

7. Dieu nous a confié, troisièmement, une portion des biens de ce monde : la nourriture pour manger, le vêtement pour nous couvrir, et un lieu où reposer notre tête ; non seulement le nécessaire, mais encore les commodités de la vie. Par-dessus tout, il a remis à notre charge ce talent précieux qui renferme tous les autres, — l’argent : précieux, en effet, au-delà de toute expression, si nous en sommes les économes sages et fidèles ; si nous en employons chaque partie aux fins que notre bienheureux Seigneur nous a commandées.

8. Dieu nous a confié, quatrièmement, plusieurs talents qui ne rentrent proprement sous aucun de ces chefs. Telle est la force corporelle ; tels sont la santé, un extérieur agréable, des manières engageantes ; tels sont le savoir et les connaissances, à leurs divers degrés, avec tous les autres avantages de l’éducation. Telle est l’influence que nous avons sur les autres, soit par leur amour et leur estime pour nous, soit par le pouvoir ; le pouvoir de leur faire du bien ou du mal, de les aider ou de les entraver dans les circonstances de la vie. Ajoutez à cela cet inestimable talent du temps, que Dieu nous confie d’instant en instant. Ajoutez enfin ce dont dépendent tous les autres, et sans quoi ils seraient tous des malédictions et non des bénédictions : à savoir la grâce de Dieu, la puissance de son Saint-Esprit, qui seule opère en nous tout ce qui est agréable à ses yeux.

II. 1. C’est à tant d’égards que les enfants des hommes sont les économes du Seigneur, le Possesseur du ciel et de la terre : c’est une si large portion de ses biens, de diverses sortes, qu’il a remise à leur charge. Mais ce n’est pas pour toujours, ni même pour un temps considérable : ce dépôt ne nous est confié que pendant le court et incertain espace de notre séjour ici-bas ; seulement aussi longtemps que nous demeurons sur la terre, que ce souffle fugitif est dans nos narines. L’heure approche rapidement, elle est tout proche, où nous « ne pourrons plus administrer » ! Au moment où le corps « retourne à la poussière, comme il y était, et l’esprit à Dieu qui l’a donné », nous ne portons plus ce caractère ; le temps de notre administration est fini. Une partie des biens qui nous avaient été confiés auparavant a maintenant pris fin, du moins en ce qui nous concerne, et ils ne nous sont plus confiés : et la partie qui demeure ne peut plus être employée ni mise à profit comme elle l’était auparavant.

2. Une partie de ce qui nous avait été confié auparavant a pris fin, du moins en ce qui nous concerne. Qu’avons-nous à faire, après cette vie, de la nourriture, des vêtements, des maisons et des possessions terrestres ? La nourriture des morts, c’est la poussière de la terre ; ils n’ont d’autres vêtements que les vers et la pourriture. Ils habitent la maison préparée pour toute chair ; leurs terres ne les connaissent plus : tous leurs biens terrestres passent en d’autres mains, et ils « n’auront plus jamais aucune part à tout ce qui se fait sous le soleil ».

3. Il en est de même à l’égard du corps. Au moment où l’esprit retourne à Dieu, nous ne sommes plus les économes de cette machine, qui est alors semée corruptible et méprisable. Toutes les parties et tous les membres dont elle était composée tombent en poussière dans l’argile. Les mains n’ont plus le pouvoir de se mouvoir ; les pieds ont oublié leur office ; la chair, les nerfs et les os se hâtent tous de se dissoudre en poussière commune.

4. Ici prennent fin aussi les talents d’une nature mixte : notre force, notre santé, notre beauté, notre éloquence et nos manières, notre faculté de plaire aux autres, de les persuader ou de les convaincre. Ici prennent fin également tous les honneurs dont nous avons joui autrefois, tout le pouvoir qui avait été déposé entre nos mains, toute l’influence que nous avions autrefois sur les autres, par l’amour ou par l’estime qu’ils nous portaient. Notre amour, notre haine, notre désir ont péri : personne ne s’inquiète de ce que furent autrefois nos sentiments envers lui. On regarde les morts comme incapables d’aider ou de nuire ; de sorte qu’« un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort ».

5. Peut-être un doute peut-il subsister au sujet de quelques-uns des autres talents qui nous sont maintenant confiés : cesseront-ils d’exister quand le corps retournera à la poussière, ou cesseront-ils seulement de pouvoir être mis à profit ? À la vérité, il n’y a pas de doute que la sorte de parole dont nous usons maintenant, au moyen de ces organes corporels, prendra alors entièrement fin, quand ces organes seront détruits. Il est certain que la langue ne produira plus aucune vibration dans l’air, et que l’oreille ne transmettra plus ces mouvements tremblants au sensorium commun. Même le sonus exilis, cette voix faible et grêle que le poète attribue à un esprit séparé, nous ne pouvons lui accorder une existence réelle : c’est une pure fantaisie de l’imagination. Sans doute, on ne peut mettre en question que les esprits séparés aient quelque moyen de se communiquer leurs sentiments les uns aux autres ; mais quel habitant de chair et de sang peut expliquer ce moyen ? Ce que nous appelons « la parole », ils ne peuvent l’avoir : de sorte que nous ne pouvons plus être les économes de ce talent quand nous sommes comptés parmi les morts.

6. On peut aussi douter que nos sens subsistent quand les organes des sens seront détruits. N’est-il pas probable que ceux d’un ordre inférieur cesseront, — le toucher, l’odorat, le goût, — puisqu’ils se rapportent plus immédiatement au corps et sont principalement, sinon entièrement, destinés à sa conservation ? Mais ne restera-t-il pas quelque sorte de vue, bien que l’œil soit fermé par la mort ? Et n’y aura-t-il pas dans l’âme quelque chose d’équivalent au présent sens de l’ouïe ? Bien plus, n’est-il pas probable que ces sens non seulement existeront dans l’état séparé, mais existeront à un degré beaucoup plus élevé, d’une manière plus éminente que maintenant, lorsque l’âme, dégagée de son argile, ne sera plus « une étincelle mourante dans un lieu obscurci de nuages » ; lorsqu’elle ne « regardera plus par les fenêtres de l’œil et de l’oreille », mais sera plutôt tout œil, toute oreille, tout sens, d’une manière que nous ne pouvons encore concevoir ? Et n’avons-nous pas une preuve claire de la possibilité de ceci, de voir sans l’usage de l’œil et d’entendre sans l’usage de l’oreille ? oui, et un gage continuel ? Car l’âme ne voit-elle pas de la manière la plus claire quand l’œil ne lui sert de rien, à savoir dans les songes ? Ne jouit-elle pas alors de la faculté d’entendre, sans aucun secours de l’oreille ? Mais quoi qu’il en soit, ce qui est certain, c’est que ni nos sens, pas plus que notre parole, ne nous seront confiés de la manière dont ils le sont maintenant, quand le corps reposera dans le tombeau silencieux.

7. Dans quelle mesure le savoir ou la science que nous avons acquis par l’éducation subsistera alors, nous ne pouvons le dire. Salomon dit, il est vrai : « il n’y a ni œuvre, ni pensée, ni science, ni sagesse, dans le séjour des morts, où tu vas. » Mais il est évident que ces paroles ne peuvent s’entendre dans un sens absolu. Car il est si loin d’être vrai qu’il n’y a point de connaissance après que nous avons quitté le corps, que le doute porte plutôt sur l’autre côté : à savoir s’il existe rien de tel qu’une connaissance réelle avant ce moment-là ; s’il n’est pas une vérité simple et sobre, et non une pure fiction poétique, que

Toutes ces ombres que nous prenons pour des choses

Ne sont que les vains songes que nous faisons dans le sommeil de la mort ;

en exceptant seulement les choses que Dieu lui-même a bien voulu révéler à l’homme. Je parlerai pour mon compte. Après avoir cherché la vérité, avec quelque diligence, pendant un demi-siècle, je ne suis aujourd’hui sûr de presque rien, sinon de ce que j’apprends de la Bible. Bien plus, j’affirme positivement que je ne connais rien d’autre avec assez de certitude pour oser y risquer mon salut.

Ce que nous pouvons du moins apprendre des paroles de Salomon, c’est qu’« il n’y a » point dans le séjour des morts une telle « science » ni une telle « sagesse » qui puisse être de quelque usage à un esprit malheureux ; qu’« il n’y a » là aucune « pensée » par laquelle il puisse désormais faire valoir les talents qui lui avaient été confiés autrefois. Car le temps n’est plus ; le temps de notre épreuve pour un bonheur ou un malheur éternels est passé. Notre jour, le jour de l’homme, est fini ; le jour du salut est terminé ! Il ne reste plus maintenant que « le jour du Seigneur », qui introduit la vaste et immuable éternité !

8. Mais nos âmes, cependant, étant incorruptibles et immortelles, d’une nature « un peu inférieure à celle des anges » (même s’il faut entendre cette expression de notre nature originelle, ce qui peut fort bien être mis en doute), demeureront avec toutes leurs facultés quand nos corps seront tombés en poussière. Notre mémoire, notre intelligence, seront si loin d’être détruites, ou même affaiblies, par la dissolution du corps, que nous avons lieu de croire, au contraire, qu’elles seront fortifiées d’une manière inconcevable. N’avons-nous pas les raisons les plus claires de croire qu’elles seront alors entièrement délivrées des défauts qui résultent aujourd’hui naturellement de l’union de l’âme avec le corps corruptible ? Il est très probable que, dès le moment où ils sont désunis, notre mémoire ne laissera rien échapper ; bien plus, qu’elle présentera fidèlement à notre vue tout ce qui lui a jamais été confié. Il est vrai que le monde invisible est appelé, dans l’Écriture, « la terre de l’oubli » ; ou, comme le dit plus fortement encore l’ancienne traduction, « la terre où toutes choses sont oubliées ». Elles sont oubliées ; mais par qui ? Non par les habitants de cette terre, mais par les habitants de la terre d’ici-bas. C’est par rapport à eux que le monde invisible est « la terre de l’oubli ». Toutes les choses qui s’y trouvent ne sont que trop souvent oubliées par ceux-ci, mais non par les esprits désincarnés. Dès le moment où ils ont dépouillé le tabernacle terrestre, nous ne pouvons guère penser qu’ils oublient quoi que ce soit.

9. De même, l’intelligence sera sans doute délivrée des défauts qui en sont maintenant inséparables. Depuis bien des siècles, c’est une maxime incontestée : Humanum est errare et nescire ; — l’ignorance et l’erreur sont inséparables de la nature humaine. Mais toute cette assertion n’est vraie qu’à l’égard des hommes vivants, et ne vaut qu’aussi longtemps que « le corps corruptible appesantit l’âme ». L’ignorance, il est vrai, appartient à toute intelligence finie (puisqu’il n’y a personne, hormis Dieu, qui connaisse toutes choses) ; mais non l’erreur : quand le corps est déposé, elle aussi est déposée pour toujours.

10. Que pouvons-nous donc dire à un homme ingénieux qui a récemment fait la découverte que les esprits désincarnés n’ont non seulement aucun sens (pas même la vue ni l’ouïe), mais aucune mémoire ni intelligence, aucune pensée ni perception, pas même la conscience de leur propre existence ! qu’ils sont plongés dans un profond sommeil depuis la mort jusqu’à la résurrection ! Consanguineus lethi sopor, assurément ! Un tel sommeil, nous pouvons l’appeler « un proche parent de la mort », s’il n’est pas la même chose. Que pouvons-nous dire, sinon que les hommes ingénieux ont d’étranges songes, et qu’ils les prennent quelquefois pour des réalités ?

11. Mais revenons à notre sujet. Comme l’âme conservera son intelligence et sa mémoire, malgré la dissolution du corps, de même, sans aucun doute, la volonté, avec toutes les affections, demeurera dans toute sa vigueur. Si notre amour ou notre colère, notre espérance ou notre désir périssent, ce n’est qu’à l’égard de ceux que nous laissons derrière nous. Pour eux, il n’importe plus qu’ils aient été les objets de notre amour ou de notre haine, de notre désir ou de notre aversion. Mais chez les esprits séparés eux-mêmes, nous n’avons aucune raison de croire qu’aucune de ces affections soit éteinte. Il est plus probable qu’elles agissent avec bien plus de force que lorsque l’âme était entravée par la chair et le sang.

12. Mais bien que toutes ces choses, bien que notre savoir et nos sens, notre mémoire et notre intelligence, avec notre volonté, notre amour, notre haine et toutes nos affections, demeurent après que le corps est tombé, elles sont pourtant, à cet égard, comme si elles n’étaient pas : nous n’en sommes plus les économes. Les choses subsistent, mais notre administration ne subsiste pas : nous n’agissons plus en cette qualité. La grâce même qui nous avait été confiée auparavant, afin de nous rendre capables d’être des économes fidèles et sages, ne nous est plus maintenant confiée dans ce but. Les jours de notre administration sont finis.

III. 1. Il reste maintenant que, n’étant plus économes, nous rendions compte de notre administration. Quelques-uns se sont imaginé que cela doit se faire immédiatement après la mort, dès que nous entrons dans le monde des esprits. Bien plus, l’Église de Rome l’affirme absolument ; elle en fait même un article de foi. Et nous pouvons accorder ceci : au moment où une âme quitte le corps et se tient nue devant Dieu, elle ne peut que savoir quel sera son partage pour toute l’éternité. Elle aura pleinement en vue, soit une joie éternelle, soit un tourment éternel ; car il n’est plus possible alors d’être trompé dans le jugement que nous portons sur nous-mêmes. Mais l’Écriture ne nous donne aucune raison de croire que Dieu siégera alors pour nous juger. Il n’y a dans tous les oracles de Dieu aucun passage qui affirme rien de semblable. Celui qu’on a souvent allégué dans ce but semble plutôt prouver le contraire ; à savoir (Hébreux 9:27) : « il est réservé aux hommes de mourir une seule fois, après quoi vient le jugement » : car, en toute raison, le mot « une seule fois » doit ici s’appliquer au jugement aussi bien qu’à la mort. De sorte que la juste conséquence à tirer de ce texte même n’est pas qu’il y a deux jugements, l’un particulier et l’autre général ; mais que nous devons être jugés, comme mourir, une seule fois : non pas une fois immédiatement après la mort, et une autre fois après la résurrection générale ; mais seulement « Lorsque le Fils de l’homme viendra dans sa gloire, avec tous les anges ». L’idée d’un jugement à la mort, et d’un autre à la fin du monde, ne peut donc avoir aucune place chez ceux qui font de la Parole écrite de Dieu la règle entière et unique de leur foi.

2. Le temps où nous devons rendre ce compte est donc celui où « le grand trône blanc descendra du ciel, et celui qui y est assis, devant la face duquel la terre et le ciel s’enfuiront, et il ne sera plus trouvé de place pour eux ». C’est alors que « les morts, les grands et les petits, se tiendront devant Dieu ; et les livres seront ouverts » : — le livre de l’Écriture, pour ceux à qui il a été confié ; le livre de la conscience, pour tout le genre humain. Le « livre de souvenir », également (pour employer une autre expression de l’Écriture), qui s’écrivait depuis la fondation du monde, sera alors ouvert aux regards de tous les enfants des hommes. Devant tous ceux-là, devant la race humaine tout entière, devant le diable et ses anges, devant une multitude innombrable de saints anges, et devant Dieu, le Juge de tous, tu paraîtras, sans aucun abri ni aucune couverture, sans aucune possibilité de déguisement, pour rendre un compte détaillé de la manière dont tu as employé tous les biens de ton Seigneur !

3. Le Juge de tous demandera alors : « Comment as-tu employé ton âme ? Je t’avais confié un esprit immortel, doué de diverses puissances et facultés, d’intelligence, d’imagination, de mémoire, de volonté, d’affections. Je t’avais donné en même temps des directions complètes et expresses sur la manière dont tout cela devait être employé. As-tu employé ton intelligence, autant qu’elle en était capable, selon ces directions ; à savoir, à te connaître toi-même et à me connaître, — ma nature, mes attributs ? — mes œuvres, soit de création, soit de providence, soit de grâce ? — à te familiariser avec ma parole ? — à user de tous les moyens d’en accroître la connaissance ? — à la méditer jour et nuit ? As-tu employé ta mémoire, selon ma volonté, à amasser toute connaissance acquise qui pouvait servir à ma gloire, à ton propre salut ou à l’avantage des autres ? Y as-tu mis en réserve, non des choses sans valeur, mais toute instruction que tu avais apprise de ma parole, et toute expérience que tu avais faite de ma sagesse, de ma vérité, de ma puissance et de ma miséricorde ? Ton imagination a-t-elle été employée, non à peindre de vaines images, encore moins de celles qui nourrissaient des “désirs insensés et pernicieux”, mais à te représenter tout ce qui pouvait profiter à ton âme et éveiller ta recherche de la sagesse et de la sainteté ? As-tu suivi mes directions à l’égard de ta volonté ? M’a-t-elle été entièrement abandonnée ? A-t-elle été absorbée dans la mienne, de manière à ne jamais s’y opposer, mais à marcher toujours parallèlement avec elle ? Tes affections ont-elles été placées et réglées de la manière que j’avais prescrite dans ma parole ? M’as-tu donné ton cœur ? N’as-tu aimé ni le monde, ni les choses du monde ? Ai-je été l’objet de ton amour ? Tout ton désir était-il tourné vers moi et vers le souvenir de mon nom ? Ai-je été la joie de ton cœur, les délices de ton âme, celui qui se distingue entre dix mille ? T’es-tu affligé de rien d’autre que de ce qui attristait mon esprit ? N’as-tu craint et haï rien d’autre que le péché ? Le courant entier de tes affections a-t-il reflué vers l’océan d’où il était venu ? Tes pensées ont-elles été employées selon ma volonté, — non à errer jusqu’aux extrémités de la terre, non à la folie ou au péché, mais à “tout ce qui était pur, tout ce qui était saint” ; à tout ce qui pouvait servir à ma gloire, et à “la paix et la bienveillance parmi les hommes” ? »

4. Ton Seigneur demandera alors : « Comment as-tu employé le corps que je t’avais confié ? Je t’avais donné une langue pour m’en louer : en as-tu usé pour la fin pour laquelle elle t’avait été donnée ? L’as-tu employée, non à la médisance ou aux vains discours, non à des conversations dépourvues de charité ou de profit, mais à celles qui étaient bonnes, nécessaires ou utiles, soit à toi-même, soit aux autres ? à celles qui tendaient toujours, directement ou indirectement, à “communiquer une grâce à ceux qui l’entendent” ? Je t’avais donné, avec tes autres sens, ces grandes avenues de la connaissance, la vue et l’ouïe : ont-elles été employées aux fins excellentes pour lesquelles elles t’avaient été accordées ? à t’apporter de plus en plus d’instruction dans la justice et dans une vraie sainteté ? Je t’avais donné des mains et des pieds, et divers membres, pour accomplir les œuvres qui avaient été préparées pour toi : ont-ils été employés, non à faire “la volonté de la chair”, de ta nature mauvaise, ou la volonté de l’esprit (les choses où te menaient ta raison ou ta fantaisie), mais “la volonté de celui qui t’a envoyé” dans le monde, uniquement pour travailler à ton propre salut ? As-tu présenté tous tes membres, non au péché, comme des instruments d’iniquité, mais à moi seul, par le Fils de mon amour, “comme des instruments de justice” ? »

5. Le Seigneur de tous demandera ensuite : « Comment as-tu employé les biens terrestres que j’avais déposés entre tes mains ? As-tu usé de ta nourriture, non pour y chercher ou pour y placer ton bonheur, mais pour conserver ton corps en santé, en force et en vigueur, comme un instrument propre au service de l’âme ? As-tu usé de tes vêtements, non pour nourrir l’orgueil ou la vanité, encore moins pour porter les autres au péché, mais pour te défendre convenablement et décemment des injures du temps ? As-tu préparé et employé ta maison, et toutes les autres commodités, avec un œil simple à ma gloire, — cherchant en tout, non ton propre honneur, mais le mien ; t’appliquant à plaire, non à toi-même, mais à moi ? Encore une fois : de quelle manière as-tu employé ce talent qui embrasse tout, l’argent ? — non à satisfaire la convoitise de la chair, la convoitise des yeux ou l’orgueil de la vie ; non à le dissiper en vaines dépenses, — ce qui revient à le jeter à la mer ; non à l’amasser pour le laisser après toi, — ce qui revient à l’enfouir dans la terre ; mais en pourvoyant d’abord à tes propres besoins raisonnables et à ceux de ta famille ; puis en me rendant le reste par les pauvres, que j’avais désignés pour le recevoir ; en te regardant toi-même comme un de ces pauvres dont les besoins devaient être satisfaits sur cette partie de mes biens que j’avais placée entre tes mains dans ce but ; en te laissant le droit d’être servi le premier, et le bonheur de donner plutôt que de recevoir ? As-tu été, en conséquence, un bienfaiteur universel du genre humain ? nourrissant ceux qui avaient faim, vêtant ceux qui étaient nus, consolant les malades, assistant l’étranger, soulageant les affligés, selon leurs divers besoins ? As-tu été l’œil de l’aveugle et le pied du boiteux, un père pour l’orphelin et un mari pour la veuve ? Et t’es-tu appliqué à faire servir toutes les œuvres extérieures de miséricorde comme des moyens d’arracher des âmes à la mort ? »

6. Ton Seigneur demandera encore : « As-tu été un économe sage et fidèle à l’égard des talents d’une nature mixte que je t’avais prêtés ? As-tu employé ta santé et ta force, non à la folie ou au péché, non aux plaisirs qui périssent par l’usage, “non à prendre soin de la chair pour en satisfaire les convoitises”, mais à une poursuite vigoureuse de cette bonne part que personne ne pouvait t’ôter ? As-tu employé tout ce qu’il y avait d’agréable dans ta personne ou dans tes manières, tous les avantages que tu tenais de l’éducation, toute la part de savoir, toute la connaissance des choses ou des hommes qui t’avait été confiée, à l’avancement de la vertu dans le monde, à l’agrandissement de mon royaume ? As-tu employé toute la part de pouvoir que tu avais, toute ton influence sur les autres, grâce à l’amour ou à l’estime qu’ils avaient conçus pour toi, à l’accroissement de leur sagesse et de leur sainteté ? As-tu employé cet inestimable talent du temps avec vigilance et circonspection, pesant dûment la valeur de chaque moment, et sachant que tous étaient comptés dans l’éternité ? Par-dessus tout, as-tu été un bon économe de ma grâce, qui te prévenait, t’accompagnait et te suivait ? As-tu dûment observé et soigneusement mis à profit toutes les influences de mon Esprit, — chaque bon désir, chaque mesure de lumière, toutes ses répréhensions, sévères ou douces ? Quel profit as-tu tiré de “l’esprit de servitude et de crainte”, qui précédait “l’Esprit d’adoption” ? Et quand tu as été rendu participant de cet Esprit, criant dans ton cœur : “Abba! Père!”, as-tu demeuré ferme dans la glorieuse liberté par laquelle je t’avais affranchi ? As-tu, dès lors, présenté ton âme et ton corps, toutes tes pensées, tes paroles et tes actions, dans une seule flamme d’amour, comme un sacrifice saint, me glorifiant dans ton corps et dans ton esprit ? Alors, “C’est bien, bon et fidèle serviteur ! entre dans la joie de ton maître !” »

Et que restera-t-il, soit à l’économe fidèle, soit à l’infidèle ? Rien que l’exécution de la sentence prononcée par le juste Juge, qui te fixera dans un état où aucun changement n’est possible durant les siècles éternels ! Il reste seulement que tu sois rétribué, pour toute l’éternité, selon tes œuvres.

IV. 1. De ces simples considérations, nous pouvons apprendre, premièrement, combien est important ce court et incertain jour de la vie ! Combien est précieuse, au-dessus de toute parole, au-dessus de toute conception, chacune de ses portions !

Le moindre de ces grains réclame un soin sérieux ;

Car, si petits qu’ils soient, ce sont des sables d’or !

Combien il importe profondément à tout enfant des hommes de n’en laisser perdre aucun, mais de les faire tous servir aux fins les plus nobles, aussi longtemps que le souffle de Dieu est dans ses narines !

2. Nous apprenons de là, secondement, qu’il n’y a aucun emploi de notre temps, aucune action ni aucune conversation, qui soit purement indifférent. Tout est bon ou mauvais, parce que tout notre temps, comme tout ce que nous avons, n’est pas à nous. Toutes ces choses sont, comme parle notre Seigneur, ta allotria, — le bien d’autrui ; celui de Dieu notre Créateur. Or, ces choses sont ou ne sont pas employées selon sa volonté. Si elles sont ainsi employées, tout est bon ; si elles ne le sont pas, tout est mauvais. De plus, c’est sa volonté que nous croissions continuellement dans la grâce et dans la connaissance vivante de notre Seigneur Jésus-Christ. Par conséquent, toute pensée, toute parole et toute œuvre par laquelle cette connaissance s’accroît, par laquelle nous croissons dans la grâce, est bonne ; et toute celle par laquelle cette connaissance ne s’accroît pas est véritablement et proprement mauvaise.

3. Nous apprenons de là, troisièmement, qu’il n’y a point d’œuvres surérogatoires ; que nous ne pouvons jamais faire plus que notre devoir ; puisque tout ce que nous avons n’est pas à nous, mais à Dieu ; tout ce que nous pouvons faire lui est dû. Nous n’avons pas reçu de lui ceci ou cela, ou seulement beaucoup de choses, mais toutes choses : tout lui est donc dû. Celui qui nous donne tout doit nécessairement avoir droit à tout : de sorte que, si nous lui payons quelque chose de moins que tout, nous ne pouvons être des économes fidèles. Et considérant que « chacun recevra sa propre récompense selon son propre travail », nous ne pouvons être des économes sages à moins de travailler de toutes nos forces, ne laissant rien de ce que nous pouvons faire, mais déployant toute notre force.

4. Frères, « Lequel d’entre vous est sage et intelligent? » Qu’il montre la sagesse d’en haut en marchant d’une manière conforme à son caractère. S’il se regarde comme un économe des diverses grâces de Dieu, qu’il veille à ce que toutes ses pensées, ses paroles et ses œuvres soient conformes au poste que Dieu lui a assigné. Ce n’est pas peu de chose que de dépenser pour Dieu tout ce que vous avez reçu de Dieu. Cela exige toute votre sagesse, toute votre résolution, toute votre patience et toute votre constance ; bien plus que vous n’en avez jamais eu par nature, mais pas plus que vous n’en pouvez avoir par la grâce. Car sa grâce vous suffit ; et « Tout est possible à celui qui croit », vous le savez. Par la foi, donc, « revêtez-vous du Seigneur Jésus-Christ » ; « Revêtez-vous de toutes les armes de Dieu » ; et vous serez rendus capables de le glorifier dans toutes vos paroles et toutes vos œuvres ; bien plus, d’amener toute pensée captive à l’obéissance de Christ !

Édimbourg, le 14 mai 1768

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